mercredi 26 novembre 2008

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Buenos Aires, 1983. Derniers jours de la dictature. Floreal sort de prison et se dirige, sans détour, vers le domicile où l'attend sa femme. Mais pour franchir la porte qui le sépare de ces retrouvailles et de la vie, il lui faudra une nuit. Une nuit d'errances, de souvenirs et de fantasmes, d'entrelacs, pour régler ses comptes avec un passé qu'il n'a vécu que par bribes, de loin, de dehors. Une nuit pour revenir au monde, pour revenir à l'amour, pour revenir au sud.

Floreal chemine, dans son quartier et dans ses rêves, guidé par un vieil ami décédé, revenu tout exprès lui expliquer comment perdre ses illusions. Durant les quelques heures qui le séparent de l'aube et de la réalité, il aura à affronter les ombres des disparus, des traîtres, des indifférents, de ses parents, de vieux généraux séditieux, de ses maîtresses d'un jour ou d'une heure; à renoncer définitivement à "la table des rêves", où son père et quelques autres projetaient un monde meilleur avant que tout ne bascule; à rechercher ce qui n'est plus, ceux qui manquent, pour les étreindre une dernière fois et s'en absenter définitivement.

Le temps dans lequel bascule soudain Floreal au moment de sa libération est celui de la reconstruction: comment reconstruire un homme? Un pays? Telles sont peut-être les questions que nous pose Sur en nous promenant dans la nuit brumeuse d'une Buenos Aires défaite, déserte, jonchée des papiers déchirés et des banderoles déprimées qui viennent certes de chasser les tyrans, mais qui, pour l'homme en quête de soi, ne disent rien. Ces mots écrits, slogans répétitifs et presque absurdes tant ils sont anonymes, appartiennent eux aussi au passé proche que Floreal n'a pas vécu, sur lequel il n'a aucune prise. Et le vent les chasse. Ce qui compte, ce qui reste, c'est le mot-son, parce qu'il (re)crée celui qui le profère et celui qui l'entend. Sur est un univers silencieux où chaque parole articulée est une réflexion sur la vie, sur la possibilité d'être au-delà des blessures et des trahisons, au-delà même de la mort. Tout ce qui parle, ici, permet de tisser un lien entre l'oubli et la mémoire − de revenir.

Dès lors, parler de Sur, c'est se confronter à l'incertain, à l'obscurité, à la brume, à un temps hors du temps qui semble ne jamais devoir finir: une forme de surréalisme qu'un certain cinéma argentin privilégie encore pour nous rappeler la vanité de vouloir à tout prix donner un sens à l'existence. Peut-être ferait-on mieux, finalement, de s'en remettre aux quelques phrases qui traversent la nuit de Solanas, aux quelques échos de tango qui préservent, pour un temps, le sentiment d'une éternité sans cesse à réécrire, à la poésie de toutes ces choses qui s'absentent et qui restent.




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mercredi 19 novembre 2008

Voici un article paru dans l'édition colombienne du Monde diplomatique de novembre 2008. L'auteur, Carlos Fajardo, montre comment, à travers la lecture de quelques textes littéraires, on peut dresser le tableau assez sombre d'un pays qui, depuis la fin du XIXe siècle, n'aurait fondamentalement pas évolué par manque de projet culturel clair. J'ai apporté en le traduisant quelques petites modifications à l'article, dans la mesure où certaines redondances de l'espagnol s'adaptent mal au français. Vous pouvez lire l'original en espagnol ici.

LA COLOMBIE, CETTE "CONTRADICTION INSOLUBLE"

La Colombie serait-elle par hasard, aujourd'hui,
une contradiction insoluble?
Jorge Gaitán Durán

"Pauvre pays, pays de misère, pays du diable, pays négroïde, indien, espagnol, sans but et même sans conscience! Pauvre pays que se partagent le Curé, le Lauréat et le Diable!" C'est ce qu'écrivait vers 1928, dans un ouvrage intitulé Voyage à pied, Fernando González, le philosophe d'Otraparte (1), qui dressait le portrait d'une Colombie sous le joug des conservateurs, de l'idéologie hispano-catholique, moraliste et traditionnelle. Pays de grammairiens et de juristes, d'intellectuels avocaillons, défenseurs de la race, de la religion et de la langue; pays de censeurs, comme enfermé dans une capsule de passé, ignorant les bruits et les sons de la modernité à ses frontières. "Le Diable, le Curé, le Lauréat, l'Entraîneur,le Berger et le Mendiant. Voici notre pays", insiste González. Un pays démodé dominé par une mentalité d'ouvrier agricole et de majordome, de propriétaire terrien et de serf.

Le paradoxe de cette représentation est que, entre les hommes d'église sectaires et les maudits hérétiques, le pays de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ressemble assez à celui qui s'est mis en place d'un point de vue politique et culturel en cette première décade du XXIe siècle; c'est-à-dire que se sont perpétués le terrible centralisme culturel et politique, les éternelles discriminations, la burocratie et l'opportunisme, le traditionnalisme, les arnaques étatiques, le culte du propriétaire terrien, l'admiration pour l'image d'un père fort et protecteur, la construction d'une nation hyper-classifiée et intolérante, au cynisme amoral.

En plus d'un siècle, au lieu de s'unifier grâce à un système de symboles adaptés à une vision moderne de la nation, la Colombie s'est fragmentée et fissurée jusqu'à défaire toute possibilité d'organisation participative et démocratique. La régression du pays est évidente: les imaginaires attardés d'une politique corrompue sont aujourd'hui aussi agressifs qu'il y a 60 ans. Les mêmes méthodes paranoïaques de censure médiatique à toute forme d'opposition au pouvoir en place; la même presse patriarcale et asservie au gouvernement, l'exclusion de toute indépendance informative. Il n'y a ici aucun espace pour la dissidence, aucun contexte propice à la controverse, exactement comme c'était le cas à l'époque de la Régénération hispano-catholique de 1880, pendant la République Conservatrice, aux époques de la Violence et du Front National.

La Colombie dans laquelle nous vivons, dominée par une iconographie d'exploitants de cafés et de cow-boys, de propriétaires et de narcotraficants, est une Colombie qui sanctifie la figure du guerrier patriarche, gaillard, audacieux, pragmatique, "à la poigne de fer et au coeur tendre"; qui promeut une culture basée sur l'itiotie médiatique, le ridicule et le spectacle de la mort, mais ignore la culture vivante, populaire, ses artistes les plus importants, ses écrivains et ses intellectuels, et déprécie l'importance d'une éducation basée sur une pédagogie critique et créative. Sous le poids de cette Colombie anti-moderne, qui rend un hommage presque fétichiste à son chef de gouvernement, l'idée de promouvoir des formes inclusives et participatives de démocratie se transforme en cauchemar. Régression des régressions. On a déclaré la guerre à tout projet de pensée innovateur, on chasse des postes importants de l'état comme du secteur privé les artistes, les personnes capables de communiquer et les intellectuels susceptibles de contredire; on met en place, au niveau du gouvernement comme du quotidien national, un rejet systématique de toute manifestation de non-conformisme. On dit ainsi non aux penseurs, oui aux collaborateurs; non à la liberté de penser.

Ces manifestations d'autorité étaient déjà dénoncées par le poète Jorge Gaitán, qui le 14 septembre 1958 lançait cette hypothèse: "Le citoyen des classes élevées est le chef d'orchestre, qui sert à tout. Le détestable édifice de la simulation colombienne. Commérages, plaisanteries et alcool, sports nationaux" (2). Il y a 50 ans, pour Gaitán, on ne voyait dans le pays que des "hommes sans projet". Mythomanes, simulateurs, "à l'imaginaire gris et maladif". Le poète se plaignait d'un manque de perspective historique. Cinquante ans plus tard, comme conséquence de la présence prolongée au pouvoir de la "Régénération Conservatrice", nous avons adopté le mensonge, l'arnaque, le cynisme et le tir à la cible comme sports nationaux. Ce sont quelques-uns de nos imaginaires actuels. Et ceci est la vulgarisation de notre culture.

Le mensonge, l'arnaque, le cynisme et le tir se sont progressivement imposés dans un pays qui a systématiquement cultivé des obstacles à l'accomplissement de la démocratie moderne et a empêché la mise en place d'un véritable Etat de Droit participatif. On a refusé tout système délivré de la paranoïa envers la différence, où l'opposant et le dissident auraient pu vivre sans danger. Lorsqu'au XIXe siècle, on ferma la porte aux projets d'émancipation, de rénovation et de prise en compte des minorités, une bonne partie de la population se trouva laissée pour compte. Ce n'est que dans la recherche d'autres opportunités - pour la plupart illégales - que cette majorité put se faire entendre. C'est alors que le mensonge, la simulation, le cynisme et l'assassinat se sont hissés sur le podium de notre histoire. Le naufrage culturel suivit. A présent, entre le sectarisme guerrier - de gauche comme de droite -, entre la légitimité du voleur et du malin, sous la pression de l'autoritarisme suprême de l'Exécutif, submergés par un langage militariste, policier et guerrier, victimes de la peur face à toute manifestation de libre pensée, et face aux restes de nos cadavres mutilés, nous n'avons pu dépasser l'intolérance, le cléricalisme, le fanatisme et le présidentialisme. Echec des échecs.

Ainsi, pour revenir à Jorge Gaitán Durán, la moitié de la culture a été transformée en un acte subversif et l'autre moitié en banalité (ou péché). "Ont ainsi disparu les précaires moyens culturels que nous détenions pour que les élites, politiques, économiques et intellectuelles, pussent avoir quelque influence sur le pays. La Colombie est aujourd'hui quelque chose d'impénétrable" (3). Toujours en 1958!

Sans un projet national dénué d'exclusion et de militarisme, un projet qui propose de dépasser la culture du mensonge, de la vulgarité, de la mafia et la mentalité de la facilité qui règne dans ce pays, sans ce projet idéal, nous ne dépasserons jamais cette mégalomanie nationale qui, selon García Marquez, "est la forme la plus stérile de conformisme qui nous fait dormir sur un matelas de lauriers que nous nous chargeons d'inventer" (4). Structurons un projet pour ne plus vivre sur les tromperies de l'état, les miracles économiques, politiques et sportifs; pour ne plus continuer à mourir de frustration historique et générationnelle. Un projet à travers lequel nous pourrions tourner le dos au pays présidentialiste qui, comme à l'époque de Fernando González, a peur du diable.

(1) Otraparte, "ailleurs", est le nom qu'avait donné Jorge Gairán Durán à sa propriété.

(2) Jorge Gaitán Durán, La revolución invisible. Apuntes sobre la crisis y el desarollo de Colombia, Bogotá: Ariel, 1999, p. 134.

(3) Ibid., p. 46.

(4) Gabriel García Marquez, "La literatura colombiana: un fraude a la nación".


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vendredi 14 novembre 2008

Voici un article sur la perception de la victoire d'Obama en Amérique latine, paru dans Le Courrier d'aujourd'hui, vendredi 14 novembre, p. 11.

LA ROSE-ROUGE AMÉRIQUE LATINE ATTEND BARACK OBAMA AU PROCHAIN TOURNANT

Influence - Le démocrae renouera-t-il dans le sous-continent les liens détruits par George Bush? Obama aura à trancher sur Cuba, Guantanamo et l'immigration.

PIERRE ROTTET

Une chose est sûre: le «Yankee» Obama, qui n'y a jamais mis les pieds, devra reconstruire les liens avec l'Amérique latine. Hormis en Colombie, l'administration Bush les a passablement détériorés. La crédibilité de Washington est désormais nulle et sa sphère d'influence s'est réduite comme peau de chagrin. Sa politique n'a fait que susciter depuis des années des leaders anti-américains.

Certains ont de l'humour, comme Evo Morales: «Je ne sais pas ce qui se passe dans le monde: en Bolivie, un Indien est président. Et maintenant, aux Etats-Unis, un Noir.» Le Bolivien n'est pas le seul à comparer l'élection d'Obama à celles de figures représentatives des minorités ou des secteurs émergents d'Amérique latine, terre d'immigration et mosaïque de races.

Le sous-contient latino-américains est sans doute moins surpris que l'Europe par «la révolution» du peuple américain plaçant un Noir à sa tête, 40 ans près l'assassinat de Martin Luther King. Après l'échec des guérillas, l'Amérique latine voit ici s'accomplir par la démocratie une part des changements que ces mouvements voulaient réaliser par les armes.

Avec l'arrivée de l'Indien Morales, du Noir Obama et la colorisation en rouge du sous-continent, l'Amérique latine pourrait bien opérer un changement de cap, après des années radicalement néolibérales, vers une intégration plus poussée des minorités.

De la misère du monde

Les dirigeants latino-américains ont exprimé des attentes modestes. Mais tous, à l'exception du Pérou de Garcia et de la Colombie d'Uribe, espèrent l'abandon par Obama de l'unilatéralisme de l'administration Bush et de l'embargo à l'encontre de Cuba, ainsi que la disparition du camp de Guantanamo. Dans ses discours, Obama s'est dit prêt à lever certaines restrictions visant Cuba (interdiction de l'envoi d'argent, de se rendre dans l'île pour les Cubains résidant aux USA). En campagne, il s'était dit prêt à dialoguer avec Raul Castro, frère de Fidel.

Mais aussi avec le président du Venezuela. «Je veux voir le Nègre», a d'ailleurs lancé Hugo Chavez. Qui estime que «l'élection historique d'un descendant africain à la tête du pays le plus puissant du monde est le symptôme du changement d'ère qui est né en Amérique du Sud et pourrait avoir frappé aux portes des ÉtatsUnis... Je voudrais parler avec Obama de la misère dans le monde». Même souhait du Bolivien Evo Morales, qui veut améliorer les relations bilatérales, après l'expulsion il y a peu de l'ambassadeur US, accusé d'ingérence et de conspiration avec l'opposition.

La politique américaine d'immigration est un autre tournant où Obama est attendu. La priorité devrait être d'obtenir d'abord la suspension des mesures draconiennes visant les immigrants illégaux, puis l'adoption d'une réforme radicale sur l'immigration par le Congrès US. Le «mur de la honte» construit entre les Etats-Unis et le Mexique ne devrait pas y survivre. Le président mexicain Felipe Calderon a d'ailleurs immédiatement invité Obama à visiter son pays...

Le gouvernement du président colombien Uribe est sans doute le moins rassuré par l'élection d'Obama. Il redoute de voir fondre l'aide US à son armée, tout en espérant voir se poursuivre le programme de lutte contre les narcotrafiquants et la guérilla. La Colombie redoute aussi de voir la majorité démocrate traîner encore plus les pieds pour ratifier le traité de libre commerce (TLC). Un traité fort mal accueilli en Amérique latine, et qui pourrait passer à la trappe, Obama ayant déjà déclaré son opposition. Ses arguments: la faillite de la politique colombienne des droits de l'homme et la violence visant les leaders syndicaux.

Beaucoup d'espoir

Pour la présidente argentine Cristina Kirchner, avec la victoire d'Obama, «c'est un cycle inédit qui commence: la grande victoire d'une des épopées les plus passionnantes de l'histoire, la lutte contre la discrimination et pour l'égalité des chances».

Et s'adressant au nouvel élu: «Toutes les minorités du monde attendent avec beaucoup d'espoir que vous marchiez à leurs côtés, tel que le monde le fit avec Martin Luther King.» Selon le président du parlement de transition de l'Équateur, Fernando Cordero, «Bush n'a pas fait preuve d'assez de volonté politique pour saisir les diversités du monde. Le nouveau président semble une personne beaucoup plus encline à comprendre ce que toute l'humanité vit actuellement.»

Quant à la presse sud-américaine, elle n'a pas usé du ton triomphal des journaux européens après la victoire d'Obama. Titres discrets et peu de photos. Plusieurs raisons à cela: il y a d'abord la méfiance d'une presse proche de pouvoirs réservés voire hostiles à l'égard de Washington; puis la déception d'une presse en main de puissants milieux économiques, plus proches du candidat McCain. A Cuba, la discrétion est aussi de mise. La presse officielle, sans illusion, rappelle que le pays maintient des relations commerciales avec 176 pays. Histoire de dédramatiser l'éventuel refus de la nouvelle administration US de lever l'embargo.

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dimanche 9 novembre 2008

Le 6 novembre passé, Eduardo Galeano, journaliste, romancier et essayiste uruguayen, publiait cet article intitulé "Espérons" dans le quotidien Pagina 12.

Obama prouvera-t-il, en gouvernant, que ses menaces guerrières contre l'Iran et le Pakistan n'étaient que des mots, prononcés pour séduire quelques oreilles difficiles pendant la campagne électorale? Espérons. Et espérons qu'il ne cède pas un instant à la tentation de répéter les exploits de George W. Bush. Somme toute, Obama a eu la dignité de voter contre la guerre en Irak, alors que les partis démocrate et républicain ovationnaient l'annonce de cette boucherie.

Pendant sa campagne, le mot le plus souvent prononcé par Obama dans ses discours a été "leadership". Pendant son gouvernement, continuera-t-il de penser que son pays a été choisi pour sauver le monde, idée malsaine qu'il partage avec la quasi totalité de ses collègues? Continuera-t-il d'insister sur le premier rôle des Etats-Unis dans le monde et sur sa mission messianique de commandement?

Espérons que la crise actuelle, qui secoue les bases de l'impérialisme, serve au moins à faire prendre un bain de réalisme et d'humilité à ce gouvernement qui commence.

Obama acceptera-t-il que le racisme soit chose normale lorsqu'il s'exerce contre les pays que sa nation envahit? Ne s'agit-il pas de racisme, lorsqu'on compte un à un les envahisseurs tombés en Irak et ignore par ailleurs les milliers de morts parmi la population envahie? Ce monde, où il existe des citoyens - et des morts - de première, deuxième et troisième catégorie, n'est-il pas raciste? La victoire d'Obama a été universellement célébrée comme une bataille gagnée contre le racisme. Espérons qu'il assume, en gouvernant, cette belle responsabilité.

Le gouvernement d'Obama confirmera-t-il, une fois de plus, que le Parti Démocrate et le Parti Républicain sont deux noms différents pour un seul et même parti? Espérons que la volonté de changement que ces élections ont consacrée soit davantage qu'une promesse et davantage qu'un espoir. Espérons que le nouveau gouvernement ait le courage de rompre avec cette tradition de parti unique, déguisé en deux groupes qui, à l'heure de vérité, font plus ou moins la même chose tout en simulant de s'opposer l'un à l'autre.

Obama tiendra-t-il sa promesse de fermer la sinistre prison de Guantánamo? Espérons, et espérons que cesse l'injuste embargo contre Cuba.

Obama continuera-t-il de penser qu'il est normal qu'un mur empêche les Mexicains de traverser la frontière, tandis que l'argent la franchit sans que personne ne lui demande de passeport? Pendant sa campagne, Obama n'a jamais abordé de front le thème de l'immigration. Espérons qu'à partir de maintenant, puisqu'il n'y a plus de risque de perdre des votes, Obama puisse et veuille mettre fin au scandale de ce mur, bien plus long et honteux que le mur de Berlin, et à celui de tous les murs qui violent le droit à la libre circulation des personnes.

Obama, qui a salué avec tant d'enthousiasme le joli cadeau de 750'000 millions de dollars aux banquiers, gouvernera-t-il, comme c'est maintenant la coutume, pour nationaliser les pertes et privatiser les gains? Je crains que oui, mais espérons que non.

Obama signera-t-il et respectera-t-il le protocole de Kyoto, ou continuera-t-il d'octroyer le privilège de l'impunité à la nation la plus polluante de la planète? Gouvernera-t-il pour les automobiles ou pour les personnes? Pourra-t-il changer le rythme assassin d'un mode de vie où quelques-uns choisissent le destin de tous? Je crains que non, mais espérons que oui.

Obama, premier président noir de l'histoire des Etats-Unis, incarnera-t-il le rêve de Martin Luther King ou le cauchemar de Condoleezza Rice?

Cette maison blanche, qui est maintenant sa maison, fut bâtie par des esclaves noirs. Espérons qu'il ne l'oublie pas, qu'il ne l'oublie jamais.

(Ma traduction)

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mercredi 5 novembre 2008

Obama élu.

Symboliquement, la nouvelle a quelque chose de fort, de réjouissant, de soulageant peut-être, pour tous ceux qui ne croyaient pas, ou plus, aux promesses des sondages. Un visage radicalement différent, une autre manière de concevoir le rôle des Etats-Unis dans le monde, une jolie gifle aux racistes de tout poil (ce qui est toujours bon à prendre!) et l'espoir, peut-être, que la bêtise ne soit plus seule maîtresse à bord du grand navire états-unien.

Concrètement, c'est une autre histoire. Barak Obama récupère une nation submergée par sa crise. La première urgence des Etats-Unis, aujourd'hui, en 2009, et vraisemblablement pour les prochaines années, c'est de trouver une solution pour redresser les finances nationales, relancer la consommation, regagner la confiance de l'opinion internationale sur le plan des investissements - sans parler de l'image. Les optimistes parleront d'un nouveau modèle à construire. Mais ne rêvons pas: on ne révolutionne pas les mentalités en quelques mois (1). Le capitalisme à l'américaine ne date pas d'hier, il est né à la fin du XVIIIe siècle et il est peu probable qu'il meurt au XXIe... Il s'agira vraisemblablement de trouver quelques solutions rapides et très terre-à-terre pour redonner un peu d'éclat aux chiffres de Wall Street, de colmater les brèches puis, lentement et toujours dans une perspective optimiste, de réfléchir aux manières d'éviter qu'une telle situation ne se reproduise - le tout sans déchaîner trop de passions, trop de foudres, trop d'oppositions impossibles à gérer dans le système des deux chambres.

Et ailleurs, dans le monde?

Face à ces priorités internes, la politique extérieure aura-t-elle une place? L'Irak a cessé d'exister, dans nos médias et dans les discours, sinon comme simple formule rhétorique, depuis le début des chutes financières en septembre. L'Irak qui a coûté bien plus cher aux Etats-Unis que la crise. L'Irak où une bonne partie des soldats américains engagés sont convaincus d'accomplir une mission humanitaire indispensable, suivis en cela par un pourcentage non négligeable de l'opinion publique pour qui plusieurs attentats quotidiens visant en priorité un peuple dont ils ignorent tout vaut mieux que l'humiliation d'un 11 septembre.

Et l'Amérique latine? Qu'a-t-elle à attendre d'Obama? Beaucoup, si l'on en croit le début du discours qu'avait tenu ce dernier le 23 mai 2008, sur "la rénovation du ledarship des Etats-Unis au sein des Amériques" (2). "Respect mutuel", "collaboration", "autodétermination" furent les maître-mots de cette représentation progressiste d'une Amérique unie par une véritable alliance intracontinentale, qui traiterait les problèmes "de bas en haut", et dont le principe serait: "ce qui est bon pour les peuples des Amériques est bon pour les Etats-Unis". Il n'y pas de doute à émettre sur la bonne foi d'Obama dans ce discours. Mais deux problèmes se posent, malgré tout: d'abord, le fait que ce projet d'alliance avec l'Amérique latine concernait en priorité trois pays jugés "plus sûrs" que les autres: le Mexique, la Colombie, et le Brésil. Autrement dit le voisin problématique, le puits sans fond de richesses naturelles, allié éternel des Etats-Unis, et le monstre de l'économie latino-américaine. Là encore, il ne s'agit pas d'hypocrisie de la part d'Obama, mais de réalisme politique. Imaginer les Etats-Unis d'aujourd'hui, même guidés par un président relativement à gauche, tendre la main aux pays qui, depuis une dizaine d'année, tentent d'affirmer leur indépendance, leur droit à l'autodétermination et à la gestion de leurs richesses naturelles, à travers des choix politiques qui ne sont pas même concevables par une grande majorité de la classe politique et de l'électorat états-uniens, c'est de l'utopie.

Le grand espoir de "l'ère Obama", en parlant d'Amérique latine, subsiste pourtant dans le premier mot-clé prononcé le 23 mai 2008 par le candidat à la présidentielle: le respect. Avec Obama, on peut tenter d'imaginer un monde où sans être d'accord, sans partager les vues des autres nations, en condamnant même certains de leurs choix sur le plan idéologique, les Etats-Unis soient capables de ne pas sanctionner, de ne pas intervenir, de rester à leur place de nation, puissante sans doute, mais dont les prérogatives ne dépassent pas celles des autres. Un monde où de simples mots valent mieux que des mesures de rétorsion, par l'argent ou par les armes.

Rêvons donc modestement, ce 5 novembre 2008, en attendant que l'Amérique latine se réveille et nous dise ce qu'elle pense de tout ça, un monde où le fameux "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" soit un tout petit peu plus respecté. Simple rêve, sans doute, mais qui mérite qu'on s'y arrête, et qui vaut bien toutes les promesses de Grand Changement!

(1) Voir à ce propos l'édito de Benito Perez dans Le Courrier du lundi 3 novembre 2008.

(2) Voir à ce propos l'article de Tom Barry du 25 août 2008: "Obama, Latin America and FDR", publié en anglais et en espagnol sur le site Americas Policy Program.

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dimanche 2 novembre 2008

[Pour écouter la piste son associée à ce message, rendez-vous sur le site 8 Méridiens ∞ Parallèles 8]

Pour Michèle
Voir et revoir El viaje de Fernando Solanas, c'est tout ce que l'on peut conseiller à ceux qui, un jour, ont rêvé l'Amérique latine, l'ont découverte, avec ses bizarreries, ses incohérences, ses possibles et ses impensables, et ont compris que leurs rêves, leurs projections, auraient toujours à se confronter à une réalité souvent en marge de toute description, de toute explication, de toute parole.
Voyage initiatique d'Ushuaïa au Mexique, El viaje est une quête à travers un continent blessé, la recherche d'un père qui conduira Martín Nunca (Martin Jamais) à comprendre que c'est toujours soi qu'on cherche, d'abord, lorsqu'on prend la route.
Paru en 1992, El viaje est aussi une lecture métaphorique des différents problèmes qui submergent l'Amérique latine (dette extérieure, soumission aux États-Unis, corruption, etc.), une représentation militante des combats des peuples contre la soumission choisie par leurs gouvernements. Une Argentine inondée en permanence, une terre de feu où l'on vit plus ou moins penché en fonction de la valeur en bourse des investissements étrangers, un Pérou silloné par un "camion de la dette" qui demande un tribut à chaque paysan, où on achète le sel au dé à coudre et les allumettes à l'unité, un Brésil où chaque citoyen vit avec une espèce de camisole de force pour marquer sa participation au redressement de l'économie, et une panoplie de personnages improbables: Alguien (= quelqu'un) le batelier qui permet à Martín de traverser l'Argentine immergée; Americo Inconcluso (= Inachevé), le conducteur de poids lourd presque aveugle, fils d'esclaves cubains et colombiens; le grand-père de martin, Nunca premier du nom, qui bien que décédé, remonte l'inondation argentine dans son cercueil; son épouse, qui préfère vivre dans un mètre d'eau en permanence plutôt qu'abandonner les anciennes luttes; ou encore le "faiseur de bruit" infatigable, qui joue du gong jour et nuit pour rappeler aux autorités l'existence du peuple... Solanas a choisi la voie du surréalisme pour représenter un continent qui, à bien y réfléchir, est surréaliste par bien des aspects.
Ce film, je vous l'offre aujourd'hui à travers sa bande son, en pensant tout particulièrement à Michèle qui part demain au Pérou, enfin, après avoir tant rêvé ce voyage!


El Viaje
(Astor Piazzolla, int. Liliana Herrero)
voy hacia mi viaje, voy
y soñando partiré
sé que ya no sé quien soy
y no sé ni adonde voy
sé que un viaje es descubrir
que no hay viaje sin sufrir
sé que busco mi verdad
y que un viaje es soledad

soy como una bicicleta
rueda, rueda mi historieta
sé que al fin voy a llegar
siempre, siempre regresar
soy todo lo que viví
más las dudas sobre mí
sé que siempre seré igual
si hay resquesta al final

voy hacia mi viaje, voy
y soñando partiré
sé que ya no sé quien soy
y no sé ni adonde voy
sé que un viaje es descubrir
que vivir es elegir
sé que busco mi verdad
y que un viaje es soledad
*
Je vais, je vais vers mon voyage
et je partirai en rêvant
je sais que je ne sais déjà plus qui je suis
et je ne sais même pas où je vais
je sais qu'un voyage, c'est découvrir
qu'il n'y a pas de voyage sans souffrir
je sais que je cherche ma vérité
et qu'un voyage, c'est la solitude

Je suis comme une bicyclette
roule, roule ma petite histoire
je sais qu'à la fin j'arriverai
toujours, toujours revenir
je suis tout ce que j'ai vécu
avec, en plus, mes doutes
que sais que je serai toujours le même
s'il y une réponse à la fin

Je vais, je vais vers mon voyage
et je partirai en rêvant
je sais que je ne sais déjà plus qui je suis
et je ne sais même pas où je vais
je sais qu'un voyage, c'est découvrir
que vivre, c'est choisir
je sais que je cherche ma vérité
et qu'un voyage, c'est la solitude.
(Ma traduction)