lundi 4 août 2008

Pétrole, or, émeraudes, nickel, charbon, fer: voilà quelques-unes des matières premières que recèle le sol colombien. Ajoutez à cela les ressources alimentaires et agricoles massivement exportées vers l’Europe et les États-Unis que constituent le poisson, les cultures de canne à sucre, de bananes, de riz, de café, de cacao, d’oranges et, bien sûr, de coca, et vous pourrez sans exagérer affirmer que la Colombie est l’une des mines d’or économiques de l’Amérique latine.

Cette richesse n’est pas étrangère au climat de violence qui règne en Colombie depuis un siècle (1): de tout temps, le pays a été un enjeu politique important des États-Unis, qui s’approprièrent Panama pour quelques milliers de dollars, achetèrent d’importantes concessions pour les cultures, d’abord, puis pour l’exploitation du pétrole, et mènent depuis quelque temps leur guerre ambiguë contre la culture de la coca.
Or il se trouve qu’une grande partie des richesses naturelles du pays se trouvent sur les territoires occupés par les peuples indigènes, dont on ignore souvent jusqu’à l’existence, et qui sont prioritairement menacés par l’actuel climat de violence en Colombie. 80 ethnies, 87 langues, 300 dialectes, 700'000 personnes, c’est en quelques chiffres ce que représente cette population répartie sur environ 24% de l’immense territoire colombien. Ils sont directement concernés par la guerre complexe qui ravage le pays pour deux raisons: d’abord, parce que menacés d’extinction par les grands chantiers d’exploitation entrepris par les multinationales, ils revendiquent un droit à l’existence et à l’autodétermination sous la forme d’une autonomie territoriale; qu’il intègrent ou non des groupes armés, leur discours est inacceptable dans un État aussi centraliste que la Colombie, et bien souvent traduit comme l’expression d’une forme de terrorisme. Les peuples indigènes sont donc soumis aux pressions militaires et économiques d’une politique nationale qui refuse de prendre en considération leur spécificité. Par ailleurs, la position stratégique du territoire qu’ils occupent les exposent à un chantage permanent de toutes les parties prenantes du conflit: FARC, paramilitaires, multinationales, etc. Refuser de se soumettre, c’est mourir; accepter, c’est risquer les mesures de rétorsion de l’un des groupes adverses. Une situation infernale qui a conduit nombre d’indigènes à quitter les zones à risque, à migrer vers les centres urbains, abandonnant au passage leur culture, leur langue, leur savoir-faire écologique.
Dans un récent article publié sur le site de Rebelion.org à l’occasion d’un grand congrès des peuples indigènes qui s’est tenu dans différents sites de Colombie du 17 au 23 juillet, Hector Josés Arenas établit un lien direct entre l’impasse du conflit colombien et l’invisibilité dans laquelle les peuples indigènes vivent leur progressive extinction. Pour Arenas, l’ensemble de la population colombienne est victime depuis des siècles d’un vaste processus d’acculturation qui conduit à l’ignorance, de la part d’une grande partie de la population colombienne, des enjeux profonds du conflit dont elle est victime. Un enseignement basé presque intégralement sur l’assimilation de la pensée européenne et nord-américaine, y compris au niveau universitaire, conduit à une parfaite méconnaissance des cultures originelles de la Colombie et permet au modèle économique occidental de s’imposer, face à une vision indigène de l’exploitation des sols et des ressources naturelles qui, aux yeux de nombreux Colombiens, n’existe même pas. En négligeant le multiculturalisme et le plurilinguisme du territoire, en mettant entre parenthèses le métissage qui constitue l’identité même de la société colombienne, en créant un état d'amnésie générale sur cette donnée historique essentielle qu'est la lutte, depuis la conquête, des peuples indigènes pour la préservation de leur milieu naturel, on brouille les pistes, on transforme un conflit territorial et culturel en noble combat d’un état démocratique contre le terrorisme, on rend toute une population otage de sa propre ignorance.
Particulièrement dramatique en Colombie, cette situation est malheureusement omniprésente en Amérique latine. Un niveau moyen d’instruction généralement assez déplorable conduit à cet immense paradoxe, qui m’a souvent frappée: nous autres, Européens, allons décrypter là-bas les traces d’un métissage qu’une grande partie de la population latino-américaine n’est même pas en mesure de comprendre, coincée qu’elle est entre la représentation clichée du joug des conquistadors et le rattachement souvent fantasmatique, basé avant tout sur des caractéristiques physiques, à une «indianité» qui symbolise la résistance, la différence, alors même que le mode de vie de la plupart des citoyens latino-américain tend à se calquer sur le modèle nord-américain et européen. Tout en rêvant d’aller vivre au Canada ou en Espagne, en s’affiliant à une compagnie téléphonique italienne, en achetant ses habits dans les stocks américains, en buvant du coca ou, moins souvent car plus cher, du lait Nestlé, et en suivant avec fascination des séries télévisées peuplées de blonds aux yeux verts, le Chilien moyen vous affirmera haut et fort qu’il est d’origine Mapuche ou Aymara pour vous mettre en garde un peu plus tard contre les nombreux escrocs que vous rencontrerez lors de votre voyage − tous descendants des criminels que la couronne d’Espagne envoya peupler le pays…
C’est peut-être ça, le drame d’une certaine Amérique latine aujourd’hui, pour une majorité d’individus qui vivent détachés des réalités culturelles indigènes, ne bénéficient pas d’une formation universitaire poussée et ne connaissent, de leur pays et de leur histoire, que ce qu’en dit la sainte télévision: ne pas savoir qui, ne pas savoir pourquoi, ne pas savoir où, et encore moins comment.
Sur la situation des indigènes en Colombie :
- Jean E. Jackson: «Crise en Colombie : conséquence pour les populations indigènes», RISAL, 22/09/2004.
- Eduardo Tamayo: «Les indigènes et le plan Colombie», America latina en movimiento, 02/04/2004.
- «Colombie: la mort facile, les preuves de vie : peuples indigènes en résistance» : un volet de l’émission Là-bas si j’y suis de Daniel Mermet, 12/12/2007.
- Hector José Arenas : «Raices ancestrales de la Autonomía y la Paz genuina», Rebelión, 25/07/2008 (I) et 26/07/2008 (II).
- Organización nacional de los indígenas de Colombia.

Sur le métissage en Amérique latine:
- Carmen Bernand et Serge Grusinski, Histoire du Nouveau Monde, t. 2 : Les Métissages, 1550-1640, Paris, Fayard, 1993.
- Serge Grusinski, La Pensée métisse, Paris, Fayard, 1999.
- Serge Grusinski, Les Quatre Parties du monde : histoire d’une mondialisation, Paris, La Martinière, 2004.

3 Commentaires:

  1. Patxi a dit...
    Merci.
    brillante analyse...
    Un dato mas: indigenas + afrocolombiens, ensemble, c'est 12% de la population colombienne.
    Ensemble, c'est 30% des deplaces internes.
    Voila un chiffre qui abonde dans le sens de ton analyse...Voila un chiffre qui est tout sauf innocent.
    leurs terriroitres, leurs fortes organisations de base sont des obstacles de resistance aux groupes en arm,es, reguliers ou irreguliers.
    a eliminer.
    il y a un ETHNOCIDE en Colombie selon le special rapporteur de l"ONU sur la question indienne.
    dans l'indifference TOTALE des colombiens.......
    Jean-Luc Crucifix a dit...
    Bel article, Nathalie!
    Je retiens surtout cette phrase qui résume très bien le propos:

    "métissage qu’une grande partie de la population latino-américaine n’est même pas en mesure de comprendre, coincée qu’elle est entre la représentation clichée du joug des conquistadors et le rattachement souvent fantasmatique, basé avant tout sur des caractéristiques physiques, à une «indianité» qui symbolise la résistance, la différence, alors même que le mode de vie de la plupart des citoyens latino-américain tend à se calquer sur le modèle nord-américain et européen."
    Nathalie Vuillemin a dit...
    Merci pour vos commentaires. Tu as parfaitement raison, Patxi, et tes compléments sont précieux.