dimanche 18 mai 2008

Depuis plusieurs années, Serge Gruzkinski, historien et directeur d’études à l’EHESS de Paris, produit une réflexion pointue sur les conséquences culturelles de la conquête de l’Amérique, en travaillant notamment à partir de textes et d’images produits au Mexique entre le XVIe et le XVIIIe siècle.

Que s’est-il passé au moment de la rencontre traumatique des civilisations précolombiennes et européennes ? Comment la culture très particulière des zones annexées s’est-elle progressivement constituée par divers processus de métissage ? Et qu’est-ce précisément que le métissage ?

Dans La Pensée métisse (Paris, Fayard, 1999), Serge Gruzinski tente une réflexion à l’encontre de nos idées reçues sur le métissage et l’hybridation culturelle. Si les civilisations précolombiennes ont incontestablement été occidentalisées, si toute l’Amérique latine porte en elle les traces d’une histoire irrémédiablement disparue, qui ressurgit des hiéroglyphes opaques de tel temple maya ou du catholicisme animiste de certains peuples andins, le métissage est, pour l’historien, bien plus complexe que ce qu’il est convenu de croire. Il ne s’agit pas de rechercher, au sein du monde européanisé d’Amérique latine, tous ces petits décalages qui rappellent la différence, le lointain, l’exotisme. Ni d’imaginer, au moment de la conquête, deux cultures solidement définies, qui se seraient affrontées jusqu’à la victoire définitive de la culture occidentale, dans laquelle auraient été oubliés quelques petits « restes » préhispaniques. Le métissage culturel, d’abord, est un phénomène de longue haleine, une suite de modifications minimes d’une culture qui, au terme de plusieurs décennies, parfois de plusieurs siècles, finissent par donner lieu à une situation nouvelle dont les origines sont extrêmement difficiles à saisir. Pour illustrer cette conception du métissage, Serge Gruzinski utilise l’image du nuage : forme mouvante en soi, un nuage s’amalgame à d’autres nuages, se transforme au gré des courants, change en permanence. Telles sont les cultures.

L’enquête de Gruzinski montre ainsi comment, dans la société mexicaine des XVIe et XVIIe siècle, des fragments de culture préhispanique et européenne se sont progressivement amalgamés, sans qu’il soit toujours facile de distinguer clairement laquelle des deux s’appropria l’autre. En entrant en contact, le monde nahuatl et le monde européen perdirent chacun un peu de leur sens. Toutes les bases mentales de la société indigène s’écroulèrent lorsque les Indiens virent des hommes mettre à sac des représentations de leurs Dieux, qu’ils croyaient invincibles ; lorsque leur médecine, elle aussi divine, se montra impuissante face aux épidémies apportées d’Europe ; lorsqu’ils se retrouvèrent confrontés à un système de pensée si différent du leur que des notions aussi évidentes, pour nous, que « ville », « cité », « temps » ou « espace » ne pouvaient être traduites. La culture occidentale fut donc, d’emblée, interprétée à partir d’une logique qu’il est bien difficile, aujourd’hui, de retrouver. Il s’agissait pour les indigènes de faire des ponts entre les représentations qu’on leur imposait et leur propre compréhension du monde et de l’existence, tout en assurant leur survie. Pour les Européens, ce qui apparut ainsi comme une colonisation rapidement et facilement menée ne fut que la création d’une nouvelle forme de pensée, beaucoup plus empreinte qu’on ne pourrait le croire de la pensée précolombienne.

Serge Gruzinski donne l’exemple des représentations religieuses qu’on faisait jouer aux Indiens pour qu’ils intègrent l’histoire biblique : de nombreux témoignages montrent des Espagnols surpris du réalisme de ces scènes, et de la capacité des Indiens à rendre parfaitement les situations. Or cette belle imitation était tributaire de l’approche indienne du théâtre, une approche rituelle, où le Dieu et son image se confondent, où l’acteur ne joue pas un rôle, mais se transforme véritablement en son personnage. La religion chrétienne participe ici inconsciemment à l’ancrage d’une culture profonde plutôt qu’à son effacement. Elle trouve son illustration la plus parfaite dans une phénomène qu’elle combat par ailleurs : la culture des icônes ! L’historien montre également comment les Indiens, dès la deuxième génération de la colonisation, devinrent souvent de remarquables lettrés, maîtrisant le latin aussi bien, sinon mieux que les Espagnols. Ils s’approprièrent ainsi le texte d’Ovide pour faire revivre dans les représentations de la fable d’anciennes croyances et d’anciennes images. En imitant par ailleurs l’art renaissant des grotesques, ces images d’anges et de monstres qui ornent de nombreux bâtiments de la Renaissance européenne et qui décorèrent les palais coloniaux mexicains, les Indiens jouaient avec des formes qui rejoignaient leurs traditions disparues, qui s’éloignaient des règles de vraisemblance, de perspective et de régularité prônée par ailleurs dans l’art européen, tout en contentant les colons.

L’ouvrage de Gruzinski, basé sur une multitude d’exemples littéraires, artistiques ou religieux, montre très clairement comment, secrètement, les Indiens utilisèrent les structures imposées par la société occidentale pour faire survivre leurs symboles et leurs représentations. Celles-ci, dans ce mélange incessant auxquelles ont les soumettait, perdirent rapidement tout leur sens originel. Mais elles donnèrent lieu à de nouvelles formes, à une nouvelle culture, tout aussi mouvante que les précédentes.

Derrière ce que nous voyons comme une simple invasion européenne, il y a donc toute une histoire cachée, une pensée en mouvement, qui nous explique bien souvent notre incapacité à décrypter les sociétés américaines d’aujourd’hui, si proches de nous et si différentes à la fois.

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1 Commentaire:

  1. Patxi a dit...
    Il est vraiment temps que je vous dédie un petit article sur mon modeste support.Votre blog est passionant, bien foutu, depuis que je l'ao découvert sur Rezolatino, je suis fan.
    Gruzinsky est mon chercheur préféré, d'une densité et d'une justesse sans cesse renouvelée.
    Venez à la maison, à l'occasion!
    felicidades.
    Saludos,
    Patxi