mardi 27 mai 2008

Il a les yeux de l’homme dont la vie s’est fait résistance. Avant les mots, c’est ce regard, presque un peu rude, qui saisit. Luis Sepúlveda était le 26 mai à l’auditoire (comble) du Musée d’Histoire Naturelle de Neuchâtel, pour une lecture-débat organisée par l’Association Livres sans Frontières. Une soirée où l’humour et l’émotion se provoquent et se bousculent, comme dans un tango un peu bâtard, chileno-européen.

Cela commence ainsi par un petit rectificatif, l’air de rien, à propos d’Ovalle, cette cité du nord du Chili où l’auteur vit le jour en 1949. Un lieu dont il ne peut entendre le nom sans prendre la parole. S’il y est né, c’est un peu par hasard. Ses parents voyageaient vers la Serena, où le père de Sepúlveda venait d’être engagé comme cuisinier. Un peu prématurément, Luis choisit Ovalle pour commencer sa carrière. Lieu magique s’il en est, puisque les 2 courtes semaines de début d’existence qu’il y a passées n’empêchent pas certains habitants de jurer qu’ils partagèrent sa classe ou son équipe de foot… Non, Ovalle n’est pas un souvenir. Tout au plus le point géographique hasardeux d’une naissance nomade, qui inscrivait peut-être Luís dans la droite descendance de son grand-père, migrant comme tant d’autres par choix et par fatalité tout à la fois. C’est à lui qu’est dédié le chapitre de Patagonia Express (Le Neveu d’Amérique) que Sepúlveda nous lira ce soir. Ce grand-père : un émigré andalou qui, en 1892, alla chercher en Amérique une autre vie, un monde nouveau. Qui fonda en Équateur une fabrique d’huile d’olive pour financer un groupement anarchiste. Qui fut emprisonné, s’enfuit, gagna le Chili en 1906 et y créa une école de formation supérieure en arts graphiques et en typographie, fermée après le coup d’État de 1973. Le même qui décidera de l’avenir européen de Luis Sepúlveda, exilé du Chili en 1977 après 3 ans dans les geôles de Pinochet et une année de clandestinité.

Le dernier chapitre de Patagonia Express raconte ce retour aux sources, dans le village andalou de Martos ; la rencontre d’un grand-oncle, les regards qui rejouent l’histoire familiale et le cercle de la mémoire. (La mirada del anciano traspasó mi piel, recorrió cada uno de mis huesos, salió al portón, a la calle, subió y bajó lomas, visitó cada árbol, cada gota de aceite, cada sombra de vino, cada huella borrada, cada ronda cantada, cada toro sacrificado a la hora fatídica, cada puesta de sol, cada tricornio que se plantó insolente frente a la heredad, cada noticia venida de tan lejos, cada carta que dejó de llegar porque así es la vida carajo, cada silencio que se fue prolongando hasta hacer certidumbre el absoluto de la lejanía.)

La suite de la soirée est un jeu de questions-réponses entre le public et l’auteur. Des multiples histoires qui se racontent ici, voici un compte-rendu aussi fidèle que possible − en l’absence de la voix.

Public : Vous avez vécu à la fin des années ’70 avec les Indiens Shuars de l’Équateur, est-ce que vous gardez des contacts avec cette ethnie ?

Luis Sepúlveda : Oui, j’ai encore des contacts. Vous savez, en 1981, le Pérou et l’Équateur sont entrés en guerre. Il s’agissait plus précisément d’une guerre entre Shell et Texaco, car on soupçonnait la région frontalière de receler d’importantes ressources pétrolières. Pendant cette guerre, une seule bombe a été lancée d’un avion péruvien. Elle a tué une famille péruvienne en Équateur... En revanche, des milliers de mines anti-personnelles − fabriquées en Europe − ont été placées dans la forêt amazonienne. Ces mines coûtent entre 100 et 500 $ pour être installées, mais jusqu’à 15'000 pour être désamorcées. Les Indiens Shuars ont été contraints de reculer dans la forêt amazonienne puisqu’ils vivaient sur la zone minée. Il est donc devenu plus difficile d’entrer en contact avec eux. Mais j’ai toujours quelques liens.

P : Avez-vous un souvenir d’enfance que vous pouvez rattacher à votre décision de devenir écrivain ?

LS : Jusqu’à 14 ans, j’étais intéressé uniquement par une chose : le foot. Un jour que j’allais à une partie, j’ai vu dans ma rue un camion de déménagement et parmi les personnes qui déchargeaient des meubles et s’installaient dans mon voisinage, il y avait la fille la plus belle que j’avais jamais vu. Je me suis approché pour demander si je pouvais aider. Elle a accepté. J’ai commencé à déménager frénétiquement les lits, les fauteuils, les tables, pris d’une énergie désespérée. A la fin, sa mère est sortie de la maison, m’a offert un goûter et quelque chose à boire, et a dit à sa fille : «Tu t’es déjà fait un ami. Pourquoi tu ne l’invites pas à ton anniversaire dimanche ?» Sans grand enthousiasme, elle a accepté. Ce jour-là j’ai vraiment très mal joué au foot, tellement je pensais à elle. Je n’ai pas dormi de la semaine en réfléchissant au cadeau que j’allais lui offrir. Un disque ? Et si elle n’aimait pas la même musique que moi ? Un livre ? Et si elle l’avait déjà ? Finalement je me suis décidé à lui offrir mon trésor. Je l’ai emballé soigneusement dans un beau papier cadeau, et me suis rendu à l’anniversaire. Quand je suis arrivé, elle était avec deux types qui la draguaient. Je me suis faufilé entre eux et lui ai présenté mon cadeau. Elle l’a négligemment jeté sur un coin de la table et m’a à peine remercié. Je suis revenu à la charge et l’ai obligée à l’ouvrir là, devant moi, alors qu’elle m’assurait qu’elle préférait attendre. Lorsqu’elle a vu le cadeau, elle m’a gratifié d’un petit «merci» et l’a reposé sur le coin de la table. Je lui ai dit : «Tu sais ce que c’est ?» C’était la photo dédicacée de l’équipe de foot du Chili qui, lors de la coupe du monde de 1962, était arrivée 3ème en battant la Suisse 2-0. Elle m’a répondu : «je n’aime pas le foot». J’étais très mal. Je lui ai demandé : «Alors tu aimes quoi ?» − «La poésie.»

Je suis rentré penaud. Et j’ai commencé à lire des poèmes. Ça m’a plu. Ensuite j’en ai écrit et ça m’a plu davantage. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. J’espère qu’aujourd’hui elle est entourée de nombreux petits enfants parfaitement affreux. La morale de cette histoire c’est que la littérature chilienne n’a peut-être pas gagné un grand poète, mais elle a perdu un grand joueur de foot !!

P : Que pensez-vous de la politique chilienne ? Quelle est votre position par rapport à la situation politique de l’Amérique latine en général ?

LS : Le Chili est un pays qui n’a pas réellement changé. On vit toujours, au Chili, sur une constitution qui a été créée sous la dictature et tout semble immobile. On peut dire qu’au Chili, «tout a changé pour que rien ne change» (todo ha cambiado para que nada cambiara). Comme le reste de l’Amérique latine, le Chili est tombé dans le piège de la course au développement, un développement totalement inégal, qui abandonne des millions de personne dans la pauvreté et profite à quelques-uns. L’Amérique latine est aujourd’hui, dans tous les pays et quel que soit le gouvernement, soumise aux lois du marché. La gauche comme la droite refusent de faire l’effort d’imaginer des perspectives autres que celles du développement économique sauvage, alors qu’il faut tenter un développement durable, sans hypothèques sur les générations futures. La seule chose positive que je vois dans la politique sud-américaine, c’est la nouvelle génération, celle d’une minorité née des forums sociaux, qui tente de formuler un nouveau discours.

P : Pourquoi ne vivez-vous plus en Amérique latine ? Est-il envisageable pour vous d’y retourner ?

LS : Je vis dans les Asturies, en Espagne, où l’esprit de résistance et de solidarité est le plus développé au monde. Vivre où l’on veut est un droit humain inaliénable, et je veux vivre dans les Asturies. Vous savez, l’être humain génère un univers émotionnel qui ne correspond pas nécessairement à son origine géographique. Mon univers émotionnel est en Europe. Je suis très lié au Chili et à l’Amérique latine, mais c’est une relation que je veux vivre en participant à la vie sociale de ces contrées, et je peux le faire depuis les Asturies.

P : Vous avez mis dix ans à écrire Le Vieux qui lisait des romans d’amour. Pourquoi ?

LS : J’avais peur que ce roman devienne une carte postale, une invitation à l’exotisme. Je voulais parler de l’Amazonie en invitant à respecter l’Amazonie, or le meilleur moyen de préserver ces contrées, c’est d’éviter que des gens puissent s’y rendre. J’avais peur que mon roman n’incite au tourisme. C’est une idée très romantique car n’importe quel imbécile, aujourd’hui, peut visiter la forêt amazonienne…

Une autre raison de cette longue maturation est que mes romans naissent toujours d’une obsession, combinée à une énorme discipline de travail. Fort heureusement pour moi, j’ai pas mal d’obsessions, donc de sujets potentiels de roman. Mais j’aime à ce qu’ils soient aboutis, et pour certains, ça prend du temps.

P : Quel est votre rapport au cinéma ?

LS : Un rapport passionnel. J’ai moi-même écrit un ou deux scénarios. Par exemple celui du film Nowhere, que nous avons tourné dans un désert du nord de l’Argentine, et qui raconte l’histoire de prisonniers politiques s’échappant d’un camp. L’originalité de ce film, par rapport à un sujet qui ne l’est pas, c’est son humour. J’ai fait des dialogues curieux, qui restent dans la mémoire des gens. Par exemple, un dialogue entre un des prisonniers, grand cuisinier, et le militaire chargé de la cuisine au camp. Ils ont de longues conversations sur l’art culinaire. Un jour le militaire dit à son prisonnier : «Je ne comprends pas comment, en étant si intelligent, tu as pu devenir subversif». Le prisonnier répond, en lui montrant une patate : «Tu sais ce que c’est, ça ?» − «Une patate.» − «Non, c’est la base d’un gratin, d’un soufflé…» et il lui énumère une trentaine de recettes. «Je suis subversif parce que certains crétins dans ce monde croient encore qu’une patate est juste une patate.»

Sinon j’ai aussi fait un documentaire, Corazón verde, primé au festival des documentaires de Venise en 2004. Ce film part d’un mail, que j’ai un jour reçu d’amis patagoniens qui vivent à Aysén, en Patagonie chilienne. C’est une région très vaste, de fjords, de lacs, de montagnes, où ne vivent que 44'000 personnes. Les baleines s’y accouplent, les morues y pondent leurs œufs, c’est un véritable paradis écologique. Or en 2003, une firme officiellement établie aux Îles Caïmans et au Canada a prévu la construction dans la région d’Aysén de 3 centrales électriques. Mes amis me demandaient de venir enquêter. Nous avons compris que ces centrales devaient produire de l’énergie pour une grande fabrique d’aluminium ainsi qu’une poubelle à déchets radioactifs. Il fallait donc tenter de trouver une manière de s’opposer à tout cela. On savait qu’écrire dans la presse ne servait à rien et qu’il fallait une action plus forte. Je suis allé voir le ministre de l’économie chilien de l’époque, un ancien ami. Je lui ai parlé du péril écologique, et du danger que représentait le projet pour les habitants de la région. Il m’a répondu qu’en termes économiques, 44'000 personnes ne valent rien contre 7'000'000'000 de dollars. Je lui ai demandé s’il pourrait me répéter cette réponse le lendemain, devant ma caméra. Il l’a fait. Alors nous sommes allés faire du porte à porte avec cette vidéo du ministre et filmer les réactions des gens. Ce documentaire a eu une répercussion très importante sur le projet : nous avons obtenu de l’entreprise qu’elle s’engage à produire un bilan écologique de son projet avant 2009 si elle voulait le mener à bien. Pour l’instant il n’y a rien, et il n’y aura vraisemblablement rien. L’an prochain nous allons donc fêter ce succès et faire un autre documentaire sur la capacité de 44'000 personnes à résister contre 7'000'000'000 de dollars. Pour moi, il n’y a qu’un mot d’ordre : la neutralidad no existe (la neutralité n’existe pas).

P : Pensez-vous que le décès du chef historique des FARC va améliorer la situation en Colombie ?

LS : Non. Il faut d’abord être conscient que la guérilla colombienne a perdu depuis longtemps sa véritable identité politique, indépendamment de l’honnêteté de certains des représentants des FARC. La mort de «Tirofijo» ne va rien changer et le conflit risque même de s’aggraver à cause du Plan Colombie. Les États-Unis n’ont aucun intérêt à ce que la paix aboutisse en Colombie. Il faut tout de même se souvenir que 96% de la production de la drogue colombienne est destinée aux États-Unis. Rien ne va changer car c’est un lobby très puissant. Par ailleurs, avec un Uribe sans aucun scrupule, même lorsqu’il s’agit d’attaquer un territoire étranger, il n’y a aucune chance pour que la situation s’améliore. Du côté de la guérilla, les seuls qui se soient réellement investis pour une solution politique, ont été les représentants du M-19. Mais on les a assassinés systématiquement. La guerre en Colombie est devenue une fin en soi, il n’y a pas d’espoir.

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2 Commentaires:

  1. Michèle a dit...
    Oh la veinarde ! merci pour ce "reportage"... mon livre de chevet en ce moment est UNE SALE HISTOIRE Notes d'un carnet de moleskine (malheureusement je l'ai presque terminé) et fort heureusement je n'ai pas tout lu de ce merveilleux auteur...
    Je n'en suis pas sûre mais il me semble que l'histoire "photo dédicacée de l’équipe de foot du Chili" et "livre de poésie" illustre une de ses histoires sauf si ma mémoire me joue des tours, toujours est-il que je la connaissais.
    Raphael un jeune français au Mexique, a publié un article récemment sur une histoire de racisme "ordinaire"

    http://mapierrealedifice.blogspot.com/

    évidemment et à juste titre il s'en est indigné. Je lui ai laissé un commentaire fort à propos du livre de chevet cité plus haut : "Réflexions d'un présumé coupable"
    Nathalie Vuillemin a dit...
    Oui Michèle, à propos de ton histoire de racisme ordinaire: l'an dernier j'ai fait venir pour un mois une Chilienne en Suisse. Elle ne parlait que l'espagnol, et je lui ai donc préparé une lettre pour la douane de l'aéroport, expliquant sa situation, ce qu'elle venait faire en Suisse, et que je l'attendrais dans la zone d'accueil, avec mes références, mon numéro de téléphone, etc. Résultat les douaniers ont commencé à lui poser des questions en français et en anglais, elle montrait désespérément la lettre et ils continuaient. C'est parfois à désespérer.