samedi 24 mai 2008

C’est ainsi qu’au Chili on marquerait, dans un langage assez relâché, sa lassitude face à des propos qui laissent entrevoir que notre interlocuteur nous raconte des bobards, pour le dire poliment. Expression qui me vient à l’esprit en lisant quelques récentes informations sur la Colombie de ce brave Alvaro Uribe.

On s’en souvient, le 1er mars de cette année, une opération militaire colombienne détruisait un camp FARC dans la forêt équatorienne, tuant le n° 2 de l’organisation, Raul Reyes. Une affaire qui avait fait monter la tension entre l’Équateur, la Colombie et le Venezuela, pour violation du territoire équatorien d’abord, mais également parce que 3 ordinateurs portables, 3 clés USB et 2 disques durs externes avaient été saisis par l’armée colombienne sur les lieux du bombardement : les premières analyses des experts colombiens mettaient en avant une étroite collaboration des FARC avec Hugo Chávez, le président de la République Bolivarienne du Venezuela.

Sur un sujet aussi sensible que celui de la Colombie, on ne pouvait entendre et lire que tout et son contraire. D’où le choix de ne pas relayer dans ces pages toutes les informations distribuées chaque jour, pour ainsi dire, depuis début mars, par les médias officiels ou libres. Cette semaine, toutefois, les rapports d’INTERPOL, chargé d’enquêter sur le matériel informatique recueilli par l’armée colombienne, ont été diffusés. Aux dires de certains ils confirment les liens financiers entre Chávez et les FARC ; d’autres prétendent qu’ils déçoivent les plus féroces ennemis du Venezuela. La télévision publique de ce dernier pays a diffusé cette semaine un reportage relevant quelques contradictions frappantes entre les rapports de l’INTERPOL tels qu’ils ont été révélés à la presse et tels qu’ils s’affichent quand on les lit. On pourra à ce propos, et pour juger cette information en toute objectivité, consulter le bel article de Patxi sur son blog : «Chavez-FARC : les contradictions d’INTERPOL vs INTERPOL».

Bref, tout cela m’a poussée à revenir sur ces événements qui, à défaut d’être aisément interprétables et compréhensibles, sont un exemple parfait de la manière dont on peut, à une époque où toute information est aisément accessible à tous, passer à côté des petits détails qui tuent − grâce aux médias, à ceux qui les dirigent et, disons-le aussi, à la paresse de bon nombre d’auditeurs et lecteurs. Voici donc ce dont on a peu entendu parler. Frisson garanti.

1. Le bombardement « colombien » du campement FARC en Équateur

Le 26 mars dernier, un article paru simultanément dans Le Courrier de Genève et La Liberté de Fribourg avait attiré mon attention. Je ne l’avais pas relayé, mais en voici l’essentiel (mieux vaut tard que jamais). Sous couvert d’anonymat, un fonctionnaire colombien du Ministère de la Défense déclarait que l’action colombienne qui avait conduit à la mort de Raul Reyes n’avait été possible que grâce à une collaboration étroite avec les Etats-Unis pour localiser le campement et acquérir les bombes très spécifiques utilisées lors de la frappe : guidées par GPS, celles-ci « cherchent » leur cible en rasant le relief ; elles sont produites par une firme nord-américaine bien connue : Texas Instruments. Jusque là, rien de très palpitant, du normal dans la relation incestueuse entre les États-Unis et la Colombie. Cependant, l’armée colombienne ne dispose d’aucun avion capable de transporter ces bombes (10, de 250 kilos chacune). Alors ? Et si on vous disait qu’un bombardier de l’US air-force a décollé de l’aéroport équatorien de Manta le jour précédent la frappe ? Outre en consultant le numéro des journaux cités, vous pourrez lire ces informations sur le site de Le Grand Soir, journal d’information alternative.

Intermède : quelques petites questions d’une non-experte en informatique, aux FARC et à l’État colombien

1) Aux FARC : où avez-vous acheté les 3 portables, les clés USB et les disques durs qui ont résisté à une explosion provoquée par 2.5 tonnes de bombes américaines ? Mon portable est bon pour le SAV à la moindre goutte de café qui tombe entre ses touches, et j’ai déjà perdu plusieurs clés USB légèrement écrasées au fond de mon sac à dos (qui porte rarement des charges supérieures à 10 kilos).

2) A l’État colombien : belle prise, ce matériel informatique, bravo. Et quelle surprise de découvrir tous ces trésors compromettants pour les FARC… Mais connaissez-vous le piratage informatique ? On peut accéder aux données d’un ordinateur grâce à quelques manipulations simples. Des gamins passionnés arrivent à casser les systèmes de grandes entreprises américaines, parfois même de systèmes étatiques. Je vous conseille d’un recruter un, vous gagnerez du temps et ce sera plus discret. Adressez-vous à Kudelsky, si jamais.

3) Aux FARC : franchement, avec tous les moyens logistiques dont vous disposez, ne pourriez-vous pas crypter vos données et cacher votre matériel informatique important loin des camps où se réfugient les pontes de l’organisation ?

4) A l’État colombien : le 2 mars, on pouvait lire dans tous les journaux que les FARC étaient en train, d’après les ordinateurs saisis, de mettre au point une bombe atomique avec l’aide d’Hugo Chávez. Avez-vous pris des mesures ? Je n’ai plus rien entendu depuis et m’inquiète pour la sécurité de la zone.

2. Les arcanes de la prose d’INTERPOL

Venons-en aux rapports d’INTERPOL sur le matériel informatiques des FARC. Pas besoin de citer des sources précises, nous avons tous entendu que ces rapports confirmaient que les FARC bénéficiaient d’une aide financière de Chávez (on se demande d’ailleurs comment les FARC se sont débrouillés avant l’arrivée au pouvoir de Chávez au Venezuela). Surtout, nos médias clamaient que ces rapports démentaient toute action de l’armée colombienne sur le matériel saisi avant l’intervention d’INTERPOL.

Un documentaire vénézuelien dément ces informations en citant les rapports (mais les phrases sont coupées, ce qui est toujours un peu gênant). Comme ceux-ci sont accessibles sur le site de l’organisation, il était facile d’aller y jeter un coup d’œil, et force est de constater que la clarté n’est pas la première qualité de cette prose et qu’à tout prendre, la télé de Chávez semble plus fiable que nos chaînes occidentales. Bref, voici quelques éléments troublants, relevés dans la version en anglais du rapport (accessible ici. La version française est un résumé peu éclairant) :

A. Les ordinateurs des FARC ont été saisis le 1er mars par l’armée colombienne, et remis le 3 mars, à 11h45, aux experts informaticiens de la police judiciaire colombienne. Si cette dernière a agi, semble-t-il, de manière irréprochable avec le matériel, on ne peut pas en dire de même de l’armée, qui a accedé aux données contenues par les ordinateurs sans procéder à une sauvegarde préalable (p. 8: « INTERPOL’s computer forensic examination confirmed Colombian law enforcement’s own admission that access to the data contained in the eight seized FARC computer exhibits between 1 March 2008, when they were seized by Colombian authorities, and 3 March 2008 at 11:45 a.m., when they were handed over to the Grupo Investigativo de Delitos Informáticos of the Colombian Judicial Police, did not conform to internationally recognized principles for the ordinary handling of electronic evidence by law enforcement. That is, instead of taking the time to make write-protected images of all eight seized exhibits before accessing them, they accessed the exhibits directly. »)

B. INTERPOL refuse de se prononcer quant à l’authenticité des dossiers analysés dans les ordinateurs des FARC ou de cautionner les interprétations politiques qu’on pourrait en faire. (p. 9 : « The verification of the eight seized FARC computer exhibits by INTERPOL does not imply the validation of the accuracy of the user files, the validation of any country’s interpretation of the user files or the validation of the source of the user files. ») Le rapport ne parle ainsi d’aucune liaison entre le Venezuela et les FARC et le nom du président Chávez n’est jamais mentionné.

C. (Ici, on entre dans le burlesque) Le rapport d’INTERPOL, p. 30-32, donne la liste de tous les fichiers ouverts, modifiés, créés et effacés sur les ordinateurs saisis, entre le 1er mars et le moment de l’analyse par la police scientifique colombienne. Rappelons qu’aucune sauvegarde des contenus d’origine n’existe. Je ne donnerai que 3 chiffres : sur l’un des ordinateurs, 5240 fichiers du système ont été modifiés ; sur l’un des disques durs externes, 1049 fichiers du système ont été effacés. Le total des fichiers du système créés, modifiés, effacés ou ouverts est de 48'055… En revanche, il semblerait que les fichiers des utilisateurs n’aient pas été touchés. Saluons ici l’immense probité de l’armée colombienne…

D. INTERPOL a trouvé dans les ordinateurs nombre de fichiers portant des dates de création incohérentes (2009-2010). On respire : cela signifie qu’il n’y a aucun lien entre les dates des fichiers et la date réelle de leur manipulation (p. 33-34). Et surtout, l’analyse prouve (mais là, je vous laisse juger sur pièce, p. 34) que les autorités colombiennes ne sont pour rien dans l’apparition de ces dates incohérentes, qu’elles n’ont par conséquent touché à aucun fichier utilisateur des ordinateurs. (Ouf ! Il y a encore des gentils en ce bas monde !)

On n’en saura pas plus. Si le sujet vous intéresse, vous bénéficiez (pour une fois) des documents officiels pour vous faire une idée. Notons toutefois que ce rapport, dès la p. 35, établit une série recommandations aux pays membres d’INTERPOL sur la manière de traiter en toute transparence du matériel informatique à contenu suspect. Pourquoi ? Ce dossier-là n’était-il pas particulièrement reluisant ?

Commenter cet article

1 Commentaire:

  1. Jean-Luc Crucifix a dit...
    Intéressants commentaires, belle analyse. J'ai particulièrement apprécié, pour leur humour, les questions aux FARC et au gouvernement colombien.