dimanche 31 août 2008



Demain, Samuel et moi partons pour Cuba, entre Gustave et Hanna...
Des vacances, bien sûr, la découverte d'une île que nous ne connaissons pas encore, mais aussi l'aboutissement d'un projet, d'une histoire qui a commencé il y a environ une année, au moment où mon amie Murielle Besuchet m'a demandé de prendre la direction d'une petite chorale d'enfants qu'elle a formée il y a quatre ans. Nous souhaitions que la collecte du concert annuel permette d'aider une école, si possible de musique, en Amérique latine, et comme Samuel et moi avions décidé de nous rendre à Cuba cet été, nous avons pris des contacts là-bas grâce à l'Association Suisse-Cuba. C'est l'école Manuel Navarro de Manzanillo (est du pays) qui a été désignée par le ministère cubain de la culture.
Une belle collecte nous a permis d'acheter 22 kilos de matériel (cordes de violon, alto, contrebasse, archets, embouchures de trompette et trombonne, anches de clarinette et saxophone, baguettes de percussion, etc.) que nous devrions apporter le 18 septembre à Manzanillo (si le Dieu des douanes et des ouragans le veut!). L'école de Manuel Navarro forme 131 enfants de 6 à 15 ans qui, parallèlement à l'apprentissage de la musique, suivent une scolarisation normale au sein même du conservatoire.
Nous espérons, à notre retour, présenter à Baulmes une exposition de photos de notre voyage et des jeunes musiciens de Manzanillo.
D'ici au 18 septembre, nous irons donc, baluchon musical au dos et emportés par les vents, de La Havane à Manzanillo en passant par Viñales, Cienfuegos, Trinidad, Santa Clara, Bayamo.
Nous essayerons de publier régulièrement, dans ces pages, les nouvelles de nos pérégrinations et les récits de nos rencontres.
Avant de partir, je souhaite remercier tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, ont permis la réalisation de ce projet, et notamment:
- Murielle Besuchet;
- Adilia, Alexia, Anthony, Audrey, Charles, Charlotte, Delphine, Dominique, Elaine, Ivana, Jovica, Kyttim, Laure, Louanna, Louise, Lydie, Malou, Marie J., Marie P., Maurane, Rebecca, Thomas, Tiffanie;
- Bernt Frenkel;
- Jennifer Beeli, Chantal Besuchet, Eliott Besuchet, Elisabeth Quinche, Mélanie et Marcel Schneider, Mariette Schüpfer, Yves Senn;
- Vincent Liaudet;
- Patrick Schmidli;
- Tous nos généreux donateurs;
- Tous les parents;
- Vérène Correa et l'Association Suisse-Cuba.

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vendredi 29 août 2008

Jeudi 28 août à 20h, au Buffet de la Gare de Lausanne, le groupe "solidaritéS" recevait Alberto Granado, compagnon de voyage du Che rendu célèbre par le film Carnets de Voyage de Walter Salles.

La soirée aurait pu être instructive, émouvante peut-être, l'occasion étant donnée au vaste public de l'événement de s'adresser directement à l'invité et de lui poser des questions sur Cuba, sur le personnage du Che, sur Castro, etc.

Elle s'est malheureusement résumée à un remâchage de la légende, un recyclage des icônes, et ceci en grande partie à cause d'une organisation assez calamiteuse: malentendu de fond sur le type de "performance" que devait produire Granado (une conférence était annoncée alors que lui ne s'attendait à rien d'autre qu'à un simple débat d'idées), gestion catastrophique de la sono, traductrice désarmée face à la prononciation de l'orateur et, surtout, l'éternel discours révolutionnaire en ouverture de la soirée, passé, délavé, mal informé de surcroît (qui, parmi les organisateurs, avait lu ne serait-ce qu'une ligne du Che?) - bref, tout pour crisper. Ajoutez à cela un public qui ne savait pas bien s'il s'adressait à l'acteur du film ou au personnage réel, s'il venait écouter parler de Cuba ou du voyage du Che, un Granado qui se gargarise du mythe jusqu'à la contradiction en évitant les questions qui fâchent (quid des rapports réels entre Fidel et le Che?, par exemple), et le tableau est presque complet.

Presque, car Granado, même s'il ne nous a rien appris de nouveau sur Cuba, ni sur Guevara, est de ces personnages face auxquels on aime à être une fois dans sa vie. Un tout petit homme qui accompagne chacun de ses mots d'un petit rictus ironique qui pourrait laisser penser que... l'acteur joue peut-être son rôle très consciemment, pour faire plaisir à tous ceux qui n'attendent que ça.

Et puis, au final, ce petit moment passé avec tout ce que la gauche ne devrait plus être si elle veut un jour devenir quelque chose, était fort instructif.

Allez, au risque de vous causer des insomnies tenaces, je vous soumets la question cruciale qui fut posée hier soir et attends vos réponses avec impatience: le Che, il était trotzkiste ou marxiste?

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jeudi 28 août 2008

Je vous parlais, il y a quelque temps, des petits soucis d'Alvaro Uribe avec ses proches paramilitaires et narco-traficants (article ici). Il semblerait que la Cour suprême de Colombie s'en mêle, si l'en en croit l'article du Courrier paru hier, mercredi 27 août.

La Cour suprême de Colombie accuse Alvaro Uribe de "complot"

«PARAPOLITIQUE» - Gouvernement et paramilitaires auraient constitué un dossier contre des juges trop curieux. La Cour pénale internationale interpellée.

- Benito Perez -

Cette fois, ce n'est pas un obscur militant de gauche qui accuse le gouvernement colombien de manipulations. Lundi, le président de la Cour suprême de justice (CSJ), Francisco Ricaurte, a annoncé que la haute instance judiciaire allait saisir ni plus ni moins que la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye. En cause: une réunion au Palais présidentiel en avril dernier entre deux conseillers d'Alvaro Uribe et les représentants du chef paramilitaire Diego Murillo, alias «Don Berna». Révélée la semaine dernière par Semana, cette rencontre aurait servi à monter un dossier visant à décrédibiliser les juges chargés du scandale de la «parapolitique». «Il y a un complot d'un secteur du gouvernement colombien en alliance avec les paramilitaires pour discréditer la Cour suprême de justice», a affirmé lundi devant la presse Francisco Ricaurte, président de la Haute Cour colombienne. Les juges de la CSJ, a-t-il averti, entendent faire part de cette accusation au procureur de la CPI, l'Argentin Luis Moreno Ocampo, actuellement en visite en Colombie.

Ce coup de tonnerre polico-judiciaire intervient après plusieurs mois de conflit entre les deux pouvoirs. Le président Alvaro Uribe accuse en effet les juges de ne s'intéresser qu'aux liens entre ses amis politiques et les Autodéfenses unies de Colombie (AUC), au détriment, selon lui, des collusions entre la gauche et les guérillas.

En deux ans de scandale dit de la «parapolitique», une soixantaine d'élus de la majorité ont été placés sous enquête judiciaire pour avoir collaboré avec ces milices d'extrême droite accusées de dizaines de milliers de crimes de sang et de narcotrafic. Une trentaine d'alliés du président dorment actuellement en prison, dont son propre cousin Mario Uribe.


Eviter l'extradition

C'est l'hebdomadaire Semana, déjà à l'origine de nombreuses révélations explosives, qui a rallumé la mèche, la semaine dernière, en publiant des enregistrements qui démontreraient le «plan machiavélique» des «hommes de confiance» de Diego Murillo pour impliquer la Cour suprême de justice dans l'achat d'informations douteuses auprès de «paras».

Selon Semana, le chef paramilitaire a décidé de proposer ce dossier compromettant sur la CSJ au gouvernement, après la signature par le président de l'acte d'extradition de Carlos Mario Jiménez, alias «Macaco», vers les Etats-Unis, en avril dernier. Pour Don Berna, c'est une tentative désespérée pour s'éviter le prochain wagon de narcotrafiquants à destination des prisons étasuniennes.
A première vue, le marchandage paraît avoir échoué. En mai, Diego Murillo et douze autres chefs «paras» sont expédiés vers les Etats-Unis. Mais l'échec du deal n'éclaircit pas tout. Admettant la réunion mais niant toute négociation, le pouvoir laisse dans l'ombre le but réel de ce contact à très haut niveau, et ce en plein conflit institutionnel.

Fidèle à son habitude, Alvaro Uribe s'est défendu en contre-attaquant: «Il nous fallait écouter [les émissaires de Don Berna], car on sait qu'il y a ici un trafic de témoins.» Mais le malaise demeure entier: que le dossier remis aux fonctionnaires contienne des documents compromettants pour le CSJ ou un simple montage malhonnête, le dossier n'a jamais été transmis à un juge instructeur...


La Haye entre en scène

Pour le président colombien, l'affaire est d'autant plus embarrassante qu'elle coïncide avec la visite du procureur de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo, venu justement examiner l'affaire des extraditions de paramilitaires. Dans un courrier officiel daté de juin mais révélé il y a dix jours, la Cour sise à La Haye s'était inquiétée auprès de l'ambassadeur colombien du fait que des personnes accusées de massacre soient extradées pour leurs seules activités narcotiques. «Comment sera assuré le jugement des principaux responsables de crimes, qui pourraient relever de la compétence de la CPI?» interroge M. Moreno Ocampo.

A son arrivée lundi à Bogota, le procureur a précisé ses menaces. Si la CPI n'obtient pas des garanties de la justice colombienne, elle lancera ses propres poursuites pénales contre les groupes armés et leurs complices politiques...

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samedi 23 août 2008

Il y a quelques semaines, Micheline Calmy-Rey, ministre suisse des affaires étrangère, rencontrait à Bogotá Alvaro Uribe après une série de tensions entre les deux pays, liées notamment au rôle de l'émissaire suisse Jean-Pierre Gontard dans les pourparlers avec les FARC, à la demande d'Alvaro Uribe que la Suisse cesse ses interventions diplomatiques dans le conflit armé en Colombie, au travestissement de l'emblême du CICR, etc.

Entretien au sommet, donc, avec sourires et poignées de main, assurance du respect mutuel, mise à disposition des services de l'un pour l'autre... Rien ne s'était passé, on oublie tout et on redevient partenaires économiques.

Economiques, seulement?

Voici un article paru dans Le Courrier du jour. Décoiffant. Va falloir que je commence à assurer mes arrières ;-)

ETRANGE ENQUÊTE SUR DEUX EXILÉS COLOMBIENS

Suisse - Un photomontage d'Alvaro Uribe provoque une descente policière chez deux militants colombiens pour "outrage à l'Etat étranger". Effet collatéral des tensions entre Berne et Bogota?

par Benito Perez

La raison d'Etat ne connaît pas de frontières. Il y a trois ans, lorsque Luz Perly Cordoba, dirigeante d'une association paysanne (lire ci-dessous), et son mari Hanz Preciado, actif auprès des prisonniers politiques, se voient reconnaître le statut de réfugiés en Suisse, ces deux militants de gauche pensent en avoir fini avec le harcèlement du gouvernement colombien. La perquisition de leur domicile genevois, en juillet dernier, a rompu le charme. A l'instigation de l'Etat colombien, le couple a été placé sous enquête préliminaire par le Ministère public de la Confédération (MPC) pour «outrage à Etat étranger». Une procédure pénale pour le moins inhabituelle qui intervient en pleine polémique diplomatique entre la Colombie et la Suisse, la première accusant la seconde d'abriter une base arrière de la guérilla. «Nous sommes les têtes de Turcs sur lesquelles on tape pour détourner l'attention», analyse Luz Perly Cordoba, qui rejette tout lien avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

L'opération date du 9 juillet, une semaine après l'annonce de la libération d'Ingrid Betancourt. A l'aube, les policiers fédéraux (FedPol) investissent l'appartement familial et saisissent ordinateurs, CD et clés USB. En l'absence des militants, qui visitent des proches en Espagne, c'est leur fils de 15 ans qui subit la perquisition. Au téléphone, la police informe les parents de l'origine colombienne de la plainte et leur donne rendez-vous, le 18 juillet, à Berne, pour un interrogatoire. C'est là que Luz Perly et Hanz apprendront la nature exacte de l'action intentée par Bogota contre inconnu. En dix heures d'interrogatoires, les agents de la FedPol passent en revue textes, dessins et même graffitis anti-Uribe répertoriés ces dernières années en Suisse romande. Les deux militants n'en reconnaissent qu'un seul: un photomontage, affublant le président colombien d'une frange et d'une moustache hitlériennes. Diffusée sur le Net, la caricature avait été reprise par les deux exilés pour illustrer un appel à manifester lors de la venue d'Alvaro Uribe au Forum de Davos, en janvier 2008. «Nous assumons pleinement!» assure Luz Perly Cordoba, qui réclame le «droit à la protestation» et à la «libre expression».

Carlo Sommaruga, défenseur des deux militants, admet qu'«il n'est jamais sympathique de se faire 'hitlériser'». Mais l'avocat genevois souligne aussitôt la banalité du procédé en matière de critique politique. Notamment en Colombie, où «il n'est pas rare que des caricatures d'Uribe en Hitler apparaissent dans les manifestations». «Tapez Uribe FARC et Hitler sur Internet et vous verrez que le président colombien a lui-même usé de cet amalgame à l'égard des FARC (1)», ajoute-t-il, ironique, avant de faire remarquer que les Colombiens paraissent «davantage détachés de l'histoire» nazie que les Européens.

Reste que, même en Suisse, Me Sommaruga n'a pas trouvé trace d'une telle procédure basée sur une caricature, ni de poursuites engagées contre des réfugiés pour «outrage à Etat». D'où sa «surprise» de voir la Suisse «donner du crédit à la démarche colombienne», au point de perquisitionner un domicile et de saisir du matériel informatique.

«Opération d'intimidation»
Ruth-Gaby Vermot-Mangold va plus loin. L'ex-conseillère nationale bernoise, spécialiste des migrations au Conseil de l'Europe, connaît Luz Perly Cordoba depuis les années de prison de la militante paysanne. Du coup, elle enrage de voir les autorités fédérales se prêter à une «manifeste opération d'intimidation». Dans une lettre ouverte expédiée à Berne le 8 août, Mme Vermot-Mangold dénonce le «harcèlement psychologique» exercé par Bogota «à l'égard de celles et ceux qui ont dû fuir leur pays et qui restent mobilisés pour la justice sociale en Colombie et dénoncent la démocratie de façade». Avec l'appui d'une dizaine de personnalités de gauche, la représentante suisse au Conseil de l'Europe réclame l'abandon immédiat de cette «procédure de nature politique».

Pour l'heure, seul le MPC a réagi à la missive. Dans sa réponse, le procureur justifie son action au nom du droit, mais confirme l'aval politique à sa démarche.

L'attitude de Berne déçoit également Luz Perly Cordoba. «La Suisse nous a accordé l'asile, elle sait parfaitement qui nous sommes. Nous n'avons jamais agi clandestinement», souligne la militante, qui avait obtenu l'asile dans le temps record de trois mois. Derrière l'atteinte à la liberté d'expression, ce sont les droits des réfugiés qui seraient en danger, argue-telle: «Si nous avons dû fuir notre pays à cause des persécutions, nous avons le devoir de poursuivre la lutte.»

Au dire de Mme Cordoba, «la peur s'est installée dans la communauté» des exilés colombiens. «Beaucoup craignent un changement de politique de la Suisse à leur égard.» Sous prétexte de lutte antiterroriste, la politique «uribiste» de stigmatisation des opposants franchit de mieux en mieux les frontières, et l'amalgame entre militants de gauche et guérilleros se répand en Europe. «La pression de la Colombie sur le gouvernement suisse est très forte», admet Luz Perly Cordoba.

Si les enquêteurs suisses se sont gardé de faire allusion aux FARC devant les deux réfugiés, pour Mme Vermot-Mangold, l'amalgame est implicite: «La saisie de tout leur matériel informatique entretient le soupçon d'une appartenance aux FARC.» Un lien que la Bernoise conteste.

Etrange chronologie
Accusée par Bogota de collusion avec les FARC à travers son médiateur JeanPierre Gontard, et d'être un repaire présumé de guérilleros, la Suisse serait-elle tentée de donner des gages à Bogota, sans se déjuger ouvertement? Difficile d'en être sûr. «Mais si les réfugiés ne réagissent pas et mettent la tête dans le sable, ils risquent bien de finir dans le rôle de victimes expiatoires», note Luz Perly Cordoba.

Sans relier catégoriquement les diverses affaires, Carlo Sommaruga et Ruth-Gaby Vermot-Mangold s'interrogent, eux, sur le calendrier: pourquoi a-ton perquisitionné en plein juillet, alors que, selon le MPC, la plainte daterait de 2007? «La coïncidence est quand même très, très étrange», relève la socialiste. D'autant que la diffusion de la «caricature» est postérieure au dépôt de la plainte, mais très antérieure à la perquisition... Autant de faits sur lesquels nous avons interrogé ­ sans succès ­ le MPC.

L'impossible fuite
Les deux socialistes s'accordent aussi pour fustiger l'attitude inhumaine des agents de l'Etat. «Il est choquant de faire subir une perquisition à un enfant de 15 ans encore traumatisé par la répression en Colombie. On n'agit pas ainsi à la légère!», s'offusque Mme Vermot-Mangold, soulignant le parcours douloureux de cette famille.

Derrière la façade résolue de la militante, Luz Perly Cordoba laisse poindre un soupçon d'amertume. «Le plus difficile, dit-elle, c'est d'avoir dû fuir son pays à cause de la persécution, de faire tous ces efforts pour reconstruire sa vie ici, pour finalement s'apercevoir que le bras long du dictateur est arrivé jusqu'ici...»

(1) En décembre 2007, en réponse à des critiques françaises, Alvaro Uribe a déclaré que son pays agissait «comme la France agirait si elle avait un nouveau Hitler. Les otages sont dans un état semblable à celui des prisonniers des camps de concentration.»

***

De la prison colombienne à la police fédérale

Luz Perly Cordoba est loin d'être une inconnue. Près de vingt ans de militantisme social ont converti cette native d'Arauquita, dans le stratégique département de l'Arauca, en l'une des bêtes noires du régime colombien.

Après des études de droit et d'administration à Bucaramanga, marquées par un engagement estudiantin, Luz Perly rentre en 1999 dans sa région et participe à la fondation de l'Association paysanne de l'Arauca (ACA), destinée à fédérer le mouvement agraire local. «Mon département est extrêmement riche en ressources naturelles, mais ses habitants, principalement des paysans, n'en profitent pas», explique-t-elle. L'ACA se fixe donc pour objectif de réclamer des investissements agricoles. S'élevant contre l'éradication de la coca, elle réclame un plan de développement alternatif qui permette de lui substituer progressivement des cultures licites.

Plus grave encore, pour le pouvoir, l'ACA et d'autres organisations sociales de la région s'insurgent contre les dommages environnementaux causés par les fumigations aériennes des plants de coca et, surtout, par les exploitations pétrolières. L'Arauca héberge notamment le fameux oléoduc de Caño Limon et des gisements des transnationales Oxy et Repsol. Au dire de Luz Perly Cordoba, la campagne des mouvements sociaux eut un fort impact, grâce au puissant réseau mis en place. «A l'époque, 90% des habitants faisaient partie d'une association, d'une organisation indigène, d'une coopérative ou encore d'un syndicat», assure-t-elle.

Toujours selon la militante, la réaction des compagnies fut brutale: «En 2001, des groupes paramilitaires ont envahi les hautes terres de l'Arauca, et de là, avec l'appui de l'armée, ils ont lancé une campagne de terreur et d'extermination des organisations sociales.» Pour la seule municipalité de Tame (20 000 habitants), on recensera plus de 400 assassinés (2).

Décimés, exilés, menacés, les militants de l'ACA sont «contraints de se recycler en ONG de défense des droits humains», raconte, songeuse, Luz Perly Cordoba. Du rêve d'une vie meilleure, plus digne, on passe à une stratégie de survie. La dénonciation des violences et la recherche des disparus supplante le développement agraire.

Les militants apprennent à se cacher, à se protéger. A la phase des assassinats succède, dès lors, une seconde étape, celle de «la judiciarisation des organisations sociales». Celle-ci est menée directement par un procureur militaire «intégré à la Brigade régionale», «lieu idéal pour recruter des témoins à solde et élaborer leurs montages judiciaires», décrit Mme Cordoba. En février 2004, lorsque la répression s'abat sur l'ACA, «80% des dirigeants sociaux du département étaient déjà en prison».

La direction de l'ACA est accusée, d'un bloc, de «rébellion» ­ c'est-à-dire d'appartenance à l'une des guérillas ­ et entre en clandestinité. Sa présidente, Mme Cordoba, est interpellée à Bogota, où elle avait fui des menaces en 2003 déjà.

Concrètement, le juge accuse Luz Perly Cordoba d'avoir voyagé en Europe aux frais de la guérilla. Une assertion «grossière et sans fondement» (3): «J'ai pu obtenir tous les justificatifs des organisations européennes qui m'avaient invitée, mais le procureur n'a pas voulu en tenir compte...»

Sans ambiguïté, la militante sociale insiste sur le caractère civil de l'ACA. «Nous sommes une organisation sociale sans armes habitant une zone en conflit», résume-t-elle. Et d'enfoncer le clou: «La guérilla est un phénomène né des inégalités, son produit armé, en quelque sorte. Mais cela ne veut pas dire qu'elle englobe tous ceux qui luttent contre les injustices et les agressions de l'Etat.»

Luz Perly Cordoba sera internée durant plus d'une année. A 120 prisonnières dans une cellule de 36 places, confrontée aux maladies gastriques, alimentaires. Elle voit une amie mourir pour cause de non-assistance sanitaire. «J'ai eu la chance d'être mieux traitée que d'autres, car je bénéficiais de la protection de la Cour interaméricaine des droits humains. D'autres camarades seront, eux, battus et volés par des détenus paramilitaires.»

Cette période est aussi celle des premiers contacts avec la Suissesse Ruth-Gaby Vermot-Mangold, présidente de l'association «1000 femmes pour le Prix Nobel de la paix 2005», qui l'inclut sur la liste des «nobelisables».

Outre la pression internationale, c'est la minceur de l'accusation et la volonté de sauver la face qui, au dire de la Colombienne, conduiront la justice de son pays à lui octroyer la liberté provisionnelle. Mme Cordoba en profitera pour rejoindre la Suisse en mars 2005 avec son époux Hanz et son fils.

Un sort enviable: le Comité de solidarité avec les prisonniers politiques en Colombie estime à ce jour leur nombre à au «moins 7500 personnes». Dont six camarades de l'Association paysanne de l'Arauca.

(2) Au sujet de Tame, Amnesty écrit: «Les groupes paramilitaires opérant avec le soutien de l'armée ont pu renforcer leur présence dans le département d'Arauca.(...) Cent quatre-vingts homicides auraient été commis dans la municipalité de Tame en 2002.» En 2004, l'ONG a consacré un rapport à ce drame au titre sans équivoque: «Un laboratoire de guerre: Répression et violence à Arauca».

(3) Une version confirmée par Amnesty: http://www.amnesty.org/es/library/asset/AMR23/011/2004/fr/dom-AMR230112004fr.html

Quelques repères à propos des relations tendues entre la Suisse et la Colombie (par Benito Perez):

> Janvier 1999- février 2002: Les FARC et le président Andrés Pastrana mènent des conversations de paix en territoire démilitarisé. La Suisse est l'un des dix pays du Groupe des facilitateurs du processus. Jean-Pierre Gontard est de la partie.A la fin des pourparlers, la Suisse expulse les FARC présents sur son territoire.

> Mai 2002: Alvaro Uribe est élu à la présidence sur un programme d'éradication de la guérilla. En 2004, Uribe admet toutefois que des contacts sont en cours avec les FARC. En novembre, la Suisse est officiellement conviée par Bogota à négocier un échange de prisonniers, mais les FARC veulent parler directement à Uribe. La France et l'Espagne rejoignent la Suisse dans cette nouvelle facilitation sans négociations... Le dialogue est difficile, car la Suisse reconnaît toujours le caractère belligérant des FARC, mais plus la Colombie. En 2005, M. Gontard met publiquement en doute la volonté de négocier de Bogota.

> 2006: Le vice-président Francisco Santos accuse des ONG suisses financées par Berne de soutenir les FARC.

> 2007: Francisco Santos accuse à plusieurs reprises la Suisse de tolérer la présence de «terroristes» sur son territoire. Il pointe aussi des organisations sociales qualifiées de «plate-forme politique» des FARC. Berne rappelle qu'il ne possède pas de «liste» des organisations terroristes.A l'automne, la médiation d'Hugo Chávez relègue les facilitateurs au second plan.

> Début 2008: Berne rappelle son opposition aux opérations militaires qui pourraient mettre en danger la vie des otages et plaide pour la négociation. Plusieurs sont libérés unilatéralement. En mars, alors que le facilitateur suisse s'apprête à rencontrer Raul Reyes, le porte-parole des FARC est tué dans un raid.

> Juillet: Le 2, Bogota annonce la libération par l'armée de 14 otages, dont Ingrid Betancourt, au moment où les facilitateurs suisse et français tentent de négocier avec le nouveau chef des FARC. Le 4, la RSR affirme qu'une rançon a été versée pour la libération des otages. Des sources colombiennes parlent de «nouvelle attaque suisse» contre la Colombie. Le 6, sur la base de documents de Reyes saisis en mars, Bogota accuse le médiateur suisse d'avoir transporté des rançons pour les FARC et met un terme à la facilitation suisse. Le DFAE défend M. Gontard. Le 15, le CICR proteste pour l'utilisation de son emblème par l'armée colombienne. Ce même jour, Bogota ouvre une enquête contre M.Gontard.A fin juillet, la presse se fait écho d'accusations de la police colombienne contre des exilés en Suisse accusés d'appartenir à l'appareil international des FARC. Un professeur lausannois, alias Lucas Gualdron, est même présenté par El País comme le successeur de Raúl Reyes. Berne maintient: il n'y a pas de représentants des FARC en Suisse.

> Le 11 août: Micheline Calmy-Rey se rend à Bogota. Elle défend la médiation suisse et dit sa «préoccupation» pour l'usage abusif de l'emblème du CICR. Mais le ton est à l'apaisement.

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Dans un papier antérieur, je vous parlais en passant du CPPC - Centro de Pensamiento Primero Colombia - ce programme politique colombien soutenu par la Maison Blanche, et visant à éduquer le peuple vers une adoption systématique des idées uribiennes.

Je suis allée y faire un tour plus approfondi et vous recommande la visite (tapez "Centro de Pensamiento Primero Colombia" dans google). Vous trouverez notamment sous la rubrique "Las ideas de Uribe" tous les ouvrages de ce dernier à télécharger librement. Mais c'est le chapitre "Juventud" qui m'a plus particulièrement intéressée. Le CPPC se propose ici d'établir une "carte de navigation" pour la jeunesse colombienne, une carte devant "tracer le chemin pour arriver à un lieu parfaitement identifié en minimisant les risques du voyage".

Derrière la métaphore, voici le début du programme:

Le but du Programme National pour la Jeunesee du CPPC est de devenir le parti de jeunes dont l'influence académique, politique et sociale soit la plus importante dans les espaces de décision et de participation démocratique au cours des cinq prochaines années.

Objectif général du Programme Nationale pour la Jeunesse du CPPC:

Favoriser la formation de jeunes leaders dans les espaces sociaux, culturels, économiques et politiques, qui défendent la construction collective d'une nation pluraliste démocratique, libre et favorisant l'égalité des chances.

Là, le chargé de communication a bien dû sentir qu'il fallait un peu préciser les choses. Aussi, voici les

Objectifs spécifiques:

§ Diffuser parmi les membres du CPPC et la communauté en général les postulats idéologiques et programmatiques du modèle de gouvernement du Président Alvaro Uribe Velez.

§ Accélérer les processus de formation politiques pour les actifs et la communauté en général, en les orientant vers la défense de la démocratie et des libertés, selon l'axe du modèle de gouvernement du Président Alvaro Uribe Velez.

§ Formuler et gérer des projets d'ordre social, politique, économique, environnemental et culturel, de manière à répondre aux nécessités des jeunes et de leurs communautés.

§ Renforcer la participation politique des jeunes colombiens sur la scène nationale et internationale.

§ Former et consolider une organisation de jeunes colombiens réunis autour des propositions de l'actuel Président de la République.

La rhétorique de la diversité et de l'éducation démocratique cache assez mal le programme d'endoctrinement de la jeunesse vers une société dans laquelle le pluralisme - ethnique, culturel, politique, intellectuel - est systématiquement saboté, une société unie, selon les chiffres, derrière son président, grâce à l'instrumentalisation systématique de la peur, la manipulation de l'information, le musèlement de toute dissidence et, la libération d'Ingrid Betancourt en fut le suprême symbole, le travestissement permanent des symboles.

La politique d'Uribe est une politique du déguisement, du grimage, du mensonge. "Démocratie" et "liberté", ces mots bien séducteurs dans un programme adressé aux jeunes privilégiés, cela va sans dire, de la société colombienne, sont eux aussi travestis du moment que les principaux lieux de réflexion, de pensée et de construction du pays doivent être dominés, possédés par les représentants d'un seul et même parti.

Et le grand projet de pensée politique unique d'Alvaro Uribe agit au-delà des frontières colombiennes. Voyez mon prochain article...

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vendredi 22 août 2008

Ah! "ser" et "estar", ce petit enfer de la grammaire espagnole, qui aurait pensé qu'on irait jusqu'à en faire un poème... C'est intraduisible, cela va sans dire, mais j'ai tout de même envie de partager avec vous, à l'heure de l'Irak, de l'Iran, de la Géorgie, etc., à l'heure des beaux discours électoraux, aussi, cette petite pointe poético-politique de Mario Benedetti.

Vous trouverez une traduction-explication en français sous la version en espagnole.

Ser y estar

Oh marine
oh boy
una de tus dificultades consiste en que no sabes
distinguir el ser del estar
para ti todo es to be

así que probemos a aclarar las cosas

por ejemplo
una mujer es buena
cuando entona desafinadamente los salmos
y cada dos años cambia el refrigerador
y envía mensualmente su perro al analista
y sólo enfrenta el sexo los sábados de noche

en cambio una mujer está buena
cuando la miras y pones los perplejos ojos en blanco
y la imaginas y la imaginas y la imaginas
y hasta crees que tomando un martini te vendrá el coraje
pero ni así

por ejemplo
un hombre es listo
cuando obtiene millones por teléfono
y evade la conciencia y los impuestos
y abre una buena póliza de seguros
a cobrar cuando llegue a sus setenta
y sea el momento de viajar en excursión a capri y a parís
y consiga violar a la gioconda en pleno louvre
con la vertiginosa polaroid

en cambio
un hombre está listo
cuando ustedes
oh marine
oh boy
aparecen en el horizonte
para inyectarle democracia.

Mario Benedetti, "Ser y estar", Letras de emergencia (1969-1973), Inventario Uno. Poesia completa 1950-1985, Buenos Aires, Editoria Sudamericana, 2000, p. 384-385.


Oh marine
oh boy
une de tes difficultés réside dans le fait que tu ne sais pas
distinguer le "ser" de l'"estar"
pour toi, tout est "to be"

essayons donc d'éclaircir les choses

par exemple
une femme "es buena" [= est une bonne femme]
lorsqu'elle entonne les psaumes en chantant faux
et qu'elle change tous les deux ans son réfrigérateur
et qu'elle envoie chaque mois son chien chez l'analyste
et qu'elle n'affronte le sexe que les samedis soirs

par contre, une femme "está buena" [= est bonne]
quand tu la regardes et poses tes yeux perplexes en plein dans le mille
et l'imagines, et l'imagines, et l'imagines
et vas même jusqu'à croire qu'en buvant un martini tu en auras le courage
mais même pas

par exemple
un homme "es listo" [= est intelligent]
quand il obtient des millions par téléphone
et évade sa conscience et ses impôts
et conclut une bonne police d'assurance
qui paiera quand viendront ses soixante-dix ans
et que sera le moment de partir en voyage à Capri et à Paris
et qu'il pourra violer la joconde en plein louvre
grâce à son vertigineux polaroïde

en revanche
un homme "está listo" [= est fait comme un rat]
quand vous,
oh marine
oh boy
apparaissez à l'horizon
pour lui injecter la démocratie.


(Ma traduction)

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mercredi 20 août 2008

Je voulais une bonne nouvelle, pour aujourd'hui, quelque chose de gai et d'agréable - car, disons-le, le monde et nos blogs sont assez amers.

Comme je n'ai rien trouvé de très enthousiasmant dans l'information du jour, voici une version live de la belle "Canción con todos" de Cesar Isella (1973), enregistrée le 6 septembre 2003 à Santiago du Chili lors d'un gigantesque concert en hommage à Salvador Allende.

Ce tour poétique de l'Amérique (latine), qui appelle à l'union fraternelle des peuples, est devenu une sorte d'hymne de la jeunesse pacifique et rénovatrice du continent. Silvio Rodriguez, Pablo Milanes, Victor Heredia et León Gieco en ont donné une magnifique version lors d'un concert à Buenos Aires en 1984, mais la qualité de l'enregistrement est trop médiocre, malheureusement, pour que je vous la propose.

Isella chante ici toutes les strophes de la chanson, ce qui est assez rare. La dernière (Ciñe el Ecuador...) est souvent absente.

Le texte en espagnol et sa traduction se trouvent sous la vidéo.



Salgo a caminar
por la cintura cósmica del sur.
Piso en la región
más vegetal del viento y de la luz.
Siento al caminar
toda la piel de América en mi piel
y anda en mi sangre un río
que libera en mi voz su caudal.

Sol de Alto Perú,
rostro Bolivia, estaño y soledad,
un verde Brasil,
besa mi Chile cobre y mineral.
Subo desde el sur
hacia la entraña América y total,
pura raíz de un grito
destinado a crecer y estallar.

Todas las voces, todas,
todas las manos, todas,
toda la sangre puede
ser canción en el viento.
Canta conmigo, canta,
hermano americano.
Libera tu esperanza
con un grito en la voz.

Ciñe el Ecuador
de luz Colombia al valle cafetal.
Cuba de alto son
nombra en el viento a Méjico ancestral.
Continente azul
que en Nicaragua busca su raíz
para que luche el hombre
de país en país
por la paz.

Je pars marcher
sur la ceinture cosmique du sud.
Je marche dans la région
la plus végétale du vent et de la lumière.
Je sens en marchant
toute la peau de l'Amérique en ma peau
et dans mon sang coule un fleuve
qui libère son débit dans ma voix.

Soleil du haut Pérou
visage Bolivie, étain et solitude,
un vert Brésil
embrasse mon Chili, cuivre et minéral.
Je remonte du sud
jusqu'à la pleine Amérique,
pure racine d'un cri
destiné à croître et à éclater.

Toutes les voix, toutes,
Toutes les mains, toutes,
Tout le sang peut
être une chanson dans le vent.
Chante avec moi, chante,
frère américain.
Libère ton espoir
d'un cri dans la voix.

L'Équateur ceint
de Lumière la Colombie et ses vallées caféières
Cuba au grand "son"
nomme dans le vent l'antique Mexique.
Continent bleu
qui plonge ses racines au Nicaragua
pour que lutte l'homme de pays en pays
pour la paix.


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lundi 18 août 2008

A Gloria, Gerson, Pablo et les autres


Il y a des nouvelles qui font un peu mal au ventre, qui énervent, qui, si le monde n'était pas si cruellement réel, pourraient être de mauvaises plaisanteries.

Je viens de lire dans les pages chiliennes de Rebelion.org que l'école de médecine publique de l'Université du Chili recevra le nom de Salvador Allende, en hommage au sens de la justice sociale que manifestait l'ancien président médecin. Passe.

Et voici la déclaration de la députée Isabel Allende. Rien à voir avec l'écrivaine, c'est bien mieux, c'est la fille de Salvador Allende (on ne peut donc même pas voir dans ses propos un petit délire fictionnel): «L'héritage de Salvador Allende est vivant [...]; son engagement dans le domaine publique a marqué sa vie; il est une part de notre héritage pour la force avec laquelle il défendit les principes de loyauté et de cohérence. [...] Son image symbolique est celle d'une recherche constante de la vérité et de la démocratie, celle-ci devant être comprise comme le bien supérieur.»

Je pense qu'Isabelita et moi n'avons pas la même définition du mot "cohérence". J'ai eu la chance de voir comment fonctionne la médecine publique à Santiago - la chance, parce que ce n'était pas pour moi. Moi j'étais là à accompagner, à observer, à subir l'humiliation d'une cinquantaine de personnes dans une salle d'attente glaciale (le hall de l'hôpital ophtalmologique publique). Certains avaient des rendez-vous, d'autres étaient là en urgence, tous avaient payé leur bon d'entrée, comme il se doit (la médecine est gratuite, mais il faut payer à l'avance; et elle n'est gratuite, donc remboursée, que pour les patients bénéficiant d'un salaire qui choisissent en général un contrat d'assurance privée. Les autres, chômeurs, retraités, handicapés qui ne peuvent pas cotiser, paient. Logique, non?).

Il y avait un médecin, un seul, ce jour-là, pour s'occuper de ce lazaret. Certains patientaient tranquillement avec une serviette de cuisine sale appliquée sur un oeil ensanglanté, d'autres n'avaient tout simplement plus d'yeux visibles. De protestation, aucune, car c'est la vie. Nous, nous étions là pour un examen des vaisseaux de l'oeil, avec liquide de contraste, etc., d'une valeur d'environ 50€. Le second, en fait, en six mois, car le premier n'avait pu être imprimé (plus de papier) et avait été effacé par erreur de l'ordinateur. Il était donc précisé de venir muni d'un CD-rom pour enregistrer l'examen.

Nous sommes restées là de 8h à 17h, heure à laquelle une vingtaine de personnes, y compris certaines qui bénéficiaient d'un rendez-vous précis pour ce jour-là, ont été renvoyées chez elles, puisque le médecin finissait ses heures. Seul le service d'urgence restait ouvert (je n'ai toujours pas compris comment). Dans ces cas-là, le rendez-vous n'est pas déplacé automatiquement. Il faut repasser en prendre un, payer le bon à nouveau, et revenir à 8h du matin le jour dit, deux, trois, ou six mois plus tard.

L'hôpital publique d'ophtalmologie se situe à Providencia, dans un beau quartier, une rue pleine de cliniques privées pimpantes. Le bâtiment où nous étions était littéralement en décomposition (il a d'ailleurs brûlé entre-temps, suite à un problème d'électricité). A le voir de l'extérieur, on est en droit de croire qu'il s'agit d'une ancienne prison désaffectée. Dedans, il n'y a pas de portes dans les différentes salles ou le(s) médecin(s) officie(nt). On vous pose donc les question d'usage dans un espace ouvert, avec une file de personnes dans l'embouchure de la porte, qui de temps en temps passent la tête à travers pour demander quand viendra leur tour. Tout est sale, il n'y a pas de personnel, les réceptionnistes sont toutes des bénévoles.

Santé publique qu'Isabel Allende, tout comme la ministre de la santé, sans doute, n'a jamais été contrainte d'affronter, même de très loin. Son père, Salvador Allende, avait basé une bonne partie de son combat politique sur ce qu'il avait pu voir, comme médecin, de l'état d'humiliation dans lequel pataugeait une bonne partie de la société chilienne. La différence, aujourd'hui, c'est que la plupart des Chiliens vivent dans du dur (je vous ferai d'ailleurs un jour un autre topo sur les "maisons minimales" de l'Etat chilien), comme nous, s'habillent d'un jean et d'un t-shirt, comme nous, vivent dans un pays dont l'économie, sous certains aspects, est parfaitement identique à celle de l'Europe, mais avec des salaires 5 à 10 fois inférieurs. La misère du Chili est cachée derrière les murs colorés des immeubles de banlieue. Elle est cachée dans les frigos vides, dans les esprits vides, dans les appartements fermés à multiples tours de ceux qui n'ont pourtant rien, sauf la télé (vide elle aussi).

A la télé, justement, il y a sur canal 13 une émission où un éminent professeur à l'Université catholique, le Docteur Vidal, reçoit des patients atteints de malformations ou de défauts physiques pathologiques ou accidentels. Si ceux-ci acceptent d'être filmés durant leur traitement et leur opération, on les soigne gratuitement. Ce grand professeur, patron d'une clinique privée de Providencia, c'est "le chirurgien des corps et des âmes" (titre d'une émission identique sur Mega, chaîne concurrente) qui redonne apparence humaine à des pauvres diables et leur rend la joie le temps d'une émission bien sanglante, bien pute. Vous ne me croyez pas? Allez voir ici.

Alors appeler l'école de médecine publique "Salvador Allende", c'est baffouer ouvertement le nom de l'ancien président. Aucun étudiant en médecine ne souhaite, aujourd'hui, devenir médecin dans un hôpital publique. Ceux qui font cela ont une clinique privée à côté et sont grassement payés par un Etat qui n'a de socialiste que le nom. Et les médecins chiliens qui respectent Salvador Allende se comptent sans doute sur les doigts de la main.

Par ailleurs, c'est hors sujet mais disons-le, les manifestations en mémoire de Salvador Allende sont interdites le 11 septembre depuis 2006 et un député de droite vient de proposer qu'une statue de Pinochet soit érigée à côté de celle d'Allende devant le palais de la Moneda. Alors ton héritage national, Isabel, tu peux te le garder dans ton dictionnaire de rhétorique.

Où il est, Salvador s'en fout et il a raison. Mais cette farce ne concerne pas que lui: elle est aussi une sorte d'injure à tous ces gens, ces millions de Chiliens qui n'ont pas le choix de leur système de santé, qui se font recevoir comme des chiens dans des dispensaires et des hôpitaux immondes parce qu'ils ont le tort de ne pas avoir d'argent. Eux aussi s'en foutent, d'ailleurs. Le soir, ils peuvent regarder le Docteur Vidal sur canal 13, et espérer que peut-être un jour, à leur tour... Donc tout va bien.

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dimanche 17 août 2008

Un petit jeu sympathique circule actuellement entre bloggueurs, un jeu qui permet de découvrir des livres, des phrases au hasard et qui, donc, m'a plu.

C'est Michèle qui m'en a envoyé les règles via un article de son blog. Il s'agit de citer la cinquième phrase, puis les 4 suivantes, de la page 123 du livre qu'on lit actuellement.

Un joli prétexte pour vous parler en deux mots de ce magnifique écrivain uruguayen qu'est Eduardo Galeano. De notre côté de l'Atlantique, Galeano est surtout connu pour Les veines ouvertes de l'Amérique latine. L'Histoire implacable du pillage d'un continent (Plon, 1981; 8 € en format poche, pour un livre qu'il faut lire!). Mais c'est un écrivain prolifique, toujours engagé, cherchant obstinément à comprendre comment fonctionne cet étrange continent qu'est l'Amérique latine, quels sont ses rapports à l'Europe, aux États-Unis, quel est le sens du mot "démocratie" dans ce sud du monde toujours en mouvement. Indispensable, donc, pour tenter d'entrer dans la mentalité latino-américaine, en profondeur, sans intellectualisme mal placé, et souvent avec beaucoup d'humour.

Je vous recommande vivement tous les ouvrages de Galeano traduits en français, mais plus particulièrement Sens dessus dessous: l'école du monde à l'envers (Homnisphères, 2004), et l'ouvrage dont je tirerai la citation qu'attend Michèle avec impatience: El libro de los abrazos ou, en français, Le Livre des étreintes (La Différence, 1995). Il s'agit de petits textes d'une demi-page à deux pages, oragnisés par thèmes (par exemple: théologie; la culture de la terreur; l'alinénation; la fonction du lecteur; la frontière de l'art; célébration de la voix humaine), que Galeano illustre en racontant une anecdote tirée de son expérience de l'Amérique latine. Drôle, émouvant et très philosophique.

La page 123, dans mon édition en espagnol, est la deuxième demi-page de "El reino de las cucarachas" (Le royaume des cafards). Voici la cinquième phrase, et les 4 suivantes (3, en fait, puisqu'ensuite on tourne la page et change de texte...):

El viejo Cedric me miró con sus grandes ojos transparentes y simuló arrodillarse ante quienes van a reinar sobre la tierra:

- Los seres humanos hemons abdicado el planeta - proclamó - en favor de las cucarachas.

Entonces arrimó la botella y llenó los vasos:

- Un traguito, mientras se pueda.

Je vous laisse au mystère de ces quelques lignes en vous suggérant fortement d'aller y voir de plus près...

Quant à la chaîne que je devrais ici poursuivre en invitant 5 bloggueurs à l'exercice, je m'abstiens, ou presque, car je n'aime pas vraiment les chaînes. Libre à chaque lecteur de continuer, moi je ne l'enverrai qu'à une jeune utopiste en panne d'inspiration depuis le 26 juillet...

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jeudi 14 août 2008


De ce poème étrange de Pablo Neruda, on trouve sur internet nombre de traductions; combien sont-ils, les lecteurs qui le citent avec fierté, suggérant peut-être qu'il y a, entre les ambiances glauques du poème et leur âme gothique une secrète similitude?! Et combien sont-ils, ceux qui le comprennent? Peut-on ou doit-on, du reste, le comprendre?

Personnellement je ne le connaissais pas. Je suis tombé dessus par hasard à cause d'un disque Marinero en la tierra: tributo a Pablo Neruda (2 CD, 1999) et de la version qu'en proposent Los Miserables (excellente, à mon avis).

Disons-le d'emblée, je n'aime pas. Je trouve la version sonore intéressante. Mais voilà: c'est quand même Neruda, et il doit bien y avoir un peu de signification derrière ces images sordides. Alors essayons.

Le poème de Neruda a été écrit à Buenos Aires, en 1933. On est en pleine période surréaliste de Neruda, en pleine "Décade infâme" en Argentine (régime militaire, répression, dépression économique), en pleine montée du fascisme en Europe. "Il arrive que je me lasse d'être homme" peut donc singifier la lassitude du poète face à ses semblables, à un monde en décomposition. Mais il semblerait que "Walking around" soit également inspiré de la lecture de Joyce, de la représentation de Ulysses, le héros moderne flâneur, reflet du monde qui l'entoure dont il se sent pourtant irrémédiablement détaché. Le titre, en anglais, serait ainsi un clin d'oeil à Joyce et une manière de dire le déracinement.

Tout le poème joue donc sur une volonté ambigüe de se placer hors du monde humain moderne, en refusant les attributs techniques, mais aussi phyisques de celui-ci (str. 1-3), à laquelle s'oppose une sorte de crainte de l'immobilisme, du végétatif (str. 6-7). La solution de cette tension se situe dans la description d'un héroïsme moderne à la Joyce, celui qui consiste à se transformer en une sorte d'humain alternatif, sorti de sa médiocrité par l'action d'éclat, le crime grotesque (str. 4-5). A travers cette flânerie citadine, c'est l'opposition entre l'humanité moderne décomposée (les hôpitaux submergés d'os, les intestins pendus aux maisons, les dentiers dans les cafetières, les nombrils qui traînent à côté des poisons et, surtout, ces miroirs rendus témoins de l'infâmie, parce qu'ils ont reflété l'homme, ou la réalité toute entière) et une sorte de permanence du monde ancien, simple et misérable ("des jardins où il y a des habits pendus à un barbelé: / petites culottes, serviettes et chemises qui pleurent / de lentes larmes sales") qui est représentée.

Celui qui voulait être un héros, un meurtrier au couteau vert, aux armes inédites, n'est finalement qu'un homme, tout simple, avec ses yeux, ses souliers, sa rage et son oubli. Et s'il marche, ce n'est peut-être que parce que quelque chose le pousse, l'oblige à avancer, quelque chose d'aussi simple qu'un début de semaine (str. 8-9).

De quoi, en effet, en avoir ras-le-bol!


Sucede que me canso de ser hombre.
Sucede que entro en las sastrerías y en los cines
marchito, impenetrable, como un cisne de fieltro
navegando en un agua de origen y ceniza.

El olor de las peluquerías me hace llorar a gritos.
Sólo quiero un descanso de piedras o de lana,
sólo quiero no ver establecimientos ni jardines,
ni mercaderías, ni anteojos, ni ascensores.

Sucede que me canso de mis pies y mis uñas
y mi pelo y mi sombra.
Sucede que me canso de ser hombre.

Sin embargo sería delicioso
asustar a un notario con un lirio cortado
o dar muerte a una monja con un golpe de oreja.

Sería bello
ir por las calles con un cuchillo verde
y dando gritos hasta morir de frío.

No quiero seguir siendo raíz en las tinieblas,
vacilante, extendido, tiritando de sueño,
hacia abajo, en las tripas mojadas de la tierra,
absorbiendo y pensando, comiendo cada día.

No quiero para mí tantas desgracias.
No quiero continuar de raíz y de tumba,
de subterráneo solo, de bodega con muertos
ateridos, muriéndome de pena.

Por eso el día lunes arde como el petróleo
cuando me ve llegar con mi cara de cárcel,
y aúlla en su transcurso como una rueda herida,
y da pasos de sangre caliente hacia la noche.

Y me empuja a ciertos rincones, a ciertas casas húmedas,
a hospitales donde los huesos salen por la ventana,
a ciertas zapaterías con olor a vinagre,
a calles espantosas como grietas.

Hay pájaros de color de azufre y horribles intestinos
colgando de las puertas de las casas que odio,
hay dentaduras olvidadas en una cafetera,
hay espejos
que debieran haber llorado de vergüenza y espanto,
hay paraguas en todas partes, y venenos, y ombligos.

Yo paseo con calma, con ojos, con zapatos,
con furia, con olvido,
paso, cruzo oficinas y tiendas de ortopedia,
y patios donde hay ropas colgadas de un alambre:
calzoncillos, toallas y camisas que lloran
lentas lágrimas sucias.

(Pablo Neruda, "Walking around", Residencia en la tierra (1933/1935), Madrid, Cátedra, 2005, p. 219-221.)


Il arrive que je me lasse d’être homme.
Il arrive que j’entre chez les tailleurs et dans les cinés,
fané, impénétrable, comme un cygne de feutre
naviguant sur une eau d’origine et de cendre.

L’odeur des coiffeurs me fait pleurer des cris.
Je ne veux qu’un repos de pierre ou de laine,
je ne veux que ne pas voir d’établissements, ni de jardins,
ni de marchandises, ni de lunettes, ni d’ascenseurs.

Il arrive que je me lasse de mes pieds et de mes ongles
et de mes cheveux et de mon ombre.
Il arrive que je me lasse d’être homme.

Pourtant, qu’il serait délicieux
d’effrayer un notaire avec un lys coupé
ou de tuer une nonne d’un simple coup d’oreille.

Qu’il serait beau
d’aller de par les rues avec un couteau vert
en hurlant jusqu’à mourir de froid.

Je ne veux pas continuer à être une racine dans les ténèbres,
vacillant, étendu, tremblant de rêve,
jusqu’en-bas, dans les entrailles mouillées de la terre,
absorbant et pensant, mangeant chaque jour.

Je ne veux pas tant de malheurs pour moi.
Je ne veux pas continuer, racine ou tombe,
souterrain solitaire, cave pleine de morts,
transit, mourant de chagrin.

Voilà pourquoi le lundi brûle comme le pétrole
lorsqu’il me voit arriver avec ma face de prison,
et il aboie en se déroulant comme une roue blessée,
et fait des pas de sang chaud jusque dans la nuit.

Et il me pousse dans certains recoins, vers certaines maisons humides,
vers des hôpitaux où les os sortent de la fenêtre,
vers certaines cordonneries à l’odeur de vinaigre,
vers des rues effroyables comme des gouffres.

Il y a des oiseaux couleur de soufre et d’horribles intestins
pendant aux portes des maisons que j’abhorre,
il y a des dentiers oubliés dans une cafetière,
il y a des miroirs
qui devraient avoir pleuré de honte et d’épouvante,
il y a des parapluies partout, et des poisons, et des nombrils.

Je marche calmement, avec mes yeux, mes souliers,
ma rage, mon oubli,
je passe, je longe des bureaux et des magasins orthopédiques,
et des jardins où il y a des habits pendus à un barbelé :
petites culottes, serviettes et chemises qui pleurent
de lentes larmes sales.

(Ma traduction)

mardi 12 août 2008

Oui, Evo a gagné, et plutôt bien, face à une droite sécessionniste un peu trop sûre d’elle, malgré les complots, les machinations médiatiques et économiques, les moyens de pression violents que certains groupes d’extrême droite n’hésitent pas à employer face à ces Indiens et campesinos qu’ils abhorrent. Malgré aussi, disons-le, une extrême gauche bolivienne pas toujours tendre avec Morales, qui demande encore plus de changements, moins de concessions et descend volontiers dans la rue, avec et contre tous les autres. La Bolivie, l’Amérique latine, c’est ça. Nous étions l’an dernier à Uyuni avec la sainte intention de poursuivre en direction de Potosí, nous avons fini en Argentine en sortant rapidos par la petite porte du sud. A Tarija, enseignants et étudiants affrontaient les forces de l’ordre sans grande tendresse; à Potosí, c’étaient les mineurs, à Santa Cruz les petits cons néo-nazis et à Sucre ou la Paz, je ne sais plus. Pendant ce temps, le guide indien qui nous avait menés de San Pedro à Uyuni nous expliquait qu’il n’avait confiance que dans le MIR; plus bas, à Tupiza, il défendait pourtant Evo Morales celui qui nous disait que personnellement, les nationalisations, il trouvait ça dangereux pour l’économie du pays. Paradoxes, et il y en a des milliers d’autres, de tous ceux qui attendent de la politique nationale des effets directs sur leur petite vie − et Dieu sait si la vie, pour beaucoup en Bolivie, est pauvre en perspectives. Petite, justement.

Oui, Evo a gagné, et plutôt bien, mais le grand défi c’est maintenant de conserver la belle unité qui l’a plébiscité; de faire comprendre à tout un peuple qu’on ne transforme pas en deux jours, ni en deux ans, un pays livré pendant 5 siècles aux appétits ravageurs de quelques puissants, saccagé en profondeur, dépourvu dans bien des endroits des infrastructures minimales qui permettraient aux populations de vivre dignement. Un pays qui regorge de richesses, sur lequel lorgnent volontiers les multinationales européennes, nord-américaines, chiliennes, etc. Un pays qui n’a plus d’accès à la mer et dont une partie de l’accès à l’eau potable dépend d’entreprises étrangères. Un pays où bien des enfants ne vivent pas autrement, ni ailleurs, que les poules ou les cochons. Un pays où le PIB par habitant est de 1200 $ (contre 4000 au Chili, 23'400 en France et 35'900 en Suisse…) et qui, pourtant, affichait une croissance de presque 5% en 2006 (contre 2,2% en France et 3% en Suisse). Tout ça et bien d’autres choses, c’est le pays d’Evo, celui qui au-delà des symboles révolutionnaires, a bien du pain sur la planche (merci, Michèle, de le rappeler) − et franchement, je n’aimerais pas être à sa place.

*

Alors quand d’aventure, touristes, vous vous rendrez en Bolivie pour faire ce que nous avons tous fait − salar, Uyuni, cimetière de trains et, avec un peu de chance, une petite visite bien sensationnelle des mines de Potosí −, ne vous étonnez pas si l’Indio moyen vous regarde d’en-bas, si vous vous sentez un peu conquistador, quand vous débarquerez avec votre veste-technique-coupe-vent-trois-couches-amovibles, vos grolles de montagne, vos lunettes aux normes anti-UV et, pour faire un peu local, votre bonnet et vos gants en laine de lama achetés dans un marché du coin (que vous aurez la décence de ne pas marchander, svp., même si le Routard dit le contraire). Ne vous étonnez pas si le contact s’avère un peu rude, si l’échange n’est pas des plus faciles, avec ceux qui vivent de rien et dans rien, dans le regard desquels le joli nom de votre pays n’allume même pas l’étincelle du rêve d’exil − le minimum nécessaire à l’aventure étant, pour bien des Boliviens, un chiffre sans signification aucune. Ne vous étonnez pas si vous vous sentez un peu beauf’ de photographier − avec un appareil qui pourrait à lui seul nourrir tout un village pendant plusieurs mois − les montagnes dans lesquelles ils survivent, dans lesquelles ils crèveront, qu’ils ont cessé de regarder depuis longtemps. C’est aussi ça, l’Amérique latine: saisir qu’il y a des différences de destin qui ne se rachètent pas; que le monde est mal fait et que nous, nous avons eu du bol; et que toutes nos belles analyses sur ce qui s’est passé ce week-end en Bolivie n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité bolivienne…

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lundi 11 août 2008

"Lo que hoy día ha pasado en Bolivia es algo importante no solamente para los Bolivianos si no para todo los Latino-Americanos.

Ese triunfo de la revolución democrática y cultural del pueblo boliviano es una dedicación a todos los revolucionarios de Latino-America y del mundo."

Evo Morales Ayma, 10/08/08


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dimanche 10 août 2008

Voici une information publiée pour Agenpress.info, Colombia Plurial et Inestco (Instituto de Estudios Estratégicos Colombia Rural) le 8 août dernier par Apolinar Díaz. Édifiant...

Merci à Germán, un ami colombien, de me transmettre ces papiers difficilement lisibles de ce côté-ci de l'Atlantique.

Les nombreuses maladresses du Gouvernement Uribe plongent la Colombie dans un climat de tension et de polémique. L’opposition au gouvernement d’Uribe s’accroît ainsi visiblement dans tous les domaines de son administration.

La nomination de l’ancien dirigeant politique conservateur Fabio Valencia Cossio comme Ministre de l’Intérieur et de la Justice a déclenché une accusation polémique de l’Unité anti-narcotique du Ministère Public National, qui exige que soit ouverte une enquête sur l’actuel dirigeant du Ministère à Medellín, Guillermo León Valencia Cossio, frère du nouveau ministre. Selon le quotidien El Tiempo, les procureurs de Medellín ont collecté pendant plusieurs mois des informations concernant les liens de certaines personnalités politiques avec les narco-traficants, qui ont déjà permis l’arrestation de trois personnes. Parmi celles-ci figure Juan Felipe Sierra Fernandez, actionnaire majoritaire de l’entreprise de surveillance Control Total, pour laquelle travaillent plus de 1000 personnes. Sierra Fernandez et Guillermo León Valencia Cossio sont accusé d’entretenir des liens étroits avec l’organisation de narco-traficants «Don Mario», qui a infiltré de nombreuses institutions étatiques. Ces faits ont également poussé les procureurs à enquêter sur Perla Emperatriz Davila Martinez, responsable du ministère public de Monteria et sur le commandant de police du Valle de Aburrá, le Général Marco Antonio Pedreros.

Par ailleurs, un véritable scandale national a éclaté suite aux révélations concernant la préparation et l’exécution de l’opération «Jaque», grâce à laquelle le gouvernement d’Uribe a libéré Ingrid Betancourt et 14 autres otages des FARC ; un officiel s’était muni d’un uniforme et des insignes de la Croix Rouge Internationale, de manière à tromper les membres des FARC responsables des otages.

D’autres aspects alimentent encore cette crise de l’opinion face au gouvernement Uribe :
Le sénateur Luis Eduardo Vives a été condamné par la Cour Suprême à 7 ans de prison et à une amende équivalente à 923.000.000 $ pour avoir financé la campagne électorale avec de l’argent issu du trafic de drogue. Le jugement du Sénateur Alvaro Araujo Castro a en outre commencé devant la Cour Spéciale de Bogotá. Enfin, plusieurs assassinats de personnalités dérangeantes pour Uribe, intimement liées aux activités des paramilitaires, ont eu lieu en Colombie, mais également à l’étranger, par exemple en Argentine.

Pendant ce temps, à Washington, José Obdulio Gaviria a inauguré officiellement, grâce à des fonds publics, le «Centro de Pensamiento Primero Colombia», qui vise à soutenir la politique du président Uribe…

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mardi 5 août 2008

Voici un article pour la personne qui, d'après l'analyse des mots-clés qui ont conduit les internautes vers ce blog, recherche désespérément quelques explications sur la chanson Te recuerdo Amanda de Victor Jara.

Composée en 1968, celle-ci a fait l'objet de plusieurs interprétations contradictoires quant à l'identité de cette Amanda, puisque et la mère et la fille de Jara portaient ce nom. Par ailleurs, le personnage masculin de la chanson s'appelle Manuel, le nom du père de Jara.

Selon les explications de Jara lui-même, cette chanson ne fait pas référence directe à sa famille. Elle raconte simplement un fragment de vie de deux ouvriers, "ceux qu'on croise tous les jours dans les grandes villes de ce continent", et qui vivent leur amour dans une période politique troublée.

Paroles et traduction sous la video!




Te recuerdo, Amanda,
la calle mojada,
corriendo a la fábrica,
donde trabajaba Manuel.
La sonrisa ancha,
la lluvia en el pelo,
no importaba nada,
ibas a encontrarte con él,
con él, con él, con él, con él.
Son cinco minutos,
la vida es eterna
en cinco minutos.
Suena la sirena,
de vuelta al trabajo
y tú caminando
lo iluminas todo,
los cinco minutos
te hacen florecer.

Te recuerdo, Amanda,
la calle mojada,
corriendo a la fábrica
donde trabajaba Manuel.
La sonrisa ancha,
la lluvia en el pelo,
no importaba nada,
ibas a encontrarte con él,
con él, con él, con él, con él,
que partió a la sierra,
que nunca hizo daño,
que partió a la sierra
y en cinco minutos
quedo destrozado.
Suena la sirena
de vuelta al trabajo,
muchos no volvieron,
tampoco Manuel.

Te recuerdo, Amanda,
la calle mojada,
corriendo a la fábrica,
donde trabajaba Manuel.

*

Je me souviens de toi Amanda,
la rue mouillée,
et toi courant à la fabrique
où travaillait Manuel.
Ton large sourire,
la pluie dans tes cheveux,
rien ne comptait:
tu avais rendez-vous avec lui
avec lui, avec lui, avec lui, avec lui.
Cinq minutes,
la vie est éternelle
en cinq minutes.
Sonne la sirène,
du retour au travail,
et toi, en marchant,
tu l'illumines tout entier,
ces cinq minutes
te font fleurir.

Je me souviens de toi, Amanda,
la rue mouillée,
et toi courant à la fabrique
où travaillait Manuel.
Ton large sourire,
la pluie dans tes cheveux,
rien ne comptait:
tu avais rendez-vous avec lui,
avec lui, avec lui, avec lui, avec lui,
qui partit dans les montagnes (1)
qui jamais ne fit de mal,
qui partit dans les montagnes,
et en cinq minutes
fut mis en pièces.
Sonne la sirène
de retour au travail,
beaucoup ne sont pas revenus,
Manuel non plus.

Je me souviens de toi, Amanda,
la rue mouillée,
et toi courant à la fabrique
où travaillait Manuel.

(1) "La sierra", en espagnol, c'est la montagne. L'interprétation est ici ouverte: Manuel peut être parti dans les montagnes rejoindre une guérilla, ou parti vers la mine. L'ambiguité est maintenue par le verbe "destrozado", qui signifie mis en pièces, abîmé ou massacré.

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