mardi 10 mars 2009

Aujourd'hui 10 mars 2009 a paru dans Le Courrier de Genève, source inépuisable d'information alternative et enrichissante, un article sur la Bolivie qui me laisse franchement perplexe. Vous lirez. En gros, il s'agit de se réjouir des ressources du désert d'Uyuni, immense mine potentielle de lithium. Or le lithium, matière principale de toutes les nouvelles générations de batteries, c'est l'avenir. Quel avenir?

Certes, il est insupportable de voir les Occidentaux donner des leçons aux pays en voie de développement se résumant à: "Nous avons fait les imbéciles pendant 60 ans avec la planète, donc maintenant que la situation est critique, évitez de vous développer et d'aggraver les choses". Certes j'ai beaucoup d'admiration, d'affection même, pour Evo Morales et ses projets. Mais là, où va-t-on?

Pomper le lithium du désert d'Uyuni c'est s'enfoncer tête baissée dans le même modèle catastrophique qui a guidé l'exploitation du pétrole pendant plus d'un siècle. C'est miser sur le développement économique rapide plutôt que sur une perspective durable.

Et aucune phrase, aucune petite prise de distance dans un journal aussi sérieux que Le Courrier au sujet des problèmes de fond d'un tel projet?

Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour sa bagnole, quand même...


LA BOLIVIE PREND LE SILLAGE DE L'AUTO ÉLECTRIQUE

Lithium: Les constructeurs automobiles s'intéressent à nouveau à l'électrique et lorgnent sur les réserves boliviennes de lithium. Le président Evo Morales conditionne son exploitation à son industrialisation in situ.

BERNARD PERRIN

L'électricité ne fonctionne que de 19h à 22h, l'eau potable est rationnée, le bus ne passe qu'une fois par semaine, et la ville la plus proche, Uyuni, est à trois heures d'une piste défoncée... Les quelque 500 habitants qui composent la communauté de Rio Grande, au coeur de l'altiplano bolivien, vont pourtant bientôt sortir de leur isolement et auront accès à tous les services de base: le président Evo Morales en personne s'y est engagé. Et pour ne pas rester en reste, le préfet du département de Potosi a assuré que la route sera bientôt asphaltée. C'est que ce petit coin si longtemps oublié du monde, en bordure du salar d'Uyuni à plus de 3600 mètres d'altitude, incarne désormais le futur de la Bolivie, le nouvel Eldorado... C'est ici que se construit la première usine pilote pour l'exploitation du lithium.

Révolution énergétique

Le lithium? C'est le plus léger des métaux sur la planète, et un excellent transporteur d'énergie. Il est donc appelé à jouer un rôle fondamental dans l'industrie automobile du XXIe siècle. A la base même d'une véritable révolution énergétique: grâce à lui, les batteries des voitures électriques seront désormais non seulement non polluantes, mais aussi plus légères, plus petites et plus puissantes. Et donc susceptibles de mettre un terme à la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures.

Ce changement fondamental dans le mode de propulsion des voitures intéresse de plus en plus les grands constructeurs. Présentée au salon international de Detroit en début d'année, la Chevrolet Volt de General Motors devrait être commercialisée en 2010. Et Genève n'est pas en reste, avec la présentation en grande première de la nouvelle voiture électrique de Mitsubishi, la i-Miev.

La carte du lithium dessine les contours d'une nouvelle géopolitique. Et il se trouve que la Bolivie détient plus de la moitié des réserves mondiales de ce métal aussi léger que précieux, principalement dans le salar d'Uyuni, une étendue de plus de 10 000 km2, vestige d'un lac d'eau de mer asséché. Certaines études évoquent des réserves atteignant près de 6 millions de tonnes de lithium, d'autres parlent de 9 millions.

«Mais ces études n'ont pris en compte que la première couche de saumure, qui renferme le lithium. Or le salar alterne des couches de saumure et d'argile jusqu'à plusieurs centaines de mètres de profondeur. Ces réserves pourraient ainsi être vingt fois ou même cent fois supérieures», confie Saul Villegas, directeur de la section des ressources évaporistiques au sein de la COMIBOL, l'entreprise minière publique, chargée par l'Etat bolivien de l'exploitation du lithium. Si ce dernier doit être le pétrole du XXIe siècle, «alors la Bolivie sera son Arabie saoudite.»

De quoi susciter bien des convoitises... «Si on veut être leaders dans la réalisation de la prochaine génération d'automobiles, nous devons absolument être en Bolivie», a récemment lâché à La Paz un responsable de la firme Mitsubishi. Et il n'est pas le seul à le penser... Le sud-coréen LG (constructeur de batteries pour General Motors) et le groupe français Bolloré frappent aussi à la porte...

Maître de ses ressources

Evo Morales est d'ailleurs encore sous le charme de sa visite en France, le mois dernier, qui lui a notamment permis de visiter l'entreprise présidée par Vincent Bolloré. «J'ai été impressionné par leur développement technologique», avoue le président bolivien, qui a pu se mettre au volant d'un prototype de voiture électrique, la Blue Car, développée en partenariat avec Pininfarina.

Mais la Bolivie ne bégayera pas son histoire. «Nous ne serons plus les fournisseurs serviles de matières premières vendues à bas prix», prévient Saul Villegas. Le responsable de la COMIBOL en est conscient, «la Bolivie vit la troisième grande opportunité de son histoire». Et les deux premières ont surtout été l'histoire d'un pillage organisé, entamé en 1545 avec l'exploitation des mines d'argent et d'étain de Potosi par les conquistadores, et poursuivi au XXe siècle par l'exportation du gaz naturel par des entreprises transnationales.

En récitant volontiers la nouvelle Constitution adoptée le 25 janvier, qui empêche la privatisation des ressources naturelles, Evo Morales se montre d'ailleurs très clair: «L'exploitation du lithium est conditionnée à son industrialisation dans le pays. Et quels que soient les partenaires, l'Etat en restera propriétaire et en aura le contrôle. A terme, je souhaite surtout que les batteries soient fabriquées ici. D'ici quelques années, j'espère même que nous produirons des voitures électriques en Bolivie!»

En attendant, la Bolivie a pris les devants et investi 6 millions de dollars dans la construction d'une usine pilote à Rio Grande, sur les bords du salar d'Uyuni, et de 150 000 m2 de piscines d'évaporation. «Nous développerons ici, dès la fin de l'année, la meilleure technologie permettant de séparer le lithium de la saumure, puis d'obtenir le carbonate de lithium, la substance essentielle pour la fabrication des batteries. Cette technologie est complexe, les recherches sont longues, mais c'est à la portée de la Bolivie», poursuit Saul Villegas.

Usine en construction

L'usine pilote devrait produire dès l'an prochain 40 tonnes de carbonate de lithium par mois. Lorsque le procédé sera au point, les usines d'industrialisation qui seront alors construites (en principe d'ici à 2015) devraient permettre la production de plus de 20 000 tonnes annuelles, «de quoi alimenter pendant des centaines d'années les batteries de millions de voitures électriques, qui n'utilisent que quelques kilos de lithium chacune».

Mais les investissements sont tout de même estimés à 300 millions de dollars. «On attend donc de nos partenaires français, japonais ou coréens qu'ils investissent dès aujourd'hui, avec en contrepartie la garantie d'être des clients privilégiés pour l'obtention du carbonate de lithium, dont l'industrie automobile dépend», poursuit Saul Villegas.

Dans cet échange, la Bolivie ne se retrouve-t-elle pourtant pas simple exportatrice de matière première? Que devient la construction de batteries, voire de voitures, objectif avoué du président Evo Morales? «Derrière les discours politiques, il faut voir la réalité. Dans le domaine de la construction de batteries, aucune proposition concrète n'a encore été faite de la part des entreprises européennes et asiatiques. Les conditions posées par le gouvernement ne les enchantent guère», reconnaît un expert de la COMIBOL. Le bras de fer ne fait donc que commencer: «Pour construire des batteries, la Bolivie a absolument besoin de la technologie d'une entreprise comme Bolloré. Comme Bolloré a absolument besoin de notre lithium pour construire ses batteries...»

Quoiqu'il en soit, les éventuels partenaires sont avertis: la Bolivie d'Evo Morales ne se brade plus. «Avant de signer n'importe quel accord, j'irai consulter les mouvements sociaux du département de Potosi», explique d'ailleurs le président. C'est le respect du contrôle social, consacré lui aussi par la nouvelle constitution. Membre de la Fédération régionale des travailleurs paysans de l'altiplano du sud, Leopoldo Cabrera ne voit pas d'un mauvais oeil l'arrivée d'entreprises étrangères, mais il avertit: «C'est le gouvernement et nous, les mouvements sociaux, qui garderont la main sur nos richesses.»

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dimanche 8 mars 2009

Le projet "Chapultepec", vous connaissez? C'est un accord formulé pour la première fois en 1994 à Mexico, qui prévoit d'engager les différents présidents des états de toute l'Amérique à défendre - ou du moins, à ne pas restreindre - la liberté de presse sur leur territoire. Vaste blague, pourrait-on dire, vu l'état actuel de la presse écrite et télévisée dans la plupart des pays d'Amérique latine. Mais mettons d'emblée les pendules à l'heure: Chapultepec, qui tente d'ailleurs depuis 2004 d'asseoir les principes clés de la liberté de presse sur des bases légales dans les différents pays signataires, n'est pas responsable de l'hypocrisie des chefs d'états. Prenons un cas au hasard: la Colombie.

Le 22 janvier 2003, Alvaro Uribe signait le projet Chapultepec et déclarait "garantir à la Société de Presse interaméricaine que, sous son gouvernement, aucune norme restrictive de la liberté de presse ne serait édictée" (1). Habile jeu de mots, car il y a norme et norme. C'est ainsi qu'en 2005, Reporters sans Frontière décernait à la Colombie la palme du pays le plus dangereux du continent américain, pour les journalistes. En 2006, 140 cas d'enlèvements ou d'assassinats de journalistes étaient dénoncés. Le chiffre s'élève à 162 pour 2007. Dans 33% des cas, les menaces ou les méfaits sont anonymes. Ils émanent de fonctionnaires publics ou d'organismes étatiques dans 31% des cas, le reste étant le fait des groupes paramilitaires et guérilleros (2). Si l'on recense 130 cas de violation de la libre information en 2008, aucun journaliste n'a été assassiné, fait exceptionnel, jamais vu depuis 1985. Le président de la "Fondation pour la Liberté de Presse", Carlos Cortés, relativise toutefois ces chiffres: d'abord, la Colombie est sans doute le pays où l'autocensure journalistique a atteint, ces derniers temps (et notamment depuis le feuilleton Bétancourt au début de l'année dernière) le plus haut degré dans toute l'Amérique latine. Deuxièmement, il y a d'autres moyens que l'assassinat et l'enlèvement pour faire taire les journalistes. Pour preuve:

1) Il n'y a en Colombie qu'un quotidien (contre trois en 1999): El Tiempo. Celui-ci appartient à deux familles: celle du vice-président de la République, Francisco Santos, et celle du ministre de la Défense, Juan Manuel Santos. Le journal est tiré à 200'000 exemplaires (dans un pays où vivent 28 millions d'adultes) et est essentiellement rédigé à partir des bulletins d'informations du Ministère de la Défense.

2) Du côté de la télévision, il n'y a plus, en Colombie, d'émissions documentaires ou d'investigation (à l'exception d'une seule dont je parlerai au point suivant). Les images relatives à la guerre civile sont soigneusement bannies des émissions de débat et d'opinion. Quant au journal télévisé, il est consacré à 70% au sport, à la mode, aux événements de divertissement locaux et aux anecdotes le plus souvent divertissantes ou cocasses de la politique nationale (3). Plusieurs organisations d'observation ont signalé que la Colombie est aujourd'hui soumise à un climat d'autocensure extrêmement lourd. Mieux vaut ne rien dire que de risquer sa peau, d'autant que toute dénonciation, tout procès, même, quand il concerne quelque représentant de l'Etat, finit en général par la prononciation d'un non-lieu ou... la mort du plaignant.

3) Le journaliste Hollman Morris produit depuis 2002 une émission intitulée Contravia ("A contresens") dans laquelle il chasse les atteintes au droit de l'homme, enquête sur la politique peu reluisante de "l'antiterrorisme" en Colombie, donne la parole à des indigènes, à des petits paysans, à tous ceux dont on essaie avec une certaine réussite, à Bogotá, de gommer l'existence. L'émission a reçu plusieurs prix nationaux et internationaux dont, en 2007, le Human Rights Watch Defender Award. Inutile de préciser qu'elle est diffusée fort tard le soir.

Depuis le début de son entreprise, Morris a reçu, on s'en doute, de nombreuses menaces de mort. Il a connu des périodes d'exil, avec l'ensemble de sa famille, et vient d'être accusé par le président Uribe de complicité avec le terrorisme des FARC pour avoir interviewé des prisonniers libérés par ces derniers et montré des images filmées lors d'opérations militaires sur le terrain. Morris s'est vu interdire le tournage d'un documentaire, Impunity, qu'il réalisait en collaboration avec le suisso-colombie Juan José Lozano (c.f. point 4). Le film était consacré à l'histoire et à l'enregistrement du procès d'un chef paramilitaire. D'après une enquête de Reporters sans Frontière, Morris avait été placé sous écoute depuis plusieurs mois, au même titre que de nombreux journalistes indépendants du pays, par les services secrets - qui ont reconnu les faits.

4) Le cinéaste suisso-colombien Juan José Lozano a consacré à Morris un documentaire qui a fait grand bruit dans de nombreux festivals à la fin de l'an dernier: Témoin indésirable. D'accord avec le journaliste colombien, il a filmé sans restriction sa vie quotidienne, ses difficultés à conjuguer son travail avec une vie de famille constamment soumise à la menace. Lozano lui-même a été confronté à l'autocensure, face à une situation politique désespérante, et face au combat apparemment absurde de Morris qui, risquant jour après jour d'être assassiné ou de voir l'un de ses proches disparaître continue pourtant de se battre dans un pays ou la liberté de presse est pour ainsi dire inexistante. Il raconte ainsi que "dans les années cinquante, pendant la guerre civile en Colombie, presque un demi million de personnes ont été assassinées à la machette. Lorsque mon grand-père évoquait ces années, c’était pour se plaindre de l’inexistence de la télévision à l’époque :«si je racontais ce que j’ai vu personne ne me croirait, personne ne croirait les choses inhumaines et perverses que l’homme est capable d’infliger aux autres hommes. Personne ne pourrait me croire, car c’est indescriptible. Il aurait fallu voir pour croire. Mais à l’époque il n’y avait pas de télévision pour montrer cela. C’est pour ça que la tuerie a duré si longtemps, pour ça que les gens d'aujourd’hui ne savent pas ce qui s’est passé et pour ça que les gens de demain diront que cela n’a pas eu lieu». Aujourd’hui mon grand-père est mort. Et aux tueries des années 50 se sont succédées celles des années 80, 90, 2000 alors que la télévision est partout. Mais les gens continuent à ne pas vouloir croire, à ne pas vouloir voir. J’ai vécu la réalisation de ce film tenaillé entre ma foi dans le pouvoir des images pour changer le monde comme mon grand-père, et le « réalisme sceptique » de beaucoup de gens d'aujourd’hui, le renoncement à toute forme de communication et de dénonciation ... d’espoir en somme. Intellectuellement, je doute parfois, mais à la fin c’est le regard de mon grand-père qui l’emporte, car autrement il serait impenssable de continuer à vivre."

Difficile de savoir ce que pense Lozano de toute cela au lendemain de la réception de menaces de mort extrêmement sérieuses, signées "les Véritables Colombiens", qui l'ont contraint à abandonner à son tour le tournage de Impunity, coproduit par la Télévision Suisse Romande et Arte. Lozano est, le 23 février, revenu en Suisse. Les "Véritables Colombiens" qui, étrangement, l'accusent de vouloir saper le "projet démocratique" d'Uribe aux yeux du public européen, n'ont bien entendu rien à voir avec l'État. Et pour sûr, la plainte portée en Colombie par l'équipe des journalistes portera ses fruits... car Uribe a signé, il y a 6 ans, la charte de Chapultepec...

Voici, ci-dessous, le lancement de Témoin indésirable (si vous lisez cet article par courrier électronique, rendez-vous sur le site).



N.B. La nouvelle de l'interruption du tournage de Impunity a paru mercredi 4 mars dans le journal Le Courrier. On trouve quelques brèves à ce sujet sur le site d'arte, de la TSR et de la RSR. Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que l'affaire ne fait pas grand bruit...

Pour d'avantage d'information sur Morris et sur son travail, visitez son site: http://www.morrisproducciones.com

Pour une vision de ce qu'Alvaro Uribe définit comme le "projet démocratique" de la Colombie, voir mon article: Jeunesse colombienne, en avant...

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mercredi 4 mars 2009

Silvio Rodriguez est un chanteur-compositeur cubain, représentant majeur de ce qu'on appelle la "Nueva trova" - nouvelle chanson. 21 albums originaux pour 40 ans de carrière, 200 chansons "inédites" qui circulent sur le web et un succès impressionnant aussi bien en Amérique latine qu'en Espagne à chaque nouveau concert: Silvio a su conquérir son public grâce, notamment, à deux ingrédients essentiels qui prouvent qu'on peut être un chanteur populaire tout en affichant certaines exigences: des textes d'une immense qualité poétique, parfois engagés, mais le plus souvent dédiés à une description originale et onirique des choses simples; et un accompagnement de guitare conçu comme une partition à part entière, incroyablement difficile parfois, jouant sur des sonorités issues aussi bien de la tradition cubaine que du folk, du jazz ou du classique.
Faire un choix dans cette production aussi variée qu'abondante (plus de 600 chansons dans ma petite discothèque personnelle) s'avère difficile. En voici deux: "Tu sonrisa ha cambiado", (1971) éditée en 1999 dans l'album Mariposas, en collaboration avec le guitariste Rey Guerra, et "Historia de la sillas", de Causas y hazares (1985). Les traductions se trouvent sous le texte original.


"Tu sonrisa ha cambiado"
El polvo y el tiempo acumulados
sobre tu esperanza se olvidaron de ser.
Se han ido fugando de tus ojos,
dándole sitio a luces propias de una mujer.

Por eso tu sonrisa ha cambiado
algo en este invierno, que ya no pasará
sin luz —como todos los inviernos—
tenaz —como todos los inviernos—
feroz —como todos los inviernos—
estás desafiando a la ciudad,
a aquella señora que hace bien el café,
al manso marido que despierta a las seis
y al tonto reloj del rey.

No sabes cuánto de subversivo
vive en una sonrisa que no quiere comprar
y cuánto de muerte hacia el pasado
que se incrusta en los dedos,
cual resto de humedad.

La historia choca contra tu saya
y se hace remolinos que huyen del amor,
como se dice que huyen los demonios
de las estancias crueles para el odio.

Bendita está tu risa.
Amén.

"Ton sourire a changé"

La poussière et le temps accumulés
sur ton espoir, ont oublié d'être.
Ils se sont évadés de tes yeux,
donnant naissance à des lumières propres à une femme.

Ainsi, ton sourire a changé
quelque chose en cet hiver, qui ne passera pas
sans lumière — comme tous les hivers —
tenace — comme tous les hivers —
féroce — comme tous les hivers —
tu défies la ville,
cette femme qui fait si bien le café,
le docile époux qui se réveille à six heures
et l'idiote horloge du roi.

Tu ne sais pas combien de subversion
vit dans un sourire qui ne veut pas acheter
et combien de mort venue du passé
qui s'inscruste dans les doigts,
comme un reste d'humidité.

L'histoire frappe contre ta saya
et se fait tourbillons fuyant l'amour,

comme on dit que les démons fuient
les espaces cruels pour la haine.

Béni est ton rire.
Amen.


"Historia de las sillas"

En el borde del camino hay una silla,
la rapiña merodea aquel lugar.
La casaca del amigo esta tendida,
el amigo no se sienta a descansar.
Sus zapatos, de gastados, son espejos
que le queman la garganta con el sol.
Y a través de su cansancio pasa un viejo
que le seca con la sombra el sudor.

En la punta del amor viaja el amigo,
en la punta más aguda que hay que ver.
Esa punta que lo mismo cava en tierra
que en las ruinas, que en un rastro de mujer.
Es por eso que es soldado y es amante,
es por eso que es madera y es metal.
Es por eso que lo mismo siembra rosas
que razones de banderas y arsenal.

El que tenga una canción tendrá tormenta,
el que tenga compañía, soledad.
El que siga un buen camino tendrá sillas
peligrosas que lo inviten a parar.
Pero vale la canción buena tormenta
y la compañía vale soledad.
Siempre vale la agonía de la prisa,
aunque se llene de sillas la verdad.



"Histoire des chaises"

Au bord du chemin, il y a une chaise,
la rapine maraude ce lieu.
La casaque de l'ami est étendue,
l'ami ne s'assied pas pour se reposer.
Ses chaussures, tellement abîmées, sont des reflets
qui lui brûlent la gorge avec le soleil.
Et à travers sa fatigue passe un vieux
qui sèche, avec son ombre, sa sueur.

A la pointe de l'amour, l'ami voyage,
A la pointe la plus pointue que l'on puisse imaginer.
Cette même pointe qu'il enfonce en terre,
dans les ruines, dans une trace de femme.
C'est pour cela qu'il est soldat et amant,
c'est pour cela qu'il est bois et métal.
C'est pour cela qu'il ressemble à des roses,
qu'il est la raison des drapeaux et l'arsenal.

Celui qui aura une chanson aura une tempête,
celui qui aura de la compagnie sera seul.
Celui qui suivra un bon chemin aura des chaises
dangereuses qui l'invitent à s'arrêter.
Mais la chanson vaut bien un bel orage
et la compagnie vaut la solitude.
L'agonie de la hâte vaut toujours la peine,
même si la vérité doit se remplir de chaises.