jeudi 29 mai 2008

Qui a lu les informations qui suivent ? Encore une fois, la page Solidarité du Courrier de Genève, sponsorisée par la Fédération genevoise de coopération (FGC) rompt le silence sur les problèmes politiques de l’Amérique latine, en l’occurrence du Mexique. L'occasion de saluer ici la qualité et l'originalité de l'information du Courrier et plus spécifiquement, pour la partie du monde qui nous intéresse dans ces pages, le travail de Benito Perez.

«L'ARMÉE EST PRÊTE À ATTAQUER LES ZAPATISTES»

Paru dans Le Courrier du Mardi 29 Avril 2008

PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ

MEXIQUE • Le militant des droits humains Ernesto Ledesma a visité onze pays européens pour avertir du danger croissant d’une offensive militaire contre les communautés autonomes indigènes.

«Qui a fait la guerre sait reconnaître les chemins qui y préparent et en annoncent la venue prochaine. Comme la peur, la guerre a une odeur. Et aujourd'hui, on commence déjà à sentir son odeur fétide sur nos terres.» Ces mots prononcés par le sous-commandant Marcos, le 16 décembre dernier (1), sont univoques: le mouvement zapatiste se prépare à l'éventualité d'un nouveau conflit armé. Depuis six mois, le leader de l'insurrection indigène du Chiapas a délaissé la scène politique pour se concentrer sur ses fonctions de chef de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Directeur du Centre d'analyse politique et de recherche sociale et économique (CAPISE), Ernesto Ledesma partage l'analyse du «sub». Avec son organisation de défense des droits humains, basée à San Cristobal de las Casas (Chiapas, sud-est mexicain), ce jeune intellectuel observe une intensification des opérations militaires et paramilitaires contre les communautés indigènes autonomes depuis l'élection (très contestée) du président Felipe Calderón. L'inquiétude du militant – plusieurs fois menacé pour son travail d'observation – est d'autant plus vive qu'un «scandaleux silence médiatique entoure cette nouvelle offensive contre les peuples zapatistes de la part de l'Etat mexicain».

Le harcèlement militaire des communautés zapatistes n'est un fait nouveau...

Ernesto Ledesma: Effectivement. Mais cela faisait au moins dix ans que nous n'avions plus observé une telle activité militaire dans la zone. Nous avons recensé 56 campements militaires permanents − dont plus de la moitié comptent deux unités de combat en leur sein. Les 90% sont composées d'unités spéciales d'élite. Après dix ans, nous avons à nouveau constaté des cas de tortures policières contre des zapatistes. Surtout, les observations que nous avons réalisées l'an dernier décrivent la fin du cycle de «guerre de basse intensité». Le positionnement stratégique de l'armée dans les territoires indigènes du Chiapas a changé. Aujourd'hui, bien qu'elle poursuive son travail de sape, elle est prête à mener une offensive plus classique. Aura-t-elle lieu? Nous n'en savons rien, mais en tout cas l'armée s'y prépare. En décembre, l'EZLN a réagi en annulant une tournée politique qu'elle avait prévue dans le pays. Ses dirigeants ont provisoirement quitté la vie publique et se sont retranchés dans les montagnes pour se préparer à une possible offensive.

Quel pourrait être l'objectif d'une action militaire dans la zone?

Ce n'est là qu'une hypothèse: l'armée pourrait être en train d'étudier la faisabilité pratique et surtout politique d'une opération chirurgicale, visant les dirigeants militaires et civils zapatistes. Il s'agit peut-être de voir la capacité du mouvement d'appui aux zapatistes à faire payer politiquement une telle opération. C'est pourquoi le silence des médias face à la militarisation actuelle du Chiapas est particulièrement préoccupant.

On parle aussi de réactivation du paramilitarisme...

Là aussi, cela faisait des années qu'il n'y avait eu autant d'agressions physiques contre les indigènes zapatistes. Ce n'est pas une coïncidence, ces exactions sont fomentées par les propres militaires, qui recrutent parmi les non-zapatistes des communautés indigènes.

Comment tentez-vous d'agir pour faire cesser les agressions?

Nous sommes sur le qui-vive depuis des mois, mais nous nous heurtons à un véritable encerclement médiatique. Nous avons dressé une liste de 200 membres des groupes paramilitaires, indiquant précisément ce qu'il leur est reproché. Pourtant, l'impunité est totale. On fait comme si rien ne se passait.

Pourquoi l'armée fait-elle appel à des paramilitaires?

Les violences paramilitaires servent à camoufler les véritables causes du conflit au Chiapas. La stratégie consiste à affaiblir les zapatistes en divisant les communautés indigènes. On fait ensuite croire que les violences résultent de conflits inter-indigènes.

Concrètement, comment l'armée s'y prend-elle?

D'abord, elle installe un campement dans une communauté ou sur une route menant à une communauté indigène. Les premières choses qui arrivent dans le sillage des militaires sont l'alcool et les prostituées. Or l'un comme l'autre sont interdits par l'armée et ce commerce s'installe donc au sein même de communautés indigènes qui ignorent tout de ces fléaux. Peu à peu, les allées et venues des militaires vont provoquer des interactions nombreuses avec des jeunes habitants. D'autres relations sont encore suscitées par des activités sportives ou festives. Ces bouleversement tendent à désagréger les liens sociaux traditionnels et préparent un terrain favorable au recrutement, puis à l'entraînement de certains jeunes. Qui formeront ensuite des groupes paramilitaires.

Cette stratégie est-elle appliquée au sein des territoires autonomes?

Non. Les communautés zapatistes ne le permettraient pas. L'armée agit auprès des villages où seule une partie des habitants est sympathisante des zapatistes. La Sedena (Ministère de la défense, ndlr) s'adresse à une famille non-zapatiste et lui loue très cher un terrain en vue d'installer un campement. Ensuite, elle travaille au renforcement des villageois qui lui sont favorables. Le conflit est dès lors programmé.

L'offensive anti-zapatiste est-elle uniquement militaire?

Non. Elle a aussi une dimension «légale», puisque les instances agraires se sont lancées dans une campagne d'expropriation de terres appartenant à des familles zapatistes. Nous avons recensé plus de 50000 hectares expropriées. Par ailleurs, le Secrétariat (ministère, ndlr) à l'environnement est en train de transformer des milliers d'hectares en zones naturelles protégées afin d'en expulser les habitants. C'est une offensive extrêmement importante!

(1) Déclaration intégrale en français: cliquez ici

«Le zapatisme n'est pas une mode»

PROPOS RECUEILLIS PAR BPZ

Pourquoi le gouvernement se lance-t-il dans une telle opération contre un mouvement zapatiste que beaucoupdisent essoufflé?

Je répondrai par une autre question: si les zapatistes étaient si affaiblis, pourquoi l'armée se mobiliserait-elle ainsi? En 2003, le mouvement zapatiste est entré dans une nouvelle phase avec la constitution des Caracoles et des Juntas de Buen Gobierno (1). A l'époque, il y avait trente municipalités autonomes, aujourd'hui, il y en a plus de quarante! Ce n'est pourtant pas simple de constituer une municipalité qui peut compte plus d'une centaine de communautés: il faut en délimiter le territoire, puis créer les structures sanitaires, éducatives, d'habitat, judiciaires, agraires, etc. Quant à dire si les zapatistes sont plus ou moins nombreux, c'est bien difficile! Il faudrait parcourir la montagnes des jours et des jours pour faire un recensement. Personne ne l'a jamais fait, pas même l'Etat. Ce que l'on observe aussi, c'est que des communautés n'ayant pas franchi le pas de se constituer en municipalité autonome ont de plus en plus recours aux institutions zapatistes pour résoudre leurs conflits ou leurs problèmes. Le système autonome est d'autant plus attirant qu'ils connaissent les faiblesses du système traditionnel, tout en pouvant «tester» des institutions zapatistes basées sur le volontariat et non l'obligation.

Le mouvement n'est-il pas davantage isolé que par le passé?

La situation politique a changé depuis son émergence il y a quatorze ans. La Sixième Déclaration de la Forêt Lacandona (prononcée par l'EZLN en 2005, lire un extrait ci-dessous) a permis de secouer l'ambiguïté, de préciser que les problèmes qui se posent au peuple sont d'ordre structurels et que la réponse doit être anticapitaliste. Cette clarification a renforcé le mouvement: si certains se sont retirés, d'autres l'ont rejoint avec une vision plus claire des priorités. La mobilisation est permanente – trois forums ont déjà été tenus à Mexico – surtout depuis que le sous-commandant Marcos a pris congé de la société civile. Ce n'est pas parce que les médias n'en parlent pas qu'elle n'existe pas. De toute façon, l'EZLN devait en finir avec la simple sympathie à son égard et passer à l'action. L'Autre campagne (en référence à la campagne électorale de 2006 rejetée par les zapatistes, ndlr) met en place un instrument de lutte par le réseautage des secteurs marginalisés. Désormais, les zapatistes ne sont pas seulement les indigènes du Chiapas mais tous ceux qui se reconnaissent dans cet engagement concret. Si une prostituée est agressé dans le nord du pays, ce sont tous les zapatistes qui sont agressés et qui tentent d'y répondre, par exemple en l'hébergeant dans une de leurs «Maisons sanctuaires». C'est un processus organisationnel long et peu spectaculaire, mais plus solide, mieux enraciné. Le zapatisme n'est pas un mouvement de mode.

(1) Cinq Caracoles ont été formés par les zapatistes. Chacune de ces zones autonomes est composée de moins d'une dizaine de municipalités zapatistes. Chaque communauté indigène envoie un représentant (mandat limité à un an révocable) au Caracol dont elle dépend, afin qu'il participe à la Junta de buen gobierno (Conseil de bon gouvernement) qui administre l'éducation, la justice, la santé, etc.


VERBATIM: «COMMENT NOUS VOYONS LE MONDE»

«(...) Maintenant nous allons vous expliquer comment nous, les zapatistes, nous voyons ce qui se passe dans le monde. Eh bien nous voyons que le capitalisme est le plus fort en ce moment. Le capitalisme est un système social, c'est-à-dire une forme selon laquelle dans une société sont organisées les choses et les personnes, qui distingue ceux qui possèdent de ceux qui ne possèdent pas, ceux qui dirigent et ceux qui obéissent. Dans le capitalisme il y en a certains qui ont de l'argent, c'est-à-dire le capital et les usines et les commerces et les champs et beaucoup de choses, et d'autres qui n'ont rien, seulement leur force et leur savoir pour travailler. (...) Ainsi le capitalisme signifie qu'il n'y en que quelques-uns qui ont des grandes richesses, mais pas parce qu'ils ont gagné un prix ou qu'ils ont trouvé un trésor ou qu'ils ont hérité d'un parent, mais parce qu'ils obtiennent ces richesses en exploitant le travail de beaucoup de gens. Autrement dit, le capitalisme repose sur l'exploitation des travailleurs, ce qui veut dire qu'il pressure les travailleurs et leur prend tout ce qui peut lui rapporter. Cela se fait avec des injustices parce qu'il ne paye pas justement la besogne du travailleur, mais lui donne à peine un salaire pour qu'il puisse manger et se reposer un peu, et le jour suivant retourner travailler à l'exploitation, que ce soit à la campagne ou en ville.

Aussi le capitalisme s'enrichit en dépouillant, c'est-à-dire par le vol, puisqu'il prend aux autres ce qu'il désire, par exemple les terres et les richesses naturelles. Autrement dit, le capitalisme est un système où les voleurs sont libres, admirés et montrés en exemple.

(...) Ce qui l'intéresse le plus sont les marchandises, parce que quand on les achète et les vend, on s'enrichit. Ainsi le capitalisme convertit tout en marchandises: les personnes, la nature, la culture, l'histoire, la conscience. (...) Et il cache tout derrière les marchandises pour que nous ne voyions pas l'exploitation. (...) Par exemple, sur le marché, on voit le café déjà emballé, dans un petit sachet ou un flacon très joli, mais on ne voit pas le paysan qui a souffert pour récolter le café, et on ne voit pas l'exploitant qui lui a mal payé son travail, et on ne voit pas les travailleurs dans la grande entreprise qui emballent sans arrêt le café. On voit un appareil pour écouter de la musique comme des cumbias, des rancheras ou des corridos ou selon les goûts de chacun, et on voit qu'il est bien parce qu'il a un bon son (...).

Le capitalisme a besoin de beaucoup de marchés... ou d'un marché très grand, un marché mondial. (...) Dans la globalisation néolibérale, les grands capitalistes (...) veulent que le monde entier se transforme en une grande entreprise et en une sorte de grand marché. Alors le capitalisme détruit et change ce qui ne lui plaît pas et élimine ce qui le gêne. Par exemple, ceux qui ne produisent ni n'achètent ni ne vendent les marchandises de la modernité ou ceux qui se rebellent à cet ordre, le gênent. C'est pour ça que les indigènes gênent la globalisation néolibérale et qu'on veut les éliminer. (...)»

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mardi 27 mai 2008

Il a les yeux de l’homme dont la vie s’est fait résistance. Avant les mots, c’est ce regard, presque un peu rude, qui saisit. Luis Sepúlveda était le 26 mai à l’auditoire (comble) du Musée d’Histoire Naturelle de Neuchâtel, pour une lecture-débat organisée par l’Association Livres sans Frontières. Une soirée où l’humour et l’émotion se provoquent et se bousculent, comme dans un tango un peu bâtard, chileno-européen.

Cela commence ainsi par un petit rectificatif, l’air de rien, à propos d’Ovalle, cette cité du nord du Chili où l’auteur vit le jour en 1949. Un lieu dont il ne peut entendre le nom sans prendre la parole. S’il y est né, c’est un peu par hasard. Ses parents voyageaient vers la Serena, où le père de Sepúlveda venait d’être engagé comme cuisinier. Un peu prématurément, Luis choisit Ovalle pour commencer sa carrière. Lieu magique s’il en est, puisque les 2 courtes semaines de début d’existence qu’il y a passées n’empêchent pas certains habitants de jurer qu’ils partagèrent sa classe ou son équipe de foot… Non, Ovalle n’est pas un souvenir. Tout au plus le point géographique hasardeux d’une naissance nomade, qui inscrivait peut-être Luís dans la droite descendance de son grand-père, migrant comme tant d’autres par choix et par fatalité tout à la fois. C’est à lui qu’est dédié le chapitre de Patagonia Express (Le Neveu d’Amérique) que Sepúlveda nous lira ce soir. Ce grand-père : un émigré andalou qui, en 1892, alla chercher en Amérique une autre vie, un monde nouveau. Qui fonda en Équateur une fabrique d’huile d’olive pour financer un groupement anarchiste. Qui fut emprisonné, s’enfuit, gagna le Chili en 1906 et y créa une école de formation supérieure en arts graphiques et en typographie, fermée après le coup d’État de 1973. Le même qui décidera de l’avenir européen de Luis Sepúlveda, exilé du Chili en 1977 après 3 ans dans les geôles de Pinochet et une année de clandestinité.

Le dernier chapitre de Patagonia Express raconte ce retour aux sources, dans le village andalou de Martos ; la rencontre d’un grand-oncle, les regards qui rejouent l’histoire familiale et le cercle de la mémoire. (La mirada del anciano traspasó mi piel, recorrió cada uno de mis huesos, salió al portón, a la calle, subió y bajó lomas, visitó cada árbol, cada gota de aceite, cada sombra de vino, cada huella borrada, cada ronda cantada, cada toro sacrificado a la hora fatídica, cada puesta de sol, cada tricornio que se plantó insolente frente a la heredad, cada noticia venida de tan lejos, cada carta que dejó de llegar porque así es la vida carajo, cada silencio que se fue prolongando hasta hacer certidumbre el absoluto de la lejanía.)

La suite de la soirée est un jeu de questions-réponses entre le public et l’auteur. Des multiples histoires qui se racontent ici, voici un compte-rendu aussi fidèle que possible − en l’absence de la voix.

Public : Vous avez vécu à la fin des années ’70 avec les Indiens Shuars de l’Équateur, est-ce que vous gardez des contacts avec cette ethnie ?

Luis Sepúlveda : Oui, j’ai encore des contacts. Vous savez, en 1981, le Pérou et l’Équateur sont entrés en guerre. Il s’agissait plus précisément d’une guerre entre Shell et Texaco, car on soupçonnait la région frontalière de receler d’importantes ressources pétrolières. Pendant cette guerre, une seule bombe a été lancée d’un avion péruvien. Elle a tué une famille péruvienne en Équateur... En revanche, des milliers de mines anti-personnelles − fabriquées en Europe − ont été placées dans la forêt amazonienne. Ces mines coûtent entre 100 et 500 $ pour être installées, mais jusqu’à 15'000 pour être désamorcées. Les Indiens Shuars ont été contraints de reculer dans la forêt amazonienne puisqu’ils vivaient sur la zone minée. Il est donc devenu plus difficile d’entrer en contact avec eux. Mais j’ai toujours quelques liens.

P : Avez-vous un souvenir d’enfance que vous pouvez rattacher à votre décision de devenir écrivain ?

LS : Jusqu’à 14 ans, j’étais intéressé uniquement par une chose : le foot. Un jour que j’allais à une partie, j’ai vu dans ma rue un camion de déménagement et parmi les personnes qui déchargeaient des meubles et s’installaient dans mon voisinage, il y avait la fille la plus belle que j’avais jamais vu. Je me suis approché pour demander si je pouvais aider. Elle a accepté. J’ai commencé à déménager frénétiquement les lits, les fauteuils, les tables, pris d’une énergie désespérée. A la fin, sa mère est sortie de la maison, m’a offert un goûter et quelque chose à boire, et a dit à sa fille : «Tu t’es déjà fait un ami. Pourquoi tu ne l’invites pas à ton anniversaire dimanche ?» Sans grand enthousiasme, elle a accepté. Ce jour-là j’ai vraiment très mal joué au foot, tellement je pensais à elle. Je n’ai pas dormi de la semaine en réfléchissant au cadeau que j’allais lui offrir. Un disque ? Et si elle n’aimait pas la même musique que moi ? Un livre ? Et si elle l’avait déjà ? Finalement je me suis décidé à lui offrir mon trésor. Je l’ai emballé soigneusement dans un beau papier cadeau, et me suis rendu à l’anniversaire. Quand je suis arrivé, elle était avec deux types qui la draguaient. Je me suis faufilé entre eux et lui ai présenté mon cadeau. Elle l’a négligemment jeté sur un coin de la table et m’a à peine remercié. Je suis revenu à la charge et l’ai obligée à l’ouvrir là, devant moi, alors qu’elle m’assurait qu’elle préférait attendre. Lorsqu’elle a vu le cadeau, elle m’a gratifié d’un petit «merci» et l’a reposé sur le coin de la table. Je lui ai dit : «Tu sais ce que c’est ?» C’était la photo dédicacée de l’équipe de foot du Chili qui, lors de la coupe du monde de 1962, était arrivée 3ème en battant la Suisse 2-0. Elle m’a répondu : «je n’aime pas le foot». J’étais très mal. Je lui ai demandé : «Alors tu aimes quoi ?» − «La poésie.»

Je suis rentré penaud. Et j’ai commencé à lire des poèmes. Ça m’a plu. Ensuite j’en ai écrit et ça m’a plu davantage. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. J’espère qu’aujourd’hui elle est entourée de nombreux petits enfants parfaitement affreux. La morale de cette histoire c’est que la littérature chilienne n’a peut-être pas gagné un grand poète, mais elle a perdu un grand joueur de foot !!

P : Que pensez-vous de la politique chilienne ? Quelle est votre position par rapport à la situation politique de l’Amérique latine en général ?

LS : Le Chili est un pays qui n’a pas réellement changé. On vit toujours, au Chili, sur une constitution qui a été créée sous la dictature et tout semble immobile. On peut dire qu’au Chili, «tout a changé pour que rien ne change» (todo ha cambiado para que nada cambiara). Comme le reste de l’Amérique latine, le Chili est tombé dans le piège de la course au développement, un développement totalement inégal, qui abandonne des millions de personne dans la pauvreté et profite à quelques-uns. L’Amérique latine est aujourd’hui, dans tous les pays et quel que soit le gouvernement, soumise aux lois du marché. La gauche comme la droite refusent de faire l’effort d’imaginer des perspectives autres que celles du développement économique sauvage, alors qu’il faut tenter un développement durable, sans hypothèques sur les générations futures. La seule chose positive que je vois dans la politique sud-américaine, c’est la nouvelle génération, celle d’une minorité née des forums sociaux, qui tente de formuler un nouveau discours.

P : Pourquoi ne vivez-vous plus en Amérique latine ? Est-il envisageable pour vous d’y retourner ?

LS : Je vis dans les Asturies, en Espagne, où l’esprit de résistance et de solidarité est le plus développé au monde. Vivre où l’on veut est un droit humain inaliénable, et je veux vivre dans les Asturies. Vous savez, l’être humain génère un univers émotionnel qui ne correspond pas nécessairement à son origine géographique. Mon univers émotionnel est en Europe. Je suis très lié au Chili et à l’Amérique latine, mais c’est une relation que je veux vivre en participant à la vie sociale de ces contrées, et je peux le faire depuis les Asturies.

P : Vous avez mis dix ans à écrire Le Vieux qui lisait des romans d’amour. Pourquoi ?

LS : J’avais peur que ce roman devienne une carte postale, une invitation à l’exotisme. Je voulais parler de l’Amazonie en invitant à respecter l’Amazonie, or le meilleur moyen de préserver ces contrées, c’est d’éviter que des gens puissent s’y rendre. J’avais peur que mon roman n’incite au tourisme. C’est une idée très romantique car n’importe quel imbécile, aujourd’hui, peut visiter la forêt amazonienne…

Une autre raison de cette longue maturation est que mes romans naissent toujours d’une obsession, combinée à une énorme discipline de travail. Fort heureusement pour moi, j’ai pas mal d’obsessions, donc de sujets potentiels de roman. Mais j’aime à ce qu’ils soient aboutis, et pour certains, ça prend du temps.

P : Quel est votre rapport au cinéma ?

LS : Un rapport passionnel. J’ai moi-même écrit un ou deux scénarios. Par exemple celui du film Nowhere, que nous avons tourné dans un désert du nord de l’Argentine, et qui raconte l’histoire de prisonniers politiques s’échappant d’un camp. L’originalité de ce film, par rapport à un sujet qui ne l’est pas, c’est son humour. J’ai fait des dialogues curieux, qui restent dans la mémoire des gens. Par exemple, un dialogue entre un des prisonniers, grand cuisinier, et le militaire chargé de la cuisine au camp. Ils ont de longues conversations sur l’art culinaire. Un jour le militaire dit à son prisonnier : «Je ne comprends pas comment, en étant si intelligent, tu as pu devenir subversif». Le prisonnier répond, en lui montrant une patate : «Tu sais ce que c’est, ça ?» − «Une patate.» − «Non, c’est la base d’un gratin, d’un soufflé…» et il lui énumère une trentaine de recettes. «Je suis subversif parce que certains crétins dans ce monde croient encore qu’une patate est juste une patate.»

Sinon j’ai aussi fait un documentaire, Corazón verde, primé au festival des documentaires de Venise en 2004. Ce film part d’un mail, que j’ai un jour reçu d’amis patagoniens qui vivent à Aysén, en Patagonie chilienne. C’est une région très vaste, de fjords, de lacs, de montagnes, où ne vivent que 44'000 personnes. Les baleines s’y accouplent, les morues y pondent leurs œufs, c’est un véritable paradis écologique. Or en 2003, une firme officiellement établie aux Îles Caïmans et au Canada a prévu la construction dans la région d’Aysén de 3 centrales électriques. Mes amis me demandaient de venir enquêter. Nous avons compris que ces centrales devaient produire de l’énergie pour une grande fabrique d’aluminium ainsi qu’une poubelle à déchets radioactifs. Il fallait donc tenter de trouver une manière de s’opposer à tout cela. On savait qu’écrire dans la presse ne servait à rien et qu’il fallait une action plus forte. Je suis allé voir le ministre de l’économie chilien de l’époque, un ancien ami. Je lui ai parlé du péril écologique, et du danger que représentait le projet pour les habitants de la région. Il m’a répondu qu’en termes économiques, 44'000 personnes ne valent rien contre 7'000'000'000 de dollars. Je lui ai demandé s’il pourrait me répéter cette réponse le lendemain, devant ma caméra. Il l’a fait. Alors nous sommes allés faire du porte à porte avec cette vidéo du ministre et filmer les réactions des gens. Ce documentaire a eu une répercussion très importante sur le projet : nous avons obtenu de l’entreprise qu’elle s’engage à produire un bilan écologique de son projet avant 2009 si elle voulait le mener à bien. Pour l’instant il n’y a rien, et il n’y aura vraisemblablement rien. L’an prochain nous allons donc fêter ce succès et faire un autre documentaire sur la capacité de 44'000 personnes à résister contre 7'000'000'000 de dollars. Pour moi, il n’y a qu’un mot d’ordre : la neutralidad no existe (la neutralité n’existe pas).

P : Pensez-vous que le décès du chef historique des FARC va améliorer la situation en Colombie ?

LS : Non. Il faut d’abord être conscient que la guérilla colombienne a perdu depuis longtemps sa véritable identité politique, indépendamment de l’honnêteté de certains des représentants des FARC. La mort de «Tirofijo» ne va rien changer et le conflit risque même de s’aggraver à cause du Plan Colombie. Les États-Unis n’ont aucun intérêt à ce que la paix aboutisse en Colombie. Il faut tout de même se souvenir que 96% de la production de la drogue colombienne est destinée aux États-Unis. Rien ne va changer car c’est un lobby très puissant. Par ailleurs, avec un Uribe sans aucun scrupule, même lorsqu’il s’agit d’attaquer un territoire étranger, il n’y a aucune chance pour que la situation s’améliore. Du côté de la guérilla, les seuls qui se soient réellement investis pour une solution politique, ont été les représentants du M-19. Mais on les a assassinés systématiquement. La guerre en Colombie est devenue une fin en soi, il n’y a pas d’espoir.

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samedi 24 mai 2008

C’est ainsi qu’au Chili on marquerait, dans un langage assez relâché, sa lassitude face à des propos qui laissent entrevoir que notre interlocuteur nous raconte des bobards, pour le dire poliment. Expression qui me vient à l’esprit en lisant quelques récentes informations sur la Colombie de ce brave Alvaro Uribe.

On s’en souvient, le 1er mars de cette année, une opération militaire colombienne détruisait un camp FARC dans la forêt équatorienne, tuant le n° 2 de l’organisation, Raul Reyes. Une affaire qui avait fait monter la tension entre l’Équateur, la Colombie et le Venezuela, pour violation du territoire équatorien d’abord, mais également parce que 3 ordinateurs portables, 3 clés USB et 2 disques durs externes avaient été saisis par l’armée colombienne sur les lieux du bombardement : les premières analyses des experts colombiens mettaient en avant une étroite collaboration des FARC avec Hugo Chávez, le président de la République Bolivarienne du Venezuela.

Sur un sujet aussi sensible que celui de la Colombie, on ne pouvait entendre et lire que tout et son contraire. D’où le choix de ne pas relayer dans ces pages toutes les informations distribuées chaque jour, pour ainsi dire, depuis début mars, par les médias officiels ou libres. Cette semaine, toutefois, les rapports d’INTERPOL, chargé d’enquêter sur le matériel informatique recueilli par l’armée colombienne, ont été diffusés. Aux dires de certains ils confirment les liens financiers entre Chávez et les FARC ; d’autres prétendent qu’ils déçoivent les plus féroces ennemis du Venezuela. La télévision publique de ce dernier pays a diffusé cette semaine un reportage relevant quelques contradictions frappantes entre les rapports de l’INTERPOL tels qu’ils ont été révélés à la presse et tels qu’ils s’affichent quand on les lit. On pourra à ce propos, et pour juger cette information en toute objectivité, consulter le bel article de Patxi sur son blog : «Chavez-FARC : les contradictions d’INTERPOL vs INTERPOL».

Bref, tout cela m’a poussée à revenir sur ces événements qui, à défaut d’être aisément interprétables et compréhensibles, sont un exemple parfait de la manière dont on peut, à une époque où toute information est aisément accessible à tous, passer à côté des petits détails qui tuent − grâce aux médias, à ceux qui les dirigent et, disons-le aussi, à la paresse de bon nombre d’auditeurs et lecteurs. Voici donc ce dont on a peu entendu parler. Frisson garanti.

1. Le bombardement « colombien » du campement FARC en Équateur

Le 26 mars dernier, un article paru simultanément dans Le Courrier de Genève et La Liberté de Fribourg avait attiré mon attention. Je ne l’avais pas relayé, mais en voici l’essentiel (mieux vaut tard que jamais). Sous couvert d’anonymat, un fonctionnaire colombien du Ministère de la Défense déclarait que l’action colombienne qui avait conduit à la mort de Raul Reyes n’avait été possible que grâce à une collaboration étroite avec les Etats-Unis pour localiser le campement et acquérir les bombes très spécifiques utilisées lors de la frappe : guidées par GPS, celles-ci « cherchent » leur cible en rasant le relief ; elles sont produites par une firme nord-américaine bien connue : Texas Instruments. Jusque là, rien de très palpitant, du normal dans la relation incestueuse entre les États-Unis et la Colombie. Cependant, l’armée colombienne ne dispose d’aucun avion capable de transporter ces bombes (10, de 250 kilos chacune). Alors ? Et si on vous disait qu’un bombardier de l’US air-force a décollé de l’aéroport équatorien de Manta le jour précédent la frappe ? Outre en consultant le numéro des journaux cités, vous pourrez lire ces informations sur le site de Le Grand Soir, journal d’information alternative.

Intermède : quelques petites questions d’une non-experte en informatique, aux FARC et à l’État colombien

1) Aux FARC : où avez-vous acheté les 3 portables, les clés USB et les disques durs qui ont résisté à une explosion provoquée par 2.5 tonnes de bombes américaines ? Mon portable est bon pour le SAV à la moindre goutte de café qui tombe entre ses touches, et j’ai déjà perdu plusieurs clés USB légèrement écrasées au fond de mon sac à dos (qui porte rarement des charges supérieures à 10 kilos).

2) A l’État colombien : belle prise, ce matériel informatique, bravo. Et quelle surprise de découvrir tous ces trésors compromettants pour les FARC… Mais connaissez-vous le piratage informatique ? On peut accéder aux données d’un ordinateur grâce à quelques manipulations simples. Des gamins passionnés arrivent à casser les systèmes de grandes entreprises américaines, parfois même de systèmes étatiques. Je vous conseille d’un recruter un, vous gagnerez du temps et ce sera plus discret. Adressez-vous à Kudelsky, si jamais.

3) Aux FARC : franchement, avec tous les moyens logistiques dont vous disposez, ne pourriez-vous pas crypter vos données et cacher votre matériel informatique important loin des camps où se réfugient les pontes de l’organisation ?

4) A l’État colombien : le 2 mars, on pouvait lire dans tous les journaux que les FARC étaient en train, d’après les ordinateurs saisis, de mettre au point une bombe atomique avec l’aide d’Hugo Chávez. Avez-vous pris des mesures ? Je n’ai plus rien entendu depuis et m’inquiète pour la sécurité de la zone.

2. Les arcanes de la prose d’INTERPOL

Venons-en aux rapports d’INTERPOL sur le matériel informatiques des FARC. Pas besoin de citer des sources précises, nous avons tous entendu que ces rapports confirmaient que les FARC bénéficiaient d’une aide financière de Chávez (on se demande d’ailleurs comment les FARC se sont débrouillés avant l’arrivée au pouvoir de Chávez au Venezuela). Surtout, nos médias clamaient que ces rapports démentaient toute action de l’armée colombienne sur le matériel saisi avant l’intervention d’INTERPOL.

Un documentaire vénézuelien dément ces informations en citant les rapports (mais les phrases sont coupées, ce qui est toujours un peu gênant). Comme ceux-ci sont accessibles sur le site de l’organisation, il était facile d’aller y jeter un coup d’œil, et force est de constater que la clarté n’est pas la première qualité de cette prose et qu’à tout prendre, la télé de Chávez semble plus fiable que nos chaînes occidentales. Bref, voici quelques éléments troublants, relevés dans la version en anglais du rapport (accessible ici. La version française est un résumé peu éclairant) :

A. Les ordinateurs des FARC ont été saisis le 1er mars par l’armée colombienne, et remis le 3 mars, à 11h45, aux experts informaticiens de la police judiciaire colombienne. Si cette dernière a agi, semble-t-il, de manière irréprochable avec le matériel, on ne peut pas en dire de même de l’armée, qui a accedé aux données contenues par les ordinateurs sans procéder à une sauvegarde préalable (p. 8: « INTERPOL’s computer forensic examination confirmed Colombian law enforcement’s own admission that access to the data contained in the eight seized FARC computer exhibits between 1 March 2008, when they were seized by Colombian authorities, and 3 March 2008 at 11:45 a.m., when they were handed over to the Grupo Investigativo de Delitos Informáticos of the Colombian Judicial Police, did not conform to internationally recognized principles for the ordinary handling of electronic evidence by law enforcement. That is, instead of taking the time to make write-protected images of all eight seized exhibits before accessing them, they accessed the exhibits directly. »)

B. INTERPOL refuse de se prononcer quant à l’authenticité des dossiers analysés dans les ordinateurs des FARC ou de cautionner les interprétations politiques qu’on pourrait en faire. (p. 9 : « The verification of the eight seized FARC computer exhibits by INTERPOL does not imply the validation of the accuracy of the user files, the validation of any country’s interpretation of the user files or the validation of the source of the user files. ») Le rapport ne parle ainsi d’aucune liaison entre le Venezuela et les FARC et le nom du président Chávez n’est jamais mentionné.

C. (Ici, on entre dans le burlesque) Le rapport d’INTERPOL, p. 30-32, donne la liste de tous les fichiers ouverts, modifiés, créés et effacés sur les ordinateurs saisis, entre le 1er mars et le moment de l’analyse par la police scientifique colombienne. Rappelons qu’aucune sauvegarde des contenus d’origine n’existe. Je ne donnerai que 3 chiffres : sur l’un des ordinateurs, 5240 fichiers du système ont été modifiés ; sur l’un des disques durs externes, 1049 fichiers du système ont été effacés. Le total des fichiers du système créés, modifiés, effacés ou ouverts est de 48'055… En revanche, il semblerait que les fichiers des utilisateurs n’aient pas été touchés. Saluons ici l’immense probité de l’armée colombienne…

D. INTERPOL a trouvé dans les ordinateurs nombre de fichiers portant des dates de création incohérentes (2009-2010). On respire : cela signifie qu’il n’y a aucun lien entre les dates des fichiers et la date réelle de leur manipulation (p. 33-34). Et surtout, l’analyse prouve (mais là, je vous laisse juger sur pièce, p. 34) que les autorités colombiennes ne sont pour rien dans l’apparition de ces dates incohérentes, qu’elles n’ont par conséquent touché à aucun fichier utilisateur des ordinateurs. (Ouf ! Il y a encore des gentils en ce bas monde !)

On n’en saura pas plus. Si le sujet vous intéresse, vous bénéficiez (pour une fois) des documents officiels pour vous faire une idée. Notons toutefois que ce rapport, dès la p. 35, établit une série recommandations aux pays membres d’INTERPOL sur la manière de traiter en toute transparence du matériel informatique à contenu suspect. Pourquoi ? Ce dossier-là n’était-il pas particulièrement reluisant ?

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dimanche 18 mai 2008

Depuis plusieurs années, Serge Gruzkinski, historien et directeur d’études à l’EHESS de Paris, produit une réflexion pointue sur les conséquences culturelles de la conquête de l’Amérique, en travaillant notamment à partir de textes et d’images produits au Mexique entre le XVIe et le XVIIIe siècle.

Que s’est-il passé au moment de la rencontre traumatique des civilisations précolombiennes et européennes ? Comment la culture très particulière des zones annexées s’est-elle progressivement constituée par divers processus de métissage ? Et qu’est-ce précisément que le métissage ?

Dans La Pensée métisse (Paris, Fayard, 1999), Serge Gruzinski tente une réflexion à l’encontre de nos idées reçues sur le métissage et l’hybridation culturelle. Si les civilisations précolombiennes ont incontestablement été occidentalisées, si toute l’Amérique latine porte en elle les traces d’une histoire irrémédiablement disparue, qui ressurgit des hiéroglyphes opaques de tel temple maya ou du catholicisme animiste de certains peuples andins, le métissage est, pour l’historien, bien plus complexe que ce qu’il est convenu de croire. Il ne s’agit pas de rechercher, au sein du monde européanisé d’Amérique latine, tous ces petits décalages qui rappellent la différence, le lointain, l’exotisme. Ni d’imaginer, au moment de la conquête, deux cultures solidement définies, qui se seraient affrontées jusqu’à la victoire définitive de la culture occidentale, dans laquelle auraient été oubliés quelques petits « restes » préhispaniques. Le métissage culturel, d’abord, est un phénomène de longue haleine, une suite de modifications minimes d’une culture qui, au terme de plusieurs décennies, parfois de plusieurs siècles, finissent par donner lieu à une situation nouvelle dont les origines sont extrêmement difficiles à saisir. Pour illustrer cette conception du métissage, Serge Gruzinski utilise l’image du nuage : forme mouvante en soi, un nuage s’amalgame à d’autres nuages, se transforme au gré des courants, change en permanence. Telles sont les cultures.

L’enquête de Gruzinski montre ainsi comment, dans la société mexicaine des XVIe et XVIIe siècle, des fragments de culture préhispanique et européenne se sont progressivement amalgamés, sans qu’il soit toujours facile de distinguer clairement laquelle des deux s’appropria l’autre. En entrant en contact, le monde nahuatl et le monde européen perdirent chacun un peu de leur sens. Toutes les bases mentales de la société indigène s’écroulèrent lorsque les Indiens virent des hommes mettre à sac des représentations de leurs Dieux, qu’ils croyaient invincibles ; lorsque leur médecine, elle aussi divine, se montra impuissante face aux épidémies apportées d’Europe ; lorsqu’ils se retrouvèrent confrontés à un système de pensée si différent du leur que des notions aussi évidentes, pour nous, que « ville », « cité », « temps » ou « espace » ne pouvaient être traduites. La culture occidentale fut donc, d’emblée, interprétée à partir d’une logique qu’il est bien difficile, aujourd’hui, de retrouver. Il s’agissait pour les indigènes de faire des ponts entre les représentations qu’on leur imposait et leur propre compréhension du monde et de l’existence, tout en assurant leur survie. Pour les Européens, ce qui apparut ainsi comme une colonisation rapidement et facilement menée ne fut que la création d’une nouvelle forme de pensée, beaucoup plus empreinte qu’on ne pourrait le croire de la pensée précolombienne.

Serge Gruzinski donne l’exemple des représentations religieuses qu’on faisait jouer aux Indiens pour qu’ils intègrent l’histoire biblique : de nombreux témoignages montrent des Espagnols surpris du réalisme de ces scènes, et de la capacité des Indiens à rendre parfaitement les situations. Or cette belle imitation était tributaire de l’approche indienne du théâtre, une approche rituelle, où le Dieu et son image se confondent, où l’acteur ne joue pas un rôle, mais se transforme véritablement en son personnage. La religion chrétienne participe ici inconsciemment à l’ancrage d’une culture profonde plutôt qu’à son effacement. Elle trouve son illustration la plus parfaite dans une phénomène qu’elle combat par ailleurs : la culture des icônes ! L’historien montre également comment les Indiens, dès la deuxième génération de la colonisation, devinrent souvent de remarquables lettrés, maîtrisant le latin aussi bien, sinon mieux que les Espagnols. Ils s’approprièrent ainsi le texte d’Ovide pour faire revivre dans les représentations de la fable d’anciennes croyances et d’anciennes images. En imitant par ailleurs l’art renaissant des grotesques, ces images d’anges et de monstres qui ornent de nombreux bâtiments de la Renaissance européenne et qui décorèrent les palais coloniaux mexicains, les Indiens jouaient avec des formes qui rejoignaient leurs traditions disparues, qui s’éloignaient des règles de vraisemblance, de perspective et de régularité prônée par ailleurs dans l’art européen, tout en contentant les colons.

L’ouvrage de Gruzinski, basé sur une multitude d’exemples littéraires, artistiques ou religieux, montre très clairement comment, secrètement, les Indiens utilisèrent les structures imposées par la société occidentale pour faire survivre leurs symboles et leurs représentations. Celles-ci, dans ce mélange incessant auxquelles ont les soumettait, perdirent rapidement tout leur sens originel. Mais elles donnèrent lieu à de nouvelles formes, à une nouvelle culture, tout aussi mouvante que les précédentes.

Derrière ce que nous voyons comme une simple invasion européenne, il y a donc toute une histoire cachée, une pensée en mouvement, qui nous explique bien souvent notre incapacité à décrypter les sociétés américaines d’aujourd’hui, si proches de nous et si différentes à la fois.

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