samedi 20 décembre 2008

Le "virage à gauche de l'Amérique latine", le "laboratoire de l'utopie", le "continent du changement", le "nouveau modèle latino-américain", voici quelques-unes des sympathiques expressions qui reviennent un peu partout quand on parle de la zone comprise entre les Caraïbes et la Patagonie. Pourquoi pas? On peut effectivement, sous certains aspects, comparer Cuba et le Vénézuela, les propositions de Chavez à certaines idées de Morales et , tant qu'à faire, y mettre aussi l'Equateur de Correa. On peut ensuite se souvenir de l'élection de Lula, porteuse de tant d'espoir. Allez, un de plus. Et puis, regarder les partis politiques (plutôt que les personnes) qui président le Paraguay, l'Uruguay, le Nicaragua, le Chili, l'Argentine. Et voilà: de Castro à Bachelet on a fait le tour: tous rouges, tous acteurs du "virage à gauche", tous porteurs d'espoir...

Une théorie assez agaçante, en fait, qui ne tient ni compte des difficultés rencontrées par les plus idéalistes (en clair, ou on encense Chavez, ou on le déteste, idem pour Castro), ni des itinéraires personnels (le Daniel Ortega d'aujourd'hui est une insulte au sandinisme des années '80), ni, et c'est plus grave, des politiques concrètement menées par des "socialistes" telles que Michelle Bachelet ou Cristina Kirchner par exemple. Un socialisme à genoux devant l'économie, responsable de fractures sociales effarantes, n'hésitant pas à recourir à la répression pour faire taire toute voix dissidente un peu trop gênante. Critiquez-les, il y aura toujours une bonne âme pour vous soutenir que la bonne volonté de ces président(e)s-là est systématiquement entravée par un système de cohabitation ingérable (ou, dans un tout autre genre, pour vous faire remarquer que les femmes sont toujours impitoyables à l'égard des autres femmes, surtout quand il s'agit de pouvoir et de réussite sociale; parfois on a même droit à un bonus psy...).

Je laisse Bachelet jusqu'à une prochaine fois pour vous donner quelques nouvelles réjouissantes de l'Argentine socialiste. Samedi 12 décembre, 50'000 personnes défilaient dans les rues de Buenos Aires, appelées par une organisation non gouvernementale, le "Movimiento Nacional de los Chicos del Pueblo", à manifester contre... la faim. La faim? Dans un pays qui exporte plus de 70% de ses céréales, un pays qui représente l'un des plus importants exportateurs alimentaires mondiaux, et dont le PIB de 2008 gagne environ 7%, malgré la crise? Et oui, la faim. En Argentine, chaque jour, 8 enfants de moins de cinq ans et 25 nouveaux-nés meurent de malnutrition (1). Dans de nombreuses régions, on se nourrit dans les décharges. Une enquête effectuée auprès de plus de 200 milles personnes dans neuf provinces du pays révèle que 60% des enfants et adolescents des centres urbains vivent dans des conditions précaires et ne bénéficient pas du degré d'éducation minimal (on estime que plus de 40% des enfants argentins cessent de fréquenter l'école avant la fin du cycle obligatoire). 14% d'entre eux partagent un lit ou un matelas avec un tiers, et 9% connaissent la réalité de la faim. En clair, 300'000 enfants argentins vivent aujourd'hui dans des conditions dignent d'un pays du tiers-monde. Conséquence: on constate évidemment une augmentation de la mendicité et de la criminalité juvénile.

Afin d'endiguer le problème, le gouverneur de la Province de Buenos Aires proposait en novembre de faire passer l'âge minimal d'incarcération des jeunes "délinquants" de 16 à 14 ans. C'est bien. Tout le monde sait que la place des pauvres est en prison. Autre mesure proposée: augmenter les crédits accordés aux écoles... privées (2).

C'est pour dénoncer de telles absurdités et soutenir des actions concrètes de développement des zones les plus sinistrées du pays que les "Chicos de los Pueblos" multiplient les actions, depuis quelque temps, en invitant à des manifestations, en essayant de créer des lieux de rencontre pour s'occuper des enfants en difficulté et, surtout, en s'adressant directement aux responsables gouvernementaux pour que des mesures sérieuses soient prises. Résultat: entre le 26 avril et le 28 novembre 2008, huit personnes ou groupes travaillant pour les "Chicos del Pueblo" ont été agressés par des personnages cagoulés, frappés, soumis à différentes pressions ou à des actes de torture pour que cessent leurs actions, et ce systématiquement au lendemain de rencontres entre l'organisation et des membres du gouvernement (3).

Ceci dit, tout ne va pas mal en Argentine: en septembre dernier, Cristina Kirchner promettait au Club de Paris de rembourser une partie de la dette extérieure du pays en puisant près de 7 milliards de dollars dans les caisses de la banque centrale. En octobre, l'état a nationalisé les caisses de retraites pour faire face à la crise, et a investi 110 milliards de pesos (soit 36 milliards de dollars)... dans les travaux publics (4). (Ça permettra de construire des prisons pour les pauvres!) Parallèlement, on allégeait toutes les contraintes sociales et fiscales des entreprises pour éviter des faillites massives. Ça fera sans doute quelques centaines de milliers de chômeurs en plus pour 2009. Mais ouf! les investisseurs européens restent en Argentine (5): l'utopie socialiste est sauvée.

(1) Sauf information contraire, tous les chiffres de cet article proviennent de la revue de presse de Cristiano Morsolin sur la mobilisation du 12 décembre à Buenos Aires, parue sur le site Rebelión.

(2) Voir à ce propos l'article de Santiago Duarte publié dans les pages de Rebelión en novembre 2008.

(3) C.f. note 1.

(4) Voyez ce qu'en pense, sur place, Tonton Patrick!

(5) Pour une vision plus complète des dernières mesures économiques prises par le gouvernement Kirchner, voir Julio Gambina, "Medidas anticrisis del Gobierno argentino", America latina en movimiento, 16-12-08.

Commenter cet article


2 Commentaires:

  1. Titanik a dit...
    Ce problème monstrueux de la pauvreté pour les pays non alignés est très bien analysé par Jean Ziegler dans son dernier livre: "La haine de l'Occident" (Albin Michel, 2008). une alerte pour nous faire prendre cosncience que' nous autres les "blancs" dépassont les limites de l'inimaginable en matière de monstruosité...
    Nathalie a dit...
    Le problème de l'Argentine (et du Chili, j'aurai à en reparler), c'est justement qu'ils sont un peu trop bien alignés: on veut être un interlocutaire prioritaire de l'Europe et des Etats-Unis, on héberge toutes les grandes multi-nationales qui souhaitent s'implanter, vent en poupe dans le PIB, et ceux qui trinquent derrière sont ceux dont le revenu n'a strictement rien à voir avec le niveau en chiffres de l'économie.