dimanche 28 décembre 2008
C'était le moment, quelques jours avant la fin définitive de 2008: j'ai mis en ligne mes photos de Cuba. Vous pouvez les voir en cliquant ici.
Cartographie: Carnets de route, Cuba par mots et par vents
samedi 27 décembre 2008
La scène se passe le 3 juin 1992, pendant la Conférence sur l'environnement et le développement organisée par l'ONU à Rio de Janeiro: Severn Suzuki, 13 ans, prend la parole au nom des enfants pour sensibiliser les politiciens sur le devenir de la planète. Le texte en français se trouve sous la vidéo.
Je ne vous cache pas qu'en traduisant ce discours, je me suis demandée à plusieurs reprises s'il ne s'agissait pas d'une manipulation. Cette enfant a-t-elle vraiment pensé et écrit ces phrases, ou est-elle envoyée par des adultes qui tirent les ficelles? Les clichés et les énoncés mélodramatiques abondent. La rencontre entre la jeune fille et un petit Brésilien des favelas, notamment, sonne assez faux. Quelle différence, en fin de compte, avec les discours bien intentionnés des grands politiciens? On écoute, on s'émeut, on applaudit et au final, rien ne change...
Seulement nous sommes en 1992, il y a seize ans. Ce qui nous apparaît aujourd'hui comme une suite de banalités était entendu par certains pour la première fois. Et puis, que son discours ait été écrit ou non par des tiers, cette gamine était bien là. Elle l'a lu, elle a tenu, il fallait le faire.
Prenons-la donc au mot, cette petite Severn Suzuki, et rêvons que cela fut, un jour, possible.
Bonjour,
Je m'appelle Severn Suzuki et je parle pour ECO (Environmental Children's Organisation), l'Organisation des Enfants pour l'Environnement.
Nous sommes un groupe d'enfants de 12 et 13 ans, au Canada, qui essayons de faire changer les choses: Vanessa Suttie, Morgan Geisler, Michelle Quigg et moi.
Nous nous sommes procurés l'argent pour venir ici, à cinq mille miles de chez nous, pour vous dire, à vous adultes, que vous devez changer votre manière d'agir.
En venant ici, aujourd'hui, je n'ai pas d'objectif caché. Je viens lutter pour mon futur.
Perdre mon futur est bien plus grave que perdre une élection ou quelques points sur le marché boursier. Je suis ici pour parler au nom de toutes les générations à venir.
Je suis ici pour parler en défense des enfants affamés dans le monde dont on entend toujours les pleurs. Je suis ici pour parler des innombrables animaux qui meurent sur cette planète parce qu'il ne leur reste aucun endroit où aller.
Nous ne pouvons supporter de ne pas être entendus.
J'ai peu de prendre le soleil à cause des trous dans la couche d'ozone.
J'ai peur de respirer cet air parce que je ne sais quelles substances chimiques il contient.
J'aimais aller pêcher à Vancouver, chez moi, avec mon père, jusqu'à ce que nous tombions, il y a quelques années, sur un poisson plein de tumeurs.
Et nous apprenons aujourd'hui que les animaux et les plantes s'éteignent chaque jour, disparaissent pour toujours.
J'ai rêvé, au cours de ma vie, de voir de grands troupeaux d'animaux saauvages, les jungles et les bois pleins d'oiseaux et de papillons, mais je me demande à présent si tout cela existera encore pour que mes enfants puissent les voir.
Deviez-vous penser à cela quand vous étiez enfants?
Tout cela se passe sous nos yeux et nous continuons d'agir comme si nous avions tout le temps nécessaire à diposition, et comme s'il y avait une solution.
Je ne suis qu'une enfant, et je n'ai pas la solution. Mais rendez-vous compte que vous non plus n'en avez aucune.
Vous ne savez pas comment réparer les trous de la couche d'ozone.
Vous ne savez pas comment rendre aux saumons des eaux propres.
Vous ne savez pas comment ressusciter un animal disparu.
Et vous ne pourrez jamais recréer des forêts là où, à présent, il n'y a que le désert.
Si vous ne savez pas comment réparer les choses, je vous en supplie, cessez de les détruire.
Il doit y avoir, ici, des délégués gouvernementaux, des hommes d'affaire, des organisateurs, des reporters ou des politiciens, mais vous êtes en fait des mères et des pères, des frères et des soeurs, des oncles et des tantes, et vous êtes tous le fils ou la fille de quelqu'un.
Je ne suis qu'une enfant, mais je sais que chacun de nous est le membre d'une famille de cinq billions d'individus, de trente millions d'espèces, et que nous partageons tous le même air, l'eau et la terre.
Les frontières et les gouvernements n'y changeront rien.
Je ne suis qu'une enfant, et je sais que nous sommes tous ensemble dans cette situation et devons agir comme un seul monde avec un seul objectif.
Malgré ma colère, je ne suis pas aveugle; malgré ma peur, je ne suis pas effrayée de dire au monde ce que je sens.
Dans mon pays, nous gaspillons sans cesse... Nous achetons et jetons, achetons et jetons, et ainsi de suite. Les pays du nord ne partagent rien avec les nécessiteux.
Même en possédant bien plus que le nécessaire, nous craignons de perdre une part de nos biens, nous craignons de partager.
Au Canada, nous vivons une vie privilégiée, sûre, avec de la nourriture et de l'eau en suffisance. Nous avons des montres, des vélos, des ordinateurs, des télés.
Il y a deux jours, ici, au Brésil, nous avons été surpris en passant un moment avec des enfants qui vivent dans les rues. L'un d'eux nous a dit: "Je voudrais être riche, et si je l'étais, je donnerais à tous les enfants de la rue de la nourriture, des vêtements, des habits, des médicaments, un foyer et de l'amour."
Si un enfant de la rue qui n'a rien désire partager, pourquoi nous autres, qui avons tout, sommes-nous si égoïstes?
Je ne peux cesser de penser que ces enfants en mon âge, que le lieu où l'on naît crée des différences immenses, que je pourrais être l'un de ces enfants des favelas de Rio. Que je pourrais être un enfant mourant de faim en Somalie, une victime de la guerre au Moyen Orient ou un mendiant en Inde.
Je ne suis qu'une enfant et je sais que si tout l'argent gaspillé dans les guerres était utilisé pour mettre fin à la pauvreté et chercher des solutions environnementales, la terre serait un endroit merveilleux.
A l'école, même au jardin d'enfants, on nous apprend à nous comporter correctement. A éviter de nous battre, à résoudre nos problèmes, à nous respecter, à assumer nos actes, à respecter l'intégriter des autres êtres, à partager.
Pourquoi vous autres, qui nous apprenez cela, faites exactement le contraire?
N'oubliez pas que si vous assistez à cette conférence, c'est parce que nous sommes vos enfants.
Vous êtes en train de décider dans quel monde nous grandirons.
Les parents devraient pouvoir rassurer les enfants en leur disant: "tout ira bien", "ce n'est pas la fin du monde", "nous faisons le mieux que nous pouvons".
Mais je crois que vous ne pouvez pas nous dire cela.
Sommes-nous même dans vos listes de priorités?
Mon père dit toujours: "Tu es ce que tu fais, et non ce que tu dis".
Et bien, ce que vous faites me fait pleurer la nuit.
Vous, adultes, dites que vous nous aimez.
Je vous mets au défi: essayez de faire en sorte que vous actes reflètent vos mots.
Merci.
Cartographie: Lutte pour la dignité, Politique
samedi 20 décembre 2008
Le "virage à gauche de l'Amérique latine", le "laboratoire de l'utopie", le "continent du changement", le "nouveau modèle latino-américain", voici quelques-unes des sympathiques expressions qui reviennent un peu partout quand on parle de la zone comprise entre les Caraïbes et la Patagonie. Pourquoi pas? On peut effectivement, sous certains aspects, comparer Cuba et le Vénézuela, les propositions de Chavez à certaines idées de Morales et , tant qu'à faire, y mettre aussi l'Equateur de Correa. On peut ensuite se souvenir de l'élection de Lula, porteuse de tant d'espoir. Allez, un de plus. Et puis, regarder les partis politiques (plutôt que les personnes) qui président le Paraguay, l'Uruguay, le Nicaragua, le Chili, l'Argentine. Et voilà: de Castro à Bachelet on a fait le tour: tous rouges, tous acteurs du "virage à gauche", tous porteurs d'espoir...
Une théorie assez agaçante, en fait, qui ne tient ni compte des difficultés rencontrées par les plus idéalistes (en clair, ou on encense Chavez, ou on le déteste, idem pour Castro), ni des itinéraires personnels (le Daniel Ortega d'aujourd'hui est une insulte au sandinisme des années '80), ni, et c'est plus grave, des politiques concrètement menées par des "socialistes" telles que Michelle Bachelet ou Cristina Kirchner par exemple. Un socialisme à genoux devant l'économie, responsable de fractures sociales effarantes, n'hésitant pas à recourir à la répression pour faire taire toute voix dissidente un peu trop gênante. Critiquez-les, il y aura toujours une bonne âme pour vous soutenir que la bonne volonté de ces président(e)s-là est systématiquement entravée par un système de cohabitation ingérable (ou, dans un tout autre genre, pour vous faire remarquer que les femmes sont toujours impitoyables à l'égard des autres femmes, surtout quand il s'agit de pouvoir et de réussite sociale; parfois on a même droit à un bonus psy...).
Je laisse Bachelet jusqu'à une prochaine fois pour vous donner quelques nouvelles réjouissantes de l'Argentine socialiste. Samedi 12 décembre, 50'000 personnes défilaient dans les rues de Buenos Aires, appelées par une organisation non gouvernementale, le "Movimiento Nacional de los Chicos del Pueblo", à manifester contre... la faim. La faim? Dans un pays qui exporte plus de 70% de ses céréales, un pays qui représente l'un des plus importants exportateurs alimentaires mondiaux, et dont le PIB de 2008 gagne environ 7%, malgré la crise? Et oui, la faim. En Argentine, chaque jour, 8 enfants de moins de cinq ans et 25 nouveaux-nés meurent de malnutrition (1). Dans de nombreuses régions, on se nourrit dans les décharges. Une enquête effectuée auprès de plus de 200 milles personnes dans neuf provinces du pays révèle que 60% des enfants et adolescents des centres urbains vivent dans des conditions précaires et ne bénéficient pas du degré d'éducation minimal (on estime que plus de 40% des enfants argentins cessent de fréquenter l'école avant la fin du cycle obligatoire). 14% d'entre eux partagent un lit ou un matelas avec un tiers, et 9% connaissent la réalité de la faim. En clair, 300'000 enfants argentins vivent aujourd'hui dans des conditions dignent d'un pays du tiers-monde. Conséquence: on constate évidemment une augmentation de la mendicité et de la criminalité juvénile.
Afin d'endiguer le problème, le gouverneur de la Province de Buenos Aires proposait en novembre de faire passer l'âge minimal d'incarcération des jeunes "délinquants" de 16 à 14 ans. C'est bien. Tout le monde sait que la place des pauvres est en prison. Autre mesure proposée: augmenter les crédits accordés aux écoles... privées (2).
C'est pour dénoncer de telles absurdités et soutenir des actions concrètes de développement des zones les plus sinistrées du pays que les "Chicos de los Pueblos" multiplient les actions, depuis quelque temps, en invitant à des manifestations, en essayant de créer des lieux de rencontre pour s'occuper des enfants en difficulté et, surtout, en s'adressant directement aux responsables gouvernementaux pour que des mesures sérieuses soient prises. Résultat: entre le 26 avril et le 28 novembre 2008, huit personnes ou groupes travaillant pour les "Chicos del Pueblo" ont été agressés par des personnages cagoulés, frappés, soumis à différentes pressions ou à des actes de torture pour que cessent leurs actions, et ce systématiquement au lendemain de rencontres entre l'organisation et des membres du gouvernement (3).
Ceci dit, tout ne va pas mal en Argentine: en septembre dernier, Cristina Kirchner promettait au Club de Paris de rembourser une partie de la dette extérieure du pays en puisant près de 7 milliards de dollars dans les caisses de la banque centrale. En octobre, l'état a nationalisé les caisses de retraites pour faire face à la crise, et a investi 110 milliards de pesos (soit 36 milliards de dollars)... dans les travaux publics (4). (Ça permettra de construire des prisons pour les pauvres!) Parallèlement, on allégeait toutes les contraintes sociales et fiscales des entreprises pour éviter des faillites massives. Ça fera sans doute quelques centaines de milliers de chômeurs en plus pour 2009. Mais ouf! les investisseurs européens restent en Argentine (5): l'utopie socialiste est sauvée.
(1) Sauf information contraire, tous les chiffres de cet article proviennent de la revue de presse de Cristiano Morsolin sur la mobilisation du 12 décembre à Buenos Aires, parue sur le site Rebelión.
(2) Voir à ce propos l'article de Santiago Duarte publié dans les pages de Rebelión en novembre 2008.
(3) C.f. note 1.
(4) Voyez ce qu'en pense, sur place, Tonton Patrick!
(5) Pour une vision plus complète des dernières mesures économiques prises par le gouvernement Kirchner, voir Julio Gambina, "Medidas anticrisis del Gobierno argentino", America latina en movimiento, 16-12-08.
Cartographie: Argentine, Lutte pour la dignité, Politique, Société
mardi 9 décembre 2008
J'ai reçu il y a quelque jour un courrier d'une internaute, vraisemblablement assez jeune, qui me disait ceci:
Ayant une profonde attirance pour les gens d’Amérique latine, plus particulièrement les Indiens/indiennes (ceux qui ont été épargnés par les blancs), j’aimerais bien avoir des discussions avec ces derniers pour des échanges sur le monde, sur leur connaissance de la nature, leur façon d’appréhender les évènements actuels [...].
Il y a deux réponses face à ce type de requête. La première, concrète, pour permettre à cette personne de réaliser son désir d'échange, suggérerait d'abord une petite recherche sur internet, car nombre de communautés ont leur site, leur journal en ligne, etc. Et là, je devine une ombre de déception dans le regard de mon interlocutrice en quête de pensée sauvage, qui ne s'attendait pas forcément à échanger avec des cyber-citoyens, mais bien avec des Indiens, des vrais. On pourrait donc imaginer de diriger notre lectrice vers l'ethnologie, ou en tout cas vers une recherche un peu plus approfondie sur la situation des "indigènes" en Amérique latine puis, dans un deuxième temps, vers des voyages pourvus d'un but précis (ethnologique ou ONG-esque).
Mais cette première réponse est, fondamentalement, inadéquate. Et d'abord, parce qu'elle ne serait que mensonge face à la réalité projetée dans cette question, celle des "Indiens épargnés par les Blancs" qui, n'en déplaisent aux primitivistes forcenés, n'existent pas, ou plus. La tribu brésilienne inconnue, préservée de tout contact avec le reste de l'humanité jusqu'en mai 2008, était en fait connue depuis 1910. Les Mapuches, seul peuple pré-colombien ayant résisté à l'invastion espagnole et obtenu, au XVIIe siècle, une reconnaissance de leur autonomie, ont été dans les faits réprimés tout au cours de leur histoire et le sont aujourd'hui plus encore que jamais. La communauté mapuche est aujourd'hui partagée entre trois attitudes:
- La lutte pour la reconnaissance territoriale et l'autonomie culturelle, vastement réprimée par le gouvernement chilien.
- L'abandon progressif d'une identité ressentie davantage comme un poids que comme une richesse, ce second choix ayant pour conséquence l'effacement volontaire des traditions et la migration systématique vers les centres urbains.
- Une forme de "prostitution culturelle" qui consiste à vendre l'image mythique du Mapuche à des agences de voyage qui organisent ensuite des "tours en pays mapuche" pour des touristes convaincus qu'ils effectuent là un authentique échange culturel.
Dans le même genre, on peut mentionner un certain nombre de visites organisées des mines de Potosí (Bolivie) avec sacrifice de lama ou hommage à la déesse de la terre ou, le must actuel, les expériences chamaniques en Amazonie. On ne peut d'ailleurs pas en vouloir aux "Indios" qui jouent ce jeu: ils ne font que répondre à notre stupide besoin d'exotisme et ce, pour quelques dollars de plus à la fin du mois, ce qui est toujours bon à prendre.
Essayons donc, pour le bien des communautés autochtones, d'oublier un peu le mythe de l'originel et de réfléchir en terme de métissage, d'une part, et d'héritage multiculturel, d'autre part.
Car il y a bien sûr un nombre important de peuples, en Amérique latine, qui ont su conserver et cultiver une partie de l'héritage précolombien - jamais de manière "pure" et intouchée, mais par un habile processus d'assimilation de l'autre à soi, qui satisfaisait aussi bien les colons que les colonisés. (Et je vous renvoie ici aux magnifiques ouvrages de Serge Grusinski sur lequel vous trouverez d'autres informations dans ces pages.) Parmi ces milliers d'ethnies américaines, un certain nombre cultivent encore des modes de vie relativement opposés à ceux de nos civilisations occidentales, tant au niveau de la conception de la communauté que dans leur rapport à la terre ou leur pratiques cultuelles, par exemple. Mais l'adverbe relativement s'impose. D'abord parce que les échanges entre ces peuples et les citoyens de centres urbains plus importants sont une réalité dont dépend bien souvent la survie des communautés "natives". Ensuite parce que les membres de ces dernières qui envisagent leur situation comme une fatalité sont au moins aussi nombreux que ceux qui revendiquent leur spécificité culturelle. Tout comme nous, ces "bons sauvages" que nous fantasmons en Europe depuis deux siècles font partie intégrante, à quelques exceptions près, d'une civilisation où tout échange, tout bien, tout statut, se monnaie.
Or pour monnayer, il faut intégrer un système. Ce qui se traduit, sous le terme implicite d'ethnocide à vaste échelle, par diverses obligations comme: cultiver ce que le gouvernement / le propriétaire / le groupe armé du coin exige, payer les impôts relatifs à cette culture, et renoncer à toute possession terrienne; quitter les territoires que les gouvernements / les propriétaires / les groupes armés du coin estiment leur appartenir pour l'établissement d'un projet x ou y (barrage, oléoduc, établissement d'une filiale d'un grand groupe textile ou d'une compagnie téléphonique européenne, etc.); abandonner sa langue, pour pouvoir communiquer avec ceux qui décideront - ou pas - de vous allouer un revenu; migrer, tenter d'étudier pour fuir le marasme économique des zones rurales, cultiver des activités traditionnelles - marché, culture, artisanat - qui seront perçues, au mieux, comme un sympathique élément de folklore, au pire comme une culture du parasitisme. (Ecoutez les Chiliens de Santiago parler des "sales Indiens" péruviens qui tentent leur chance au Chili et vous verrez qu'il n'est de pire racisme que celui de l'Amérique latine elle-même envers ses communautés indigènes.)
Le combat des peuples américains pour leur survie, aujourd'hui comme avant, passe également par une forme d'intégration, mais qui refuse le reniement de la culture. Pour être entendu, pour pouvoir progresser avec le monde et avec ses valeurs, rien ne sert l'isolement. C'est en créant leurs propres médias, en mettant sur place des structures politiques communautaires ou continentales (Conseil de Toutes les Terres) pour participer aux décisions qui les concernent, voire accéder à des postes gouvernementaux importants, que les Indiens assurent leur existence réelle, concrète, et non pas mythique, au sein de l'Amérique latine. Des projets d'éducation comme l'enseignement bilingue espagnol/langue traditionnelle sont mis en place au Paraguay, dans le sud du Chili et dans toute la zone quechua, pour permettre aux jeunes d'acquérir la langue "universelle" sans sacrifier leur propre culture. Or aussi évidents qu'ils puissent paraître, ces programmes posent des problèmes culturels cruciaux: pour que la langue traditionnelle soit utile et puisse survivre dans ce monde, il faut lui faire intégrer des réalités (notamment toutes celles des nouveaux médias et de la technologie) qu'elle ne possède pas, puisqu'elle est construite sur une culture ancienne, relative aux pratiques de l'élevage et de l'agriculture. Il faut donc créer artificiellement des termes pour désigner des éléments qui lui sont parfaitement étrangers. La question étant de savoir si, ce faisant, on permet à une langue d'affronter l'avenir ou si on la maintient en vie sous perfusion... Même type d'interrogation lorsque le gouvernement du Brésil annonce la mise à disposition du réseau internet pour certaines communautés vivant dans des régions très reculées d'Amazonie: applaudir le projet, c'est d'une certaine manière accepter que les cultures indigènes abandonnent leur spécificité pour se noyer progressivement dans les futilités de la mondialisation; critiquer l'idée, c'est refuser que tout citoyen du monde puisse, au XXIe siècle, accéder aux nouvelles sources d'information et de connaissance, empêcher certains peuples d'êtres connus et entendus - que feraient les Mapuche, aujourd'hui, sans internet??!
Tout cela, qui pourtant n'est qu'un survol très grossier et simplifié de "la réalité indienne" en Amérique du Sud, nous rappelle l'infinie complexité du problème, impossible à réduire sous quelques clichés muséaux - heureusement! Chaque rencontre, chaque "échange", chaque projet d'intégration ou de résistance mérite qu'on s'y attarde en posant le problème du point de vue des individus qui vivent les situations en question. Et peut-être le maître-mot du problème est-il dans ce beau concept, utopique et idéal sans doute, qui apparaît en même temps que le mythe rousseauiste du bon sauvage: l'autodétermination. Du moment qu'un homme ou qu'une communauté choisit, choisit vraiment sa manière de vivre sa culture, que ce soit pour la mettre en valeur ou pour l'abandonner, personne ne devrait être en droit de contester ce choix. Encore faut-il savoir ou commence et ou finit le libre choix d'un homme sur un continent qui écrit sur tous les modes, depuis cinq siècles, l'histoire de l'oppression...
Une femme aymara sur une place d'Uyuni, Bolivie.
A lire sur le sujet:
- Jo Brant, Ces Indiens qui veulent vivre. Guaranis du Paraguay, Aymaras et Mapuches du Chili, éd. La Pensée Sauvage, 1992.
- Alain Devalpo, Voyage au pays des Mapuches, éd. Cartouche, 2007.
- Jean-Paul Duviols, Dictionnaire culturel. Amérique latine, éd. Ellipses, 2007.
- Serge Gruzinski, La pensée métisse, éd. Fayard, 1999.
- Serge Gruzinski, La guerre des images, de Christophe Colomb à "Blade Runner" (1492-2019, éd. Fayard, 1990.
- Tzvetan Todorov, La conquête de l'Amérique. La question de l'Autre, éd. du Seuil, 1982.
- Nathan Wachtel, La vision des vaincus, éd. folio "histoire", 1971.
Cartographie: Echanges, Lutte pour la dignité, Peuples indigènes


