vendredi 27 juin 2008

Voici la traduction d'une partie du long discours que Salvador Allende prononça devant l'ONU en décembre 1972. Vous pouvez le lire en espagnol dans son intégralité ici. Je n'ai traduit que les énoncés d'ordre général, et vous laisse découvrir, si cela vous intéresse, toute l'analyse économique détaillée d'Allende sur la situation du Chili et des pays d'Amérique latine.

Je viens du Chili, un petit pays, mais dans lequel tout citoyen peut s'exprimer librement, un pays d'une tolérance illimitée sur les plans culturel, religieux et idéologique, où la discrimination ratiale n'a pas sa place. Un pays avec une classe ouvrière unie en une seule organisation syndicale, où le suffrage universel et secret est le véhicule primordial d'un régime multipartiste, avec un parlement dont les activités n'ont jamais été interrompues depuis sa création il y a 160 ans, où les tribunaux sont indépendants de l'Exécutif, et où, depuis 1833, on n'a changé qu'une fois la constitution, sans que celle-ci n'ait jamais cessé d'être appliquée. Un pays où la vie publique est organisée en institutions civiles, qui comporte des forces armées professionnelles et dont l'esprit est profondément démocratique. Un pays de près de 10 millions d'habitants qui en une génération a produit deux prix Nobel de littérature: Gabriela Mistral et Pablo Neruda, tous deux fils de modestes travailleurs. Dans ma patrie, l'histoire, la terre et l'homme se fondent dans un seul grand sentiment national.
Mais le Chili est aussi un pays dont l'économie arriérée a été soumise et aliénée à des entreprises capitalistes étrangères, un pays qui a été conduit vers une dette extérieure supérieure à 4 millions de dollars, dont le remboursement annuel revient à plus du 30% de la valeur de ses exportations; un pays dont l'économie est extrêmement sensible face à la conjoncture extérieure, chroniquement ésoufflée et inflationnaire, où des millions de personnes ont été obligées de vivre dans des conditions d'exploitation et de misère, de subir des licenciements ouverts ou déguisés.
Je viens ici, aujourd'hui, parce que mon pays rencontre des problèmes qui, par leur dimension universelle, sont l'objet de l'attention permanente de cette assemblée: la lutte pour la libération sociale, l'effort pour le bien-être et le progrès intellectuel, la défense des individus et de la dignité des nations.
Jusqu'il y a peu, la perspective de ma patrie, comme celle de nombre d'autres pays du Tiers Monde, était le modèle d'une modernisation-éclair, modèle dont certaines études techniques aussi bien que la réalité tragique des faits démontrent qu'il est condamné à exclure l'idée même de progrès, [...] en offrant à des millieurs de personnes des conditions de vie inhumaines. Modèle qui conduit à la restriction des biens de première nécessité, qui condamnera un nombre toujours plus grand de citoyens au chomage, à l'analphabétisme, à l'ignorance et à la misère physiologique.
La même perspective, en somme, qui nous a maintenus dans une relation de colonisation et de dépendance, qui nous a exploités aux temps de la guerre froide, mais également à l'époque des guerres bien réelles comme dans les périodes de paix. Nous autres, les pays sous-développés, sommes condamnés par certains à n'être que des réalités de seconde classes éternellement subordonnées.
Ce modèle, c'est celui que les travailleurs chiliens, en devenant les protagonistes de leur propre avenir, ont décidé de refuser, cherchant au contraire à se développer rapidement, de manière autonome et originale, en transformant de façon révolutionnaire les structures traditionnelles.
[...]
Depuis le moment où nous avons trionfés aux élections du 4 septembre 1970, nous sommes affectés par des pressions extérieures de grande envergure, qui prétendent empêcher l'installation d'un gouvernement librement choisi par le peuple, et l'abattre. Qui a voulu nous isoler du monde, étrangler l'économie et paralyser le commerce de notre principal produit d'exportation: le cuivre. Et nous priver de l'accès au financement international.
[...] Nous sommes face à des forces qui opèrent dans l'ombre, sans drapeau, avec des armes puissantes, postées dans des zones d'influence directe.
[...]
Nous sommes face à un conflit frontal entre les multinationales et les États. Ceux-ci sont court-circuités dans leurs décisions fondamentales - politiques, économiques et militaires - par des organisations qui ne dépendent d'aucun État, et qui à l'issue de leurs activités ne répondent de leurs actes et de leurs fiscalités devant aucun parlement, aucune institution représentative de l'intérêt collectif. En un mot, c'est toute la structure politique du monde qu'on est en train de saper.
[...]
Notre problème n'est pas isolé et unique. C'est la manifestation locale d'une réalité qui nous dépasse, qui englobe tout le continent latino-américain et le Tiers Monde. Tous les pays périphériques sont soumis à quelque chose de semblable, avec une intensité variable, avec certaines spécificités.
Le sens de la solidarité humaine qui régit les pays développés doit regarder avec répugnance le fait qu'un groupe d'entreprises puisse intervenir impunément dans les rouages les plus importants de la vie d'une nation, jusqu'à la perturber totalement.
[...] Je sais maintenant, d'une certitude absolue, que la conscience des peuples latino-américains quant aux dangers qui nous menacent tous, a acquis une nouvelle dimension, et que l'unité est la seule manière de se défendre contre ce grave péril.
Quand on sent la ferveur de centaine de milliers d'hommes et de femmes, se pressant dans les rues et sur les places pour dire avec détermination et espoir: "nous sommes avec vous! Ne cédez pas! Vous allez gagner!", tous les doutes se dissipent, toutes les angoisses s'effacent. Ce sont les peuples, tous les peuples au sud du Río Bravo, qui se dressent pour dire: BASTA! BASTA à la dépendence! BASTA aux pressions! BASTA à l'interventionnisme! Pour affirmer le droit souverain de tous les pays en développement à disposer librement de leurs ressources naturelles.
C'est une réalité, la volonté et la conscience de plus de 250 millions d'individus qui exigent d'être entendus et respectés.
Des centaines de milliers de Chiliens m'ont salué avec ferveur au moment où j'ai quitté ma patrie et m'ont délivré le message que je viens de transmettre à cette assemblée mondiale. Je suis sûr que vous, représentants des nations de la terre, vous saurez comprendre mes mots. C'est notre confiance en nous-même qui renforce notre foi dans les grandes valeurs de l'humanité, dans la certitude que ces valeurs prévaudront et ne pourront jamais être annihilées.

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Voici les réflexions de quelques jeunes Chiliens de Santiago auxquels j'ai demandé d'évoquer Salvador Allende. Ils n'ont pas souhaité que leurs noms soient affichés dans ces pages. Tous ont entre 30 et 35 ans. Ils sont donc nés sous la dictature de Pinochet, et l'image d'Allende incarne pour eux une histoire qu'ils n'ont pas connue autrement que par les récits de leurs parents ou en allant d'eux-mêmes en rechercher la trace.

"Je crois que comme figure historique de notre pays, il nous permet d'imaginer l'idéalisme de ceux qui, par la suite, se sont opposés au régime militaire. D'après moi, c'était un homme qui pensait qu'avec beaucoup de bonne volonté et de confiance, on peut faire progresser un pays. C'est une pensée noble; mais malheureusement ceux qui travaillaient avec lui ne voyaient pas les choses de la même manière.
On peut, dans un pays, lutter contre la délinquence et d'autres maux de société, mais on est toujours perdant face à la corruption.

Salvador Allende, tu as privilégié les idéaux sans tenir compte de la réalité..."


"Salvador Allende, médecin, politicien, figure et personnage qui marque un avant et un après dans notre histoire.
Depuis plusieurs années, je recueille des comptes-rendus, des documentaires et des textes relatifs à l'effervescence politique de la fin des années '60 et du début des années '70, et j'entrevois Salvador comme le rêveur d'un système social équitable, idéal, mais qui ne pouvait être mis en pratique à cause, selon moi, de la nature humaine: égoïste et ambitieuse.
Salvador fut un grand homme politique. On s'en aperçoit à l'écoute de ses discours pleins de force et d'emphase, toujours marqués par la volonté de mettre en place une société juste et égalitaire. Malheureusement, il dut gouverner avec des gens qui ne pensaient qu'à maintenir leur héritage aristocratique, d'une part, et s'enrichir sans le moindre égard pour le bien commun, d'autre part. Salvador était seul avec ses idées socialistes.
Sa dernière action montre la valeur de cet homme: encerclé par les militaires qui ne l'auraient sans doute pas gardé en vie longtemps, il choisit lui-même de mettre fin à ses jours et nous laisse comme dernier message: "viendra le jour où s'ouvriront de grandes avenues où avancera l'homme libre pour construire une société meilleure."
Nous avons cru que ce jour était venu pour les Chiliens, mais nous continuons à l'attendre.
Vive Allende et vive le Chili libre..."

"Allende avait de très bonnes intentions, mais son modèle économique ne plut pas à tout le monde. Il fut cruellement et injustement assassiné."
Et pour compléter cet hommage à Allende, voyez également l'article de Florian sur son blog: Hola Venezuela, aquí estamos!


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mercredi 25 juin 2008

Le 26 juin 2008, nous fêtons le centenaire de la naissance de Salvador Allende. Vu le nombre d’articles, d’ouvrages, ou de films qui permettent de reconstituer l’itinéraire de cette grande personnalité politique chilienne des années ’40-’70, il n’est pas question de proposer dans ces pages une biographie détaillée du personnage ou une minutieuse analyse de sa politique. J’ai plutôt voulu, dans cet article et dans ceux qui suivront, réunir un certain nombre de documents, mais surtout de témoignages de Chiliens sur ce que Salvador Allende a pu représenter pour eux. Une manière d’entrer dans l’histoire par la petite porte, celle que nous ouvrent ceux qui l’ont vécue et ceux qui la font.

Après un très bref aperçu historique pour rappeler quelques faits importants, vous trouverez donc ici des textes réalisé à partir des souvenirs ou du point de vue de Chiliens sur Salvador Allende, des documents vidéos, de la musique, etc. J’alimenterai ces pages progressivement au fil du temps (qui passe, et du mien !). Toute suggestion ou collaboration sera la bienvenue.


Rappel historique

Né à Valparaíso le 26 juin 1908, Salvador Allende fut, en 1936, l’un des fondateurs du parti socialiste chilien. Il se présenta à quatre reprises à l’élection présidentielle, en 1952, 1958, 1964 et 1970 et remporte cette dernière élection sous les couleurs de l’Union Populaire, alliance de divers partis de gauche : les socialistes et communistes du Front Populaire, le parti radical, le MAPU (Movimiento de Acción Popular Unitaria), fraction dissidente et gauchiste du parti démocrate chrétien et l’API (Acción popular indipendiente). Soutenue par tous les représentants des secteurs ouvriers et syndicaux, la candidature d’Allende représentait, pour le Chili de l’époque, la possibilité pour toute une frange extrêmement pauvre de la population chilienne, d’entrer dans la vie politique du pays. Son élection fut donc suivie de scènes de liesses populaires en même temps que les représentants de la bourgeoisie chilienne manifestaient souvent violemment leur mécontentement.

Dès le début de la présidence de Salvador Allende, à la fin de l’année 1970, les Etats-Unis mettent en placent une stratégie de déstabilisation politique et économique du pays, face à un président socialiste qui redistribue les terres, nationalise sans hésiter les principales usines et entreprises chiliennes, et notamment l’industrie minière. Des grèves des transporteurs routiers paralysent le pays et rendent impossible l’acheminement dans les villes des produits de première nécessité. Les mécontents sont de plus en plus nombreux, de tous les côtés de l’échiquier politique. À la gauche radicale et à Fidel Castro qui, depuis Cuba, incite Allende à répondre aux tentatives de manipulations par les armes, Allende opposera toujours l’utopie d’un socialisme pleinement pacifique. Il est renversé le 11 septembre 1973 par un coup d’état militaire soutenu et en partie organisé par les Etats-Unis, qui donnera le pouvoir, pendant 18 ans, au général Augusto Pinochet. Il meurt pendant le bombardement de la Moneda.


L’histoire par ceux qui l’ont vécue : témoignages


1) Lilian et Adólfo Lopez sont arrivés en Suisse en 1976 avec leurs 4 enfants nés en 1966, 1967 1969 et 1971. Ils ont fondé en 1982 l’école de langue et culture latino-américaines INECLA, à Lausanne. Je me suis longuement entretenue avec eux au sujet de Salvador Allende, laissant libre cours à leur souvenir et à leur vision de ces années, sans diriger la discussion par des questions précises. Voici donc une tentative de mise en ordre et de transcription de cette évocation.


Lilian et Adólfo Lopez avaient respectivement 26 et 30 ans lorsque Salvador Allende fut élu président en 1970. Ils étaient enseignants, parents de trois enfants et avaient tout deux été très actifs dans des mouvements politiques estudiantins au cours des années 1960. Ils faisaient donc partie d’une jeunesse universitaire politisée qui suivait depuis longtemps les tentatives de la gauche d’accéder à la présidence et vécurent, comme des milliers d’autres, le moment à la fois enthousiasmant et inquiétant où il fallut tenter de transformer le rêve en réalité, de matérialiser des projets complexes, peut-être utopiques et, surtout, de créer une cohésion dans la société chilienne, malgré les difficultés engendrées par les réformes.


La menace Allende (1958-1970)


Lilian et Adolfo se souviennent, d’abord, des trois tentatives ratées d’Allende pour accéder à la présidence et de la campagne de dénigrement qui s’organisa, dans les milieux de droite, pour contrer les prétentions des socialistes. On insistait sur les origines bourgeoises d’Allende, sur la correction de son langage, son éducation, sa présentation impeccable, pour en faire un personnage suspect : comment un homme qui semblait incarner la distinction pouvait-il être le candidat du peuple ? On disait que ce médecin-là devait sans doute s’empresser de se laver les mains après les avoir serrées… On mit également en place une campagne de propagande basée sur la peur du communisme. On distribuait des tracts abjects qui mettaient en scène les habituels clichés du communiste mangeur d’enfants et violeur d’épouses… Par ailleurs, Lilian se souvient d’une soirée de fin de scolarité, en 1958, où l’on parlait déjà d’éliminer par la manière forte un éventuel vainqueur de la gauche aux élections. Pendant son service militaire, Adolfo put de même entendre un capitaine haranguer ses troupes, suggérant qu’il fallait abattre les communistes qui menaçaient le pays. La bataille n’était donc pas gagnée d’avance et s’annonçait violente dès le début des années ’60.


La victoire, ou le difficile passage du rêve à la réalité (1970)


1970 c’est d’abord, bien sûr, le souvenir d’une immense joie, mais également d’une forme de crainte qui se manifesta rapidement au sein même des mouvements de gauche qui avaient voulu la victoire d’Allende. Après les 3 précédents échecs, on espérait sincèrement cette issue, sans arriver à y croire complètement. Or très rapidement, la présidence d’Allende fit émerger l’immense hiatus qui existait entre les attentes de tout un peuple et les ambitions des différents mouvements politiques qui avaient soutenu la candidature d’Allende. Celui-ci, indépendamment de toute appartenance à un parti, était d’abord le représentant du peuple. Il voulait réaliser un programme ambitieux qui devait permettre aux Chiliens de devenir les acteurs premiers de leur économie et d’accéder en quelque sorte avec lui à la direction du pays. À l’arrière-plan, il y avait une gauche fractionnée, plusieurs partis qui voulaient imposer leurs vues (et leurs hommes), contre lesquels Allende peinait à affirmer une autorité autre que morale. Très vite, on vit donc apparaître des divisions au sein de la gauche et une forme d’incompréhension d’une partie de la population face à la difficulté de mettre en place certaines réformes, ou face aux problèmes qui surgissaient suite à certaines mesures. Lilian se souvient en particulier de l’initiative d’Allende de faire distribuer ½ litre de lait par jour à tous les enfants du pays, pour lutter contre la malnutrition. En tant qu’enseignante, elle était partie prenante de cette initiative. Elle distribuait régulièrement aux élèves des boites de lait en poudre. Malheureusement, très rapidement, les enfants furent atteints de diarrhées, parce qu’ils n’avaient pas l’habitude du lait ou parce que certains le préparaient de manière trop concentrée. Les réactions furent extrêmement violentes. On diabolisa l’initiative d’Allende, les parents commencèrent, dans le meilleur des cas, à vendre le lait ou, pire, à le jeter ou à l’utiliser, par exemple, pour marquer les lignes des terrains de foot. Lilian évoque la tristesse ressentie face à ces scènes. Avec le lait, c’est tout un projet qu’on détruisait, et toute la difficulté de le communiquer qui se manifestait.

Pour Adolfo, l’élection d’Allende mit ainsi le Chili face à un double problème qui facilita le travail de sape de l’opposition : d’abord le sectarisme de la gauche − problème selon lui toujours d’actualité en Amérique latine −, incapable d’adopter une ligne commune et claire et de soutenir véritablement Allende. Ensuite un problème de préparation intellectuelle et politique d’une grande partie de la population face aux conséquences des réformes. On voulait le changement, mais on n’était prêt ni à le réaliser, ni surtout à accepter les difficultés conséquentes à celui-ci. Les deux problèmes étaient intimement liés puisque le manque d’homogénéité politique ne transmettait pas au peuple un message clair et univoque, qui aurait permis d’affirmer un soutien plus massif à Allende et de donner davantage de structure aux réformes.


L’époque de la liberté d’expression et de la solidarité (1971-1973)


Au sein des fabriques, dans les quartiers, entre amis et membres d’une famille, les divergences de vue sur la direction que devait prendre la présidence d’Allende s’affirmaient parfois de manière très crue. Lilian travaillait en 1970 comme enseignante dans la fabrique de textiles HIRMAS. Entre les ouvriers qui soutenaient le MIR (mouvement de la gauche révolutionnaire), la frange gauche des démocrates chrétiens (MAPU) et les socialistes, les débats étaient souvent extrêmement violents, verbalement parlant, et la division était claire. Mais contrairement à ce qui se passa par la suite, sous Pinochet, il n’y avait aucune censure idéologique. On pouvait ne pas être d’accord, s’insulter même, mais il n’y avait pas d’ennemi à abattre. Le débat existait et si les années 1970-1973 furent donc extrêmement agitées, elles furent également très stimulantes.

Lilian et Adolfo se souviennent par ailleurs de l’immense solidarité qui naquit durant cette période. D’abord, au début, parce que malgré les divergences et les tiraillements entre partis, on avait la sensation d’être tous les protagonistes de quelque chose, d’appartenir à une nation, de pouvoir réaliser un projet nouveau et historique. Ensuite, lorsque les événements sont devenus plus pénibles, parce qu’au sein de la population, malgré les craintes et les mécontentements, s’est mis en place tout un système d’entraide. Au moment où, à cause des grèves des transporteurs et des blocus, les produits de première nécessité ont commencé à manquer, il a fallu mettre en place une économie parallèle. On savait que le marché noir, le troc, etc. n’aideraient pas Allende, mais on était pris au piège entre les certitudes politiques et la nécessité de survivre. Lilian se souvient ainsi du moment où son salaire en espèce est devenu un salaire en nature (du tissu et du fil), ce qui n’allait pas lui permettre de nourrir ses enfants. Elle s’est donc mise, avec d’autres, à produire un artisanat spontané qui servait de monnaie d’échange pour obtenir des aliments. Par ailleurs, on se groupait entre voisins, on s’organisait pour obtenir des produits rationnés et les redistribuer. Lilian et Adolfo, qui possédaient une camionnette, organisaient des expéditions à la campagne pour se procurer des marchandises et les répartir ensuite entre les habitants du quartier.


La fin (1973)


Malheureusement, la situation devenait de plus en plus difficile et on ne voyait pas d’issue. Les grèves, les manifestations, les campagnes de propagandes anti-présidentielles de la droite, les tensions entre la gauche radicale et le discours plus modéré d’Allende laissaient penser que ce dernier ne tiendrait pas nécessairement jusqu’à la fin de son mandat, mais Lilian et Adolfo n’auraient jamais pensé que le changement de système pourrait advenir par un coup d’état d’une telle violence. Malgré les discours extrêmement violents de la droite, malgré un premier coup d’état manqué en juin 1973, mené par un régiment rebelle, la plupart des citoyens ne croyait pas à un renversement de l’État mené par l’armée.

Pour Adolfo, l’histoire du Chili d’Allende reste d’actualité dans la mesure où il perçoit en Bolivie ou au Venezuela des processus de déstabilisation absolument similaires à ceux qui mirent fin à l’utopie socialiste au Chili. Et de conclure, en insistant une nouvelle fois la difficulté d’aller contre les sectarismes et l’individualisme lorsqu’il s’agit de mettre en place une nouvelle forme d’État : « Ce qui apparaît, dans une révolution, ce sont les défauts humains. »



Deux documents sonores

Pour ceux qui comprennent l'espagnol, voici deux discours prononcés par Allende en 1972: devant l'ONU, et à l'Université de Guadalajara au Mexique. Si je trouve le temps, je vous proposerai le texte de ceux-ci, en français.








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vendredi 20 juin 2008

Le 1er juin passé, on votait en Suisse sur un objet particulièrement délicat, soumis au peuple sur l’initiative de l’UDC, parti d’extrême droite. Il s’agissait de se prononcer pour ou contre « des naturalisations démocratiques », l’adjectif voulant dire, en l’occurrence, « décidées par le peuple ». Autrement dit, si cette initiative passait, chaque commune pourrait décider de la manière de naturaliser les étrangers qui se soumettaient à ce processus : en les convoquant devant une commission restreinte, chargée d’examiner leur dossier et de s’entretenir avec eux pour mesurer leur degré d’insertion, comme cela s’est fait jusqu’à présent, ou en convoquant les citoyens aux urnes pour leur soumettre les noms des candidats à la naturalisation.


L’UDC, dont le succès, depuis quelques années, est évident en termes de députés placés, lors des élections, dans les villes, les cantons et au niveau fédéral, y est allé avec force populisme (c.f. affiche) et moyens financiers. Il y avait sincèrement de quoi craindre un vote favorable à cette proposition raciste mais non, bonne surprise, 63,8% des votants on refusé. Un bon point pour cette Suisse qui, par ailleurs, se montre de plus en plus frileuse dès qu’il s’agit d’asile, de permis de travail, voire même de séjours de plus d’un mois pour les ressortissants non-européens.

Peut-être encore sous l’effet de cette « giffle » soulageante, j’avais l’illusion que, le 18 juin, les députés européens feraient preuve de bon sens et renonceraient à construire le mur de la « directive retour ». C’était là croire que l’Europe pourrait écouter ses citoyens, ce qui est bien naïf. Il n’y a pas grand-chose à dire de plus, sinon que, ironie du sort, c’est la Suisse qui la première a senti les conséquences de cette directive : en effet, la législation suisse, sur certains points, est bien plus sévère que les nouvelles règles européennes en matières d’émigration (c’est dire). Sur la base des accords bilatéraux qui lient la Suisse à l’Europe, il faudra donc que les Suisses « limitent » à 18 mois la période de détention pour les migrants sans papiers, alors qu’elle est actuellement, ici, de 24 mois.

Ça fait un peu rire jaune de penser que la directive de la honte a du bon…



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mardi 17 juin 2008

Demain, 18 juin 2008, le Parlement européen vote. La «directive retour», c’est le nom poétique de l’objet qui, s’il est accepté, garantira à l’Europe de pouvoir se «protéger» efficacement des migrants. Obligation de soumettre ses données biométriques aux frontières, détention des personnes en attente d’autorisation, renvoi manu militari des clandestins sont quelques-unes des mesures qui permettront à l’UE de construire un joli mur autour de son économie pour mieux fermer les yeux sur l’éternel problème du déséquilibre entre le nord et le sud.

Le 11 juin dernier, Evo Morales publiait la tribune libre suivante, déjà disponible sur plusieurs sites, mais qui me semblait trouver sa place dans ces pages. Vous pouvez accéder au texte original, en espagnol, en cliquant ici.

Lettre d’Evo Morales au sujet de la «directive retour»

Jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, l’Europe était un continent d’émigrants. Des dizaines de millions d’Européens partirent aux Amériques pour coloniser, échapper aux famines, aux crises financières, aux guerres ou aux totalitarismes européens et à la persécution des minorités ethniques.

Aujourd’hui, je suis avec préoccupation le processus de ladite «directive retour». Ce texte, validé le 5 juin passé par les ministres de l’Intérieur des 27 pays de l’Union européenne, doit être approuvé le 18 juin par le Parlement européen. Je perçois qu’il durcit de manière drastique les conditions de détention et d’expulsion des migrants sans papier, quel qu'ait été leur temps de séjour dans les pays européens, leur situation de travail, leurs liens familiaux, leur volonté et le succès de leur intégration.

Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord, en masse, sans visa ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus, et le demeurent, dans nos pays du continent américain, qui absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils vinrent sur notre continent en exploiter les richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les peuples originels de l’Amérique. Comme par exemple dans le cas de notre Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines qui donnèrent sa masse monétaire au continent européen entre le XVIème et le XIXème siècle. Les personnes, les biens, les droits des migrants européens furent toujours respectés.

Aujourd’hui, l’Union européenne est la principale destination des migrants du monde, conséquence de son image positive d’espace de prospérité et de libertés publiques. L’immense majorité des migrants viennent dans l’Union européenne pour contribuer à cette prospérité, non pour en profiter. Ils occupent des emplois dans les travaux publics, dans la construction, les services aux personnes et dans les hôpitaux, que ne peuvent ou ne veulent occuper les Européens. Ils contribuent au dynamisme démographique du continent européen, à maintenir la relation entre actifs et inactifs qui rend possible ses généreux systèmes de solidarité sociale et dynamisent le marché interne et la cohésion sociale. Les migrants offrent une solution aux problèmes démographiques et financiers de l’UE.

Pour nous, nos émigrants représentent l’aide au développement que les Européens ne nous donnent pas – vu que peu de pays atteignent réellement l’objectif minimum de 0,7% du PIB d’aide au développement. L’Amérique latine a recu, en 2006, 68 milliards de dollars de transferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars, qui dépassent les 104 milliards de dollars octroyés au nom de l’aide au développement. Mon propre pays, la Bolivie, a recu plus de 10% de son PIB en transferts de fond des migrants (1,1 milliards de dollars), soit un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel.

Il apparaît que les flux de migration sont bénéfiques pour les Européens et, de manière marginale, aussi pour nous du Tiers-Monde, vu que nous perdons des millions de personnes de main-d’oeuvre qualifiée en laquelle, d’une manière ou d’une autre, nos États, bien que pauvres, ont investi des ressources humaines et financières.

Il est regrettable que le projet de «directive retour» complique terriblement cette réalité. Si nous concevons que chaque État ou groupe d’États puisse définir ses politiques migratoires en toute souveraineté, nous ne pouvons accepter que les droits fondamentaux des personnes soient déniés à nos compatriotes et à nos frères latino-américains. La directive retour prévoit la possibilité d’un enfermement des migrants sans papier jusqu’à 18 mois avant leur expulsion – ou «éloignement» selon le terme de la directive. 18 mois ! Sans procès ni justice ! Tel qu’il est le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7, 8 et 9 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948. Et en particulier l’article 13 qui énonce que :

1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.

2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

Et, pire que tout, il existe la possibilité d’emprisonner des mères de familles et des mineurs, sans prendre en compte leur situation familiale ou scolaire, dans ces centres de rétention où nous savons que surviennent des dépressions, des grèves de la faim, des suicides. Comment pouvons-nous accepter sans réagir que soient concentrés dans ces camps nos compatriotes et frères latino-américains sans papier, dont l’immense majorité travaille et s’intègre depuis des années ? De quel côté est aujourd’hui le devoir d’ingérence humanitaire ? Où est la «“liberté de circuler», la protection contre les emprisonnements arbitraires ?

Parallèlement, l’Union européenne tente de convainre la Communauté Andine des Nations (Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou) de signer un «Accord d’association» qui inclue en son troisième pilier un traité de libre-échange, de même nature et contenu que ceux qu’imposent les États-Unis. Nous subissons une intense pression de la Commission européenne pour accepter des conditions de profonde libéralisation pour le commerce, les services financiers, la propriété intellectuelle ou nos services publics. De plus, au nom de la «protection juridique», on nous reproche notre processus de nationalisation de l’eau, du gaz et des télécommunications réalisé le Jour des travailleurs. Je demande, dans ce cas : où est la «sécurité juridique» pour nos femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui recherchent un horizon meilleur en Europe ? Promouvoir d’un côté la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers, alors qu’en face nous voyons des emprisonnements sans jugement pour nos frères qui ont essayé de circuler librement... Ceci est nier les fondements de la liberté et des droits démocratiques.

Dans ces conditions, si cette «directive retour» devait être approuvée, nous serions dans l’impossibilité éthique d’approfondir les négociations avec l’Union européenne et nous nous réservons le droit d’imposer aux citoyens européens les mêmes obligations de visas qui nous ont été imposées le 1er avril 2007, selon le principe diplomatique de réciprocité. Nous ne l’avions pas exercé jusqu’à maintenant, attendant justement des signaux positifs de l’UE.

Le monde, ses continents, ses océans, ses pôles, connaissent d’importantes difficultés globales : le réchauffement global, la pollution, la disparition lente mais sûre des ressources énergétiques et de la biodiversité alors qu’augmentent la faim et la misère dans tous les pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu’ils soient sans papier ou non, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n’est en rien une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre l’Europe ne sont pas la faute des migrants, sinon le résultat du modèle de développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes.

Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des régions du monde comme le Maghreb et les pays de l’Afrique, je fais appel à la conscience des dirigeants et députés européens, des peuples, citoyens et militants d’Europe, pour que ne soit pas approuvé le texte de la «directive retour». Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte. J’appelle aussi l’Union européenne à élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l’Homme, qui permette le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour toutes l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos «politiques d’intégration» comme vous avez échoué avec votre supposée «mission civilisatrice» du temps des colonies.

Recevez tous, autorités, eurodéputés, camarades, un fraternel salut depuis la Bolivie. Et en particulier notre solidarité envers tous les «clandestins».

Evo Morales Ayma Président de la République de Bolivie

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dimanche 8 juin 2008

1. Memento

Depuis le mois de mars 1990, le Chili est un pays «démocratique». Rappelons-nous : le 5 octobre 1988, après 15 ans de dictature militaire, Augusto Pinochet organise au Chili un référendum demandant au peuple s’il est prêt à reconduire son mandat présidentiel jusqu’en 1997. Certain qu’une majorité de la population, malgré les manifestations toujours plus fréquentes, reste favorable à son système de gouvernement, le général convoque cyniquement les électeurs pour prouver à l’opposition et à l’opinion internationale que les Chiliens l’ont choisi librement. Provocation qui lui coûtera cher : 54.7% des votants demanderont un changement de régime et une révision de la constitution. En mars 1990, Patricio Aylwin Azocar devient donc le premier président élu démocratiquement après 17 ans de dictature. Eduardo Frei Ruiz, puis Ricardo Lagos Escobar, tous démocrates-chrétiens, lui succèdent en 1994 et 1999. Le 15 janvier 2006, coup de théâtre sur la scène politique chilienne : une femme, socialiste de surcroît, est élue présidente du Chili. C’est Michelle Bachelet.

2. Quelque chose de pourri au royaume du Chili

Transition vers la démocratie réussie, direz-vous en lisant ces lignes. Si c’est le cas, c’est que vous n’avez pas bien lu. Car si le changement de régime a bien eu lieu après le référendum de 1988, la constitution est restée, grosso modo, la même que sous la dictature… On aurait attendu d’une présidence socialiste des réformes de fond, une véritable rupture avec ce passé un peu trop présent dans le système politique. Seulement voilà : non seulement rien ne bouge, mais le «socialisme» à la Bachelet a de quoi laisser perplexe. À sa décharge, le fait de diriger un gouvernement de cohabitation (Conciliación), dans lequel la droite conservatrice, dirigée par les grandes fortunes du pays, fait systématiquement barrage à toute tentative de réforme vers la gauche ; ajoutez à cela une certaine dose de machisme dans le monde politique chilien, y compris dans les rangs de «la Bachelet» ou «la Michelle», comme on aime à l’appeler là-bas, et on peut volontiers admettre que la tâche est loin d’être simple. Ceci dit, Michelle Bachelet s’exprime librement et ne semble pas particulièrement mise sous pression lorsqu’elle affirme par exemple :

  • que les langues de l’avenir sont l’anglais et le mandarin, et qu’il est donc parfaitement inutile d’offrir, dans le système d’éducation chilien, l’enseignement du français ou de l’allemand;
  • que l’éducation et l’accès à la santé sont des privilèges (et non un droit de chacun);
  • que la Chine et le Chili sont dans une situation similaire face aux indépendantistes tibétains et mapuche;
  • que les droits de l’homme au Chili sont respectés.

C’est sur ce dernier point, notamment, que je construirai cet article, à partir de quelques faits édifiants que j’ai récoltés suite à de violentes répressions de mouvements sociaux au Chili. La liste est loin d’être exhaustive. Ce sont quelques exemples des échecs d’un état qui, sous le couvert de cette belle étiquette, «démocratie», applique les principes et les moyens scandaleux d’une dictature tombée il y a bientôt 20 ans.

3. La Loi Générale d’Education (LGE)

Au Chili, l’éducation publique se paie, et ce depuis les premières années de scolarisation. Je ne vous parle pas ici de l’uniforme que chaque écolier doit acquérir pour pouvoir entrer dans le collège auquel il a été inscrit, mais bien d’une taxe d’éducation, d’un impôt en quelque sorte, qui autorise l’enfant à être alphabétisé. Au niveau de l’instruction publique, les enseignants sont payés au lance-pierre, travaillent dans des conditions de surpopulation ingérable des classes (40-50 élèves par classe) et reçoivent en outre des blâmes (sous forme de retenue salariale) pour tout élève abandonnant son cursus en cours de route. Inutile de préciser que le niveau d’éducation offert dans les écoles publiques est tout bonnement catastrophique, et que tout parent disposant d’un peu plus que le minimum vital opte pour une école privée. Peu contrôlées, celles-ci sont de toutes sortes : des prestigieux collèges européens à l’entreprise personnelle sans garantie d’équivalence, en passant par les institutions religieuses. Or cette situation est en quelque sorte garantie par la «Loi Organique Constitutionnelle sur l’Éducation» (LOCE), l’une des dernières créations du gouvernement Pinochet, qui stipule en effet que toute offre éducationnelle se fait «dans un but lucratif» (oui, vous avez bien lu).

Depuis plusieurs mois, les étudiants et les professeurs se mobilisaient pour demander un système d’éducation publique de meilleure qualité et accessible à tous. C’est ainsi qu’il y a quelques semaines a vu le jour une modification de la LOCE. Problème : cette nouvelle version n’entre pas en matière sur la gratuité de l’enseignement. Car, comme je vous le disais tout à l’heure, «l’éducation, c’est un privilège».

Les étudiants sont donc descendus dans la rue à plusieurs reprises, et notamment le 28 mai et le 4 juin derniers. Si toute manifestation au Chili permet aux forces de l’ordre de ressortir les vieux camions-arroseurs hérités de Pinochet et, bien souvent, l’arsenal lacrymogène, celle du 4 juin est allées plus loin. 90 % des professeurs et des étudiants des niveaux secondaires, lycéens et universitaires s’étaient réunis pour défiler à Santiago. Au moment où ils ont souhaité emprunter l’avenue principale de la ville (Alameda), les forces de l’ordre ont fait barrage et les manifestants qui ont refusé de se disperser se sont tout bonnement fait tirer dessus. Dans un communiqué datant du 6 juin, la section chilienne d’Amnesty International dénonçait ces excès de plus en plus systématiques. À noter que lors de la manifestation du 28 mai, 231 personnes avaient été arrêtées…

4. Les «terroristes mapuche» et leurs complices

L’un des plus glorieux héritages de Pinochet est sans aucun doute la loi anti-terroriste de 1984, que le général mit en place au moment où les manifestations contre la dictature devenaient de plus en plus fréquentes et agressives. Cette loi stipule que toute action dirigée contre le gouvernement représente un acte de terrorisme, et doit être punie en conséquence.

Depuis quelque temps, au Chili, la loi anti-terroriste est appliquée contre les représentants des communautés mapuche qui demandent la restitution de leurs terres ou luttent contre l’installation de multinationales en tout genre dans le sud du pays. Voici une petite liste parlante de la manière dont l’État chilien défend sa démocratie. Vous en aurez pour votre argent :

- Patricia Troncoso purge depuis août 2004 une peine de 10 ans de prison suite à l’incendie d’une propriété forestière de MININCO S.A dans le sud du Chili. Patricia Troncoso a toujours clamé son innocence. Sa condamnation a été prononcée grâce au témoignage de deux personnes dont l’identité est restée secrète, que la défense n’a pas pu interroger, et qui n’ont même pas comparu lors du procès. Patricia Troncoso a dénoncé à plusieurs reprises ses conditions de détention, allant en octobre passé jusqu’à entreprendre une grève de la faim qu’elle a maintenue pendant 112 jours. Commentant cette action, le secrétaire général du gouvernement avait eu ces mots : «Une fois capturés et jugés, comme on le fait dans un État de droit, qu’ils ne viennent pas faire une grève de la faim». La détenue a finalement obtenu une permission dominicale…

- Depuis l’emprisonnement de Patricia Troncoso, plusieurs mouvements de communautés mapuche ont eu lieu pour dénoncer les atteintes aux droits de l’homme au Chili. C’est ainsi que le 6 décembre 2006, 8 Mapuche ont été faits prisonniers sur la base de la loi anti-terroriste pour «désordre public au moyen de jet de pierres». A cette heure, ils sont toujours détenus.

- Au mois de mai 2007, un ouvrier qui dénonçait les conditions salariales offertes par les entreprises forestières qui exploitent les terres mapuche a été tué de plusieurs balles par un carabinier.

- Le 3 janvier 2008, les forces de l’ordre ont réprimé une occupation de terrain en utilisant des véhicules blindés et des armes à feu, abattant à la mitraillette Matías Catrileo, âgé de 22 ans.

- Le 8 janvier, à Santiago, une marche de soutien à la famille du jeune homme a été interrompue par des jets de gaz lacrymogènes et des tirs des carabiniers.

- Le 10 janvier à Temuco, la compagne, la sœur et la mère de Matías qui avaient organisé une manifestation pacifiste en son souvenir ont été arrêtées et emprisonnées.

- Le 3 mars 2008, une communauté mapuche est incendiée lors d’un «contrôle» des forces de l’ordre.

- Le 29 mars 2008, suite à une manifestation dans les rues de Santiago à l’occasion de la «fête du jeune combattant» (une journée en souvenir de deux jeunes étudiants militants assassinés par la police de Pinochet le 29 mars 1985), Johnny Cariqueo Yañez, étudiant mapuche de 20 ans, a été arrêté et torturé pendant deux jours par la police. Relâché le 31 mars, il est décédé quelques heures plus tard à son domicile. La police est hors de tout soupçon car le jeune homme souffrait d’une faiblesse cardiaque (dommage).

- Le 31 mars 2008, René Palma, étudiant de 26 ans, est grièvement blessé par balle, toujours dans le cadre de la «fête du jeune combattant». La police met l’agression sur le compte d’une bande de jeunes «encagoulés» et refuse de prendre en charge René Palma. Celui-ci décède quelques heures plus tard à l’hôpital, où il s’est rendu par ses propres moyens.

- Notons enfin que depuis le 20 mars 2008, Joffrey Paul Rossi et Christopher Cyril Harrisson, deux journalistes qui tournaient un documentaire sur les Mapuche, sont détenus dans les prisons chiliennes. Le 7 mai, Elena Varela Lopez a également été arrêtée après avoir interviewé des Mapuche au sujet de leur conflit avec les exploitants forestiers du Sud du Chili. Elle est depuis lors emprisonnée à Rancagua, à plus de 600 kilomètres de son domicile.

5. Un dernier mot

Michelle Bachelet, durant sa campagne électorale de 2005, a souvent rappelé à son électorat qu’elle avait expérimenté les geôles de Pinochet, qu’elle était une victime de la dictature et comprenait ainsi mieux que quiconque tout ceux que la droite avait oubliés. Le 14 octobre 2006, Michelle Bachelet visitait le parc-souvenir de la Villa Grimaldi, l’un des principaux lieux de torture des débuts de la dictature de Pinochet. Elle y avait été enfermée pendant un mois en 1975 avec sa mère alors que son père avait été assassiné. A l’issue de cette visite, Michelle Bachelet déclarait : «C'est un moment douloureux, qui me rappelle des souvenirs tristes d'une époque où la terreur régnait, mais c'est surtout le moment de réaffirmer la vie, la liberté et la paix».

Apparemment, le sens de l’Histoire n’est pas le même pour tout le monde, au Chili…


Je joins à cet article deux vidéos. L’une est un petit documentaire de deux jeunes français sur les exactions policières en terre mapuche (le titre est en espagnol, mais c'est bien la version française). L’autre un compte-rendu de la manifestation du 4 juin paru à la télévision nationale chilienne. C’est de la télé chilienne : flux de paroles, images en boucle, interviews coupées, etc. Mais les faits sont là et les journalistes eux-mêmes s'étonnent de la réaction démesurée des forces de l'ordre face à une manifestation dans laquelle aucune violence n'était, jusqu'aux premiers jets de gaz lacrymogènes, à déplorer...




Cliquez ici pour les images de la manifestation estudiantine.

SOURCES :

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dimanche 1 juin 2008

Chronique de : Una casa con vista al mar, Alberto Arvelo, Venezuela, 2001 (Trigon-Film éditions)

« Y a-t-il des bœufs dans la mer ? » Telle est la question qui permet à Tomás Alonso et à son fils Santiago, petits paysans des Andes vénézuéliennes, de faire face à la misère, à l’injustice sociale, à la clôture de l’horizon. La mer, c’est l’étrange arrière-plan d’une photo sur laquelle pose la mère disparue de Santiago ; ce pays lointain et mystérieux dont on écoute l’écho dans un coquillage, que l’on découvre sur un décor de photographe, fil conducteur d’une histoire somme toute banale : celle d’un quotidien qu’on mesure à l’aune du temps qu’il fait et de l’état des blés.

Una casa con vista al mar (Une maison avec vue sur la mer), d’Alberto Arvelo, met en scène les paysages gigantesques du début de la Cordillère, opposés au minuscule intérieur de ces deux hommes qui, comme dit le père, « ne savent rien d’autre qu’atteler des bœufs avec douceur, sans leur faire de mal ». Un ordinaire dans lequel l’être humain ne possède plus, pour exister, qu’une dignité à réaffirmer sans cesse. Telle sera la source du drame : défendre son droit à l’existence. Dans le Venezuela du début des années 1950, cela signifie d’abord, pour Tomás Alonso, obtenir auprès du propriétaire terrien pour lequel il travaille une paire de chaussures décentes pour son fils. Non pas mendier, mais obtenir. Et une fois le bien acquis, le préserver, oser prétendre qu’aucun être humain, tout puissant qu’il soit, ne peut en obliger un autre à marcher pieds nus. Cette revendication, Santiago la paiera de son corps, Tomás de sa liberté. Mais comme dans tout conte qui se respecte, l’optimisme reste possible.

La photographie est magnifique, la maîtrise des lumières à couper le souffle, et le jeu d’Imano Arias et Leandro Arvelo, les deux acteurs principaux, d’une authenticité troublante. Inutile d’attendre ici les grandes visions oniriques d’un Fernando Solanas ; c’est une « historia mínima » que nous raconte Arvelo, avec réalisme, sobriété, et juste ce qu’il faut d’un rêve tout simple : découvrir un jour le sens de ce mot immense : « el mar ».

Voir un extrait:



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