mercredi 31 octobre 2007

Inti-Illimani (Le soleil de Illimani en langue aymara, Illimani étant un sommet de la Cordillère des Andes qui domine La Paz) est un groupe chilien fondé en 1967, dont l’histoire mouvementée peut être résumée en trois périodes :

1) Au moment de sa formation, le groupe devient rapidement l’un des meilleurs représentants de la « nueva canción chilena » (nouvelle chanson chilienne), mouvement de renouveau de la musique populaire, qui tente de faire vivre les nombreux folklores et instruments de l’Amérique latine dans des compositions par ailleurs très attentives au texte et, souvent, fortement politisées. Proches de Victor Jara, dont ils interpréteront de nombreuses compositions, les Inti-Illimani commencent leur carrière par plusieurs albums consacrés aux chansons et aux airs traditionnels du continent, notamment « Si somos americanos » (1969), « Canciones de la Revolución mexicana » (1969) et deux albums portant, tout simplement, leur propre nom (1969 et 1970).

2) Comme pour beaucoup d’artistes chiliens engagés, le coup d’Etat de 1973 et l’assassinat de Victor Jara sont un choc extrêmement violent, renforcé encore dans le cas d’Inti-Illimani par le fait qu’au moment des faits, le groupe se trouve en tournée en Europe. Commencera un long exil de 15 ans. Les Inti-Illimani choisiront l’Italie comme terre d’accueil et produiront une quinzaine d’albums pendant cette période, sans compter les nombreuses compilations et les concerts qui les mèneront dans le monde entier, parfois très près du Chili, comme à Mendoza (Argentine) en 1986. Si le groupe cultive les thèmes andins et la chanson politique durant cette période, il s’inspire également du folklore italien pour certaines compositions instrumentales. L’orchestration se fait par ailleurs plus complexe : aux guitares, charangos et quenas (flûte andine), Inti Illimani mêle volontiers des instruments plus classiques tels que la flûte traversière, la clarinette ou le violon. Mentionnons comme albums essentiels pour cette période, « Cantos de pueblos andinos » (1973, 1975, 1976), « Viva Chile » (1973), « Cancion para matar una culebra » (1979), « Palimsesto » (1981) ou encore « Imaginación » (1984).

3) De retour au Chili en 1988, le groupe subit plusieurs départs et nouvelles arrivées (mouvement qui, en réalité, avaient déjà commencé durant l’exil). Le travail d’approfondissement au niveau des compositions continue pour aboutir, en 1994, au fabuleux « Arriesgaré la piel », qui mèle les influences cubaines, italiennes, colombiennes et chiliennes dans des arrangements multi-instrumentaux impressionnants. Le retour au pays est bien entendu marqué par de nombreux concerts devant le public chilien. Malgré le succès du groupe et l’immense maturité acquise au cours des années, Inti-Illimani se dissout partiellement depuis 2001. Horacio Salinas, directeur musical pendant 33 ans, se retire. De nouveaux membres, tels que Manuel Meriños ou Juan Flores songent quant à eux à donner une nouvelle tonalité à la musique, désromais moins marquée par la tradition andine. Depuis 2003, il existe deux groupes Inti-Illimani, les anciens (Inti-Illimani historico), qui se produisent fréquemment en concert avec d’autres groupes chiliens ayant fait leur premier pas avant 1973, et les nouveaux (Inti-Illimani nuevo), dont le premier album est « Lugares comunes » (2003). Le point commun des deux groupes reste une attention particulière à l’équilibre entre des textes extrêmement bien ficelés, toujours très poétiques, et un arrangement musical complexe.

Vous pouvez écouter Inti-Illimani en cliquant sur l’un des lecteurs à gauche de cette page ou les voir en concert dans la vidéo ci-dessous. Regardez également ma section de téléchargement et, pour les impatients, envoyez-moi un message…



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dimanche 28 octobre 2007

Vendredi 26 octobre s’est déroulée, de manière assez discrète, la journée européenne de solidarité avec six prisonniers mapuches au Chili, qui ont entamé une grève de la faim le 10 octobre dernier pour revendiquer leurs droits – à la liberté, à la parole, à l’existence citoyenne. Comme de nombreux autres détenus indigènes, les grévistes sont emprisonnés sous l’application des lois antiterroristes mises en place pendant la dictature du général Pinochet, qui permettent la condamnation et la mise en détention de toute personne opposante à l’État en place… Officiellement, ces lois, bien que figurant toujours dans la constitution chilienne, ne sont plus appliquées par le gouvernement de centre-gauche de Michelle Bachelet. Pourtant, les indigènes Mapuche, qui réclament la reconnaissance de leur communauté, de leur langue, de leurs traditions, ainsi que la réappropriation d’une partie de leurs terres d’origine sont toujours régulièrement criminalisés au Chili.

Qui sont les Mapuche ? Quels malentendus, quels problèmes pèsent autour de leur reconnaissance ? Cet article a pour but d’apporter quelques éléments à la compréhension de ce problème historique du Chili.

1. Les Mapuche des origines à l’Indépendance chilienne (1818)

Le Chili compte actuellement trois ethnies autochtones : les Rapa Nui, habitants de l’Île de Pâques, dont environ 1500 se disent descendants des peuplades originaires de l’île ; les Aymaras (« Fils du soleil »), héritiers des Incas, dont la population est essentiellement concentrée en Bolivie et au Pérou, mais qui sont environ 40'000 au Nord du Chili ; et les Mapuche (« Gens de la terre »), dont les terres d’origine se situent au centre-sud du pays, de Concepción a Puerto Montt. Ils sont environ 620'000 au Chili (qui compte actuellement 15'000'000 d’habitants au total), et 200'000 de l’autre côté de la Cordillère des Andes, en Argentine. S’il est difficile de savoir précisément d’où sont originaires les Mapuche, il est en tout cas certain qu’au moment de la conquête espagnole du Chili, en 1535, ils étaient environ 900'000.

Les spécificités de cette population étaient, d’abord, de vivre des ressources directement accessibles dans la nature (animaux, poissons, fruits, pignons) et, dans une moindre mesure, d’une agriculture sommaire de patates et de haricots, et de quelques formes très élémentaires d’élevage (essentiellement de poules et de cochons). Par ailleurs, leur structure sociale était horizontale : les Mapuche étaient organisés en familles (au sens large du terme), toutes égales, qui se groupaient en communautés. Les décisions importantes étaient prises par des assemblées qui représentaient les communautés et qui élisaient des chefs. Mais il n’y avait dans la culture mapuche aucune classe sociale, aucune notion d’État, aucune hiérarchie religieuse. La propriété individuelle n’existait pas, la terre appartenant à tout un chacun.

Au moment de l’invasion espagnole, le premier problème des Mapuche fut la nécessité d’adopter une structure verticale, guerrière, un système d’alliances pour résister de manière organisée. Le défi fut assez bien relevé et les Espagnols rencontrèrent au sud du Chili une résistance indigène extrêmement forte. Comme pour les Incas ou les Aztèques, l’un des grands chocs de la rencontre entre colons et populations indigènes fut par ailleurs l’apparition du cheval et des armes à feu. Si les Mapuche n’adoptèrent jamais ces dernières, ils s’approprièrent rapidement les chevaux et devinrent de redoutables cavaliers dès le début du XVIIe siècle. Leur capacité d’adaptation leur valut donc de pouvoir s’imposer face à une armée espagnole qui ne pouvait pas appliquer, comme partout ailleurs, la stratégie de destruction des structures étatiques de la société mapuche, puisque celles-ci n’existaient pas. La plaie la plus difficile pour les Mapuche, durant les soixante premières années de l’invasion espagnole fut donc, avant tout, les épidémies, qui décimèrent 30% de la population. Face à la résistance mapuche, les Espagnols optèrent dès 1640 pour l’établissement d’accords. Ils reconnurent l’indépendance du peuple mapuche et se retirèrent presque intégralement de leurs territoires. Plusieurs frottements marquèrent les années qui suivirent, certains colons essayant régulièrement de s’approprier des territoires mapuches, mais jusqu’en 1818, les Mapuche et les Espagnols instaurèrent une politique d’échange teintée de méfiance. La grande modification qui marque la société mapuche après la conquête espagnole est, d’une part, l’adoption d’une structure sociale verticale, d’une véritable institution militaire, et de hiérarchies qui jusqu’alors n’avaient jamais existé. D’autre part, l’économie, l’élevage, les cultures, se développèrent de manière notoire, puisque les Mapuche n’avaient aucun mal à s’approprier les matériaux et les savoirs importés par les Espagnols.

2. Le drame de l’indépendance chilienne

Au moment où commencent les premières luttes pour l’indépendance chilienne, menée par les « criollos » contre les Espagnols, les Mapuche entrent dans l’époque la plus difficile de leur histoire, qui se prolonge, pour ainsi dire, jusqu’à aujourd’hui. Alliés aux Espagnols par leurs accords de paix, les Mapuche commencèrent par prendre le parti des colons contre les indépendantistes. Lorsque les Espagnols furent vaincus et l’indépendance du Chili proclamée, les pères de la patrie, au nom de l’égalité de tous les citoyens du pays, suppriment le statut des Mapuche comme peuple indépendant et, par conséquent, l’idée d’un territoire spécifiquement mapuche. Les Chiliens, puis les émigrés européens, colonisent le sud du Chili. Ignorant le concept de propriété individuelle, ceux-ci deviennent acteurs d’un marché qu’ils ne comprennent pas (les Mapuche ne parlent pas l’Espagnol, mais le Mapudungun, leur langue originaire), signent des droits de propriété qui impliquent soudain l’apparition de structures et de pouvoirs héréditaires dans une société qui ignore ces notions. Bref, les Mapuche sont rapidement spoliés et réunis par les Colons dans des « réserves » - les plus mauvaises terres. Dès le milieu du XIXe siècle, la répression contre les Mapuche qui tentent de résister se transforme en véritable génocide. En 1883, les derniers territoires indépendants du sud sont conquis, et la terre mapuche a cessé d’exister.

3. Devenir citoyen chilien pour défendre ses droits ?

Dès le début du XXe siècle, les Mapuche comprennent que la seule manière pour eux d’exister est d’intégrer les structures politiques du Chili. En 1924, un premier député mapuche est élu au Parlement. Si cette élection et l’apparition de figures politiques mapuches importantes ne change rien à la situation concrète du peuple, elles ont au moins l’avantage de sensibiliser une partie de l’opinion et de faire entendre leur voix.

Le seul moment de répit pour les Mapuche sera l’élection, en 1970, de Salvador Allende, qui fait un certain nombre de gestes concrets pour les indigènes. D’abord, Allende met en place des lois de redistribution des terres aux peuples Mapuche. Si peu d’indigènes récupèrent leurs biens par ce biais, ils savent que l’occupation de terres volées ne sera pas réprimée par le nouveau gouvernement. Allende met par ailleurs en place une « loi indigène » qui rétablit tous les droits civiques des citoyens indigènes. Des efforts considérables sont également faits au niveau de l’éducation : les bourses d’études pour les étudiants mapuches passent de 556 en 1970 à plus de 10'000 en 1972. Bref, si la question des traditions, de l’indépendance ou de la culture de la langue n’est pas abordée, les Mapuche ont au moins l’impression d’accéder aux mêmes privilèges que n’importe quel citoyen chilien.

La situation se détériore drastiquement avec l’arrivée au pouvoir de Pinochet qui promulgue plusieurs lois visant à nier l’existence des Mapuche et qui les privent une nouvelle fois de leurs terres. Les opposants sont arrêtés, torturés, tués ou « disparus ». Malgré cela, au Chili et depuis l’étranger, les Mapuches créent des centres culturels et continuent d’affirmer leur existence. Au moment du retour de la démocratie, c’est à partir de ces centres que les Mapuches tentent de réintégrer leur statut de citoyen dans la société chilienne.

Aujourd’hui, l’existence du peuple Mapuche est reconnue, certaines initiatives émanant des universités tentent de « recultiver » une langue et des coutumes souvent abandonnées par un peuple qui, depuis 1980, a hésité entre la lutte et la volonté de se fondre au mieux dans une nation par laquelle il désespère de se voir un jour reconnus pleinement. L’exode rural massif a ainsi contribué à l’érosion des traditions. Les Mapuche, pour éviter la discrimination, ont abandonné leurs habits traditionnels et, bien souvent, leur langue. En se promenant dans le Sud du pays, il est bien difficile, sans intermédiaire, d’entrer en contact avec des populations marquées par presque deux siècles d’exclusion. Quant aux rencontres organisées par les agences de tourisme, elles se transforment bien souvent en une véritable affaire financière en transformant quelques représentants consentants, quelques villages, en de pittoresques musées à touristes… Si l’ouverture d’écoles bilingues (espagnol-mapudungun) part de bonnes intentions, elle pose également quelques problèmes : comment cultiver une langue qui repose sur des traditions, des objets, des manières de penser aujourd’hui disparus ? L’invention de termes technologiques en mapudungun a-t-elle un sens ? Et si ces entreprises permettent, peut-être, à un certain nombre de Mapuches de se réapproprier leur histoire, comment mobiliser l’opinion publique et obtenir un statut réellement acceptable pour ces 600'000 personnes, autrement que par le folklore et les bons sentiments ?



[Photo: Femmes mapuches au Marché de Temuco: entre traditions et modernité]




Sources :
- José Bengoa, Historia del pueblo Mapuche, Ediciones Sur, 1991.
- Guillaume Boccara,
Guerre et ethnogenèse mapuche dans le Chili colonial: L'invention du soi, Ed. L’Harmattan, 2000.
- Jo Briant, « Histoire du peuple Mapuche », in Ces Indiens qui veulent vivre. Guaranis du Paraguay, Aymaras et Mapuches du Chili, Ed. La Pensée Sauvage, p. 109-167.
- José Manuel Zavala, Les indiens mapuche du Chili, ed. L’Harmattan, 2000.
En ligne :

http://mapuche.free.fr
http://www.mapuexpress.net/
http://www.rebelion.org

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vendredi 26 octobre 2007

INECLA c’est peut-être d’abord, pour beaucoup, une école. Apprendre l’espagnol aux Suisses qui ont besoin de cette langue ou, tout simplement, qui s’y intéressent, diffuser les cultures de l’Amérique latine, telle est la mission que se sont donnée, en 1982, Lilian et Adolfo Lopez en ouvrant à Lausanne l’Institut d’Espagnol et de Culture latino-américaine. Bientôt enrichie de deux antennes supplémentaires à Vevey et à Genève, l’école est devenue, au fil du temps, un véritable lieu de rencontres et d’échanges multiples. Avec leurs élèves, Adolfo et Lilian ont voyagé (à Cuba, au Chili et au Mexique), ils ont organisé de nombreuses manifestations culturelles, soutenu plusieurs projets d’aide aux populations indigènes d’Amérique latine. INECLA, en Suisse romande occidentale, est ainsi un merveilleux pont entre les cultures, une initiative privée de deux émigrants chiliens qui, partis de rien, sont parvenus à créer une véritable communauté où chacun donne ce qu’il peut, ce qu’il veut, où les parcours individuels se croisent, parfois pour quelques minutes, souvent pour plusieurs années. La culture, ici, ne se résume pas à des clins d’œil entendus entre initiés. C’est une action, une construction permanente, un don.

A l’occasion des 25 ans d’INECLA, plusieurs manifestations culturelles ont eu lieu − concours et exposition de photographies, cours de cuisine, séances de chansons et danses d’Amérique latine, festival de cinéma, etc. Elles se clôtureront le 1er novembre par un grand concert à la salle Métropole de Lausanne, où seront présentées la Misa Criolla et Nuestra Navidad d’Ariel Ramirez. Les bénéfices de cette soirée iront à un projet d’entraide aux peuples mapuches du Chili et de l’Argentine.

Si vous êtes de Lausanne ou des environs, venez découvrir un savoureux mélange entre musique chorale classique et folklore sud-américain. Si vous souhaitez réserver vos places, vous pouvez le faire aux Magasins du Monde de Lausanne, ou directement en ligne à partir de la page web de l’INECLA.

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jeudi 25 octobre 2007

Par Reprise d'article:
Editorial de Benito Perez paru dans Le Courrier du mercredi 24 octobre 2007

Sauf cataclysme, Cristina Fernández deviendra dimanche la première Argentine élue à la présidence du pays, en lieu et place de... son époux Néstor Kirchner! Une succession invraisemblable, probablement unique dans l'histoire de la démocratie, et pourtant attendue avec un désintérêt poli par les Argentins. Elu en 2003, Néstor Kirchner est en passe de réaliser un vrai tour de passe-passe constitutionnel. Se sachant populaire, le Patagonien aurait pu se présenter avec l'assurance de voir son mandat prolongé jusqu'en 2011. Mais la fête du clan Kirchner se serait arrêtée là: la Constitution argentine interdit en effet le troisième mandat. En présentant son épouse et principale conseillère politique, le président tente donc d'instaurer une curieuse alternance – quatre ans pour moi, quatre ans pour toi, Kirchner pour tous! Il ne s'agit pas ici de nier les compétences de la sénatrice Fernández. Siégeant depuis près de vingt ans au parlement, c'est une femme politique confirmée et courageuse. Mais serait-elle élue, avant le premier tour, pratiquement sans débat, si elle n'était «la femme de»? L'absence d'une vraie campagne en cette année électorale renforce le malaise autour du caractère dynastique de la succession. Habile clientéliste, Néstor Kirchner s'est ingénié, quatre ans durant, à diviser la gauche comme la droite. La classe politique argentine – conspuée par la rue lors de la révolte de 2001 – est loin d'avoir terminé sa recomposition: la candidate «kirchnériste» ne s'est vu opposer que des alliances brinquebalantes, sans orientations politiques définies, et des dizaines de candidatures de témoignage dont l'extrême gauche s'est fait une spécialité. Au-delà de l'absence d'une alternative crédible et des réelles qualités de la candidate, le soutien des Argentins au projet de continuité du clan Kirchner n'est pas absurde en soi. Au regard de la profonde crise des années 1998-2002, le bilan de la législature finissante brille de mille feux! La dévaluation du peso et la hausse des prix des matières premières ont permis une croissance vigoureuse, faisant reculer la pauvreté et le chômage. Moins dogmatique que les néolibéraux des années 1990, Néstor Kirchner a su distribuer quelque peu les fruits de cette croissance, sans toucher aux classes privilégiées. Un équilibrisme électoralement payant. Reste que la structure économique du pays demeure identique à celle qui l'avait conduit à la crise. Désindustrialisé, axé sur la main-d'oeuvre bon marché, sans maîtrise de ses ressources naturelles, l'Argentine continue d'importer massivement, laissant l'inflation exploser, au risque de subir de plein fouet un retournement conjoncturel international. Ces problèmes – et de nombreux autres – auraient mérité un vrai débat politique national. En lieu et place, les Argentins ont eu droit à une non-élection. A une succession.

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mardi 9 octobre 2007

dimanche 7 octobre 2007

Cette vidéo est extraite du film Mémoire d’un saccage (Memoria del saqueo, 2004) de Fernando Solanas, Ours d’or d’honneur au festival de Berlin en 2004.

Fernando Solanas montre comment la politique économique menée par Carlos Menem entre 1989 et 1999 a progressivement plongé le pays dans l’une des plus graves crises économiques de l’histoire de l’Amérique latine (lire plus sous la vidéo !).

Ici, le chapitre portant sur la malnutrition, notamment infantile, au début des années 200o en Argentine.


En 1991, Menem fait établir une « loi de convertibilité », qui place le peso argentin a valeur strictement égale avec le dollar. Le système suppose que la banque centrale couvre, sous forme de réserve, la totalité de la base monétaire : pour chaque peso émis, la banque place un dollar en réserve.

Pendant sept ou huit ans, le pays ­– qui venait de traverser plusieurs années de récession – voit les investisseurs étrangers se précipiter sur ses ressources. On assiste au « miracle économique » argentin : baisse drastique des impôts, des prix du marché, augmentation de 10% du produit intérieur brut. Le prix de cette belle santé (de surface, il va sans dire), c’est la vente presque intégrale des ressources naturelles à des compagnies étrangères (notamment le gaz et le pétrole, mais également les terres des petits paysans), la suppression de milliers de postes de travail, l’émergence en sous-sol d’une classe de chômeurs et de laissés pour compte qui, dans un pays bien placé sur les marchés économiques européens, meurent de faim.

A la fin des années ’90, la situation économique internationale se détériore. L’équivalence peso-dollar devient suspecte aux yeux des investisseurs qui cessent de placer leur argent en Argentine, réclament les intérêts sur leurs investissements, et le remboursement des prêts démentiels contractés par l’Etat d’Argentine. A la fin 2000, la dette extérieure s’élève à 150 milliards de dollars. L’Etat fait main basse sur les réserves de la banque centrale pour tenter d’éponger ces dettes. Pendant ce temps, les petits épargnants et retraités tentent de récupérer leurs caisses de retraite ou leurs épargnes personnelles ­– en vain.

Ce film montre comment l’un des pays les plus riches d’Amérique latine par ses ressources et son histoire (contrairement à ses voisins, l’Argentine était déjà économiquement stable et compétitive dès la fin des années 40), a progressivement sombré dans le chaos social, privant les citoyens d’assurances sociales, de soins minimaux, de médicaments, et bien souvent de l’alimentation minimale (voir l’extrait ci-dessous). Pendant ce temps, la situation du pays était qualifiée par les Etats-Unis de « Miracle argentin » et Menem était dans les petits papiers de la maison blanche…

L’arrogance politique fait ici froid dans le dos (le ministre de l’économie de Menem, peu de temps après l’élection de celui-ci en 1989, déclare par exemple sous les applaudissements de l’Assemblée nationale : « Rien de ce qui n’appartient à l’Etat ne restera à l’Etat »), le désarroi des plus pauvres encore davantage, mais Solanas montre également comment, dans ces circonstances désespérantes, s’organisent les mouvements de résistance sociale. Il faut donc voir Memoria del saqueo, ainsi que sa suite, La dignidad de los nadie (littéralement: La dignité des moins-que-rien). On peut se procurer ces films en DVD (VO sous-titrée en français) chez Trigon film.

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vendredi 5 octobre 2007

Les défis de la jeunesse chilienne ne sont pas, a priori, bien différents des nôtres. Parmi cette génération qui naquit trois ou quatre ans après le coup d’état, nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, ont terminé ou termineront leurs études et trouveront un poste assez bien rémunéré dans le secteur tertiaire. Ils vivront sans trop de difficultés dans un pays relativement compétitif sur le marché économique mondial, assez semblable, vu du centre de sa capitale, à nos contrées européennes occidentales.

De l’autre côté, comme partout, il y a les abandonnés du système, ceux qui n’ont pas fait d’études, tout juste, peut-être, l’école obligatoire – payante depuis la maternelle, au Chili, ce qui signifie que même l’école publique n’est pas à la portée de tous. Ils trouvent ici ou là un travail de garde de sécurité, débarrassent un chantier, font le coursier pour une grande entreprise. Ou ils ne trouvent rien, s’en remettent à la mendicité ou à la délinquance.

Et puis il y a la majorité, ceux de l’entre-deux, des milliers de jeunes qui, munis d’un bac, vivent depuis des années une double, parfois une triple vie pour joindre les deux bouts et arriver quelque part. Ceux que je connais travailleur huit heures par jour dans un call-center, dans une crèche, comme femme de ménage ou gardien de nuit. Sur la base de ce revenu (200 € par mois en moyenne), ils demandent un prêt pour 3 ou 4 ans d’études qui auront lieu le soir entre 19 et 23 heures. Le week-end, ils vendent sur les marchés des vieux habits, des jouets d’occasion, des articles récupérés dans les débarras des supermarchés ou du petit artisanat. C’est encore ce qui ramène le plus et le plus rapidement, ce qui permet, de temps en temps, d’organiser une petite sortie ou une grillade entre amis (la viande venant, elle aussi, d’un réseau parallèle). Alors certains abandonnent les études, le travail dépendant, d’autant qu’ils sont nombreux à avoir des enfants. Ils vivront de leur petit marché, en échappant au fisc, sans aucune couverture sociale. Le crédit d’études contracté, lui, ne sera pas effacé. Il traînera longtemps à côté des autres emprunts plus ou moins importants d’une génération qui s’efforce malgré tout de suivre, d’assumer certains frais minimaux de santé, et de faire face aux prix de la vie courante, alignés sur la réalité économique du nord plutôt que sur la leur. Une génération qui s’efforce, surtout, de sauver les apparences…

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jeudi 4 octobre 2007

Victor Jara, poète et chanteur chilien, fils de petits agriculteurs, voyait la chanson comme un vecteur d’unité. En racontant la vie des enfants des campagnes ou des ouvriers, en s’engageant contre la main mise des Etats-Unis en Amérique latine, en faisant revivre les thèmes musicaux et les instruments de la culture populaire, Jara tentait de rallier les habitants des villes et des campagnes, du sud et du nord, autour d’une identité culturelle commune et forte, qui leur aurait permis de mieux se connaître les uns les autres. Le meilleur exemple de cette démarche est sans doute l’album La Poblacion, dernier travail du chanteur paru en 1972. Victor Jara meurt à l’âge de 41 ans, assassiné par la junte militaire de Pinochet le 15 septembre 1973, après quatre jours de tortures. On lui a notamment coupé la langue et casser les mains, symboles de sa musique et de son engagement pour le peuple. Cette chanson, son « manifeste » parce qu’il s’agit de la dernière qu’il ait écrite entière avant son décès, est ici accompagnée de quelques images d’archives sur le coup d’état de septembre 1973 et sur la vie du chanteur.




Yo no canto por cantar
ni por tener buena voz,
canto porque la guitarra
tiene sentido y razón.
Tiene corazón de tierra
y alas de palomita,
es como el agua bendita
santigua glorias y penas.
Aquí se encajó mi canto
como dijera Violeta;
guitarra trabajadora
con olor a primavera.
Que no es guitarra de ricos
ni cosa que se parezca
mi canto es de los andamios
para alcanzar las estrellas.

Que el canto tiene sentido
cuando palpita en las venas
del que morirá cantando
las verdades verdaderas,
no las lisonjas fugaces
ni las famas extranjeras
sino el canto de una lonja
hasta el fondo de la tierra.
Ahí donde llega todo
y donde todo comienza
canto que ha sido valiente
siempre será canción nueva.

(Je ne chante pas juste pour chanter, ni pour montrer ma belle voix. Je chante parce que la guitare a du sens, parce qu'elle a raison. Elle a un coeur de terre et des ailes de colombes, elle est comme l'eau bénite, qui bénit les gloires et les peines. Mon chant s'est fixé à cela. Guitare travailleuse aux odeurs de printemps, ce n'est pas une guitare de riches, ni de rien qui y ressemble. Mon chant est un échaffaudage pour arriver jusqu'aux étoiles. Car le chant prend tout son sens lorsqu'il palpite dans les veines de celui qui mourra en chantant toutes les vérités: je ne cherche ni les flatteries fugaces, ni la renommée internationale, mais le chant de ce morceau de monde, jusqu'au fond de la terre. Là où tout finit et où tout commence, le chant qui fut courageux toujours sera un chant nouveau.)

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lundi 1 octobre 2007

L’Amérique latine est un continent paradoxalement proche de l’Europe. Sans jamais y avoir mis les pieds, nombreux sont ceux qui ressentent l’étrange impression de connaître ces contrées − du moins les géants que sont le Brésil, l’Argentine, et le Chili −, plus nombreux encore ceux qui y projettent leurs rêves. La Colombie et les FARC, Cuba et Castro sont régulièrement au centre de nos bulletins d’informations et nous avons tous en mémoire les dictatures des années ’70-80, le Nicaragua, le commandant Marcos. La musique latino (ou plutôt, une certaine musique latino) nous est familière, nous avons vu au moins un film argentin, mexicain ou brésilien, et pouvons citer sans trop d’efforts un ou deux grands noms de la littérature sud-américaine. L’Amérique latine est enfin un continent « facile » pour le touriste qui cherche des paysages bigarrés, l’ivresse de l’altitude et un dépaysement culturel relatif. On y rencontre partout la « patte européenne » : dans la langue, l’architecture, la religion, certaines coutumes et parfois même dans la gastronomie. Difficile d’en dire autant de l’Afrique ou de l’extrême Orient…
Pourtant, se confronter réellement à l’Amérique latine, rencontrer ceux qui la vivent ou qui la subissent au quotidien, ceux qui l’ont fuie, tenter de comprendre les enjeux politiques et économiques actuels de ces pays, se pencher sur les mécanismes de leurs sociétés, agit comme un antidote aux effets secondaires parfois indésirables, mais ô combien salutaires, contre nos clichés les mieux ancrés. Quant à la culture sud-américaine, elle aussi infiniment variée et complexe, elle mérite qu’on tente de l’approcher d’un peu plus près. Sachant qu’à moins d’y consacrer une vie, ou plusieurs, on ne saisira jamais que quelques fragments de ce continent si immense, si contrasté, si peu réductible à quelques catégories toutes faites.
Le but de ces pages est, autant que possible, de donner quelques clés (parfaitement subjectives, cela va sans dire) pour ouvrir des portes souvent mal connues de l’Amérique latine. Musique, littérature, politique, histoire, société : je réunis ici ce qu’il m’est donné de rencontrer grâce mes lectures, mes voyages, mes amis latino-américains, au fur et à mesure que les occasions se présentent. Inutile, donc, d’attendre de ces pages qu’elles se transforment en un « journal » quotidien. Elle émergeront peu à peu, chaque fois qu’une information me paraîtra intéressante, chaque fois que j’aurai pu y consacrer assez de temps pour lui donner une forme décente et espérer pouvoir la rendre utile, ne serait-ce qu’à un seul lecteur de passage. Je ne sais pas, en fin de compte, quelle image se formera lorsqu’on tentera d’assembler en un puzzle plus ou moins cohérent les fragments d’Amérique latine réunis ici. Sûrement pas celle des cartes de géographie, des guides de voyage ou des livres d’histoire, et c’est tant mieux, puisque c’est l’inquiétante étrangeté de ce monde toujours nouveau que j’essaie de transmettre.
Voilà pour le projet. À vous d’en juger le succès ou l’intérêt en vous arrêtant sur un titre qui attirera votre attention ou en passant votre chemin. Et si vous avez des commentaires, des suggestions ou des questions, n’hésitez pas !