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lundi 17 mai 2010

Depuis Le Monde selon Monsanto de Marie-Monique Robin, en 2007, le documentaire écologique a le vent en poupe et adopte toutes les formes possibles et imaginables pour nous sensibiliser aux déviances de notre modernité et aux urgences qu'elles engendrent: la démonstration culpabilisante (Hulot), le message esthétique (Arthus-Bertrand), l'enquête révélant l'impensable (Robin). Le procédé de base est toujours le même: éveiller une conscience, si possible en passant par la révolte ou, de manière moins franche, par l'attendrissement. Et, surtout, placer l'homme au centre de l'argumentation: car si la nature souffre de nos excès, l'homme lui-même - le spectateur - est également une victime qui, le plus souvent, s'ignore.
On peut se demander pourquoi le discours écologique, aujourd'hui, malgré son évidence, peine tant à être entendu du public (je ne parle donc pas, pour l'instant, des structures politiques mais bien de toi, qui trouve insupportable de lire des articles aussi longs sur un écran). A mon avis, le problème se situe à quatre niveaux:
  1. D'abord, et malgré l'urgence, à trop répéter toujours le même message dans les mêmes termes, avec les mêmes exemples, etc., on transforme un discours nécessaire en bruit de fond inutile et vain. L'urgence écologique étant devenue avant tout, pour beaucoup, un argument politique, elle rejoint les autres rengaines à la mode qui rythment nos flashs infos et nos débats. L'ours blanc disparaît pendant qu'on cuit sa ratatouille, paix à son âme et bon appétit.
  2. L'écologie, dans le discours de ceux qui la soutiennent, est trop souvent l'affaire de Ceux Qui Savent et qui, au lieu d'informer, culpabilisent systématiquement leur interlocuteur. Ajoutez à cela que Ceux Qui Savent sont dans la plupart des cas, force est de le constater, ceux qui ont les moyens (de manger bio, de se payer des médecines complémentaires, de vivre autrement), et on en arrive à quelque chose d'assez insupportable dans la posture du donneur de leçon écologique: ici, c'est le bobo qui instruit le banlieusard; à un niveau plus global, l'Occidental qui a abusé pendant 50 ans, qui vient expliquer aux pays en voie de développement qu'il faut arrêter de se développer...
  3. Une race alternative à Ceux Qui Savent sont Ceux Qui Ont Trouvé La Solution sous forme de projet idéaliste. Interdisons la consommation de viande un jour par semaine. Lançons un référendum mondial contre le réchauffement climatique. Certes. Et le bruit de fond s'amplifie, et on finit par éteindre la radio pour manger sa ratatouille plus tranquillement.
  4. Le catastrophisme n'a jamais été la solution. Oui, la situation est urgente; lorsqu'on se penche sur les grands dossiers écologiques, on oscille irrémédiablement entre l'envie de se suicider et celle d'aller poser des bombes, mais soyons raisonnables et avant d'en arriver là, proposons des solutions. Les accents tragiques ne suffisent plus.
    Le film de Coline Serreau (on y arrive...), Solutions locales pour un désordre global, a cet immense mérite de constater, de tirer la sonnette d'alarme, de nous donner cette sensation que le plancher du cinéma s'écroule progressivement sous nos fesses de citoyens du Nord sur-consommateur, tout en montrant que partout, des efforts sont faits pour changer les choses.
    L'idée est ici de remettre en question la belle notion de "Révolution verte", d'expliquer sur quoi elle est fondée, historiquement, politiquement et sociologiquement, pour démontrer finalement que l'urgence écologique est aussi une urgence alimentaire, qui ne concerne pas seulement le Sud lointain, mais aussi, justement, le bobo parisien qui fait sagement son marché bio (ou pas). En gros, celui qui se fout bien de l'ours blanc tant qu'il a de la ratatouille dans son assiette sera peut-être sensible au fait que l'autonomie alimentaire mondiale est de 20 jours; 4 pour l'Île-de-France. En France, mais aussi au Brésil, au Maroc, en Ukraine ou en Inde, Coline Serreau montre comment certains ont pu, envers et contre toutes les pressions politiques, reprendre en main leur mode de production, arrêter le massacre aux pesticides, OGM et autres désastreux miracles technologiques, pour redonner naissance à une économie plus saine, dans tous les sens du terme. Car l'écologie bien menée peut également donner lieu à un meilleur rendement. Donner une chance à l'agriculture locale et raisonnable non pas de survivre, mais de resurgir, voilà ce que suggère le film de Serreau, tout en donnant des pistes concrètes.  
    Le problème écologique est avant tout un problème économique. Si tout semble tourner au ralentit, si tout finit par être transformé en discours, voire en chansons, c'est qu'au-delà des volontés réelles, un ordre global complètement dément, basé sur la Trinité Industrie-Croissance-PIB, rend actuellement impossible toute action qui tente de s'attaquer à la sacro-sainte logique de la consommation.
    Toute action?
    Non. Et c'est là que Coline Serreau fait bien, en nous rappelant une évidence qu'on a trop souvent tendance à oublier. Si tout est bloqué, en haut, tout est ouvert, en bas. Et c'est en refusant de consommer un certain nombre de produits, en trouvant à la production de masse des solutions alternatives locales, pas forcément plus chères, bien au contraire, qu'on peut agir sur la déesse économie. Avant les bombes (qui, de toute façon, sont produites par les mêmes qui font les pesticides que tu bouffes dans ta ratatouille), le boycott.
    Toutes les pistes sont données dans le film, dans un discours à la fois informé, scientifique et extrêmement clair, qui exclut tout sentimentalisme et ne se prive pas d'humour. Un film énergique, en somme.
    D'aucuns préféreront peut-être le site associé. Car hélas, il y a un grand défaut au documentaire de Serreau: marquant sans doute par là son refus des grands moyens et l'esthétisme à outrance de certains, la réalisatrice nous propose plus de deux heures d'images tournées caméra sur l'épaule, avec des zooms en surnombre et souvent plus qu'approximatifs. Un peu vomitif, pour être franc. Encore une preuve que la clarté du discours ne va pas forcément avec la netteté de l'image...

    A voir et à lire pour élargir son horizon:

    Vos commentaires

    mercredi 5 mai 2010

    Il y a dix jours s'achevait à Cochabamba, Bolivie, la Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique. 
    En décembre dernier,  Copenhague avait déjà, à sa manière - crevettes thaï, caviar sibérien, foie gras limousin, limousines américaines, jet privés d'un peu partout - célébré le climat et la rencontre des cultures... On en avait souri, le grand raout annuel sur le climat n'était plus crédible, on a vu ce qui est advenu de Kioto, laissons-là les beaux discours de ceux qui, moins qu'aucun de nous, ne se préoccupe du devenir de cette planète. D'autres ont pris le problème plus à cœur et, notamment face aux pressions inacceptables de quelques grandes puissances sur les petits pays, obligés semble-t-il de signer un accord-mascarade sous peine de représailles économiques, ont décidé de monter leur propre sommet mondial, un sommet des peuples, un sommet-réaction.
    L'initiative était louable et intéressante, d'autant qu'elle était organisée par la Bolivie, pays concerné s'il en est par le changement climatique, les problèmes de sur-exploitation des richesses naturelles, d'écarts socio-écolo-économiques entre populations des villes et de la campagne, du nord et du sud, etc.
    Seulement voilà. Quand un sommet de ce type convoque tout le beau monde de la juste et saine pensée actuelle, quand il s'ouvre sur cette phrase du Président Morales "Ou bien le capitalisme meurt, ou bien c'est la Terre Mère", repris en boucle par les représentants des 17 tables rondes, quand Naomi Klein vient nous gratifier d'une riche réflexion posant, notamment, la responsabilité des Etats-Unis dans les problèmes climatiques actuels et leur poids dans la politique mondiale, quand le grand message du sommet, c'est "prenons exemple sur le rapport à la nature des indigènes" (exemple certes édifiant, mais difficilement applicable, soyons honnêtes, dans nos contrées), on peut légitimement douter de son efficacité. Car oui, le capitalisme est aberrant. Oui, il faut changer nos comportements. Oui à tout, sur le fond. Mais non, nous ne pourrons pas changer le monde par des discours bien-pensants et des sensibleries.
    La Conférence - un succès, cela va sans dire - s'est ainsi conclue sur la signature d'un "accord  des peuples" de dix bonnes pages, dont les principales prises de position sont:
    • Le paiement d'une dette climatique des pays industrialisés aux pays en voie de développement, de 6% de leur PNB.
    • La nécessité de mettre en place une Déclaration Universelle des Droits de la Terre.
    • L'institution d'un Tribunal International de Justice Climatique.
    • L'organisation le 2 avril 2011 un référendum mondial demandant aux citoyens s'ils sont d'accord... de faire passer les dépenses militaires en dépenses pour la sauvegarde de notre planète.
    • La possibilité, pour tous les peuples, d'accéder aux procès de négociation internationaux et d'y faire entendre leur voix.
    De ces cinq propositions, une seule paraît à peu près réaliste et susceptible de faire avancer les problèmes écologiques et politiques de cette planète: la dernière. Mais là, on sort de l'écologie et on ouvre un chapitre plus complexe encore...
    Le reste, c'est de l'idéalisme, de l'idéalisme que d'aucuns trouveront touchant, mais qui, personnellement, me hérisse le poil. Faut-il être fou ou complètement cynique pour oser lancer le référendum du quatrième point? Ou juste tellement épris de besoin d'audience internationale, qu'on est prêt à tout dire, même n'importe quoi, pour se faire entendre? Et quand la gauche comprendra-t-elle que les Seventies, c'est fini?
    Tout cela ne pourrait être qu'ennuyeux et niais. Mais c'est en fait assez nauséabond, lorsque l'on sait que sur les 15'000 participants à ce grand sommet alternatif, la moitié étaient Boliviens et venaient dans l'espoir de récupérer des terres, de poser des questions sensibles (les grands barrages, l'exploitation du lithium, de la forêt amazonienne). Lorsque l'on sait, en outre, qu'en plus des "dix-sept tables de travail qui viennent d'en bas demander à être entendues en haut", il y en avait une dix-huitième, qui, refusée par le organisateurs, s'est tenue en dehors du site officiel de la conférence. Et devinez sur quoi elle portait? Justement, sur tous les problèmes écologiques sensibles de la Bolivie. L'hypocrisie est partout, à Copenhague comme à Cochabamba. Evo, tu me déçois, compadre!
    Il n'y a qu'une véritable solution constructive aux problèmes du climat, avant que nous ne soyons contraints à adopter des lois répressives: l'éducation, au niveau des écoles en priorité, et la mise en place de structures basiques de tri et de recyclage dont manquent encore la plupart des pays du monde, et notamment l'Amérique latine. Or l'éducation ne passe pas par la poésie de la Vie en Harmonie avec la Terre Mère, sinon auprès de populations qui appliquent de toute façon déjà (ou depuis  toujours) ces principes, mais par un langage clair qui tende, progressivement, à nous faire prendre conscience du décalage entre nos besoins réels et notre mode de vie. Et en la matière, c'est ici, au nord, que le plus dur reste à faire.
    J'arrête ici, car comme le dit si justement Eduardo Galeano: "L'inflation langagière a fait de grands dégâts, surtout en Amérique latine, où elle semble plus nocive encore que l'inflation monétaire."
    Une dernière question, toutefois: combien y avait-il d'Iphones à Cochabamba?

    Sources
    • La Conférence des peuples sur le climat a été couverte de manière relativement systématique par Le Courrier de Genève.
    • Vous pourrez lire les analyses de Naomi Klein sur son blog (dont vous apprécierez sans doute la page principale).
    • On trouve sur le site Rebelion le texte (en espagnol) de la déclaration de tous les peuples, ainsi que diverses interventions relatives au sommet.
    • La citation de Galeano est issue d'une lettre qu'il a adressée à la Conférence pour s'excuser de son absence.

    mardi 10 mars 2009

    Aujourd'hui 10 mars 2009 a paru dans Le Courrier de Genève, source inépuisable d'information alternative et enrichissante, un article sur la Bolivie qui me laisse franchement perplexe. Vous lirez. En gros, il s'agit de se réjouir des ressources du désert d'Uyuni, immense mine potentielle de lithium. Or le lithium, matière principale de toutes les nouvelles générations de batteries, c'est l'avenir. Quel avenir?

    Certes, il est insupportable de voir les Occidentaux donner des leçons aux pays en voie de développement se résumant à: "Nous avons fait les imbéciles pendant 60 ans avec la planète, donc maintenant que la situation est critique, évitez de vous développer et d'aggraver les choses". Certes j'ai beaucoup d'admiration, d'affection même, pour Evo Morales et ses projets. Mais là, où va-t-on?

    Pomper le lithium du désert d'Uyuni c'est s'enfoncer tête baissée dans le même modèle catastrophique qui a guidé l'exploitation du pétrole pendant plus d'un siècle. C'est miser sur le développement économique rapide plutôt que sur une perspective durable.

    Et aucune phrase, aucune petite prise de distance dans un journal aussi sérieux que Le Courrier au sujet des problèmes de fond d'un tel projet?

    Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour sa bagnole, quand même...


    LA BOLIVIE PREND LE SILLAGE DE L'AUTO ÉLECTRIQUE

    Lithium: Les constructeurs automobiles s'intéressent à nouveau à l'électrique et lorgnent sur les réserves boliviennes de lithium. Le président Evo Morales conditionne son exploitation à son industrialisation in situ.

    BERNARD PERRIN

    L'électricité ne fonctionne que de 19h à 22h, l'eau potable est rationnée, le bus ne passe qu'une fois par semaine, et la ville la plus proche, Uyuni, est à trois heures d'une piste défoncée... Les quelque 500 habitants qui composent la communauté de Rio Grande, au coeur de l'altiplano bolivien, vont pourtant bientôt sortir de leur isolement et auront accès à tous les services de base: le président Evo Morales en personne s'y est engagé. Et pour ne pas rester en reste, le préfet du département de Potosi a assuré que la route sera bientôt asphaltée. C'est que ce petit coin si longtemps oublié du monde, en bordure du salar d'Uyuni à plus de 3600 mètres d'altitude, incarne désormais le futur de la Bolivie, le nouvel Eldorado... C'est ici que se construit la première usine pilote pour l'exploitation du lithium.

    Révolution énergétique

    Le lithium? C'est le plus léger des métaux sur la planète, et un excellent transporteur d'énergie. Il est donc appelé à jouer un rôle fondamental dans l'industrie automobile du XXIe siècle. A la base même d'une véritable révolution énergétique: grâce à lui, les batteries des voitures électriques seront désormais non seulement non polluantes, mais aussi plus légères, plus petites et plus puissantes. Et donc susceptibles de mettre un terme à la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures.

    Ce changement fondamental dans le mode de propulsion des voitures intéresse de plus en plus les grands constructeurs. Présentée au salon international de Detroit en début d'année, la Chevrolet Volt de General Motors devrait être commercialisée en 2010. Et Genève n'est pas en reste, avec la présentation en grande première de la nouvelle voiture électrique de Mitsubishi, la i-Miev.

    La carte du lithium dessine les contours d'une nouvelle géopolitique. Et il se trouve que la Bolivie détient plus de la moitié des réserves mondiales de ce métal aussi léger que précieux, principalement dans le salar d'Uyuni, une étendue de plus de 10 000 km2, vestige d'un lac d'eau de mer asséché. Certaines études évoquent des réserves atteignant près de 6 millions de tonnes de lithium, d'autres parlent de 9 millions.

    «Mais ces études n'ont pris en compte que la première couche de saumure, qui renferme le lithium. Or le salar alterne des couches de saumure et d'argile jusqu'à plusieurs centaines de mètres de profondeur. Ces réserves pourraient ainsi être vingt fois ou même cent fois supérieures», confie Saul Villegas, directeur de la section des ressources évaporistiques au sein de la COMIBOL, l'entreprise minière publique, chargée par l'Etat bolivien de l'exploitation du lithium. Si ce dernier doit être le pétrole du XXIe siècle, «alors la Bolivie sera son Arabie saoudite.»

    De quoi susciter bien des convoitises... «Si on veut être leaders dans la réalisation de la prochaine génération d'automobiles, nous devons absolument être en Bolivie», a récemment lâché à La Paz un responsable de la firme Mitsubishi. Et il n'est pas le seul à le penser... Le sud-coréen LG (constructeur de batteries pour General Motors) et le groupe français Bolloré frappent aussi à la porte...

    Maître de ses ressources

    Evo Morales est d'ailleurs encore sous le charme de sa visite en France, le mois dernier, qui lui a notamment permis de visiter l'entreprise présidée par Vincent Bolloré. «J'ai été impressionné par leur développement technologique», avoue le président bolivien, qui a pu se mettre au volant d'un prototype de voiture électrique, la Blue Car, développée en partenariat avec Pininfarina.

    Mais la Bolivie ne bégayera pas son histoire. «Nous ne serons plus les fournisseurs serviles de matières premières vendues à bas prix», prévient Saul Villegas. Le responsable de la COMIBOL en est conscient, «la Bolivie vit la troisième grande opportunité de son histoire». Et les deux premières ont surtout été l'histoire d'un pillage organisé, entamé en 1545 avec l'exploitation des mines d'argent et d'étain de Potosi par les conquistadores, et poursuivi au XXe siècle par l'exportation du gaz naturel par des entreprises transnationales.

    En récitant volontiers la nouvelle Constitution adoptée le 25 janvier, qui empêche la privatisation des ressources naturelles, Evo Morales se montre d'ailleurs très clair: «L'exploitation du lithium est conditionnée à son industrialisation dans le pays. Et quels que soient les partenaires, l'Etat en restera propriétaire et en aura le contrôle. A terme, je souhaite surtout que les batteries soient fabriquées ici. D'ici quelques années, j'espère même que nous produirons des voitures électriques en Bolivie!»

    En attendant, la Bolivie a pris les devants et investi 6 millions de dollars dans la construction d'une usine pilote à Rio Grande, sur les bords du salar d'Uyuni, et de 150 000 m2 de piscines d'évaporation. «Nous développerons ici, dès la fin de l'année, la meilleure technologie permettant de séparer le lithium de la saumure, puis d'obtenir le carbonate de lithium, la substance essentielle pour la fabrication des batteries. Cette technologie est complexe, les recherches sont longues, mais c'est à la portée de la Bolivie», poursuit Saul Villegas.

    Usine en construction

    L'usine pilote devrait produire dès l'an prochain 40 tonnes de carbonate de lithium par mois. Lorsque le procédé sera au point, les usines d'industrialisation qui seront alors construites (en principe d'ici à 2015) devraient permettre la production de plus de 20 000 tonnes annuelles, «de quoi alimenter pendant des centaines d'années les batteries de millions de voitures électriques, qui n'utilisent que quelques kilos de lithium chacune».

    Mais les investissements sont tout de même estimés à 300 millions de dollars. «On attend donc de nos partenaires français, japonais ou coréens qu'ils investissent dès aujourd'hui, avec en contrepartie la garantie d'être des clients privilégiés pour l'obtention du carbonate de lithium, dont l'industrie automobile dépend», poursuit Saul Villegas.

    Dans cet échange, la Bolivie ne se retrouve-t-elle pourtant pas simple exportatrice de matière première? Que devient la construction de batteries, voire de voitures, objectif avoué du président Evo Morales? «Derrière les discours politiques, il faut voir la réalité. Dans le domaine de la construction de batteries, aucune proposition concrète n'a encore été faite de la part des entreprises européennes et asiatiques. Les conditions posées par le gouvernement ne les enchantent guère», reconnaît un expert de la COMIBOL. Le bras de fer ne fait donc que commencer: «Pour construire des batteries, la Bolivie a absolument besoin de la technologie d'une entreprise comme Bolloré. Comme Bolloré a absolument besoin de notre lithium pour construire ses batteries...»

    Quoiqu'il en soit, les éventuels partenaires sont avertis: la Bolivie d'Evo Morales ne se brade plus. «Avant de signer n'importe quel accord, j'irai consulter les mouvements sociaux du département de Potosi», explique d'ailleurs le président. C'est le respect du contrôle social, consacré lui aussi par la nouvelle constitution. Membre de la Fédération régionale des travailleurs paysans de l'altiplano du sud, Leopoldo Cabrera ne voit pas d'un mauvais oeil l'arrivée d'entreprises étrangères, mais il avertit: «C'est le gouvernement et nous, les mouvements sociaux, qui garderont la main sur nos richesses.»

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    jeudi 9 octobre 2008

    Article de Benito Perez paru dans Le Courrier du mardi 7 octobre 2008.

    QUITTER L'«ENFER VERT» DU SOJA OGM?

    LES PAYANS PARAGUAYENS Y CROIENT

    Mouvement social: l'élection d'un président de gauche fait souffler un vent nouveau sur le Paraguay. Dans les campagnes, on rêve de stopper l'invasion du soja et de redistribuer la terre, témoigne Anibal Avalos.

    Propos recueillis par Benito Perez

    S'il est un pays sud-américain méconnu, c'est bien le Paraguay. «Nous ne sommes pas nationalistes, mais quand même! se lamente Anibal Avalos. Il faudrait que mon pays fasse parler de lui autrement que par la corruption et les trafics.» Cet autre Paraguay, le jeune paysan l'incarne mieux que de longs discours. Fils d'agriculteurs expulsés de leurs terres sous le régime du général Stroessner, il n'a cessé de se battre, avec sa communauté de San Isidro del Jejuí, pour recouvrer ses droits. «Chrétien en actes, pas en prières», il a intégré la Ligue agraire chrétienne à la pointe du combat contre la dictature et les grands propriétaires terriens. A la répression, il a répondu par le droit, se formant et informant des mécanismes de la justice. Aujourd'hui, Anibal Avalos s'investit pour une véritable réforme agraire qui protège l'environnement et la culture paysanne face à l'invasion du soja transgénique. De passage à Genève, le militant exprime son optimisme six semaines après l'investiture du premier président de gauche paraguayen, l'ancien évêque Fernando Lugo.

    B. P.: Le soja a le vent en poupe sur le marché mondial. N'est-ce pas une chance de développement pour Paraguay?

    A. A.: Non, c'est un immense danger, et pas seulement pour le Paraguay, mais pour toute la région. La monoculture du soja renforce le modèle des méga-entrepreneurs qui ne s'intéressent à rien d'autre qu'au profit. Le Paraguay fut jadis l'un des pays les plus prospères du continent, avant d'être dévasté par ce modèle. On est passé de la distribution des richesses à la destribution de la misère

    Pourquoi?

    La Constitution paraguayenne garantit le droit à la terre. Pourtant, il y a un pourcentage très élevé de paysans sans terre. Et malgré cela, le latifundio traditionnel ne suffit plus aux investisseurs du soja! Chaque jour, la paysannerie continue de perdre des surfaces cultivables. A la place de fermes qui nourrissent des familles, on voit se développer des exploitations gigantesques de soja transgénique, de riz ou d'eucalyptus destinées aux agrocarburants ou au papier. Les fumigations massives d'herbicides finissent par chasser vers les villes ceux qui résistent et se retrouvent encerclés par les sojeros (cultivateurs de soja, ndlr)... Quant je vois comment on vit ici, dans une sorte de paradis, alors que nous, au Paraguay, nous devons supporter les conséquences des investissements européens... C'est une guerre cruelle! Imaginez: un pays aussi riche en nature que le Paraguay doit importer des aliments!

    Comment s'organisent les paysans pour changer cette situation?

    Il y a tout type d'organisation et de luttes. Des occupations, bien sûr, mais aussi des processus légaux. C'est à ces derniers que je m'attèle: il s'agit de former les gens pour qu'ils connaissent leurs droits et puissent les faire valoir. Des lois prometteuses, il y en a en pagaille au Paraguay: pour redistribuer la terre, pour protéger l'environnement, etc., etc. Le problème, c'est que ces lois ne sont jamais appliquées!

    Face aux fumigations massives, nous sommes parfois contraints de mener des actions radicales. Mais en général nous cherchons le dialogue. Le gouvernement actuel a un projet de zonage, séparant les cultures OGM des autres exploitations. Nous le soutenons.

    Que demande le monde paysan au gouvernement?

    Nous réclamons que l'Etat décrète l'urgence agraire! La priorité doit être la réalisation d'une réforme agraire intégrale: d'abord, distribuer la terre et, ensuite, apporter les services de base indispensables à la vie à la campagne et à la production paysanne: marché, soutien technique, crédit, électricité, chemins, etc.

    De cela, qu'a garanti le président?

    Il s'est engagé à terminer le cadastre entamé avec le soutien financier de la Banque mondiale, mais qui a traîné jusque-là. Cela permettra de découvrir les nombreuses exploitations usurpées par les latifundistes et de les redistribuer. Le gouvernement achètera aussi des terres pour les donner aux paysans.

    Selon quels critères faudrait-il la redistribuer?

    Il faut sortir la terre du marché. Et pour cela nous demandons qu'elle soit confiée collectivement à des organisations paysannes. Seule la propriété associative peut freiner l'invasion étrangère. Donner des terres à des familles puis les laisser se débrouiller, c'est la meilleure façon de faire semblant d'appliquer une réforme agraire, puis d'accuser les paysans de son échec!

    Là aussi, le gouvernement semble sensible à la question. Il a nommé huit nouveaux responsables à l'Institut national de développement rural et des terres (INDERT), dans lesquels nous avons une totale confiance, avec pour mission d'étudier le type de propriété des terres souhaitable.

    A l'autre bout de la chaîne, que faire pour la commercialisation?

    Nous demandons que l'Etat soutienne les structures de commercialisation groupée mises sur pied par les paysans afin de contourner les spéculateurs. Le gouvernement l'a promis.

    A vous entendre, tout va pour le mieux...

    Ce serait le cas si nous pouvions faire confiance au nouveau ministre de l'Agriculture et l'Elevage ... Nous ne sommes pas sûr qu'un poste aussi crucial devait être confié à un dirigeant du Parti libéral radical (le PLRA est le plus puissant mais le moins progressiste des partis alliés de Fernando Lugo, ndlr). Malgré nos demandes, le ministre a refusé de se prononcer sur notre plan d'urgence agraire. De plus, nous avons de mauvais antécédents avec lui. Quand il était député, il avait refusé une proposition de réduction de l'usage des pesticides. Et son parti a aussi soutenu les privatisations des entreprises publiques et les lois dites «antiterroristes»...


    UN MOUVEMENT SOCIAL IMPLIQUÉ MAIS PAS AUTONOME

    Quels sont les rapports entre les mouvements sociaux et le gouvernement de Fernando Lugo?

    Au Paraguay, le mouvement populaire traverse une période d'unification, d'agrégation des forces pour avoir un impact au niveau politique, structurel. De multiples initiatives locales et sectorielles se sont fédérées dans un Front social et populaire, qui regroupe plus d'une centaine de mouvements sociaux, paysans, sans toit, et même indigènes. Ce front apport un soutien critique au processus initié par le nouveau gouvernement; il demeure stratégiquement autonome. Le président Lugo a lui-même affirmé que les gens devaient s'aider eux-mêmes, s'auto-organiser, et non pas se reposer sur l'action du gouvernement.

    Sentez-vous déjà l'effet du nouveau gouvernement?

    Oui. La répression est moins forte. La justice paraguayenne est très politisée, et les pouvoirs se sont servis d'elle pour criminaliser notre lutte. Au Paraguay, les gens n'osent pas faire appel à la justice, car ils risque des représailles bien plus que d'obtenir gain de cause. Le président Nicano Duarte Frutos avait promis lors de son élection en 2003 de changer ça. Les gens ont alors commencé à revendiquer leurs droits. La réponse a été terrible: il y a eu des morts, et plus de mille personnes ont été arrêtées et inculpées. Ce gouvernement a mené une politique dite de «sécurité citoyenne», qui consistait à armer des civils pour qu'ils fassent eux-mêmes leur justice. Cela a provoqué un chaos lamentale! Plusieurs dirigeants paysans ont été assassinés et beaucoup de militants ont été effrayés et ont abandonné la lutte. Maintenant même si des menaces sont toujours proférées, on peut mieux respirer! Il y a de l'espoir que les gens osent à nouveau dénoncer les abus. Et que l'on puisse faire reculer la corruption, par exemple, en élevant les salaires des policiers et des militaires.

    Depuis un mois, les signes de changement se multiplient, malgré une situation financière difficile: entre l'élection présidentielle d'avril et l'investiture d'août, l'ancien pouvoir a vidé les caisses! Mais ça n'a pas empêché de rendre la santé publique gratuite.

    Le président peut-il s'appuyer sur un Etat qui a été contrôlé pendant des décennies par le Parti colorado?

    En tout cas, ces jours, tout le monde semble vouloir faire la preuve de son efficacité! Les premiers cas d'emplois fictifs ayant été dénoncés, tous les fonctionnaires accourent au travail. Au point que la plupart des administrations manquent désormais de chaises! Dans les rues de la capitale, les vendeurs de mate et de tereré ont perdu leurs meilleurs clients...

    Plus sérieusement, on observer une vraie effervescence, les ministères multiplient les réunions de travail et de coordination. Les nouvelles politiques se mettent en place dans une atmosphère de transparence et de participation populaire. Des équipes de médecins ou de professeurs se rendent à la campagne pour évaluer les besoins.

    Bien sûr, la volonté du président ne suffira pas à tout changer. Il doit tenir compte des pressions des multinationales et demeurer dans le cadre de la loi (Fernando Lugo ne dispose pas de la majorité au parlement, ndlr.). Le Front social et populaire aura justement pour tâche de mettre la pression sur l'Etat. Je le répète, nous ne sommes pas une force progouvernement: nous l'appuierons s'il mène une politique favorable au peuple. Dans le cas contraire, nous le critiquerons.

    Pour transformer réellement le Paraguay, ne faudrait-il pas convoquer une assemblée constituante comme en Equateur ou en Bolivie?

    Oui, ce serait intéressant. Le projet existe, mais ce sera pour plus tard.


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