samedi 24 janvier 2009

Le Courrier du samedi 24 janvier s'ouvre sur une double page consacrée à la Bolivie qui vote ce week-end une nouvelle constitution. Un très beau dossier constitué par Bernard Perrin, qui met en perspective les espoirs et les craintes que soulève le nouveau texte constitutionnel, avec un accent tout particulier sur la situation des indigènes.


I. BOLIVIE: LA RECONQUÊTE PACIFIQUE DES INDIGÈNES

Trois ans après l'élection d'Evo Morales, les Boliviens s'apprêtent à inaugurer leur nouvelle maison commune. Le projet de constitution soumis aux vois dimanche devrait consolider les réformes juridiques, sociales, politiques et économiques en cours. Une "décolonisation du pouvoir qu'illustre la réforme agraire en pays guarani.

BERNARD PERRIN, SANTA CRUZ

Imaginez qu'une famille soit propriétaire de l'équivalent de la superficie du canton du Valais... ou de plus de 500'000 terrains de football. Et que sur ce même territoire, des milliers de paysans sans terre survivent en esclavage, avec au mieux un salaire de misère, au pire juste de quoi nourrir leur famille. Bienvenu dans le département de Santa Cruz, terre des inégalités! Dans cet Oriente bolivien où seulement 5% des plus riches propriétaires possèdent 85% des surfaces cultivées...

Dans la région reculée de l'Alto Parapeti, à quelques heures de jeep de la petite ville pétrolière de Camiri, le temps semble s'être figé. Et le paysage magnifique, fait de vallées et de montagnes recouvertes d'une végétation luxuriante, rappelle le paradis perdu. Perdu, car dans ce monde oublié, le XXIe siècle rime encore avec esclavage pour le peuple guarani. Dans les énormes propriétés privées de plusieurs milliers d'hectares, des communautés entières vivent toujours en état de servitude, soumises à un patron.

Les Guaranis ont habité cette région au moins depuis le XIVe siècle, et ont résisté à toutes les tentatives de colonisation pendant plus de trois cents ans, jusqu'à leur défaite militaire en 1892 lors de la bataille de Kuruyuki. Le territoire fut alors distribué par l'Etat aux propriétaires terriens, boliviens ou étrangers, et les «bons sauvages» guaranis furent dispersés dans les différentes haciendas, utilisés pour le travail aux champs. Une main d'oeuvre corvéable à souhait bienvenue...

Un siècle de travail forcé

Des communautés entières furent ainsi privées de leurs terres fertiles et réduites au travail forcé. «Ce fut le début de la période la plus pénible de notre histoire, qui n'est malheureusement pas encore terminée», explique Felicia, assise devant sa petite hutte faite de bois et de paille. Dans sa communauté d'Itacuatia, la vieille dame, 67 ans, témoigne d'un passé qui se mêle au présent: «J'ai été séparé de ma famille quand je n'étais encore qu'une enfant, pour entrer au service de la famille Chávez. Dans leur hacienda, depuis toute petite, j'ai lavé le linge, pelé les légumes et préparé les repas. Je ne suis jamais allée à l'école et pendant très longtemps je n'ai pas su ce qu'était l'argent. Les hommes, eux, étaient aux champs, du lever du soleil à la tombée de la nuit.»

Selon l'Assemblée du peuple guarani, Itacuatia compterait aujourd'hui encore trente familles soumises à une forme ou à une autre d'esclavage ou de servitude. «Nous recevons des salaires de misère, en général 15 bolivianos (un peu plus de 2 dollars) pour une journée de dix ou douze heures de labeur. Et il y a encore peu, nous n'étions rétribués que par un peu de sucre, du savon, quelques cacahuètes...», confirme Nicanor Cerezo Bejarano, le mburuvicha (le chef) de cette communauté. Et comme tous ses compagnons, il est lié au propriétaire par une supposée dette qui se transmet de père en fils. Résigné, il se sent encore incapable d'imaginer un autre futur que celui de «vivre et mourir sur cette terre qui m'a vu naître, au service d'un maître».

2009, année de la libération?

Et pourtant... L'espoir que plus d'un siècle d'exploitation prenne fin cette année est bien réel... Pendue à un arbre, une vieille radio grésille pour l'ensemble des familles d'Itacuatia. Le programme de Patria Nueva, un canal pro-gouvernemental, fait la promotion de la nouvelle Constitution. Nicanor Cerezo Bejarano écoute pensivement: «Ce nouveau texte fondamental pourrait nous offrir enfin ce que nous voulons: vivre librement, en travaillant notre propre terre et en nous organisant en communauté. Alors le 25 janvier, nous irons tous voter, évidemment.»

Le vice-ministre des Terres, Alejandro Almaraz, l'a lui-même clamé haut et fort: cette année 2009 sera celle de la libération du peuple guarani et de la fin de l'esclavage. Il y a moins d'un an pourtant, l'avenir de la réforme agraire dans ce coin de pays semblait bien compromis. En avril 2008, trois grands propriétaires terriens, soutenus par l'oligarchie la plus conservatrice de Santa Cruz et par la préfecture de droite, avaient même pris les armes contre le gouvernement. Et ce même Alejandro Almaraz fut retenu en otage pendant sept heures par les propriétaires terriens rebelles et leurs groupes de choc. «Mais en août, en plébiscitant le président avec 67% de votes, le peuple bolivien a mis en déroute cette droite fasciste, et avec elle les propriétaires terriens», raconte Don Valerio Castaño. Le vieil homme travaille lui aussi pour la famille Chávez, depuis plus de vingt ans. La sueur perle sur son front ridé alors que la température dépasse les 37 degrés. Mais désormais un léger sourire crispe son visage: «Fin novembre, les fonctionnaires du gouvernement ont pu reprendre le processus d'assainissement des terres de l'Alto Parapeti, sans que les propriétaires terriens ne leur tirent dessus. Ils ont pu effectuer leur travail de terrain, maintenant nous attendons le résultat et une éventuelle redistribution...»

Extrême précarité

Les chefs des communautés guaranis de l'Alto Parapeti ont transmis au gouvernement une demande de reconstitution d'une Terre communautaire d'origine (TCO) de 157'000 ha dans le cadre de l'assainissement foncier. L'histoire est donc en passe de rendre aux Guaranis ce qu'elle leur a volé. Mais Don Valerio n'ose pas encore y croire: «Il faut nous comprendre... La peur des patrons est ancrée quasi génétiquement en nous. On a peur de tout, peur de parler, peur des représailles...»

Les propriétaires terriens pourtant font désormais profil bas. L'un d'eux, Ronald Larsen, qui avait tiré dans les pneus de la voiture du vice-ministre en avril, aurait même quitté le département, peut-être la Bolivie.

Mais pour ne pas être accusés de maintenir des communautés en régime d'esclavage, et donc de perdre leurs terres, les Chávez ont récemment privé les Guaranis de travail, espérant du même coup les contraindre à quitter la région. Sans le salaire de misère octroyé par le patron et toujours sans terre, les milliers de Guaranis qui composent les dix-neuf communautés de l'Alto Parapeti vivent aujourd'hui dans la précarité la plus absolue. «On cultive en cachette, clandestinement, de petites parcelles qui appartiennent bien sûr au latifundiste. Mais cela nous donne à peine de quoi nourrir nos familles», poursuit Don Valerio.

Pourtant dimanche, même l'estomac vide, Don Valerio ira voter le coeur léger: «Pendant des années, j'ai fait ce que le patron exigerait de moi, je vivais dans la peur, sans pouvoir me défendre contre les mauvais traitements, dans l'ignorance de mes droits, faute d'éducation. L'histoire a changé. Avec le gouvernement d'Evo, avec cette nouvelle Constitution, les Guaranis vont pouvoir enfin être maîtres de leurs terres, et de leur destin.»


II. LE BÉMOL OGM

La révolution ne gagne pas à tous les coups. Même dans la Bolivie d'Evo Morales, les multinationales peuvent parfois garder presque intact leur pouvoir de nuisance... Noyé dans une centaine de modifications lors des négociations entre le gouvernement et la droite parlementaire au mois d'octobre, il a failli passer inaperçu. L'article 408 (devenu 409) a pourtant basculé d'un extrême à l'autre, l'interdiction pure et simple «de la production, de l'importation et de la commercialisation de transgéniques» devenant régulation par l'intermédiaire d'une loi... «C'est incontestablement un énorme recul», admet volontiers Miguel Lora, collaborateur au Vice-ministère des terres et journaliste à Bolpress.com.

Que s'est-il donc passé dans les couloirs du parlement? «Il y a eu une pression des députés des partis de droite, notamment de Podemos», explique Francisco Mollo Calle, président de l'Association des organisations des producteurs écologiques. «Et les parlementaires de l'Oriente, principalement de Santa Cruz, répondent aux intérêts de puissants groupes agro-industriels, comme l'Anapo, l'Association nationale des producteurs d'oléagineux. Et qui trouve-t-on derrière l'Anapo? La transnationale Monsanto. Pour preuve: c'est l'Anapo qui avait présenté officiellement aux autorités boliviennes les demandes d'essai et d'autorisation du pesticide Roundup Ready, produit par la firme américaine, en 2004 et en 2005», précise Sorka Copa, du Forum bolivien sur l'environnement (Fobomade), et auteur d'une étude sur «les erreurs fatales de l'évaluation des risques du soja transgénique en Bolivie».

Et pourtant... En 2002, la grande marche des mouvements sociaux pour la souveraineté faisait de la lutte contre les transgéniques une priorité. Quant au président Evo Morales, il est de longue date un farouche militant anti-OGM! «Oui... Mais il y a deux niveaux... Evo est en effet un opposant aux transgéniques, mais dans son cabinet, on trouve des gens qui, disons, n'y sont pas forcément opposés. Il y a deux clans au sein même de l'exécutif», relève Miguel Lora.

A Santa Cruz, la moitié de la production agricole serait aujourd'hui transgénique. «La soja y est en pleine expansion, dans le cadre du développement des bio-combustibles, qui remplissent les réservoirs de voitures de riches Européens», s'énerve Miguel Lora. Pour ce dernier, cette porte ouverte aux transgéniques, «c'est une trahison de la nouvelle Constitution, qui prône la souveraineté alimentaire et l'autosubsistance au travers d'une production agricole diversifiée...»

Mais tout n'est pas si noir: «La Constitution interdit encore les transgéniques dans le cadre d'accords internationaux. Apparemment la droite a oublié l'article 255 lors des négociations», sourit Sorka Copa. «Et puis, ajoute Miguel Lora, les articles 255 et 357 interdisent les patentes sur la vie, et notamment sur les semences. Dès lors, avec ses produits monopolistiques qui lient les agriculteurs, Monsanto violera clairement la nouvelle Constitution bolivienne.»


III. UNE CONSTITUTION ETHNIQUE OU INTÉGRATRICE?

C'est une députée du Mouvement vers le socialisme, le parti d'Evo Morales, qui le dit sans ambages: malgré trois ans de gestion gouvernementale, le processus de changement n'a pas réellement démarré en Bolivie. «Certes, il y a eu la nationalisation des hydrocarbures, la mise en place d'un système de rente universelle pour les personnes de plus de 60 ans et l'alphabétisation de l'ensemble de la population. Des avancées majeures! Mais nous avons besoin de cette nouvelle Constitution pour enfin décoloniser le pays et refonder totalement la Bolivie», explique Julia Ramos. «La refonder sans discrimination, afin que tous les Boliviens soient égaux et unis, que chacun puisse vivre dignement dans ce pays», d'ajouter le viceprésident de la République, Alvaro García Linera.

Le peuple rédige et vote

Après cent quatre-vingt-quatre ans de vie républicaine, la Bolivie se prépare donc à faire sa vraie révolution! Pour la première fois de son histoire, c'est en effet le peuple, représenté par les 255 constituants élus en 2006, et non une élite politique, qui a écrit la nouvelle charte fondamentale, soumise au référendum ce dimanche 25 janvier.

Et pour la première fois, la majorité indigène du pays devient véritablement actrice du changement. «Comme dans de nombreux pays du monde, les Constitutions boliviennes depuis l'indépendance en 1825 ont été de terribles instruments De domination sociale, aux mains d'une élite bourgeoise. Ce nouveau texte offre une rupture totale, il est anti-colonialiste et nous libère de l'esclavage néolibéral», relève Idon Chivi Vargas, avocat indigéniste au Vice-ministère des droits de l'homme.

Deux justices égales

A côté de l'égalité des sexes, du droit à la maternité, du droit à vivre dans un environnement sain, et de droits sociaux, comme l'accès à l'eau potable, à des systèmes de santé et d'éducation gratuits, la nouvelle Constitution offre surtout une reconnaissance inédite des droits des trente-six nations indigènes originaires qui composent une (grande) partie du pays. Droit d'exister librement, droit à l'identité culturelle et religieuse, droit à leur propre vision du monde, droit aussi à leur libre détermination et à leur territoire. Et dans ce cadre, droit d'appliquer leurs justices traditionnelles, mises au même niveau hiérarchique que la justice ordinaire.

Pour Eugenio Rojas, le maire de la petite ville d'Achacachi, bastion de la communauté aymara, près du lac Titicaca, c'est une reconnaissance logique: «La justice traditionnelle est plus morale, plus éthique et bien moins corrompue que la justice ordinaire, qui protège avant tout les riches. Le coupable doit réparer les conséquences de son acte, ce qui passe par exemple par les travaux d'intérêt général. La peine vise à une prise de conscience, à une réflexion de la part du coupable.»

«Il y a des avancées dans ce texte avec la reconnaissance des droits des peuples indigènes, trop longtemps exclus», reconnaît volontiers l'analyste politique Carlos Cordero, placé à droite sur l'échiquier politique. «Et créer des droits spécifiques aux indigènes procède d'une bonne intention. Mais cela crée de nouvelles discriminations. On racialise la politique, on crée un fondamentalisme ethnique, on offre un traitement privilégié aux indigènes, par rapport aux populations métisses ou d'origines européenne, oubliés dans cette Constitution. Et on passe d'une nécessaire réparation historique à une regrettable revanche.»

Pas assez socialiste

Si la droite rejette le nouveau texte constitutionnel, jugé trop «indigéniste», extrêmement «anti-libéral» et «démesurément étatiste au niveau économique», celui-ci ne fait pas non plus que des heureux à l'extrême gauche, signe peutêtre qu'il a atteint malgré tout un niveau insoupçonné de consensus... Raul Jimenez, en tout cas, ne décolère pas. Doyen de la faculté de droit de l'université San Andrés de La Paz, il dénonce une trahison: «Certes, la Constitution a été écrite par le peuple, mais elle est pleine de contradictions. Elle se prétend socialiste, mais elle reconnaît la propriété privée, c'est absurde!»


IV. "TOUT LE DROIT INTERNATIONAL, ET MÊME DAVANTAGE!"

Non sans humour, le vice-ministre de Justice et des droits de l'homme, Wilfredo Chávez, qualifie la nouvelle Constitution de «droitière... tant elle octroie de nouveau droits» aux Boliviens. Dont celui de choisir sa juridiction: ordinaire ou indigène.

En tant de chargé des Droits humains, que mettriez-vous en avant dans le nouveau texte?

Wilfredo Chávez: Au-delà de son caractère démocratique ­ ce serait la première Constitution rédigée et votée par les citoyens boliviens ­ je relève que l'ensemble des droits humains existant dans les traités internationaux ont été intégrés au droit national supérieur. Par exemple, sur la base de la Déclaration internationale des droits des peuples autochtones de 2007, ceux-ci pourront demander une autonomie territoriale et une représentation directe à l'Assemblée nationale.

A cela, les constituants ont adjoint des droits sociaux non encore reconnus internationalement, comme le droit à l'eau, aux services publics universels, etc. Enfin, ils ont fait ce qui aurait dû l'être depuis longtemps: instaurer l'égalité de genres et la pénalisation de la discrimination, séparer l'Etat de l'Eglise et déclarer la Bolivie pays pacifiste, interdisant les bases militaires étrangères et rejetant la guerre comme solution politique. Cette affirmation a son importance au vu de l'actualité mondiale...

La reconnaissance de la justice communautaire fait peur, car elle peut être parfois expéditive...

W.C.: Au contraire: son inscription dans la Constitution permet de la soumettre au respect des droits humains universels. Les punitions physiques sont donc évidemment interdites et réprimées comme tout atteinte à la personne humaine. De plus, on ne pourra être soumis à cette justice sans consentement préalable. En cas de conflit de juridictions, le Tribunal constitutionnel plurinational (TCP) tranchera.

Croyez-moi: c'est un enrichissement! Dans la plupart des cas, la justice communautaire est plus appropriée et efficace, car elle est rapide et se préoccupe d'abord de ressouder le justiciable et sa communauté, à réparer plutôt qu'à punir.

Mais sa célérité n'affaiblit-elle pas le droit au recours?

W.C.: En principe, l'appel est garanti par la Constitution. Il y a le cas particulier des communautés pratiquant la justice en assemblée. C'est un type de fonctionnement qui implique le repentir public et l'immédiateté de la peine ce qui en garantit l'application. Mais ceux qui se soumettent à cette assemblée le font volontairement, c'est un signe d'adhésion à la communauté, au même titre que d'accepter ses autres règles de fonctionnement. C'est un tout. Et si le justiciable refuse cette juridiction, il peut faire recours au TCP.

Il faut être clair: ce n'est pas la nouvelle Constitution qui a inventé la justice communautaire. Qu'on le veuille ou non, ces pratiques existent, elles ont survécu à la colonisation. La justice communautaire a en particulier pallier l'absence de l'Etat auprès des communautés rurales. Jusqu'à présent, les deux systèmes étaient divorcés. Désormais, ils seront compénétrés.


V. DÉROUTE DE L'OPPOSITION

Une image du Christ à côté de celle d'Evo. Et un slogan: «Le 25 janvier, choisis Dieu!» L'affiche orne les murs de Santa Cruz, le bastion de la droite anti-gouvernementale, farouchement opposée à la nouvelle Constitution politique de l'Etat. Et pourtant, l'article 4 de la nouvelle charte prévoit le respect de toutes les croyances! La campagne mensongère de la droite, qui prétend aussi qu'on légalisera le mariage gay ou l'avortement, thèmes qui ne se trouvent dans aucun des 411 articles soumis au vote dimanche, illustre son total désarroi plus encore que sa crasse malhonnêteté.

Comment en effet convaincre les citoyens de s'opposer au changement? Certainement pas en débattant des propositions inscrites dans la Constitution, comme la meilleure répartition des terres... Mieux vaut prétendre que le «gouvernement communiste va interdire la propriété privée», même si l'article 56 la garantit expressément... Ne restent que la diffamation et le mensonge pour tenter de rallier les suffrages. La droite bolivienne ne relève décidément pas la tête. Podemos, le principal parti d'opposition de l'ancien président Jorge Qujiroga, a bien tenté de jouer un rôle majeur lors des négociations sur la Constitution au parlement, qui ont abouti en octobre à la révision d'une centaine d'articles. Las, la tactique a encore élargi la base de soutien au texte constitutionnel à droite, et mené Podemos au bord de l'implosion.

Les préfets autonomistes, eux, ont perdu toute crédibilité, après la tentative de coup d'Etat marquée par la vague de violences du mois de septembre, la prise des institutions publiques et le massacre, dans le Pando, d'une vingtaine de paysans.

La campagne de dénigrement du président Morales, présenté comme un apprenti dictateur dans l'ombre du Vénézuélien Hugo Chávez et comme un extrémiste indigéniste prêt à diviser les Boliviens sur des critères ethniques, leur est revenue dans la figure comme un boomerang. Ce sont en effet désormais ces préfets qui incarnent, à la lumière crue des événements, le confinement régionaliste au détriment de l'unité nationale, le déchaînement du racisme, et le non-respect des institutions et de la démocratie. Une déroute totale, qui les a fait perdre jusqu'à la bannière de l'autonomie départementale, désormais largement incorporée dans une nouvelle Constitution qui apparaît comme la plus décentralisée de l'histoire, et qui devrait obtenir l'aval du peuple dimanche au-delà, pour le moins, des 60%.

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lundi 19 janvier 2009

Cette réflexion d'Eduardo Galeano sur les récents événements de Gaza est parue le vendredi 16 janvier 2009 dans le quotidien uruguayen Brecha. Vous pouvez le lire ici dans sa version originale en espagnol.

(Je dédie cet article à tous mes amis juifs assassinés par les dictatures latino-américaines, que soutint Israël.)*


Pour se justifier, le terrorisme d’état fabrique des terroristes : il sème la haine et récolte des alibis. Tout indique que la boucherie de Gaza, qui d’après ses auteurs doit mettre fin au terrorisme, ne fera que multiplier les terroristes.

Depuis 1948, les Palestiniens vivent condamnés à l’humiliation perpétuelle. Il leur faut un permis pour respirer. Ils ont perdu leur patrie, leurs terres, leur eau, leur liberté, leur tout. Ils n’ont pas même le droit de choisir leurs autorités. Lorsqu’ils élisent ceux qu’ils ne devraient pas élire, on les punit. Gaza subit actuellement la punition. Elle s’est transformée en une souricière sans issue, depuis que le Hamas a gagné les élections de 2006. Quelque chose de semblable s’est passé en 1932 lorsque le Parti Communiste triompha au Salvador. Les citoyens du Salvador expièrent dans le sang leur mauvaise conduite et vécurent depuis soumis aux dictatures militaires. La démocratie est un luxe que tout le monde ne mérite pas.


Les fusées artisanales que lancent sans grande précision les militants du Hamas, acculés à Gaza, contre des terres qui furent un jour palestiniennes, sont les enfants de l’impuissance. Et le désespoir, au bord de la folie suicidaire, est la mère des bravades qui nient à Israël le droit d’exister, cris sans aucune efficacité, tandis que la très-efficace guerre d’extermination nie, depuis des années, le droit à l’existence de la Palestine.

Il ne reste bientôt plus rien de la Palestine. Peu à peu, Israël l’efface de la carte.

Les Colons envahissent, et les soldats corrigent la frontière. Les balles sacralisent la dépossession − légitime défense.

Toutes les guerres d’agression se prétendent défensives. Hitler envahit la Pologne pour éviter que la Pologne n’envahisse l’Allemagne. Bush envahit l’Irak pour éviter que l’Irak n’envahisse le monde. Lors de chacune de ses guerres défensives, Israël s’est découpé un nouveau morceau de Palestine, et le festin a suivi. La dévoration est justifiée par les titres de propriété que la Bible lui octroya, par les deux mille ans de souffrance du peuple juif, par la panique générée par les Palestiniens à l'affût.


Israël est le pays qui jamais n’exécute les recommandations ou les résolutions des Nations Unies, le pays qui jamais n’observe les sentences des tribunaux internationaux, qui se moque des lois internationales, et c’est également le seul pays dans lequel la torture des prisonniers soit légale.

Qui lui a offert le droit de nier tous les droits? D’où vient l’impunité qui couvre Israël pendant la tuerie de Gaza? Le gouvernement espagnol n’aurait jamais pu bombarder impunément le pays basque pour en finir avec l’ETA, l’Angleterre n’aurait pu raser l’Irlande pour liquider l’IRA. La tragédie de l’Holocauste implique-t-elle un éternel contrat d’impunité? Ou cette lumière verte provient-elle de la Grande Puissance dont Israël représente le plus inconditionnel de tous les vassaux ?


L’armée israélienne, la plus moderne et sophistiquée du monde, sait qui elle tue. Elle ne tue pas par erreur, elle tue par horreur. Les victimes civiles s’appellent «dommages collatéraux», d’après le dictionnaire d’autres grandes guerres impériales. A Gaza, sur dix dommages collatéraux, trois sont des enfants. Et ils sont des milliers, les mutilés, les victimes de la technologie du dépeçage humain, que l’industrie militaire éprouve avec succès au cours de cette opération de nettoyage ethnique.

Et comme toujours, toujours la même chose : à Gaza, cent pour un. Tous les cent Palestiniens tués, un mort israélien.

Des individus dangereux, annonce l’autre facette des bombardements : celle des médias de manipulation, qui nous invitent à croire qu’une vie israélienne vaut cent vies palestiniennes. Et ces médias nous inviteront peut-être bientôt à croire que les bombes atomiques israéliennes sont humanitaires et que la destruction d’Hiroshima et Nagasaki fut l’œuvre d’une puissance nucléaire nommée Iran…

La prétendue communauté internationale existe-t-elle?

Est-ce autre chose qu’un club de marchands, banquiers et guerriers? Autre chose que le nom artistique des États-Unis quand ils entrent en scène?

Face à la tragédie de Gaza, l’hypocrisie mondiale reluit une fois de plus. Comme toujours, l’indifférence et les discours vides, les déclarations creuses, les déclamations tonitruantes, les postures ambiguës, rendent hommage à la sacro-sainte impunité.

Face à la tragédie de Gaza, les pays arabes se lavent les mains. Comme toujours. Et comme toujours les pays européens se frottent les mains.

La vieille Europe, capable de tant de beautés et de perversion, verse une ou deux larmes, tandis que, secrètement, elle applaudit un coup de maître. Car les agressions sanglantes à l’encontre des Juifs furent de tout temps une spécialité européenne, que paient, depuis un demi-siècle, les Palestiniens; eux aussi sémites, et qui ne furent jamais, ni ne sont, anti-sémites. Ils paient actuellement, en espèce sonnante et sanglante, une ancienne dette, venue d’ailleurs.

* Dans l'article original, cet envoi apparaît comme une forme de post-scriptum. Je choisis pour ma part d'en faire une véritable dédicace, pour éviter, je l'avoue, les commentaires furibonds de ceux qui n'iront pas jusqu'au bout de ce texte...

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Le 7 janvier dernier, Hugo Chavez a fait expulsé du territoire vénézuélien l’ambassadeur israélien en fonction, pour protester contre les crimes commis par l’Etat hébreux à l’encontre du peuple palestinien. Un geste qui apparaît à certains comme une rodomontade de plus, de la part d’un Chavez qu’on aime à considérer de haut et à réduire au rang de simple agitateur international, et ce d’autant que l’action vénézuélienne a presque immédiatement été saluée par l’Iran… (1)

Ce renvoi de la représentation israélienne, pourtant, revêt un sens qui dépasse largement la simple provocation. C’est une manière de réagir concrètement contre ce que l’ensemble de la communauté internationale condamne, certes, mais sans oser lever ne serait-ce que le ton à l’égard d’Israël. Quelle nation, à part les États-Unis, pourrait s’adonner à un tel massacre sans encourir de graves sanctions économiques, voire militaires? Aucune. A un État qui ne respecte rien, qui prône la destruction de l’autre au nom de sa propre existence, Chavez fait donc bien de répondre par un acte qui, symboliquement, supprime toute existence politique d’Israël au Vénézuéla. Un donné pour un rendu. Loi du Talion.

Plus intéressante encore, la position d’Evo Morales qui, tout en rompant la semaine dernière les relations diplomatiques entre la Bolivie et Israël, affirme vouloir déposer une plainte auprès de la Cour Pénale Internationale pour dénoncer les crimes commis par l’État hébreux pendant la dernière offensive de Gaza (2). Plainte qui n’a absolument aucune chance d’aboutir mais qui, ici encore, est une manière symbolique d’affirmer enfin, sur un plan politique et juridique, le refus de l’exception israélienne.

Et à quoi bon tous ces symboles, me direz-vous, s’ils ne mènent à rien de concret ?

Une manière, peut-être, de rééquilibrer la donne. Parce que chaque Palestinien qui meurt sous les bombes israéliennes, qu’il soit un chef du Hamas ou un simple enfant, devient instantanément le symbole des Intifadas à venir, avec son cortège de martyrs volontaires et involontaires; parce que chaque roquette lancée sur Israël est une action symbolique: résistance pour les uns, droit à la « légitime défense » pour les autres; parce que l’État hébreux est depuis maintenant soixante ans symboliquement intouchable, au nom d’un drame historique que rien, jamais, n’absoudra, mais qui ne saurait justifier tout et n'importe quoi.

Il fallait peut-être que les premiers signes forts de ras-le-bol viennent du continent qui, en cinq siècles, a eu le temps d’apprendre la force et le sens des symboles.

Au fait, saviez-vous ce qu’était le symbolon grec ? Une petite figurine, généralement en terre cuite, que l’on brisait et dont les morceaux étaient distribués entre familles alliées. Une manière, au fil du temps, de se reconnaître entre détenteurs d’un même héritage…

P.S. Je joins à cet article le prochain message, une réaction d'Eduardo Galeano face aux récents événements de Gaza.

(1) Voir "Rue Hugo Chavez", article paru dans le blog Venezuelatina le 13 janvier 2009.

(2) Le Courrier, samedi 17 janvier 2009, p. 11.

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mercredi 14 janvier 2009

1512. La couronne espagnole, afin de s'assurer que ses conquistadors, outre Atlantique, procèdent à l'annexion des nouveaux territoires sans désordre et actions arbitraires, ordonne que soit lu à chaque nouvelle rencontre avec un peuple indigène le Requerimiento. Il s'agit d'un texte de loi qui, après avoir expliqué aux Indiens l'histoire du pouvoir royal (Dieu - St-Pierre - le Pape - la couronne d'Espagne) leur donne généreusement le choix de leurs actions à venir: ou ils se soumettent aux Colons, désignés comme nouveaux maîtres des Indes occidentales par Sa Sainteté de Rome, et adoptent la foi catholique, ce qui leur attirera la bienveillance du Roi; ou ils résistent, et seront dès lors justement punis: "nous vous ferons tous les maux et dommages que nous pourrons, comme à des esclaves qui refusent d'obéir et de recevoir leur seigneur, leur résistent et les contredisent; et nous vous avertissons que les morts et dommages qui suivront cela seront de votre faute et non de celle de Leurs Majestés, ni de la nôtre, ni de ces gentilshommes qui nous accompagnent." (1)

15 avril 1768. Bougainville et son équipage, après avoir fait escale dans l'archipel de Tahiti et avoir été accueillis une quinzaine de jours par les indigènes, rédigent à l'attention du roi ce texte, qu'il enterre sur la côte: "L'an 1768, nous L. A. de Bougainville etc... [...] avons découvert le 1 avril et jours suivans un archipel d'isles hautes que nous avons nommé archipel de Bourbon [...]. Nous nous sommes attachés à les reconnoitre et nous avons mouillé dans la plus considérable de ces isles à l'extrémité d'une grande baye par le relèvement suivant. Nous y avons passé plusieurs jours à faire alliance avec les gens du pays, lesquels sont en grand nombre, de la plus grande taille, forts, industrieux et doux. Nous avons même, de leur consentement, établi un camp à terre [...]. Nous y avons défriché, du consentement du cacique de ce canton, un petit terrein, dans lequel, au grand consentement de la nation, semé du bled, du mahis, des fèves, des poids, des lentilles et diverses autres graines potagères de France. [...] Le 12è avril, nous avons pris possession de l'archipel au nom de S.M.T.C. et, en présence de plusieurs officiers de notre état major, nous avons enterré dans cette isle l'inscription suivante gravée sur une planche de chêne: "[...] par ordre et au nom de S.M.T.C. Louis XV, sous le ministère de M. de Choiseul, duc de Praslin, nous avons pris possession d'un archipel d'isles que nous avons nommé l'archipel de Bourbon [...]". (2)

Les doux habitants de Tahiti, au demeurant fort effrayés par les démonstrations des armes à feu et des fusées des Français, obtempèrent. Comment ils ont compris ce discours est une autre histoire, que Bougainville omet de raconter. Peu après la parution du récit de son voyage autour du monde, Diderot écrit la diatribe imaginaire d'un vieux Tahitien à l'attention de Bougainville, au moment du départ des troupes françaises: "Nous sommes libres; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon: qui es-tu donc, pour faire des esclaves? Orou! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal: Ce pays est à nous. Ce pays est à toi! et pourquoi? parce que tu y as mis le pied? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres: Ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu? Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé; et dans le même instant, tu as projeté au fond de ton coeur le vol de toute une contrée! Tu n'es pas esclave: tu souffrirais la mort plutôt que de l'être, et tu veux nous asservir!" (3)

1939-1940. L'Allemagne nazie occupe la Pologne, le Danemark, la Norvège, la France, la Belgique, le Luxembourg, la Hongrie, la Roumanie... Hitler, on le sait, estimait qu'il accomplissait sa tâche expansionniste et épurationniste avec le soutien de Dieu. Dans chaque pays annexé, une seule règle répétée à l'envi par la Wehrmacht: ceux qui se soumettaient et collaboraient seraient bien traités. Les autres, considérés comme des ennemis de la paix et du nouvel ordre, seraient éliminés (avec quelques innocents, pour l'exemple).

14 mai 1948. David Ben Gourion lit la déclaration d'Indépendance de l'Etat d'Israël: "[...] Du fait de notre droit naturel et historique et sur la base de la puissante résolution de l'Assemblée Générale des Nations Unies, nous déclarons ici l'établissement d'un état juif en Eretz-Israel, désormais Etat d'Israël. [...] Cet état sera ouvert à l'immigration juive et à la réunion des exilés; il favorisera le développement du pays pour le bénéfice de ses habitants; il sera basé sur la liberté, la justice, la paix telles que l'envisagent les prohètes d'Israël; il assurera l'égalité des droits sociaux et politiques à tous ses habitants indépendamment de leur religion, race, ou sexe; il garantira la liberté de culte, de conscience, de langue, d'éducation et de culture; il assurera la sécurité des lieux saints de toutes les religions. [...] Nous appelons - compte-tenu des attaques que nous subissons depuis quelques mois - les habitants arabes de l'Etat d'Israël à préserver la paix et à participer à l'établissement de l'Etat sur des bases d'égalité citoyenne et d'égalité de représentation dans toutes les institutions étatiques provisoires et permanentes. [...] Nous appelons les Juifs de la Diaspora à s'allier aux Juifs d'Israël en émigrant et en les assistants dans cette grande bataille qu'est la réalisation du rêve de l'âge d'or - la rédemption d'Israël. Au nom du Tout-Puissant..." (4)

Mai 2003. George W. Bush déclare, après 2 mois de guerre en Irak: "Les combats en Irak sont terminés. Dans la bataille en Irak, les Etats-Unis et leurs alliés ont gagné. Notre coalition s'attache maintenant à sécuriser et reconstruire ce pays. Nous avons combattu pour la liberté et pour la paix dans le monde. [...] Nous remercions tous les citoyens irakiens qui ont accueilli nos troupes et se sont battus pour la libération de leur pays [...]. Lorsque les civils irakiens regardent le visage de nos hommes, ils voient la force, l'amabilité et la bonne volonté. Lorsque je regarde les membres de l'armée des Etats-Unis, je vois le meilleur de notre nation et je suis honoré d'être votre commandant en chef. Dans l'image des statues qui s'écroulent, nous avons pu prendre conscience de l'arrivée d'une nouvelle ère. [...] Nous assisterons les nouveaux leaders irakiens dans l'établissement d'un gouvernement, pour le peuple irakien. [...] Toute personne qui s'associera à des actes terroristes contre les Américains deviendra un ennemi de cette nation, et une cible de la justice américaine. [...] Que Dieu vous bénisse tous, et que Dieu bénisse l'Amérique". (5)

On pourrait s'amuser longtemps à recueillir les exemples de cette fâcheuse tendance qu'a l'homme, de quelque nation et de quelqu'époque qu'il soit, à aller planter son drapeau sur la terre d'autrui, en tout bien tout honneur et au nom de Dieu. A déclarer dans une langue qui n'est pas celle de son interlocuteur, sa bonne volonté face à lui - à condition qu'il se soumette. A dénoncer ensuite la barbarie de celui qui, pour avoir refusé de céder sa terre, d'abandonner sa langue, ses coutumes, sa religion, est devenu son ennemi: l'Indien du Mexique au Mexique, le Tahitien à Tahiti, le Français en France, le Palestinien en Palestine, l'Irakien en Irak et tous les autres terroristes qui crurent naïvement, un jour, que la terre qu'ils cultivaient leur appartenait...

(1) Le texte du Requerimiento est disponible en espagnol ici.

(2) "Acte de prise de possession de l'isle de Cythère", dans E. Taillemite, Bougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769, Paris, Imprimerie nationale, 1977, p. 329-330.

(3) Diderot, "Les Adieux du vieillard", Supplément au Voyage de Bougainville (1773-74), Paris, Gallimard, "folio classique", 2002, p. 40-41.

(4) Déclaration de fondation et d'indépendance de l'état d'Israël, 1948, à lire intégralement ici (en anglais).

(5) Discours de G. W. Bush à l'issue de la première phase de la seconde guerre d'Irak, en mai 2003, à lire intégralement ici (en anglais).

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samedi 10 janvier 2009

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Imaginez un film dont le scénario serait une suite de poèmes. Les dialogues, des vers enchaînés le plus naturellement du monde dans une ambiance nocturne, brumeuse, glauque, entre deux villes du Sud séparées par une mer. L’histoire, un peu banale, celle du soudain coup de foudre entre un poète méconnu, sans le sou, vivant ici ou là, troquant son art contre un steak ou quelques pièces de monnaie, et une prostituée de Montevideo qui effectue froidement son sinistre office, jour après jour, dans le but de partir pour l’Europe avec sa fille.
Ceux qui, à ce stade, continuent la lecture ont vu ou verront ce film hallucinant (et le terme n’est pas, ici, un effet de mode) qu’est El lado oscuro del corazón (Le côté obscur du cœur) d’Eliseo Subiela, paru en 1992.
Oliverio, le poète, cherche la femme qui saura voler. Aussi consomme-t-il sans relâche le corps féminin, pour «satisfaire la bête» (sic), certes, mais également pour affirmer cette conviction désespérée : la vie peut être vécue pour l’accomplissement d’un rêve, aussi fou soit-il. Purement érotique, si on la considère au seul premier degré, cette quête passe en réalité par la négation de toute action utile, socialement parlant. Voler, c’est se libérer de la condition humaine. Vivre dans l’unique perspective de voler, c’est peut-être refuser la réalité, ou mieux : une manière assez catégorique de s’en extraire. Et si l’homme qui attend son envol avec la femme choisit de surcroît la poésie comme moyen exclusif de communication, le voilà définitivement détaché du monde des hommes qui travaillent, vivent... et meurent.
Car si Oliverio poursuit la femme volante, il est pour sa part traqué par la Mort, obscure mais pitoyable dans les efforts qu’elle déploie pour s’approprier cet être qui refuse d’entrer dans la logique du temps et de l’action et qui, par conséquent, lui échappe. La Mort suit Oliverio dans chaque étape de sa quête. Elle tente de lui trouver un travail, terrestre, mortel (directeur de banque, agent publicitaire). Elle s’inquiète : a-t-il trouvé la femme volante ? Au fur et à mesure qu’elle constate la pugnacité de son client, elle se met à douter : travaillerait-elle pour rien ? Exécuterait-elle des ordres que personne n’a jamais donné ? Serait-elle vulnérable, ... mortelle? Questions auxquelles Oliverio répond par autant de sarcasmes ou d'attitudes puériles (Oliverio adore les trains électriques), affirmant au fur et à mesure de la narration, qui l’emmènera jusqu’aux limites d’une vie parfaitement inutile, déchéante et décalée, sa supériorité sur celle qui ne peut s’imposer que dans la mesure où la vie est une action, un progrès vers l'accomplissement d'ambitions réalistes.
Oliverio, grâce aux mots, trouvera bel et bien la femme volante. Une prostituée qui s’interdit tout amour et cède pourtant, ici ou là, face à cet homme étrange. Quelques brèves rencontres les mèneront vers ce mystérieux « côté obscur du cœur », un univers où la passion révèle ce que l’un et l’autre tentent de faire taire − l’être vivant et sentant.
En construisant son scénario sur un ensemble de poèmes de Mario Benedetti, Juan Gelman et Oliverio Girondo, Eliseo Subiela réussit le pari délicat de nous emmener dans un monde où la parole poétique, a priori contrainte et contraignante, se révèle seule sincère et efficace.

Je vous propose ici quatre brefs extraits de cette œuvre époustouflante avec, pour chacun, ma traduction en français du poème utilisé. Laissez-vous surprendre, cela vaut la peine!



1) Oliverio déclare son amour.



Ne te sauve pas* (Mario Benedetti, “No te salves”, Poemas de otros (1973-1974), Inventario Uno. Poesía completa 1950-1985, Buenos Aires, Editorial Sudamerica, 2000, p. 319-320.)


Ne reste pas immobile
Au bord du chemin
Ne glace pas la joie
N’aime pas sans envie
Ne te sauve pas maintenant
Ni jamais

Ne te sauve pas
Ne te remplis pas de calme
Ne garde pas, de ce monde
Qu’un petit coin tranquille
Ne laisse pas se fermer tes paupières
Lourdes comme des jugements
Ne reste pas sans lèvres
Ne dors pas sans rêve
Ne te pense pas sans sang
Ne t’estime pas sans temps

Mais si
Malgré tout
Tu ne peux l’éviter
Et glaces la joie
Et aimes sans envie
Et te sauves maintenant
Et te remplis de calme
Et ne gardes, de ce monde
Qu’un petit coin tranquille
Et laisses se fermer tes paupières
Lourdes comme des jugements
Et restes sans lèvres
Et dors sans sommeil
Et te penses sans sang
Et t’estimes sans temps
Et restes immobile
Au bord du chemin
Et te sauves
Alors
Ne reste pas avec moi.

*Le terme « salvarse » - se sauver - signifie aussi bien s’échapper que sauver son âme. C’est dans se dernier sens qu’il est utilisé ici.

2) Oliverio, rejeté par Ana, erre dans Buenos Aires accompagné de ses fantômes.





Visage de toi (Mario Benedetti, « Rostro de vos », Poemas de otros (1973-1974), Inventario Uno. Poesía completa 1950-1985, Buenos Aires, Editorial Sudamerica, 2000, p. 320-322.)


J’ai une solitude
Si fréquentée
Si pleine de nostalgies
Et de visages de toi
D’adieux révolus
Et de baisers bienvenus
De premières occasions
Et de dernier wagon

J’ai une solitude
Si fréquentée
Que je peux l’organiser
Comme une procession
Par couleurs
Tailles
Et promesses
Par époque
Par toucher
Et par goût

Sans un tremblement de plus
J’embrasse tes absences
Qui assistent et m’assistent
Avec mon visage de toi

Je suis plein d’ombres
De nuits et de désirs
De rires et de quelque
Malédiction

Mes hôtes participent
Participent comme des rêves
Avec leurs nouvelles rancoeurs
Leur manque de candeur
Je leur barricade
Ma porte
Car je veux être seul
Avec mon visage de toi

Mais le visage de toi
Regarde ailleurs
Avec ses yeux d’amour
Qui déjà n’aiment plus
Comme des vivres
Qui cherchent leur faim
Ils regardent et regardent
Et étouffent ma journée

Les parois s’en vont
Reste la nuit
Les nostalgies s’en vont
Il ne reste rien

Déjà mon visage de toi
Ferme les yeux
Et c’est une solitude
Si désolée


3) A la Mort, qui lui propose un travail de publicitaire, Oliverio répond en récitant un poème d'Oliverio Girondo qui la terrorise. J'ai intercalé entre crochets les commentaires de la Mort, qui ne font pas partie du texte original.



Communion plénière (Oliverio Girondo, «Comunión plenaria», Persuasión de los días, 1942)

Mes nerfs collent
A la boue, aux parois
Ils étreignent les branchages,
[Oh non !]
Ils pénètrent la terre,
Se répandent dans l’air
Jusqu’à toucher le ciel.
[Arrête!]

Le marbre, les chevaux
Ont mes veines.
[Oliverio, cesse de délirer!]
Toute douleur offense
Ma chair, mon squelette.
Combien de fois suis-je mort
En voyant tuer un taureau !
[Tu es complètement fou, un dément, un enfant malade, un idiot irresponsable que je devrais pousser au suicide.]

Si je vois un nuage
Je dois prendre mon envol.
Si une femme se couche,
Je couche avec elle.
[Tu me fais peur Oliverio!]
Combien de fois me suis-je dit :
N’est-ce pas moi, cette pierre ?

Je ne suis jamais un cadavre
Sans rester à ses côtés.
Quand on pond un œuf,
Je caquette aussi.
Il suffit que quelqu’un pense à moi
Pour que je devienne un souvenir.

[Le gardien: Il vous dérange ?
La mort: Non.
Oliverio: Si !]


4) Ana cède à Oliverio. Après une nuit passée à déambuler avec lui dans les rues de Montevideo, elle tente de le convaincre de fuir cette relation.



Ne vois jamais une pute («Nunca veas a una puta», texte d’Eliseo Subiela)

Ne vois jamais une pute à la lumière du jour ; c’est comme regarder un film avec la lumière allumée. Comme un cabaret à dix heures du matin, avec des rayons de soleil qui traversent la poussière qui se lève quand tu balaies. Comme découvrir que ce poème qui te fit pleurer un soir, t’intéresse à peine le jour suivant. C’est comme ce putain de monde, s’il fallait supporter les choses telles qu’elles sont. Comme découvrir l’acteur que tu as vu jouer Hamlet, faisant la queue pour du pain. Comme le vide quand on te paie et que tu n’as rien senti du tout. Comme la tristesse quand on te paie et que tu as senti quelque chose. Comme ouvrir un tiroir et découvrir une photo de la pute à neuf ans. Comme te laisser venir avec moi tout en sachant que quand s’éteindra la magie, tu seras avec une femme telle que moi, à Montevideo.



Pour voir le film: Eliseo Subiela, El lado oscuro del corazón (1992), éd. sous-titrée français/allemand, Trigon-film, 2006 (http://www.trigon-film.org).