mardi 9 décembre 2008

J'ai reçu il y a quelque jour un courrier d'une internaute, vraisemblablement assez jeune, qui me disait ceci:

Ayant une profonde attirance pour les gens d’Amérique latine, plus particulièrement les Indiens/indiennes (ceux qui ont été épargnés par les blancs), j’aimerais bien avoir des discussions avec ces derniers pour des échanges sur le monde, sur leur connaissance de la nature, leur façon d’appréhender les évènements actuels [...].

Il y a deux réponses face à ce type de requête. La première, concrète, pour permettre à cette personne de réaliser son désir d'échange, suggérerait d'abord une petite recherche sur internet, car nombre de communautés ont leur site, leur journal en ligne, etc. Et là, je devine une ombre de déception dans le regard de mon interlocutrice en quête de pensée sauvage, qui ne s'attendait pas forcément à échanger avec des cyber-citoyens, mais bien avec des Indiens, des vrais. On pourrait donc imaginer de diriger notre lectrice vers l'ethnologie, ou en tout cas vers une recherche un peu plus approfondie sur la situation des "indigènes" en Amérique latine puis, dans un deuxième temps, vers des voyages pourvus d'un but précis (ethnologique ou ONG-esque).

Mais cette première réponse est, fondamentalement, inadéquate. Et d'abord, parce qu'elle ne serait que mensonge face à la réalité projetée dans cette question, celle des "Indiens épargnés par les Blancs" qui, n'en déplaisent aux primitivistes forcenés, n'existent pas, ou plus. La tribu brésilienne inconnue, préservée de tout contact avec le reste de l'humanité jusqu'en mai 2008, était en fait connue depuis 1910. Les Mapuches, seul peuple pré-colombien ayant résisté à l'invastion espagnole et obtenu, au XVIIe siècle, une reconnaissance de leur autonomie, ont été dans les faits réprimés tout au cours de leur histoire et le sont aujourd'hui plus encore que jamais. La communauté mapuche est aujourd'hui partagée entre trois attitudes:

  1. La lutte pour la reconnaissance territoriale et l'autonomie culturelle, vastement réprimée par le gouvernement chilien.
  2. L'abandon progressif d'une identité ressentie davantage comme un poids que comme une richesse, ce second choix ayant pour conséquence l'effacement volontaire des traditions et la migration systématique vers les centres urbains.
  3. Une forme de "prostitution culturelle" qui consiste à vendre l'image mythique du Mapuche à des agences de voyage qui organisent ensuite des "tours en pays mapuche" pour des touristes convaincus qu'ils effectuent là un authentique échange culturel.

Dans le même genre, on peut mentionner un certain nombre de visites organisées des mines de Potosí (Bolivie) avec sacrifice de lama ou hommage à la déesse de la terre ou, le must actuel, les expériences chamaniques en Amazonie. On ne peut d'ailleurs pas en vouloir aux "Indios" qui jouent ce jeu: ils ne font que répondre à notre stupide besoin d'exotisme et ce, pour quelques dollars de plus à la fin du mois, ce qui est toujours bon à prendre.

Essayons donc, pour le bien des communautés autochtones, d'oublier un peu le mythe de l'originel et de réfléchir en terme de métissage, d'une part, et d'héritage multiculturel, d'autre part.

Car il y a bien sûr un nombre important de peuples, en Amérique latine, qui ont su conserver et cultiver une partie de l'héritage précolombien - jamais de manière "pure" et intouchée, mais par un habile processus d'assimilation de l'autre à soi, qui satisfaisait aussi bien les colons que les colonisés. (Et je vous renvoie ici aux magnifiques ouvrages de Serge Grusinski sur lequel vous trouverez d'autres informations dans ces pages.) Parmi ces milliers d'ethnies américaines, un certain nombre cultivent encore des modes de vie relativement opposés à ceux de nos civilisations occidentales, tant au niveau de la conception de la communauté que dans leur rapport à la terre ou leur pratiques cultuelles, par exemple. Mais l'adverbe relativement s'impose. D'abord parce que les échanges entre ces peuples et les citoyens de centres urbains plus importants sont une réalité dont dépend bien souvent la survie des communautés "natives". Ensuite parce que les membres de ces dernières qui envisagent leur situation comme une fatalité sont au moins aussi nombreux que ceux qui revendiquent leur spécificité culturelle. Tout comme nous, ces "bons sauvages" que nous fantasmons en Europe depuis deux siècles font partie intégrante, à quelques exceptions près, d'une civilisation où tout échange, tout bien, tout statut, se monnaie.

Or pour monnayer, il faut intégrer un système. Ce qui se traduit, sous le terme implicite d'ethnocide à vaste échelle, par diverses obligations comme: cultiver ce que le gouvernement / le propriétaire / le groupe armé du coin exige, payer les impôts relatifs à cette culture, et renoncer à toute possession terrienne; quitter les territoires que les gouvernements / les propriétaires / les groupes armés du coin estiment leur appartenir pour l'établissement d'un projet x ou y (barrage, oléoduc, établissement d'une filiale d'un grand groupe textile ou d'une compagnie téléphonique européenne, etc.); abandonner sa langue, pour pouvoir communiquer avec ceux qui décideront - ou pas - de vous allouer un revenu; migrer, tenter d'étudier pour fuir le marasme économique des zones rurales, cultiver des activités traditionnelles - marché, culture, artisanat - qui seront perçues, au mieux, comme un sympathique élément de folklore, au pire comme une culture du parasitisme. (Ecoutez les Chiliens de Santiago parler des "sales Indiens" péruviens qui tentent leur chance au Chili et vous verrez qu'il n'est de pire racisme que celui de l'Amérique latine elle-même envers ses communautés indigènes.)

Le combat des peuples américains pour leur survie, aujourd'hui comme avant, passe également par une forme d'intégration, mais qui refuse le reniement de la culture. Pour être entendu, pour pouvoir progresser avec le monde et avec ses valeurs, rien ne sert l'isolement. C'est en créant leurs propres médias, en mettant sur place des structures politiques communautaires ou continentales (Conseil de Toutes les Terres) pour participer aux décisions qui les concernent, voire accéder à des postes gouvernementaux importants, que les Indiens assurent leur existence réelle, concrète, et non pas mythique, au sein de l'Amérique latine. Des projets d'éducation comme l'enseignement bilingue espagnol/langue traditionnelle sont mis en place au Paraguay, dans le sud du Chili et dans toute la zone quechua, pour permettre aux jeunes d'acquérir la langue "universelle" sans sacrifier leur propre culture. Or aussi évidents qu'ils puissent paraître, ces programmes posent des problèmes culturels cruciaux: pour que la langue traditionnelle soit utile et puisse survivre dans ce monde, il faut lui faire intégrer des réalités (notamment toutes celles des nouveaux médias et de la technologie) qu'elle ne possède pas, puisqu'elle est construite sur une culture ancienne, relative aux pratiques de l'élevage et de l'agriculture. Il faut donc créer artificiellement des termes pour désigner des éléments qui lui sont parfaitement étrangers. La question étant de savoir si, ce faisant, on permet à une langue d'affronter l'avenir ou si on la maintient en vie sous perfusion... Même type d'interrogation lorsque le gouvernement du Brésil annonce la mise à disposition du réseau internet pour certaines communautés vivant dans des régions très reculées d'Amazonie: applaudir le projet, c'est d'une certaine manière accepter que les cultures indigènes abandonnent leur spécificité pour se noyer progressivement dans les futilités de la mondialisation; critiquer l'idée, c'est refuser que tout citoyen du monde puisse, au XXIe siècle, accéder aux nouvelles sources d'information et de connaissance, empêcher certains peuples d'êtres connus et entendus - que feraient les Mapuche, aujourd'hui, sans internet??!

Tout cela, qui pourtant n'est qu'un survol très grossier et simplifié de "la réalité indienne" en Amérique du Sud, nous rappelle l'infinie complexité du problème, impossible à réduire sous quelques clichés muséaux - heureusement! Chaque rencontre, chaque "échange", chaque projet d'intégration ou de résistance mérite qu'on s'y attarde en posant le problème du point de vue des individus qui vivent les situations en question. Et peut-être le maître-mot du problème est-il dans ce beau concept, utopique et idéal sans doute, qui apparaît en même temps que le mythe rousseauiste du bon sauvage: l'autodétermination. Du moment qu'un homme ou qu'une communauté choisit, choisit vraiment sa manière de vivre sa culture, que ce soit pour la mettre en valeur ou pour l'abandonner, personne ne devrait être en droit de contester ce choix. Encore faut-il savoir ou commence et ou finit le libre choix d'un homme sur un continent qui écrit sur tous les modes, depuis cinq siècles, l'histoire de l'oppression...

Une femme aymara sur une place d'Uyuni, Bolivie.

A lire sur le sujet:

  • Jo Brant, Ces Indiens qui veulent vivre. Guaranis du Paraguay, Aymaras et Mapuches du Chili, éd. La Pensée Sauvage, 1992.
  • Alain Devalpo, Voyage au pays des Mapuches, éd. Cartouche, 2007.
  • Jean-Paul Duviols, Dictionnaire culturel. Amérique latine, éd. Ellipses, 2007.
  • Serge Gruzinski, La pensée métisse, éd. Fayard, 1999.
  • Serge Gruzinski, La guerre des images, de Christophe Colomb à "Blade Runner" (1492-2019, éd. Fayard, 1990.
  • Tzvetan Todorov, La conquête de l'Amérique. La question de l'Autre, éd. du Seuil, 1982.
  • Nathan Wachtel, La vision des vaincus, éd. folio "histoire", 1971.

Commenter cet article


2 Commentaires:

  1. Goûts du Voyage a dit...
    Je trouve cette réflexion très intéressante, et ça me fait penser que les européens, "de base" j'entends, ont tout compte fait subi eux aussi cette "acculturation" durant toute la période consistant à les rendre (enfin, leurs patrons) plus riches. Je recommande le livre d'André Gorz, "Ecologica", écolo de la première heure dans les années 50 ? 60 ? qui montre que pour sauver la planète et nous avec, il faut pouvoir reconstruire ses identités propres.
    aldeaselva a dit...
    Raisonner « équilibre mondial planétaire » est somme toute une notion assez récente. Même les philosophes grecs à tendance » universelle » dissertaient sur l’homme en le situant au mieux dans son contexte géographique physiquement appréhendable, et en général en l’isolant en tant qu’entité indépendante. Porter ses rêves par delà les océans est envoûtant pour un esprit jeune, seule la maturation d’un cheminement sensible lui fera découvrir la réalité qui, si elle n’a pas l’aspect idyllique que peux imaginer un esprit d’enfant, n’en reste pas moins fondamentalement prenante. Le passage à l’acte de la recherche d’une « explication » du rêve me semble une bonne chose, ou du moins un premier pas salutaire.Un plaidoyer de la réalité est donc essentiel car il laisse à l'esprit curieux la liberté d'y trouver son chemin.