jeudi 14 août 2008


De ce poème étrange de Pablo Neruda, on trouve sur internet nombre de traductions; combien sont-ils, les lecteurs qui le citent avec fierté, suggérant peut-être qu'il y a, entre les ambiances glauques du poème et leur âme gothique une secrète similitude?! Et combien sont-ils, ceux qui le comprennent? Peut-on ou doit-on, du reste, le comprendre?

Personnellement je ne le connaissais pas. Je suis tombé dessus par hasard à cause d'un disque Marinero en la tierra: tributo a Pablo Neruda (2 CD, 1999) et de la version qu'en proposent Los Miserables (excellente, à mon avis).

Disons-le d'emblée, je n'aime pas. Je trouve la version sonore intéressante. Mais voilà: c'est quand même Neruda, et il doit bien y avoir un peu de signification derrière ces images sordides. Alors essayons.

Le poème de Neruda a été écrit à Buenos Aires, en 1933. On est en pleine période surréaliste de Neruda, en pleine "Décade infâme" en Argentine (régime militaire, répression, dépression économique), en pleine montée du fascisme en Europe. "Il arrive que je me lasse d'être homme" peut donc singifier la lassitude du poète face à ses semblables, à un monde en décomposition. Mais il semblerait que "Walking around" soit également inspiré de la lecture de Joyce, de la représentation de Ulysses, le héros moderne flâneur, reflet du monde qui l'entoure dont il se sent pourtant irrémédiablement détaché. Le titre, en anglais, serait ainsi un clin d'oeil à Joyce et une manière de dire le déracinement.

Tout le poème joue donc sur une volonté ambigüe de se placer hors du monde humain moderne, en refusant les attributs techniques, mais aussi phyisques de celui-ci (str. 1-3), à laquelle s'oppose une sorte de crainte de l'immobilisme, du végétatif (str. 6-7). La solution de cette tension se situe dans la description d'un héroïsme moderne à la Joyce, celui qui consiste à se transformer en une sorte d'humain alternatif, sorti de sa médiocrité par l'action d'éclat, le crime grotesque (str. 4-5). A travers cette flânerie citadine, c'est l'opposition entre l'humanité moderne décomposée (les hôpitaux submergés d'os, les intestins pendus aux maisons, les dentiers dans les cafetières, les nombrils qui traînent à côté des poisons et, surtout, ces miroirs rendus témoins de l'infâmie, parce qu'ils ont reflété l'homme, ou la réalité toute entière) et une sorte de permanence du monde ancien, simple et misérable ("des jardins où il y a des habits pendus à un barbelé: / petites culottes, serviettes et chemises qui pleurent / de lentes larmes sales") qui est représentée.

Celui qui voulait être un héros, un meurtrier au couteau vert, aux armes inédites, n'est finalement qu'un homme, tout simple, avec ses yeux, ses souliers, sa rage et son oubli. Et s'il marche, ce n'est peut-être que parce que quelque chose le pousse, l'oblige à avancer, quelque chose d'aussi simple qu'un début de semaine (str. 8-9).

De quoi, en effet, en avoir ras-le-bol!


Sucede que me canso de ser hombre.
Sucede que entro en las sastrerías y en los cines
marchito, impenetrable, como un cisne de fieltro
navegando en un agua de origen y ceniza.

El olor de las peluquerías me hace llorar a gritos.
Sólo quiero un descanso de piedras o de lana,
sólo quiero no ver establecimientos ni jardines,
ni mercaderías, ni anteojos, ni ascensores.

Sucede que me canso de mis pies y mis uñas
y mi pelo y mi sombra.
Sucede que me canso de ser hombre.

Sin embargo sería delicioso
asustar a un notario con un lirio cortado
o dar muerte a una monja con un golpe de oreja.

Sería bello
ir por las calles con un cuchillo verde
y dando gritos hasta morir de frío.

No quiero seguir siendo raíz en las tinieblas,
vacilante, extendido, tiritando de sueño,
hacia abajo, en las tripas mojadas de la tierra,
absorbiendo y pensando, comiendo cada día.

No quiero para mí tantas desgracias.
No quiero continuar de raíz y de tumba,
de subterráneo solo, de bodega con muertos
ateridos, muriéndome de pena.

Por eso el día lunes arde como el petróleo
cuando me ve llegar con mi cara de cárcel,
y aúlla en su transcurso como una rueda herida,
y da pasos de sangre caliente hacia la noche.

Y me empuja a ciertos rincones, a ciertas casas húmedas,
a hospitales donde los huesos salen por la ventana,
a ciertas zapaterías con olor a vinagre,
a calles espantosas como grietas.

Hay pájaros de color de azufre y horribles intestinos
colgando de las puertas de las casas que odio,
hay dentaduras olvidadas en una cafetera,
hay espejos
que debieran haber llorado de vergüenza y espanto,
hay paraguas en todas partes, y venenos, y ombligos.

Yo paseo con calma, con ojos, con zapatos,
con furia, con olvido,
paso, cruzo oficinas y tiendas de ortopedia,
y patios donde hay ropas colgadas de un alambre:
calzoncillos, toallas y camisas que lloran
lentas lágrimas sucias.

(Pablo Neruda, "Walking around", Residencia en la tierra (1933/1935), Madrid, Cátedra, 2005, p. 219-221.)


Il arrive que je me lasse d’être homme.
Il arrive que j’entre chez les tailleurs et dans les cinés,
fané, impénétrable, comme un cygne de feutre
naviguant sur une eau d’origine et de cendre.

L’odeur des coiffeurs me fait pleurer des cris.
Je ne veux qu’un repos de pierre ou de laine,
je ne veux que ne pas voir d’établissements, ni de jardins,
ni de marchandises, ni de lunettes, ni d’ascenseurs.

Il arrive que je me lasse de mes pieds et de mes ongles
et de mes cheveux et de mon ombre.
Il arrive que je me lasse d’être homme.

Pourtant, qu’il serait délicieux
d’effrayer un notaire avec un lys coupé
ou de tuer une nonne d’un simple coup d’oreille.

Qu’il serait beau
d’aller de par les rues avec un couteau vert
en hurlant jusqu’à mourir de froid.

Je ne veux pas continuer à être une racine dans les ténèbres,
vacillant, étendu, tremblant de rêve,
jusqu’en-bas, dans les entrailles mouillées de la terre,
absorbant et pensant, mangeant chaque jour.

Je ne veux pas tant de malheurs pour moi.
Je ne veux pas continuer, racine ou tombe,
souterrain solitaire, cave pleine de morts,
transit, mourant de chagrin.

Voilà pourquoi le lundi brûle comme le pétrole
lorsqu’il me voit arriver avec ma face de prison,
et il aboie en se déroulant comme une roue blessée,
et fait des pas de sang chaud jusque dans la nuit.

Et il me pousse dans certains recoins, vers certaines maisons humides,
vers des hôpitaux où les os sortent de la fenêtre,
vers certaines cordonneries à l’odeur de vinaigre,
vers des rues effroyables comme des gouffres.

Il y a des oiseaux couleur de soufre et d’horribles intestins
pendant aux portes des maisons que j’abhorre,
il y a des dentiers oubliés dans une cafetière,
il y a des miroirs
qui devraient avoir pleuré de honte et d’épouvante,
il y a des parapluies partout, et des poisons, et des nombrils.

Je marche calmement, avec mes yeux, mes souliers,
ma rage, mon oubli,
je passe, je longe des bureaux et des magasins orthopédiques,
et des jardins où il y a des habits pendus à un barbelé :
petites culottes, serviettes et chemises qui pleurent
de lentes larmes sales.

(Ma traduction)

2 Commentaires:

  1. Michèle a dit...
    Bonsoir Nathalie,
    Je dois dire que je n'aime pas trop non plus, ou peut-être faudrait-il que je relise le tout à tête reposée.
    En fait je voulais t'inviter à faire un tour sur mon blog ! Merci !
    Araucaria a dit...
    Les classiques, ironisait Oscar Wilde, sont des auteurs dont tout le monde parle mais que plus personne ne lit. Nous vous proposons de redécouvrir Pablo Neruda, ses poèmes, ses combats, son époque, sa vie. En un mot, nous voulons faire descendre Neruda de son piédestal, afin de vous le rendre plus proche, plus familier, plus vivant.
    En 2004, on fêtait le centenaire de la naissance du poète avec l'activité «Neruda Centenario». Ce blog s'inscrit dans la continuité de celle-ci. Son but est de mieux faire connaître l’œuvre et la vie du poète chilien auprès du public francophone.

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