mardi 12 août 2008

Oui, Evo a gagné, et plutôt bien, face à une droite sécessionniste un peu trop sûre d’elle, malgré les complots, les machinations médiatiques et économiques, les moyens de pression violents que certains groupes d’extrême droite n’hésitent pas à employer face à ces Indiens et campesinos qu’ils abhorrent. Malgré aussi, disons-le, une extrême gauche bolivienne pas toujours tendre avec Morales, qui demande encore plus de changements, moins de concessions et descend volontiers dans la rue, avec et contre tous les autres. La Bolivie, l’Amérique latine, c’est ça. Nous étions l’an dernier à Uyuni avec la sainte intention de poursuivre en direction de Potosí, nous avons fini en Argentine en sortant rapidos par la petite porte du sud. A Tarija, enseignants et étudiants affrontaient les forces de l’ordre sans grande tendresse; à Potosí, c’étaient les mineurs, à Santa Cruz les petits cons néo-nazis et à Sucre ou la Paz, je ne sais plus. Pendant ce temps, le guide indien qui nous avait menés de San Pedro à Uyuni nous expliquait qu’il n’avait confiance que dans le MIR; plus bas, à Tupiza, il défendait pourtant Evo Morales celui qui nous disait que personnellement, les nationalisations, il trouvait ça dangereux pour l’économie du pays. Paradoxes, et il y en a des milliers d’autres, de tous ceux qui attendent de la politique nationale des effets directs sur leur petite vie − et Dieu sait si la vie, pour beaucoup en Bolivie, est pauvre en perspectives. Petite, justement.

Oui, Evo a gagné, et plutôt bien, mais le grand défi c’est maintenant de conserver la belle unité qui l’a plébiscité; de faire comprendre à tout un peuple qu’on ne transforme pas en deux jours, ni en deux ans, un pays livré pendant 5 siècles aux appétits ravageurs de quelques puissants, saccagé en profondeur, dépourvu dans bien des endroits des infrastructures minimales qui permettraient aux populations de vivre dignement. Un pays qui regorge de richesses, sur lequel lorgnent volontiers les multinationales européennes, nord-américaines, chiliennes, etc. Un pays qui n’a plus d’accès à la mer et dont une partie de l’accès à l’eau potable dépend d’entreprises étrangères. Un pays où bien des enfants ne vivent pas autrement, ni ailleurs, que les poules ou les cochons. Un pays où le PIB par habitant est de 1200 $ (contre 4000 au Chili, 23'400 en France et 35'900 en Suisse…) et qui, pourtant, affichait une croissance de presque 5% en 2006 (contre 2,2% en France et 3% en Suisse). Tout ça et bien d’autres choses, c’est le pays d’Evo, celui qui au-delà des symboles révolutionnaires, a bien du pain sur la planche (merci, Michèle, de le rappeler) − et franchement, je n’aimerais pas être à sa place.

*

Alors quand d’aventure, touristes, vous vous rendrez en Bolivie pour faire ce que nous avons tous fait − salar, Uyuni, cimetière de trains et, avec un peu de chance, une petite visite bien sensationnelle des mines de Potosí −, ne vous étonnez pas si l’Indio moyen vous regarde d’en-bas, si vous vous sentez un peu conquistador, quand vous débarquerez avec votre veste-technique-coupe-vent-trois-couches-amovibles, vos grolles de montagne, vos lunettes aux normes anti-UV et, pour faire un peu local, votre bonnet et vos gants en laine de lama achetés dans un marché du coin (que vous aurez la décence de ne pas marchander, svp., même si le Routard dit le contraire). Ne vous étonnez pas si le contact s’avère un peu rude, si l’échange n’est pas des plus faciles, avec ceux qui vivent de rien et dans rien, dans le regard desquels le joli nom de votre pays n’allume même pas l’étincelle du rêve d’exil − le minimum nécessaire à l’aventure étant, pour bien des Boliviens, un chiffre sans signification aucune. Ne vous étonnez pas si vous vous sentez un peu beauf’ de photographier − avec un appareil qui pourrait à lui seul nourrir tout un village pendant plusieurs mois − les montagnes dans lesquelles ils survivent, dans lesquelles ils crèveront, qu’ils ont cessé de regarder depuis longtemps. C’est aussi ça, l’Amérique latine: saisir qu’il y a des différences de destin qui ne se rachètent pas; que le monde est mal fait et que nous, nous avons eu du bol; et que toutes nos belles analyses sur ce qui s’est passé ce week-end en Bolivie n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité bolivienne…

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2 Commentaires:

  1. Michèle a dit...
    C’est aussi ça, l’Amérique latine: saisir qu’il y a des différences de destin qui ne se rachètent pas !

    Vie bolivienne
    Vie quotidienne

    Je crois que la capacité d'absorption de la misère est quand même limitée, que ce soit en Bolivie ou dans le monde, non ?

    Ou peut-être ne suis-je qu'une humble utopiste...
    Jean-Luc Crucifix a dit...
    Très beau coup de gueule sur les touristes de passage, Nathalie! On dirait (presque) du Patxi!