mercredi 14 janvier 2009

1512. La couronne espagnole, afin de s'assurer que ses conquistadors, outre Atlantique, procèdent à l'annexion des nouveaux territoires sans désordre et actions arbitraires, ordonne que soit lu à chaque nouvelle rencontre avec un peuple indigène le Requerimiento. Il s'agit d'un texte de loi qui, après avoir expliqué aux Indiens l'histoire du pouvoir royal (Dieu - St-Pierre - le Pape - la couronne d'Espagne) leur donne généreusement le choix de leurs actions à venir: ou ils se soumettent aux Colons, désignés comme nouveaux maîtres des Indes occidentales par Sa Sainteté de Rome, et adoptent la foi catholique, ce qui leur attirera la bienveillance du Roi; ou ils résistent, et seront dès lors justement punis: "nous vous ferons tous les maux et dommages que nous pourrons, comme à des esclaves qui refusent d'obéir et de recevoir leur seigneur, leur résistent et les contredisent; et nous vous avertissons que les morts et dommages qui suivront cela seront de votre faute et non de celle de Leurs Majestés, ni de la nôtre, ni de ces gentilshommes qui nous accompagnent." (1)

15 avril 1768. Bougainville et son équipage, après avoir fait escale dans l'archipel de Tahiti et avoir été accueillis une quinzaine de jours par les indigènes, rédigent à l'attention du roi ce texte, qu'il enterre sur la côte: "L'an 1768, nous L. A. de Bougainville etc... [...] avons découvert le 1 avril et jours suivans un archipel d'isles hautes que nous avons nommé archipel de Bourbon [...]. Nous nous sommes attachés à les reconnoitre et nous avons mouillé dans la plus considérable de ces isles à l'extrémité d'une grande baye par le relèvement suivant. Nous y avons passé plusieurs jours à faire alliance avec les gens du pays, lesquels sont en grand nombre, de la plus grande taille, forts, industrieux et doux. Nous avons même, de leur consentement, établi un camp à terre [...]. Nous y avons défriché, du consentement du cacique de ce canton, un petit terrein, dans lequel, au grand consentement de la nation, semé du bled, du mahis, des fèves, des poids, des lentilles et diverses autres graines potagères de France. [...] Le 12è avril, nous avons pris possession de l'archipel au nom de S.M.T.C. et, en présence de plusieurs officiers de notre état major, nous avons enterré dans cette isle l'inscription suivante gravée sur une planche de chêne: "[...] par ordre et au nom de S.M.T.C. Louis XV, sous le ministère de M. de Choiseul, duc de Praslin, nous avons pris possession d'un archipel d'isles que nous avons nommé l'archipel de Bourbon [...]". (2)

Les doux habitants de Tahiti, au demeurant fort effrayés par les démonstrations des armes à feu et des fusées des Français, obtempèrent. Comment ils ont compris ce discours est une autre histoire, que Bougainville omet de raconter. Peu après la parution du récit de son voyage autour du monde, Diderot écrit la diatribe imaginaire d'un vieux Tahitien à l'attention de Bougainville, au moment du départ des troupes françaises: "Nous sommes libres; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon: qui es-tu donc, pour faire des esclaves? Orou! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal: Ce pays est à nous. Ce pays est à toi! et pourquoi? parce que tu y as mis le pied? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres: Ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu? Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé; et dans le même instant, tu as projeté au fond de ton coeur le vol de toute une contrée! Tu n'es pas esclave: tu souffrirais la mort plutôt que de l'être, et tu veux nous asservir!" (3)

1939-1940. L'Allemagne nazie occupe la Pologne, le Danemark, la Norvège, la France, la Belgique, le Luxembourg, la Hongrie, la Roumanie... Hitler, on le sait, estimait qu'il accomplissait sa tâche expansionniste et épurationniste avec le soutien de Dieu. Dans chaque pays annexé, une seule règle répétée à l'envi par la Wehrmacht: ceux qui se soumettaient et collaboraient seraient bien traités. Les autres, considérés comme des ennemis de la paix et du nouvel ordre, seraient éliminés (avec quelques innocents, pour l'exemple).

14 mai 1948. David Ben Gourion lit la déclaration d'Indépendance de l'Etat d'Israël: "[...] Du fait de notre droit naturel et historique et sur la base de la puissante résolution de l'Assemblée Générale des Nations Unies, nous déclarons ici l'établissement d'un état juif en Eretz-Israel, désormais Etat d'Israël. [...] Cet état sera ouvert à l'immigration juive et à la réunion des exilés; il favorisera le développement du pays pour le bénéfice de ses habitants; il sera basé sur la liberté, la justice, la paix telles que l'envisagent les prohètes d'Israël; il assurera l'égalité des droits sociaux et politiques à tous ses habitants indépendamment de leur religion, race, ou sexe; il garantira la liberté de culte, de conscience, de langue, d'éducation et de culture; il assurera la sécurité des lieux saints de toutes les religions. [...] Nous appelons - compte-tenu des attaques que nous subissons depuis quelques mois - les habitants arabes de l'Etat d'Israël à préserver la paix et à participer à l'établissement de l'Etat sur des bases d'égalité citoyenne et d'égalité de représentation dans toutes les institutions étatiques provisoires et permanentes. [...] Nous appelons les Juifs de la Diaspora à s'allier aux Juifs d'Israël en émigrant et en les assistants dans cette grande bataille qu'est la réalisation du rêve de l'âge d'or - la rédemption d'Israël. Au nom du Tout-Puissant..." (4)

Mai 2003. George W. Bush déclare, après 2 mois de guerre en Irak: "Les combats en Irak sont terminés. Dans la bataille en Irak, les Etats-Unis et leurs alliés ont gagné. Notre coalition s'attache maintenant à sécuriser et reconstruire ce pays. Nous avons combattu pour la liberté et pour la paix dans le monde. [...] Nous remercions tous les citoyens irakiens qui ont accueilli nos troupes et se sont battus pour la libération de leur pays [...]. Lorsque les civils irakiens regardent le visage de nos hommes, ils voient la force, l'amabilité et la bonne volonté. Lorsque je regarde les membres de l'armée des Etats-Unis, je vois le meilleur de notre nation et je suis honoré d'être votre commandant en chef. Dans l'image des statues qui s'écroulent, nous avons pu prendre conscience de l'arrivée d'une nouvelle ère. [...] Nous assisterons les nouveaux leaders irakiens dans l'établissement d'un gouvernement, pour le peuple irakien. [...] Toute personne qui s'associera à des actes terroristes contre les Américains deviendra un ennemi de cette nation, et une cible de la justice américaine. [...] Que Dieu vous bénisse tous, et que Dieu bénisse l'Amérique". (5)

On pourrait s'amuser longtemps à recueillir les exemples de cette fâcheuse tendance qu'a l'homme, de quelque nation et de quelqu'époque qu'il soit, à aller planter son drapeau sur la terre d'autrui, en tout bien tout honneur et au nom de Dieu. A déclarer dans une langue qui n'est pas celle de son interlocuteur, sa bonne volonté face à lui - à condition qu'il se soumette. A dénoncer ensuite la barbarie de celui qui, pour avoir refusé de céder sa terre, d'abandonner sa langue, ses coutumes, sa religion, est devenu son ennemi: l'Indien du Mexique au Mexique, le Tahitien à Tahiti, le Français en France, le Palestinien en Palestine, l'Irakien en Irak et tous les autres terroristes qui crurent naïvement, un jour, que la terre qu'ils cultivaient leur appartenait...

(1) Le texte du Requerimiento est disponible en espagnol ici.

(2) "Acte de prise de possession de l'isle de Cythère", dans E. Taillemite, Bougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769, Paris, Imprimerie nationale, 1977, p. 329-330.

(3) Diderot, "Les Adieux du vieillard", Supplément au Voyage de Bougainville (1773-74), Paris, Gallimard, "folio classique", 2002, p. 40-41.

(4) Déclaration de fondation et d'indépendance de l'état d'Israël, 1948, à lire intégralement ici (en anglais).

(5) Discours de G. W. Bush à l'issue de la première phase de la seconde guerre d'Irak, en mai 2003, à lire intégralement ici (en anglais).

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3 Commentaires:

  1. Patxi a dit...
    très belle promenade que voilà...
    La terre-Terre appartient pourtant à celui qui la cultive-Cultive...
    Michèle a dit...
    Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
    Michèle a dit...
    Dieu est grand...
    Lu ce matin sur un édifice : "L'esprit est plus fort que le glaive"
    J'en suis encore pensive...