mardi 29 avril 2008

Article de BENITO PEREZ paru dans Le Courrier du Mardi 29 Avril 2008, p. 16, sous le titre: "La guerre du pétrole s'empare du Mexique"

Une marée humaine s'est déversée dimanche sur le centre de Mexico. Par dizaines de milliers, les habitants de la capitale mexicaine ont convergé sur la place du Zocalo pour défendre «leur» compagnie pétrolière Pemex. A contre-courant de la Bolivie, du Venezuela ou de l'Equateur, qui viennent de renforcer leur contrôle sur l'or noir, le gouvernement de Felipe Calderon propose une privatisation partielle de Petroleos Mexicanos (Pemex), entreprise symbole de la Révolution mexicaine. La manifestation avait été convoquée par le Mouvement pour la défense du pétrole, formé notamment par la coalition de partis soutenant Andrés Manuel López Obrador, ancien maire de Mexico et candidat malheureux à l'élection présidentielle de 2006.

Parlement assiégé

Vêtus de blanc ou en tenues d'ouvriers du pétrole, les manifestants ont défilé sans incident sur les principales avenues du centre avant d'assister à un meeting sur le Zocalo.
La marche faisait suite à une autre mobilisation intense au coeur de la capitale. Durant seize jours, des «brigades» composées de femmes ont bloqué l'accès au Parlement mexicain. Une action résolue qui a permis d'arracher aux partis de droite un «grand débat national» sur la réforme des hydrocarbures.
Pour l'heure, le projet est étudié en commission sénatoriale. La consultation devrait ensuite durer quelque deux mois. La gauche exige qu'elle soit ensuite sanctionnée par un référendum.

Troisième fournisseur US

Sixième producteur mondial de pétrole, le Mexique et sa société Pemex attisent la convoitise de nombreuses majors, en ces temps de raréfaction de l'or noir et alors que les Etats se montrent toujours plus réticents à abandonner le contrôle de leurs réserves. Avec ses onzièmes réserves prouvées, et une importante capacité de raffinage, Pemex représente l'une des plus belles promises sur le marché. L'affaire est d'autant plus sensible que la proximité géographique fait du Mexique le troisième pourvoyeur des Etats-Unis.
Nationalisée en 1938 par le fameux président Lázaro Cárdenas, Pemex est demeurée longtemps intouchable aux yeux de nombreux Mexicains. Son caractère public est d'ailleurs inscrit dans la Constitution mexicaine.
Il aura fallu trois ans consécutifs de baisse de la production pour que le gouvernement ose s'attaquer de front au dossier, justifiant l'ouverture de Pemex aux privés par le besoin d'investissements urgents.

Soixante milliards

L'argumentation est balayée par la gauche, qui dénonce une mise en scène comptable visant à faire accepter une réforme pétrolière préparée de longue date. Les opposants à la privatisation rappellent que, chaque année, Pemex verse plus de 60 milliards de dollars à la caisse publique, soit plus du tiers des revenus publics nationaux.
Surtout, met en garde M. López Obrador, le Mexique perdrait sa maîtrise des secteurs stratégiques que sont «l'exploration, le forage, le raffinement, la pétrochimie, le transport, les oléoducs et le stockage de produits pétroliers».

Chávez pointe son nez

A demi-mot, il accuse M. Calderon – ancien ministre de l'Energie – de vouloir brader la souveraineté mexicaine et d'offrir cette manne «à des personnes privées nationales et étrangères». Le refus du président mexicain d'étudier les propositions du Brésil et du Venezuela semble confirmer que les acheteurs sont d'ores et déjà désignés. En effet, Lula da Silva et Hugo Chávez ont tous deux proposé d'associer leurs compagnies publique et parapublique à Pemex, afin de l'aider dans son développement, tout en la maintenant dans la sphère publique. Sans obtenir de réponse.

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lundi 21 avril 2008

Que Fernando Lugo remporte les élections présidentielles au Paraguay est incontestablement une bonne nouvelle. Cet ancien homme d’Église, qui a quitté la religion en 2006 pour se lancer en politique, met fin à 60 ans de règne sans partage du partido colorado.

Au pays de la corruption

Depuis la fin de la dictature d’Alfredo Stroessner en 1989, la scène politique paraguayenne offrait les aspects trompeurs d’une démocratie, dominée dans les faits par un seul parti, régnant grâce à des pratiques de corruption généralisées. 200'000 fonctionnaires paraguayens seraient membre du parti colorado. Au Paraguay, jusqu’à ce dimanche, on votait pour celui qui distribuait le plus de petits cadeaux (de la boîte de médicaments au poste de travail). Lors des élections de 2003, on a recensé 17'000 votes favorables au parti colorado émanant de citoyens… décédés (voir Le Courrier du mercredi 16 avril, p. 9). Ce vendredi 18 avril encore, on dénonçait la censure plus ou moins claire de pages web déclarant leur opposition au parti colorado et la fermeture d’une radio régionale qui se serait ouvertement opposée à l’un des représentants du parti [voir la nouvelle].

Un changement attendu, mais difficile

C’est donc bien, d’une certaine manière, un vent de révolution qui souffle sur le Paraguay avec l’arrivée au pouvoir de l’opposition formée par Lugo : l’APC (Alliance patriotique pour le changement). Réunissant à la fois diverses petites formations de gauche, des mouvements paysans et le parti libéral-radical, Lugo a su faire passer son message : non à la corruption, non à la possession de 80% des richesses du pays par 1.5% de propriétaires. Les indigènes, au nombre de 100'000, et les 46% de la population paraguayenne qui vivent en zone rurale sous le seuil de pauvreté, soit environ 3.2 millions de citoyens, ont beaucoup à espérer des idées réformistes du nouveau président. De là à savoir si Lugo réussira à s’opposer au pouvoir indécent des producteurs de soja, qui s’approprient 125'000 hectares par an de la terre paraguayenne au détriment des petits paysans et de la forêt tropicale (Le Courrier du samedi 19 avril, p. 11), à endiguer la culture de corruption désormais profondément ancrée dans les mœurs du pays (on imagine mal Lugo licencier tous les proches du parti colorado qui travaillent actuellement dans les administrations), et surtout à satisfaire les attentes des plus démunis, c’est là tout le problème. Comme Lula au Brésil, et dans une certaine mesure comme Morales en Bolivie, Lugo va devoir jouer avec les attentes très différentes de l’extrême gauche, représentative d’une population ouvrière et agricole soumise depuis des décennies aux exactions des grands propriétaires, et des libéraux-radicaux qui appartiennent souvent à une bourgeoisie peu encline au partage…

Chávez mis a distance

« Une transition transparente, pacifique, ouverte au dialogue, sereine et mature » : voici les termes que Lugo appose à son programme politique. Le nouveau président refuse par ailleurs très clairement les liens que ses opposants ont voulu établir entre l’ex-religieux et des figures de la gauche latino-américaine telles que Chávez ou Morales. Lugo déclare vouloir se distinguer des politiques de l’extrême et créer un programme spécifique aux problèmes du Paraguay, sans toutefois rompre les liens avec aucun des pays voisins. « Je ne suis ni de gauche ni de droite. Je suis situé au centre, je suis le candidat du peuple. » Nobles déclarations diront certains, un peu creuses penseront d’autres... Elles dénoncent en tout cas toute la difficulté de reprendre les rennes d’un pays susceptible à tout moment de basculer dans la crise. Une politique de gauche radicale priverait Lugo du soutien de bon nombre d’acteurs politiques et économiques importants ; pour éviter de perdre tout crédit auprès des populations indigènes, ouvrières et agricoles, il faudra pourtant proposer des changements structurels clairs. Au vu des résultats peu probants d’autres gouvernements de centre-gauche dans des pays nettement moins problématiques que le Paraguay (nous pensons au Chili, à l’Argentine ou au Brésil), il faudra beaucoup d’imagination et de volonté à Lugo pour proposer une alternative valable à la fois au parti colorado et à la nouvelle gauche.


Pour plus d'informations sur le Paraguay, voir le site "Perspective Monde", réalisé par l'Université de Sherbrooke.

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vendredi 18 avril 2008

Silvio Rodriguez est, avec Pablo Milanes, le représentant le plus doué du mouvement de rénovation de la musique cubaine qu'on a appelé la « nouvelle chanson cubaine » (nueva trova cubana), née dans les années 1960.

Dès le milieu du XIXe siècle, la culture musicale cubaine se développe comme un mélange de mélodies traditionnelles et de compositions individuelles originales, puisant dans les motifs de la musique hispanique aussi bien que dans les origines africaines d’une partie de la population de l’île. Les instruments à cordes sont privilégiés et les textes, souvent très poétiques, racontent le quotidien.

La nouvelle chanson cubaine a en partie renoncé aux sonorités et aux rythmes afro-cubains auxquelles nous ont habitué des musiciens comme Ibrahim Ferrer ou Compay Segundo. Si l’engagement politique est présent dans de nombreuses compositions de Rodriguez, Feliù, Nicola ou Milanes, les textes ont surtout pour caractéristique d’être extrêmement travaillés, parfois un peu mystérieux ; les accompagnements sont relativement sobres mais harmoniquement très originaux, et le rôle de la guitare devient central, comme conçu pour dialoguer avec le chant. Chez Rodriguez, à partir de la fin des années ’70, les accompagnements à la guitare sont de véritables partitions autonomes qui témoignent d’un travail de composition poussé.

Je publierai plusieurs articles relatifs aux chansons de Silvio Rodriguez. Voici pour commencer une chanson d’amour (ou de rupture, plutôt) assez simple du point de vue guitaristique. Le texte contient déjà un certain nombre d’images très oniriques qui laissent le champ libre à l’interprétation. Il s’agit d’une chanson inédite, « femme au chapeau » ou « apologie de la femme au chapeau ». La qualité sonore n’est pas optimale, mais c’est une chance de pouvoir accéder à cette pièce.



Mujer con sombrero

Yo no vine aquí viniste tu
yo no te esperaba y te bese.
se supone que debo callar
se supone que debo seguir.

Se supone que no debo protestar
se supone que eres un regalo
que se me rompió en seguida
y ahora nada, lo de siempre
se supone que eres el sombrero
de una fiesta, de esos de cartón
para la ocasión... ¡Oh mujer!

Si supieras lo breve que entraba
la luz, en la casa de un niño
en un alto edificio
y que era la hora esperada del día
no me hubieras tocado en el hombro
una vez... ¡Oh mujer!

Si supieras lo breve que entraba
esa luz, en una casa que se llamaba
la noche, es una casa
en la que no había mas puertas
que las de la razón de aquel niño
sin fe.

Ahora, se supone y nada mas
yo también quisiera suponer
que la cobardía no existió
que es un viejo cuento de dormir.

Pero quedo yo en medio de mi
y en medio de las mismas paredes
sonriendo a los amigos
yendo allá, desayunando
pero quedo yo, aquí
aplaudiendo una vez mas
a los fantasmas de las tres
¡Oh mujer!

Ojala que contigo se acabe el amor
ójala hayas matado mi ultima hambre
que el ridículo acaba implacable
conmigo, y yo de perro fiel
lo transformo en canción.
¡Oh mujer!

No te culpes, la culpa es un juego
de azar, nadie sabe lo malo
que puede ser riendo
y lo cruel que pudiera salir
un regalo.

No te asustes del día que va a
terminar, no te asusten los puentes
que caigan al mar
no te asustes de mi carcajada final.

Femme au chapeau (ou Apologie de la femme au chapeau)

Ce n’est pas moi qui suis venu ici, c’est toi,
je ne t’attendais pas et je t’ai embrassée,
je suis censé me taire,
je suis censé continuer.

Je suis censé ne pas protester,
tu es censée être un cadeau
que j’aurais cassé immédiatement.
Et maintenant plus rien, comme toujours.
Tu es censée être le chapeau
d’une fête, un de ces chapeaux en carton
fait pour l’occasion… Oh! Femme!

Si tu savais combien brièvement entrait
la lumière, dans la maison d’un enfant,
dans un grand immeuble,
et que c’était l’heure du jour qu’il attendait,
tu ne m’aurais pas frôlé le dos
un jour… Oh! Femme!

Si tu savais combien brièvement elle entrait
cette lumière, dans une maison qui s’appelait
la nuit, c’est une maison
dans laquelle il n’y avait pas plus de portes
que celles de la raison de cet enfant
sans foi.

Et maintenant, il semble, et rien de plus…
Moi aussi j’aimerais pouvoir prétendre
que la lâcheté n’a jamais existé,
que c’est un vieux conte pour s’endormir.
Mais c’est moi qui reste au milieu de moi
et au milieu des mêmes parois,
souriant aux amis
allant par là, déjeunant,mais c’est moi qui reste, ici,
applaudissant une fois de plus
les fantômes de trois heures.
Oh! Femme!

Pourvu que l’amour se termine avec toi,
pourvu que tu aies tué ma dernière faim,
car le ridicule en finit implacablement
avec moi, et moi, en chien fidèle,
je le transforme en chanson.
Oh! Femme!

Ne sois pas coupable, la culpabilité est un jeu
de hasard, personne ne sait le mal
que peut faire un rire
et combien cruel peut être
un cadeau.

N’aie pas peur de ce jour qui va
finir, n’aie pas peur des ponts
qui s’échouent dans la mer,
n’aie pas peu de mon dernier éclat de rire.

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mardi 15 avril 2008

Le 11 avril 2002, un coup d’État tentait de renverser le Président vénézuélien Hugo Chavez. Le soutien massif du peuple avait permis de contrer le putsch. Dans le Venezuela de Chavez, ces événements revêtent une importance symbolique particulière. Chaque année, depuis 2002, on fête comme le symbole du « triomphe du peuple » les événements de la mi-avril.

Au sein des commémorations a pris place cette année un grand colloque réunissant plus de 50 intellectuels de toutes provenances autour de la question suivante : comment produire avec les armes offertes par les arts et les lettres une vision du monde qui s’oppose et résiste à la mauvaise information, omniprésente et souvent manipulatoire, qui touche en premier lieu l’opinion publique ?

Parmi les « Intellectuels et Artistes pour la Paix et la Souveraineté de l’Amérique latine », on trouvait le 12 avril Ignacio Ramonet (écrivain, journaliste au Monde diplomatique), François Houtard (sociologue belge, acteur important de l’Autre Forum de Davos), Pascual Serrano (écrivain et journaliste espagnol), Daniel Viglietti (chanteur et écrivain uruguayen) ou encore Abel Prieto (ministre cubain de la culture).

A l’issue de l’événement, les participants ont rédigé le manifeste politique suivant, disponible en espagnol sur le net, et que je traduis ici. Davantage encore que les prises de position à proprement parler, ce sont les événements auxquels elles font référence qui peuvent être intéressants pour nous, car nous les ignorons souvent. J’ai donc pris le parti d’annoter le texte pour le rendre plus clair.

Nous manifestons :

Notre appui inconditionnel à la République bolivarienne du Venezuela et à son peuple, quant au processus révolutionnaire que traverse ce pays et au plein exercice de son droit légitime à l’autodétermination. Nous soutenons le président Hugo Chávez Frías et les organisations populaires qui soutiennent jour après jour sa marche vers un socialisme construit avec imagination, humanisme et créativité. Au nom des peuples d’Amérique et du monde, représentés ici, nous manifestons notre solidarité avec cette Révolution bolivarienne en marche.

Nous soutenons également le gouvernement du Président Evo Morales Ayma, sa politique du changement et son projet de constitution pour la souveraineté du peuple bolivien. Nous condamnons l’intrusion du gouvernement des États-Unis dans les affaires intérieures de la Bolivie et dénonçons les actions séparatistes et discriminatoires des groupes oligarchiques de ce pays contre les peuples indigènes et l’exercice de leur indépendance. Nous nions l’État autonome de Santa Cruz, proclamé de manière unilatérale, pour son caractère anticonstitutionnel et contraire à une unité multiethnique de la nation bolivienne. (1)

Nous exprimons notre solidarité avec les positions de défense de souveraineté du gouvernement équatorien dirigé par Rafael Correa, après la violation de son territoire perpétrée par le gouvernement colombien, avec l’appui armé et logistique des Etats-Unis ; il s’agit là d’une manifestation supplémentaire de leur stratégie de domination impérialiste de notre région. Nous exprimons notre indignation face au massacre de citoyens équatoriens, colombiens et mexicains et nous opposons à tout type d’interventionnisme armé contre nos peuples.

Nous exprimons notre profonde préoccupation face à la crise que traverse la Colombie, et nous manifestons notre solidarité avec la lutte de son peuple pour l’obtention d’une véritable démocratie qui respecte les droits de l’homme ; nous espérons la réalisation d’un accord humanitaire et la recherche d’une solution politique négociée pour mettre un point final à la guerre prolongée qui a provoqué des centaines de milliers de morts, de blessés, de déplacés et de disparus.

Nous demandons à tous les gouvernements qui font partie de la Mission de Stabilisation des Nations Unies à Haïti (MINUSTAH), et en particulier à ceux d’Amérique latine, de retirer immédiatement leurs troupes de manière à participer au rétablissement de la démocratie haïtienne en respectant l’autodétermination du peuple haïtien.

Nous condamnons énergiquement les agressions réitérées du gouvernement des États-Unis contre nos peuples, sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue, et demandons l’extradition vers le Venezuela du terroriste Luis Posada Carriles, rendu coupable d’homicide envers 73 personnes suite à un attentat aérien. (2)

Nous exigeons la libération immédiate des cinq Cubains injustement emprisonnés sur sol états-unien pour avoir voulu combattre le terrorisme d’Etat à l’encontre du peuple cubain. (3)

Nous dénonçons le blocus injuste, cruel et illégal que les Etats-Unis maintiennent sur Cuba depuis un demi-siècle.

Nous rejetons l’adoption indirecte du « Plan-Colombie » de la part du gouvernement mexicain, la réalisation de l’initiative de Mérida dans ce pays et l’Alliance pour la prospérité et la sécurité de l’Amérique du nord, comme autant de mécanismes d’expansion de l’intervention militaire des États-Unis en Amérique latine (4). Nous considérons comme inadmissible que le gouvernement de Felipe Calderón ne condamne pas le massacre perpétré en terre équatorienne durant lequel quatre étudiants de l’Université Autonome du Mexique perdirent la vie ; ce silence participe à la criminalisation des victimes et des survivants de cet assassinat. (5)

Nous souhaitons la fin de la domination colonialiste et néo-colonialiste dans notre Amérique et exigeons l’indépendance de Puerto Rico et de toutes les colonies qui subsistent aux Caraïbes.

Nous appelons à la mobilisation pour le retrait des bases militaires étrangères dans les pays d’Amérique du Sud et des Caraïbes.

Nous refusons la manipulation écologique pour transformer notre territoire en producteur d’éco-carburants dans le but de pourvoir aux besoins énergiques des États-Unis. (6)

Nous dénonçons le pillage des connaissances ancestrales des peuples indigènes de notre Amérique et sa commercialisation par des corporations médicales capitalistes (7). Nous dénonçons également le saccage réalisé par des musées et des collectionneurs des États-Unis qui exhibent et maintiennent en leur pouvoir des centaines de milliers de témoignages de notre patrimoine historique et culturel.

Les participants de cette rencontre s’engagent à continuer, amplifier et approfondir la participation d’intellectuels et d’artistes − engagés dans la lutte des peuples de notre Amérique − à la bataille des idées ; nous saluons la richesse des expériences que nous vivons dans la construction d’un pouvoir populaire venu d’en-bas, des citoyens, des démarches autonomistes des peuples indigènes. Comme l’a justement déclaré durant cette réunion le Président Chávez, « seul le peuple pourra sauver le peuple ».

(1) La riche contrée de Santa Cruz, au nord de la Bolivie, est animée depuis plusieurs mois par des tendances séparatistes qui refusent le projet de révision de constitution et de nationalisation des richesses lancé par Morales depuis le début de son mandat présidentiel. Voir à ce propos les deux articles publiés dans ces pages le 10 avril. Suite du texte

(2) Luis Posada Carriles est un citoyen vénézuélien de nationalité cubaine qui, en 1976, perpétra un attentat à la bombe contre un avion de la flotte cubaine. Auteur de nombreux autres attentats contre des personnalités cubaines (qu’il a lui-même avoués), Carriles est le héros des exilés cubains. Il a été arrêté au Texas en 2005 pour résidence illégale sur le sol des États-Unis. Relâché en avril 2007, il a reçu une autorisation de séjour aux États-Unis, sont extradition vers le Venezuela ayant été jugée trop dangereuse… Suite du texte

(3) Depuis décembre 2001, Fernando González, Gerardo Hernández, Antonio Guerrero, Ramón Labañino et René González sont retenus dans des prisons des États-Unis pour espionnage et conspiration avec des peines allant de 15 ans de réclusion à la perpétuité. Les cinq Cubains avaient été arrêtés alors qu’ils transféraient vers les États-Unis des citoyens cubains opposants à Fidel Castro, soupçonnés de préparer un attentat. Suite du texte

(4) L’initiative de Mérida est une aide militaire de grande ampleur accordée au Mexique par les États-Unis pour lutter contre le trafic de drogue et les tentatives d’immigration clandestines vers les États-Unis. Suite du texte

(5) Lors du bombardement du campement FARC en Équateur, 4 étudiants mexicains qui réalisaient une étude sur les mouvements sociaux en Amérique latine ont été tués. Suite du texte

(6) Allusion aux vastes projets de déforestation et de culture massive de colza ou de maïs dans les pays amazoniens pour produire des carburants de substitution. Suite du texte

(7) Les grands groupes pharmaceutiques utilisent régulièrement des substances et des recettes cultivées traditionnellement par des groupes indigènes pour produire des médicaments, sans qu’aucun dédommagement ne soit versé à ces peuples.

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jeudi 10 avril 2008

Voir le premier article lié à ce sujet

DES PROPRIETAIRES PRENNENT LES ARMES CONTRE LA REFORME AGRAIRE (Le Courrier, jeudi 10 avril 2008)

Bolivie : La libération des indigènes exploités dans les haciendas se heurte aux résistances des latifundistes qui misent sur le référendum du 4 mai pour stopper la réforme agraire.

Benito Perez

A moins d'un mois du référendum autonomiste, le drame qui se noue dans le sud-est du Département de Santa Cruz a tout du symbole. Dans l'aride Chaco bolivien, où plusieurs milliers d'indigènes guaranis vivent encore à l'état de serfs (1), les propriétaires terriens multiplient, depuis deux mois, les coups de force, afin d'empêcher toute redistribution agraire d'ici au 4 mai, date choisie par les séparatistes de Santa Cruz pour organiser leur consultation (2). Vendredi dernier, pour la quatrième fois en moins de deux mois, les hommes de main des latifundistes ont usé de la force contre une délégation officielle qui tentait de se rendre auprès des communautés dites «captives» de la zone du Alto Parapeti (Province de la Cordillère). Depuis mardi soir, ces miliciens bloquent plusieurs voies de communications pour empêcher l'arrivée d'une commission gouvernementale, faisant craindre de nouvelles violences. Signe de la détermination et du sentiment de toute-puissance des propriétaires, ni la présence du vice-ministre de la Terre, Alejandro Almaraz, au sein de la délégation du 4 avril, ni celle d'une quarantaine de policiers l'accompagnant n'ont dissuadé les attaquants. Au nombre d'une cinquantaine, ils ont lancé pierres, pétards et fusées, obligeant les policiers à riposter à coups de grenades lacrymogènes. Un indigène et un policier ont été blessés.

Ministre retenu et menacé

Peu avant les affrontements, l'un des principaux éleveurs de la zone, l'Américano-Bolivien Ronald Larsen, avait menacé de mort, carabine en mains, les fonctionnaires de La Paz qui oseraient revenir sur ses terres. Un avertissement déjà proféré, le 27 février dernier, lorsqu'un groupe de latifundistes, d'élus de l'opposition et de proches du gouverneur de Santa Cruz Ruben Costa avaient chassé manu militari les experts de l'Institut national de la réforme agraire (INRA), basés à Camiri, principale ville du Chaco. Puis deux jours plus tard, lorsque le vice-ministre Almaraz et le directeur de l'INRA, Juan Carlos Rojas, avaient tenté une première fois de se rendre sans escorte dans le Alto Parapeti pour initier le processus d'inspection des terres. Une «violation de propriété privée», selon M. Larsen, qui leur avait valu la destruction complète de leurs véhicules et une prise en otages de sept heures par les cow-boys du latifundiste américano-bolivien, bien décidé à défendre l'intégralité des 15 000 hectares en mains de sa famille.

Tenir jusqu'au 4 mai

Car la cause de ce mauvais western est là. Depuis l'adoption à fin 2006 d'une loi permettant de saisir des terres sur lesquelles du travail forcé a été constaté, certains exploitants du Chaco savent leurs heures comptées. S'ils continuent de nier la condition de «servitude» de leurs employés guaranis, ils ne peuvent ignorer que le rapporteur onusien sur les droits autochtones Rodolfo Stevenhagen, la Commission interaméricaine des droits humains et le Défenseur du peuple ont tous établi l'existence de telles relations de travail dans la Province de la Cordillère. Selon une étude menée par la Croix-Rouge suisse et le Ministère de la justice, au moins vingt-six haciendas profitent de la main-d'oeuvre «captive» de dix communautés indigènes. Une domination basée sur l'inégale distribution des terres, un système de rétributions en nature, la transmission héréditaire de dettes et l'intimidation physique. Un tableau qui explique aisément la détermination des exploitants des haciendas à empêcher le passage des fonctionnaires de l'INRA. Du moins jusqu'à l'hypothétique sécession de Santa Cruz ou la chute du gouvernement d'Evo Morales...

Territoire ancestral

Pour les Guaranis comme pour les latifundistes, l'enjeu dépasse les seules communautés captives. La démarche menée depuis le 29 février par les fonctionnaires de l'INRA vient s'additionner à la réforme agraire plus classique, qui permet déjà à l'Etat de redistribuer les grandes surfaces improductives et d'annuler les titres de propriétés frauduleux qui pullulent dans ce far east bolivien. (lire les «repères» ci-dessous) Pour la seule Province de la Cordillère, l'Assemblée faîtière du peuple guarani (APG) espère ainsi constituer une Terre communautaire d'origine (TCO) de quelque 200 000 hectares. Au-delà des besoins premiers des familles captives et autres paysans sans terre, le projet de TCO sur la Cordillère fait surtout figure d'emblème de la politique indigéniste du gouvernement et des mouvements sociaux. Deux fois grande comme la Suisse, l'immense province − dédale de vallons et de gorges qui naguère protégèrent la guérilla du Che − fut aussi le dernier rempart de la Nation guarani face à l'avancée blance. Un bastion tombé il y a à peine quatre générations.

Renforts

Avec le soutien appuyé des milieux autonomistes de la capitale de l'Orient bolivien, les propriétaires terriens du Chaco ont lancé une contre-offensive médiatique et politique, arguant que la redistribution des terres détruirait un tissu économique crucial. Mais surtout, la Fédération des éleveurs boliviens (FGB) fait courir le bruit que le Département de Santa Cruz perdrait les revenus fiscaux du TCO au profit des seuls indigènes. Une crainte sans base juridique, mais pouvant créer l'émoi dans cette région riche en hydrocarbures. Pour l'heure toutefois, la population du Chaco se montre peu sensible au discours. Selon divers témoignages, les coupures de routes menées hier résultaient surtout de l'abattage d'arbres par des employés des haciendas et de l'obstruction de véhicules.

Bien qu'en conflit avec La Paz, le puissant Comité civique de Camiri − contrairement à celui de Santa Cruz − soutient fermement les revendications indigènes. L'APG se disait hier en mesure de mobiliser un millier de militants de mouvements sociaux et d'indigènes pour accompagner la nouvelle tentative des experts de l'INRA. Quant au gouvernement, il paraît déterminé à maintenir le cap. Outre le renfort de 200 policiers, Evo Morales vient d'envoyer sa ministre du Développement rural, Susana Rivero, prendre la tête de la délégation gouvernementale et soutenir son vice-ministre des Terres, installé à plein temps à Camiri depuis une semaine. Des messages forts du président à l'intention de ses alliés de l'Est bolivien mais aussi à ses adversaires.

(1) On estime leur nombre à 2500-3000 familles réparties sur trois départements, dont environ 500 dans le Alto Parapeti.Voir notre reportage publié le 19 août 2006.

(2) Notre édition de samedi dernier.

REPÈRES

Réforme modérée

> Seuls les propriétaires de plus de 500 hectares doivent assurer que leur terre remplit une fonction économique. Pour les autres, il leur suffit d'habiter et de travailler sur une de leurs parcelles.

Concentration des terres

> 52% des terres du Alto Parapeti appartiennent à six familles, tandis les quarante plus petits propriétaires s'en partagent 7,8%. Au total, dix mille familles − déjà propriétaires ou non − devraient bénéficier de l'opération de redistribution lancée par La Paz sur 157 000 ha.

Inégalités de revenus

> Seul 10% des habitants de la Cordillère vivent nettement au-dessus du seuil de pauvreté. Les deux tiers vivent clairement en desous.

Une longue histoire

> La résistance des élites agricoles de Santa Cruz à la réforme agraire ne date pas du gouvernement Morales. En 1996, l'ultralibéral Gonzalo Sánchez de Lozada avait été déclaré persona non grata par le Comité civique de Santa Cruz pour avoir adopté (mais non appliqué) une première réforme.

> La majorité des titres de propriétés en possession des latifundistes de Santa Cruz ont été validés durant les gouvernements militaires des années 1960-1970. 75% de la surface agricole de Santa Cruz octroyée par l'Etat entre 1953 et 1992 l'a été à des propriétaires possédant plus de 2000 hectares...

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Le grand processus de nationalisation des richesses de Bolivie lancé par Evo Morales depuis son accession au pouvoir en décembre 2005 semble actuellement bloqué. Je publie aujourd’hui deux articles, parus respectivement dans Le Courrier du samedi 5 avril et dans celui d’aujourd’hui, 10 avril, qui tentent d’analyser les différentes raisons du blocage.

LA BOLIVIE D’EVO MORALES EST-ELLE EN PANNE? (Le Courrier, samedi 5 avril 2008)

Le projet du Mouvement vers le socialisme traverse une zone de turbulences. S'appuyant sur les appétits régionaux, la droite est notamment parvenue à bloquer la révision de la Constitution, pourtant cruciale pour inscrire les avancées sociales dans la durée.

Sergio Ferrari, de Cochabamba, Bolivie

Le 18 décembre 2005, Evo Morales, dirigeant paysan indigène, gagnait l'élection présidentielle, avec 54% des suffrages. Jusque-là puissant dans les rues, le mouvement contestataire balayait dans les urnes le système des partis traditionnels et promettait de renverser l'ordre néolibéral. Qu'en est-il vingt-six mois plus tard, alors que le gouvernement affronte une opposition requinquée sur ses positions régionalistes? En Bolivie, cette seule question suffit à déclencher passions et controverses. Pour les uns, le processus en cours entraîne des changements profonds dans l'histoire de ce pays andin. Pour d'autres, comme le dirigeant indigéniste Felipe Quispe, la gestion d'Evo Morales est une «pure trahison» des intérêts des peuples indigènes. Entre ces deux pôles, certains s'inquiètent de voir la polarisation du pays paralyser le processus engagé en 2005. A l'instar du référendum sur la nouvelle Constitution, prévu initialement en mai, qui a été suspendu sous la menace sécessionniste.

Redistribution des richesses

Lorsqu'il s'agit d'énumérer les «profonds changements» réalisés, l'ex-ministre de la Production (2006-2008), Celinda Sosa, est intarissable: «Nous vivons une révolution éducative», affirme-t-elle, par exemple, soulignant que «d'ici à la fin de l'année, l'analphabétisme sera éradiqué: 2 millions de personnes attendent de suivre des cours». Sur le plan social, la nouvelle déléguée gouvernementale pour le Département de Tarija souligne l'instauration d'une rente pour les personnes âgées de plus de 60 ans, jusqu'ici historiquement oubliés. Quant aux enfants scolarisés, ils reçoivent annuellement 200 bolivianos (30 francs suisses) dans le cadre d'un plan de lutte contre la malnutrition. «La révolution agraire a permis de faire avancer la distribution des terres et il nous reste le défi de la révolution industrielle pour satisfaire les besoins essentiels de la population. Pour la première fois dans son histoire, l'Etat bolivien dispose de ressources propres et n'est pas réduit au rôle d'importateur de nourriture», poursuit Celinda Sosa. Quant à la santé, «au niveau primaire, on a pu soigner près de 8 millions de personnes, alors que l'Opération Miracle, avec l'aide cubaine, permet de multiplier les soins à la campagne». «Nous passons d'une santé pour élites privilégiées − avec un pouvoir réduit de l'Etat et victime des plans néolibéraux pour réduire les dépenses sociales − à une santé participative, communautaire, où l'Etat a récupéré un rôle moteur», défend Nila Heredia, ministre de la Santé jusqu'en janvier 2008. Une approche payante, selon la Dse Heredia, qui signale qu'aucun cas de rubéole n'a été déclaré en 2007, ni de fièvre jaune en 2008. L'effet aussi de «l'attention sanitaire élargie aux régions les plus éloignées de la campagne, menée grâce à l'apport solidaire d'environ 1500 médecins cubains − dans un pays qui en compte 5000». Pour Celinda Sosa, l'essentiel est désormais «d'institutionnaliser ces succès en ratifiant le nouveau texte constitutionnel». L'ancienne ministre insiste sur le fait que cette Charte élaborée par l'Assemblée constituante et qui devra être soumise au peuple «respecte la propriété privée, mais en même temps donne une valeur essentielle aux droits communautaires, sociaux et plurinationaux». «La nouvelle Constitution est essentielle pour que ces changements profonds en cours ne soient pas pour deux ou trois ans mais pour toujours», souligne-t-elle.

Trop de concessions

«Même si la nouvelle Constitution présente quelques aspects positifs, elle ne répond pas globalement aux besoins réels des peuples indigènes autochtones», relève le Mallku (chef aymara) Felipe Quispe, l'un des dirigeants historiques et emblématiques du mouvement indigéniste qui propose la construction du grand Etat quechua-aymara (1). Très nettement battu par Evo Morales à la présidentielle de 2005, M. Quispe estime que «l'heure est venue de rentrer sur la scène politique et de recréer notre force, car la gestion d'Evo est tout simplement un désastre. Au début, nous avions de la sympathie pour lui, mais il n'a pas rempli ses promesses, et a poursuivi un projet libéral à visage indien. Evo devrait abroger toutes les lois néolibérales, en commençant par celle punissant la culture de la coca − introduite sous pression nordaméricaine − car la coca, c'est notre vie.» Pour le Mallku, ces deux ans ont été «du temps perdu»: «Il n'y a pas eu de distribution de terres, ni d'affectation de territoires aux indigènes; les prix des comestibles ont augmenté ces deux dernières années; l'inflation s'est emballée; on n'a pas amélioré l'infrastructure des chemins menant à nos communautés.» Et de sa lecture hypercritique de la gestion gouvernementale à la conclusion sur l'avenir, il n'y a qu'un pas (aisément franchi...): «Nous prions pour la chute d'Evo Morales, parce qu'il porte préjudice au mouvement indigène en général.» Selon lui, si Evo Morales tombait, une étape de changements potentiels s'ouvrirait: «Nous avons viré [les présidents] Banzer, Sanchez de Losada, Mesa. La chute de Morales ne nous préoccupe pas beaucoup, parce que nous sommes structurés et organisés pour y donner une réponse indigène révolutionnaire. Peut-être alors viendrait la véritable libération des peuples indiens de Bolivie», conclut-il.

Double pouvoir légitimé

A contrario, pour l'analyste politique et sociologue Jorge Komadina, il ne fait aucun doute que «la légitimité accumulée» par le Mouvement vers le socialisme (MAS) durant les années de lutte antilibérale «a permis d'initier un processus de changements qui tentent de répondre à une grave crise de l'Etat». Mais selon ce chercheur du Centre d'études supérieures de l'université (CESU), à Cochabamba, l'opposition serait aujourd'hui parvenue à stopper ce processus en lui disputant la légitimité démocratique. Une situation de blocage dont les prémisses, rappelle-t-il, apparaissent dès le scrutin présidentiel de décembre 2005. Le même jour, lors des élections des gouverneurs, le MAS échouait dans six des neuf régions du pays. Et l'opposition politique obtenait la majorité des sièges au Sénat. Six mois plus tard, début juillet 2006, le parti d'Evo Morales remportait bien les élections à l'Assemblée constituante, mais sans obtenir les deux tiers des mandats nécessaires pour faire adopter les réformes constitutionnelles espérées. Au même moment, les départements de Santa Cruz (centre financier du pays), Beni, Pando et Tarija disaient «oui» au principe d'une autonomie régionale renforcée, alors que le reste du pays faisait échouer le réforme. «Les élections de décembre 2005 − et celles des mois ultérieurs − ont créé une situation de `gouvernement divisé', qui pourrait donner lieu à une situation de `double pouvoir', en cas d'approfondissement de la tendance actuelle», détaille le sociologue. Vingt-six mois après la victoire de la gauche, la Bolivie se retrouve avec «deux projets politiques antagoniques, qui se disputent le pouvoir politique et la domination des ressources naturelles». D'un côté, le charismatique Evo Morales, le MAS et une série de secteurs populaires et des classes moyennes qui appuient le processus actuel de changement. D'autre part, l'opposition politique dirigée par les partis Podemos et Uniré nationale, les secteurs privilégiés − et plus particulièrement les propriétaires fonciers − et le dénommé «Mouvement civique régional» qui ne cessent de défier le gouvernement. «Les deux blocs peuvent compter sur une légitimité électorale, un appui social et une légalité reconnue», estime M. Komadina. D'où une situation de «pat» dans les rapports de force au plan national. Ce «pat» est marqué par un fait sociologique essentiel: «La violence symbolique et la stigmatisation de l'autre, du rival, a renforcé toujours davantage la confrontation dans la vie nationale.» Dans ce cadre, le travail laborieux de l'Assemblée constituante durant près de deux années a pris fin avec une nouvelle Constitution, approuvée sans avoir obtenu un réel consensus national et dénoncée par les secteurs anti-Morales. Tout cela mène la Bolivie sur un chemin sans issue, où la convocation éventuelle de nouveaux référendums concernant aussi bien le nouveau texte constitutionnel que les autonomies départementales apparaît comme vraisemblable. Sans assurer, néanmoins, la possibilité de détendre un débat politique très tendu qui pourrait entraîner des explosions sociales et de nouvelles confrontations à court ou à moyen terme. Selon le chercheur, cette situation extrêmement complexe s'explique par le «moment de transition historique» vécu par son pays. «Le cycle néolibéral (1985-2000) est épuisé, mais l'ordre nouveau n'en finit pas de naître», dit-il. Avec le facteur aggravant que le processus de réformes politiques engagé par le gouvernement «est bloqué».

Comment débloquer le jeu

Considérant l'avenir, l'universitaire bolivien trace deux scénarios possibles: la confrontation ou l'accord politique. Si l'actuelle logique prévaut, la porte est ouverte à l'affrontement: les deux blocs s'accusant mutuellement d'illégalité. Une adoption simultanée de textes contradictoires − les statuts d'autonomie et la Constitution − serait possible, créant un chaos légal. La seconde option, la négociation, pourrait déboucher sur un accord politique entre le gouvernement et l'opposition, rendant compatible les deux projets législatifs, avant qu'une votation coordonnée n'obtienne un large appui des citoyens. «Un scénario difficile, si on analyse la dynamique actuelle du pays», affirme M.Komadina. Mais il est vital pour assurer une solution négociée excluant la confrontation violente. Dans cette optique, Evo Morales a pris l'initiative de demander une médiation de la hiérarchie catholique. Dans ce moment complexe, où la sortie de crise s'apparente à un labyrinthe, il semble pourtant y avoir place pour l'optimisme. «Je continue à être optimiste par la volonté, même si la raison ne nous rend pas toujours très optimiste», conclut Jorge Komadina.

Des mois décisifs

Les mois qui suivent seront décisifs pour ce pays latino-américain. Avec la médiation de l'Eglise catholique, un dialogue national est en marche. Les votes sur la nouvelle Constitution et sur les statuts d'autonomie, fixés le 4 mai 2008, devraient être retardés de quelques semaines, afin de tenter d'arriver au scrutin avec un consensus négocié préalablement. Les attentes de changements, suscitées par ce processus inédit dirigé par Evo Morales, sont très élevées parmi les secteurs populaires qui continuent de l'appuyer. La Bolivie, la nation la plus appauvrie de l'Amérique latine, a opté pour un nouveau paradigme de redistribution et d'équité sociale. Néanmoins, les échéances politiques ne sont pas éternelles et la population veut des améliorations maintenant.

Traduction: H. P. Renk. Adaptation: BPZ.

(1) Référence à l'empire Inca, d'avant la conquête espagnole.

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mardi 8 avril 2008

Pour actualiser mon récent dossier sur la Colombie, voici un article d’Antoine Menusier paru le 7 avril dans La Liberté de Fribourg.

Antoine Menusier a rencontré Adair Lamprea, ex-collaborateur d'Ingrid Bétancourt, aujourd'hui réfugié à Paris après avoir été otage des FARC et des para-militaires. L’interview du Colombien est précédée d’une brève présentation de ses mésaventures, qui montre combien l’information dont nous bénéficions peut-être sinon partiale, du moins incomplète.

ENLEVÉ PAR LES FARC ET LES PARAMILITAIRES

Il marche avec des béquilles. Déchirure musculaire. «Je me suis fait ça dans les escaliers, accident du travail», dit-il avec un accent sud-américain. Adair Lemprea, 37 ans, est livreur à Paris. Un boulot alimentaire en attendant un job correspondant à sa qualité d’«ingénieur de l’environnement et sanitaire». Diplôme qu’il a étoffé de deux années d’études à son arrivée en France, en 2004. En Colombie, il était spécialisé dans le traitement des eaux usées. Une fibre écologiste qui l’amène à rencontrer Ingrid Betancourt. Il devient son responsable «logistique » lors de la campagne présidentielle de 2002.

Le jour de l’enlèvement, il lui sert de chauffeur. Ils sont cinq dans la voiture, dont Clara Rojas, un photographe et un cameraman. Les FARC les embarquent tous. Les deux femmes sont emmenées séparément dans deux voitures, les trois hommes dans un seul véhicule, dans une autre direction, vers le sud. Ils seront libérés le lendemain, pour témoigner de l’enlèvement des deux femmes.

Libre, Adair Lemprea n’est pas au bout de ses peines. Quelques mois plus tard, il est capturé à Puerto Boyaca en compagnie de son frère, par les paramilitaires, cette fois. Ils veulent en savoir plus sur son compte. Trois fois, un pistolet pointé sur sa tempe, il suppliera ses geôliers de le laisser en vie. Le lendemain de cet enlèvement, lui et son frère parviennent à s’échapper. «Les paramilitaires sont de pires terroristes que les FARC», dit-il. «Il y a quelques mois, dans le nord du pays, ils ont tué des homosexuels et des voleurs, non pas pris sur le fait, mais exécutés froidement.»

Début 2004, le Département administratif de la sécurité somme Adair Lemprea de lui livrer deux «noms», les soit-disant auteurs du kidnapping d’Ingrid Betancourt. L’ex collaborateur de la candidate est formel: ce ne sont pas ces deux «noms». Mais les autorités veulent des coupables. Elles diffusent la fausse information. Adair Lemprea rétablit la vérité peu après dans un journal. Il est alors menacé de mort. Aidé par la France qui lui délivre un visa, il fuit. Il n’est jamais retourné depuis dans son pays.

ADAIR LEMPREA DÉNONCE CEUX QUI ONT TRAHI INGRID BETANCOURT.

LIBÉRATION DES OTAGES DANS L’IMPASSE

Adair Lemprea signe «Parce qu’ils l’ont trahie». Après la mort du seul interlocuteur des FARC,Raoul Reyes,il ne voit pas comment les otages, dont Ingrid Betancourt,pourraient être libérés dans les semaines à venir.

Mission humanitaire envoyée mercredi en Colombie, manifestation vendredi à Bogota, marche hier à Paris: la mobilisation pour la libération d’Ingrid Betancourt et de tous les otages retenus par les FARC ne faiblit pas. Libéré par le groupe terroriste le lendemain de l’enlèvement de la candidate, Adair Lemprea, réfugié en France et auteur d’un livre à paraître*, est l’un des meilleurs connaisseurs de la situation colombienne.

Croyez-vous à une libération prochaine d’Ingrid Betancourt?

Adair Lemprea: Je suis pessimiste. Nous assistons à la répétition de ce qui s’est passé voici cinq ans. Il y a deux mois, la France, la Suisse et l’Espagne comme à l’époque déjà, sont à nouveau entrées dans le jeu. L’Eglise offre une nouvelle fois sa médiation. L’avion «humanitaire» qui vient de partir de France est le même que celui qui avait essayé de récupérer Ingrid Betancourt il y a quatre ans au Brésil. La semaine dernière, l’otage est allée dans un centre de santé des FARC, comme il y a cinq ans. Tout se répète.

Pourquoi ne pas y voir des signes encourageants?

Ces signes apparemment positifs masquent une réalité qui ne l’est pas. Il y a deux mois, et c’était une première de leur part depuis dix ans, les FARC ont accompli un geste politique en libérant sans condition sept otages, dont Clara Rojas et Consuelo Perdomo. Et quelle a été la réponse du Gouvernement colombien? Il a tué le 1er mars dernier l’interlocuteur des FARC, Raul Reyes. Après cela, je ne vois pas comment les otages pourraient être libérés dans quelques jours ou quelques semaines.

Sait-on exactement où se trouve Ingrid Betancourt?

Non. Une jungle impénétrable recouvre les trois quarts de la Colombie. Elle devrait être dans une zone située aux confins de la Colombie, du Venezuela et du Brésil. Sur une superficie de trois ou quatre fois le territoire de la Suisse.

Que veulent les FARC?

Les Farc, qui sont entre 10000 et 17000, demandent un échange de prisonniers: 500 guérilleros en prison contre la libération de tous les otages politiques et militaires, soit 42 personnes, dont trois Américains. Les FARC veulent également la libération de deux des leurs extradés aux Etats-Unis, Simon Trinidad et Sonia. Elles exigent au préalable la démilitarisation d’une zone de 800km2 environ, dite de Florida et Pradera, où l’échange pourra s’opérer dans des conditions de plus grande sécurité pour elles Les exigences des FARC n’ont pas varié depuis six ans.

La position du gouvernement?

Le gouvernement ne veut pas entendre parler de la démilitarisation de la zone de Florida et Pradera. Il exige une libération unilatérale des otages. Il ne connaît qu’un seul langage, celui de la force. En 2003, une intervention armée pour libérer des otages retenus par les FARC s’était conclue par la mort de deux d’entre eux, un ex gouverneur et un ex-ministre de la Défense, ainsi que par celle de huit soldats. Pour moi, cela veut dire que l’Etat colombien joue avec la vie des otages.

Quelle est la stratégie à long terme du président Uribe?

Il a été élu comme le président de la guerre contre les FARC, alors que son prédécesseur, Andrés Pastrana, avait été élu pour faire la paix. Uribe n’a pas intérêt à une libération d’Ingrid Betancourt. Elle est la première personne dans l’histoire de la Colombie qui a dénoncé la corruption en nommant les corrupteurs et les corrompus. Des intérêts politiques plaident selon moi pour le maintien d’Ingrid Betancourt dans la jungle ou sa mort dans la jungle.

Quelle solution préconisez-vous pour sortir la Colombie du conflit?

Je pense que les FARC, en libérant sept otages unilatéralement, ont changé de position par rapport à leur intransigeance qu’elles affichaient en toute circonstance dans le passée. Il y a peut-être une solution politique possible, notamment en raison d’une conjoncture internationale plutôt favorable. La communauté étrangère parle abondamment des FARC. Cela signifie que cette armée de guérilleros a gagné en importance. Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne. La mort de Raul Reyes marque sans doute la volonté du pouvoir de montrer à l’opinion publique colombienne qu’il est capable de résultats militaires face à la guérilla.

Que devrait faire le gouvernement après la libération des sept otages?

Une partie de la résolution du problème réside peut-être en Europe, comme l’a préconisé le président vénézuélien Hugo Chavez – qui est au passage la seule personne crédible dans cette affaire car il a la confiance des FARC. L’Union européenne devrait envisager de sortir les FARC de la liste des groupes terroristes afin de les classer comme groupe belligérant. Ou alors, l’UE pourrait dire que la Colombie vit un conflit armé, ou une guerre civile. Le choix des termes a son importance. Je ne dis pas que les FARC ne sont pas des terroristes. Leur manière de tuer montre que ce sont des terroristes.

Qu’est-ce que cela changerait pour le Gouvernement colombien si les FARC étaient reconnues comme belligérants?

A ce moment-là, le président Uribe serait tenu de conclure l’accord humanitaire d’échange de prisonniers. C’est le sens de l’appel d’Hugo Chavez à l’Europe après la libération, notamment, de Clara Rojas et Consuelo Perdomo. Or, Alvaro Uribe ne veut pas de ce changement de classification des FARC. D’où sa venue précipitée en France, en Suisse et en Espagne pour y réaffirmer le caractère terroriste de la guérilla. I

*Adair Lemprea, Parce qu’ils l’ont trahie, Hachette Littératures, à paraître le 23 avril.

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dimanche 6 avril 2008

Chronique de : Édouard Glissant, La terre magnétique. Les errances de Rapa Nui, l’île de Pâques, Paris, Seuil, « Peuples de l’eau », 2007

Comme l’Île de Pâques, qui flotterait sur une nappe d’eau douce − « mais à laquelle personne n’a accès » − et se déplacerait en permanence à la fantaisie du magnétisme, l’ouvrage d’Édouard Glissant cerne son énigmatique sujet en tournant autour, par touches successives d’informations scientifiques, d’anecdotes populaires, ou de récits mythiques.

Inutile, donc, de chercher ici une étude systématique et chronologique qui permettrait de cartographier l’Île de Pâques. Il s’agit précisément du contraire : montrer que certains lieux n’existent que par leur mystère, leur fragile étrangeté, sans cesse menacée par la curiosité rationnelle du monde occidental. Tout au plus esquisse-t-on ici les contours de ce mystère : une île en forme de bateau, sur laquelle on conçoit les maisons comme des bateaux retournés et qui, jusqu’à une époque récente, n’était accessible que par bateau. Une île qui flotte. Et sur laquelle de massifs corps de pierre artificiellement redressés par des archéologues forment une sorte de barrière opaque à la compréhension de cette terre perdue au milieu du Pacifique. Une île irréelle, vouée à la disparition et sur laquelle, pourtant, vivent quelques habitants fiers de leur origine et en mal d’ailleurs.

Édouard Glissant raconte Rapa Nui, l’Île de Pâques, comme on écrirait un poème. La terre semble émerger des mots, ne vivre que grâce à la magie de ces 120 pages étonnantes qui reviennent aux sources du mythe en le survolant. En émerge une voix qui confond les récits des habitants et les réflexions de l’ethnologue en un même chant venu d’on ne sait où − quelque part entre mer, lave et vent.

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Chronique de : José Maria Arguedas, Les Fleuves Profonds (1958), Paris, Gallimard, « L’imaginaire », 2002

On sort de Les Fleuves profonds comme d’un long séjour imaginaire dans les Andes péruviennes, voyage un peu magique dans un décor de conte triste, enchanté et enchanteur, peuplé d’esprits et de mystères.

Rien de plus réaliste, pourtant que ce roman qui raconte derrière le masque de la fiction une partie de l’enfance de son auteur, José Maria Arguedas − ici Ernesto. Nous sommes dans le Pérou des années 1920, et Ernesto parcourt à pieds le sud du pays accompagnant son père, un avocat désargenté, à la recherche de travail auprès de riches propriétaires. Ernesto est blanc mais il aime les Indiens, leur force, leur dignité, leurs coutumes et leur langue, le quechua, grâce à laquelle il devient lui-même Indien, l’espace d’une conversation. Ernesto aime surtout la musique des Indiens, ode aux montagnes, à la neige, au vent ou aux fleuves. C’est dans cette poésie de la nature que le jeune garçon nourrit son imagination, cherche une raison d’être au monde et à son injustice, et remplit, surtout, l’immense solitude qu’est la sienne à partir du moment où son père le confie aux religieux du collège d’Abancay. La vie au collège, les luttes entre les clans, l’apprentissage de la cruauté et de l’amitié, la recherche d’une place à soi dans un univers où chaque enfant se comporte précisément comme l’exige son origine familiale, régionale ou ethnique − voilà, en gros, l’histoire de Les Fleuves profonds. Mais c’est une histoire racontée dans une langue puissante, qui nous plonge instantanément dans le chant des fleuves et des montagnes du Pérou, nous fait vivre les étranges traditions métisses de ce pays et nous montre une société dont les structures hiérarchiques remontent en partie aux temps de la conquête. A Cuzco d’abord, où il rend visite à un oncle richissime, puis à Abancay, Ernesto découvre la corruption des villes, la puissance des propriétaires terriens et la soumission des Indiens, le rôle trouble de l’Eglise qui réconforte les miséreux pour mieux les soumettre à la loi du plus fort. Et malgré ses escapades dans les villages voisins, ses tentatives de s’approcher de ses « frères » indiens qui servent dans les haciendas, la prise de conscience la plus crue d’Ernesto au cours de ce séjour chez les prêtres, c’est sans doute le constat qu’il est lui, sans l’avoir demandé, du côté des plus forts, de ceux qu’on protège et qu’on ne possède pas.

Un magnifique roman de formation, où tout se saisit comme dans un rêve, sans explications pompeuses, sans leçons, grâce à une fascinante maîtrise de l’image.

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