dimanche 8 juin 2008

1. Memento

Depuis le mois de mars 1990, le Chili est un pays «démocratique». Rappelons-nous : le 5 octobre 1988, après 15 ans de dictature militaire, Augusto Pinochet organise au Chili un référendum demandant au peuple s’il est prêt à reconduire son mandat présidentiel jusqu’en 1997. Certain qu’une majorité de la population, malgré les manifestations toujours plus fréquentes, reste favorable à son système de gouvernement, le général convoque cyniquement les électeurs pour prouver à l’opposition et à l’opinion internationale que les Chiliens l’ont choisi librement. Provocation qui lui coûtera cher : 54.7% des votants demanderont un changement de régime et une révision de la constitution. En mars 1990, Patricio Aylwin Azocar devient donc le premier président élu démocratiquement après 17 ans de dictature. Eduardo Frei Ruiz, puis Ricardo Lagos Escobar, tous démocrates-chrétiens, lui succèdent en 1994 et 1999. Le 15 janvier 2006, coup de théâtre sur la scène politique chilienne : une femme, socialiste de surcroît, est élue présidente du Chili. C’est Michelle Bachelet.

2. Quelque chose de pourri au royaume du Chili

Transition vers la démocratie réussie, direz-vous en lisant ces lignes. Si c’est le cas, c’est que vous n’avez pas bien lu. Car si le changement de régime a bien eu lieu après le référendum de 1988, la constitution est restée, grosso modo, la même que sous la dictature… On aurait attendu d’une présidence socialiste des réformes de fond, une véritable rupture avec ce passé un peu trop présent dans le système politique. Seulement voilà : non seulement rien ne bouge, mais le «socialisme» à la Bachelet a de quoi laisser perplexe. À sa décharge, le fait de diriger un gouvernement de cohabitation (Conciliación), dans lequel la droite conservatrice, dirigée par les grandes fortunes du pays, fait systématiquement barrage à toute tentative de réforme vers la gauche ; ajoutez à cela une certaine dose de machisme dans le monde politique chilien, y compris dans les rangs de «la Bachelet» ou «la Michelle», comme on aime à l’appeler là-bas, et on peut volontiers admettre que la tâche est loin d’être simple. Ceci dit, Michelle Bachelet s’exprime librement et ne semble pas particulièrement mise sous pression lorsqu’elle affirme par exemple :

  • que les langues de l’avenir sont l’anglais et le mandarin, et qu’il est donc parfaitement inutile d’offrir, dans le système d’éducation chilien, l’enseignement du français ou de l’allemand;
  • que l’éducation et l’accès à la santé sont des privilèges (et non un droit de chacun);
  • que la Chine et le Chili sont dans une situation similaire face aux indépendantistes tibétains et mapuche;
  • que les droits de l’homme au Chili sont respectés.

C’est sur ce dernier point, notamment, que je construirai cet article, à partir de quelques faits édifiants que j’ai récoltés suite à de violentes répressions de mouvements sociaux au Chili. La liste est loin d’être exhaustive. Ce sont quelques exemples des échecs d’un état qui, sous le couvert de cette belle étiquette, «démocratie», applique les principes et les moyens scandaleux d’une dictature tombée il y a bientôt 20 ans.

3. La Loi Générale d’Education (LGE)

Au Chili, l’éducation publique se paie, et ce depuis les premières années de scolarisation. Je ne vous parle pas ici de l’uniforme que chaque écolier doit acquérir pour pouvoir entrer dans le collège auquel il a été inscrit, mais bien d’une taxe d’éducation, d’un impôt en quelque sorte, qui autorise l’enfant à être alphabétisé. Au niveau de l’instruction publique, les enseignants sont payés au lance-pierre, travaillent dans des conditions de surpopulation ingérable des classes (40-50 élèves par classe) et reçoivent en outre des blâmes (sous forme de retenue salariale) pour tout élève abandonnant son cursus en cours de route. Inutile de préciser que le niveau d’éducation offert dans les écoles publiques est tout bonnement catastrophique, et que tout parent disposant d’un peu plus que le minimum vital opte pour une école privée. Peu contrôlées, celles-ci sont de toutes sortes : des prestigieux collèges européens à l’entreprise personnelle sans garantie d’équivalence, en passant par les institutions religieuses. Or cette situation est en quelque sorte garantie par la «Loi Organique Constitutionnelle sur l’Éducation» (LOCE), l’une des dernières créations du gouvernement Pinochet, qui stipule en effet que toute offre éducationnelle se fait «dans un but lucratif» (oui, vous avez bien lu).

Depuis plusieurs mois, les étudiants et les professeurs se mobilisaient pour demander un système d’éducation publique de meilleure qualité et accessible à tous. C’est ainsi qu’il y a quelques semaines a vu le jour une modification de la LOCE. Problème : cette nouvelle version n’entre pas en matière sur la gratuité de l’enseignement. Car, comme je vous le disais tout à l’heure, «l’éducation, c’est un privilège».

Les étudiants sont donc descendus dans la rue à plusieurs reprises, et notamment le 28 mai et le 4 juin derniers. Si toute manifestation au Chili permet aux forces de l’ordre de ressortir les vieux camions-arroseurs hérités de Pinochet et, bien souvent, l’arsenal lacrymogène, celle du 4 juin est allées plus loin. 90 % des professeurs et des étudiants des niveaux secondaires, lycéens et universitaires s’étaient réunis pour défiler à Santiago. Au moment où ils ont souhaité emprunter l’avenue principale de la ville (Alameda), les forces de l’ordre ont fait barrage et les manifestants qui ont refusé de se disperser se sont tout bonnement fait tirer dessus. Dans un communiqué datant du 6 juin, la section chilienne d’Amnesty International dénonçait ces excès de plus en plus systématiques. À noter que lors de la manifestation du 28 mai, 231 personnes avaient été arrêtées…

4. Les «terroristes mapuche» et leurs complices

L’un des plus glorieux héritages de Pinochet est sans aucun doute la loi anti-terroriste de 1984, que le général mit en place au moment où les manifestations contre la dictature devenaient de plus en plus fréquentes et agressives. Cette loi stipule que toute action dirigée contre le gouvernement représente un acte de terrorisme, et doit être punie en conséquence.

Depuis quelque temps, au Chili, la loi anti-terroriste est appliquée contre les représentants des communautés mapuche qui demandent la restitution de leurs terres ou luttent contre l’installation de multinationales en tout genre dans le sud du pays. Voici une petite liste parlante de la manière dont l’État chilien défend sa démocratie. Vous en aurez pour votre argent :

- Patricia Troncoso purge depuis août 2004 une peine de 10 ans de prison suite à l’incendie d’une propriété forestière de MININCO S.A dans le sud du Chili. Patricia Troncoso a toujours clamé son innocence. Sa condamnation a été prononcée grâce au témoignage de deux personnes dont l’identité est restée secrète, que la défense n’a pas pu interroger, et qui n’ont même pas comparu lors du procès. Patricia Troncoso a dénoncé à plusieurs reprises ses conditions de détention, allant en octobre passé jusqu’à entreprendre une grève de la faim qu’elle a maintenue pendant 112 jours. Commentant cette action, le secrétaire général du gouvernement avait eu ces mots : «Une fois capturés et jugés, comme on le fait dans un État de droit, qu’ils ne viennent pas faire une grève de la faim». La détenue a finalement obtenu une permission dominicale…

- Depuis l’emprisonnement de Patricia Troncoso, plusieurs mouvements de communautés mapuche ont eu lieu pour dénoncer les atteintes aux droits de l’homme au Chili. C’est ainsi que le 6 décembre 2006, 8 Mapuche ont été faits prisonniers sur la base de la loi anti-terroriste pour «désordre public au moyen de jet de pierres». A cette heure, ils sont toujours détenus.

- Au mois de mai 2007, un ouvrier qui dénonçait les conditions salariales offertes par les entreprises forestières qui exploitent les terres mapuche a été tué de plusieurs balles par un carabinier.

- Le 3 janvier 2008, les forces de l’ordre ont réprimé une occupation de terrain en utilisant des véhicules blindés et des armes à feu, abattant à la mitraillette Matías Catrileo, âgé de 22 ans.

- Le 8 janvier, à Santiago, une marche de soutien à la famille du jeune homme a été interrompue par des jets de gaz lacrymogènes et des tirs des carabiniers.

- Le 10 janvier à Temuco, la compagne, la sœur et la mère de Matías qui avaient organisé une manifestation pacifiste en son souvenir ont été arrêtées et emprisonnées.

- Le 3 mars 2008, une communauté mapuche est incendiée lors d’un «contrôle» des forces de l’ordre.

- Le 29 mars 2008, suite à une manifestation dans les rues de Santiago à l’occasion de la «fête du jeune combattant» (une journée en souvenir de deux jeunes étudiants militants assassinés par la police de Pinochet le 29 mars 1985), Johnny Cariqueo Yañez, étudiant mapuche de 20 ans, a été arrêté et torturé pendant deux jours par la police. Relâché le 31 mars, il est décédé quelques heures plus tard à son domicile. La police est hors de tout soupçon car le jeune homme souffrait d’une faiblesse cardiaque (dommage).

- Le 31 mars 2008, René Palma, étudiant de 26 ans, est grièvement blessé par balle, toujours dans le cadre de la «fête du jeune combattant». La police met l’agression sur le compte d’une bande de jeunes «encagoulés» et refuse de prendre en charge René Palma. Celui-ci décède quelques heures plus tard à l’hôpital, où il s’est rendu par ses propres moyens.

- Notons enfin que depuis le 20 mars 2008, Joffrey Paul Rossi et Christopher Cyril Harrisson, deux journalistes qui tournaient un documentaire sur les Mapuche, sont détenus dans les prisons chiliennes. Le 7 mai, Elena Varela Lopez a également été arrêtée après avoir interviewé des Mapuche au sujet de leur conflit avec les exploitants forestiers du Sud du Chili. Elle est depuis lors emprisonnée à Rancagua, à plus de 600 kilomètres de son domicile.

5. Un dernier mot

Michelle Bachelet, durant sa campagne électorale de 2005, a souvent rappelé à son électorat qu’elle avait expérimenté les geôles de Pinochet, qu’elle était une victime de la dictature et comprenait ainsi mieux que quiconque tout ceux que la droite avait oubliés. Le 14 octobre 2006, Michelle Bachelet visitait le parc-souvenir de la Villa Grimaldi, l’un des principaux lieux de torture des débuts de la dictature de Pinochet. Elle y avait été enfermée pendant un mois en 1975 avec sa mère alors que son père avait été assassiné. A l’issue de cette visite, Michelle Bachelet déclarait : «C'est un moment douloureux, qui me rappelle des souvenirs tristes d'une époque où la terreur régnait, mais c'est surtout le moment de réaffirmer la vie, la liberté et la paix».

Apparemment, le sens de l’Histoire n’est pas le même pour tout le monde, au Chili…


Je joins à cet article deux vidéos. L’une est un petit documentaire de deux jeunes français sur les exactions policières en terre mapuche (le titre est en espagnol, mais c'est bien la version française). L’autre un compte-rendu de la manifestation du 4 juin paru à la télévision nationale chilienne. C’est de la télé chilienne : flux de paroles, images en boucle, interviews coupées, etc. Mais les faits sont là et les journalistes eux-mêmes s'étonnent de la réaction démesurée des forces de l'ordre face à une manifestation dans laquelle aucune violence n'était, jusqu'aux premiers jets de gaz lacrymogènes, à déplorer...




Cliquez ici pour les images de la manifestation estudiantine.

SOURCES :

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1 Commentaire:

  1. Michèle a dit...
    Je suis écoeurée. Et dire que d'une Bachelet femme et socialiste on aurait pu ou dû s'attendre à mieux...