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mardi 15 décembre 2009

La parole ne représente parfois qu'une manière, plus adroite que le silence, de se taire. 
S. de Beauvoir


Tout avait commencé au Chili, il faut croire que tout recommencera de ce côté-là... A cause de ces brèves agaçantes, toujours, de tout ce qui est omis, simplifié, passé.

Dimanche 13 décembre. Pousser de hauts cris serait hypocrite, tant la chose semblait aller de soi: Sebastian Piñera, droite dure, multimillionnaire, emporte avec 44% des votes le premier tour de l'élection présidentielle. Eduardo Frei, de la "Concertation" (centre gauche, sur le papier), le suit... 15 points derrière.

Cette victoire de la droite est sans conteste l'une des plus belles réussites du gouvernement Bachelet. La preuve, la coalition de gauche obtient plus de 6% des voies et trois députés communistes sont élus. Symptôme de la fracture chilienne, l'immense déception face à celle que certains, sans craindre les amalgames, se plaisaient à ranger aux côtés des Chavez, Correa et autres Morales (il faudrait pouvoir en rire). Les nostalgies de dictature remontent à la surface. Pinochet a eu du bon, il a modernisé l'économie du pays, il a fait faire des routes (pour relier les bagnes patagons, mais c'est un détail), de son temps, il n'y avait pas tant d'insécurité dans les rues (là aussi, il faudrait pouvoir); et il n'est pas besoin, croyez-moi, de fréquenter la bourgeoisie de droite pour voir soudain applaudir ce genre de discours. Les plus frustrés sont évidemment le public cible d'un Piñera, et Dieu sait s'ils sont nombreux au Chili. Par ailleurs, le pays n'a jamais réellement et unanimement rejeté les vieux fantômes de la dictature. Il suffit de jeter un oeil sur la constitution, les privilèges aux militaires et à leurs familles, la loi anti-terroriste, qui vise volontiers toute forme d'activisme, surtout lorsque les acteurs sont mapuches. Il suffit de se souvenir des foules dans les rues de Santiago à la mort du dictateur, il y a trois ans, presque aussi nombreuses  du côté des éplorés que de celui des fêtards. D'avoir vu, un jour de juillet 2007, vingt personnes se rassembler en parlant un peu trop fort aux alentours de la Moneda. D'avoir assisté aux manifestations d'étudiants et à leur répression musclée, pour rester polie. Tout cela, ce n'est pas du Pinochet. C'est de l'après-Pinochet, et les années Bachelet ne sont pas plus glorieuses, loin de là, que celles de ses prédécesseurs.

On évoquera volontiers la difficulté de manoeuvre d'un président socialiste dans un système où l'opposition de droite faisait tout pour bloquer systématiquement toute proposition de réforme; l'esprit machiste d'une partie des politiciens chiliens, Bachelet ayant aussi pas mal d'ennemis à gauche, parce que son premier tort est d'être une femme. Et on oubliera que l'un des arguments phares de la campagne de 2005 reposait sur le socialisme "héréditaire" de la candidate: un père mort sous la torture  au début de la dictature, les années d'exil, toute une rhétorique qui devait (et cela a marché) appeler l'empathie des familles et proches de victimes, ainsi, cela va sans dire, que la sympathie internationale. Léger, comme programme.

Qu'ont-elles ressenti, les victimes, je veux dire les vraies, celles qui n'auraient pas pris le risque de s'exiler, comme Mme Bachelet Mère... aux Etats-Unis, qu'ont-elles ressenti au cours des quatre dernières années, en voyant systématiquement adopter des mesures répressives contre toutes les voix qui tentaient d'empêcher la dérive du pays vers un ultra-libéralisme éhonté? Qu'ont-elles pensé des mesures d'éducation favorisant toujours plus le privé, toujours moins le public? Supprimant tout enseignement "inutile" (le français, par exemple) des programmes d'enseignement supérieur pour le remplacer par du super-utile, économiquement parlant (le mandarin)? Qu'ont-elles dit en voyant des mapuches arrêtés, emprisonnés, pour ainsi dire séquestrés par l'Etat, pour avoir demandé des droits égaux à ceux des Chiliens (comment faut-ils les appeler, Chiliens-espagnols?)? Idem des journalistes qui cherchaient à produire des documentaires sur ces populations, ou sur les drames écologiques du Sud-Chili, vendu à l'économie des plus offrants? Et cette masse de laissés pour compte, sans éducation, du mauvais côté de Santiago, contraints - quand ils ont de la chance - de travailler dans des call-centers pour 250€ mensuels au mérite dans une ville où les prix sont, à peu de choses près, ceux de la province française? Pendant que le Chili présente un PIB à la hauteur de nombreux pays européens, commerce allégrément avec la Chine, le Japon, les Etats-Unis?

Les uns, restés fidèles à une forme de responsabilité politique, auront voté, dimanche, pour Ominami (indépendant, ex PS), ou Arrate (extrême gauche), à la rigueur Frei (démocratie chrétienne), pour éviter de perdre de précieuses voix contre Piñera. Mais là, on est dans le fameux dilemne Sego vs Sarko, Berlusconi vs Veltroni: droite hideuse ou "gauche" néo-libérale?

Les autres, apâtés par les promesses démagogiques, auront sans doute élu le grand vainqueur de dimanche et probablement, du deuxième tour. 

Soyons francs, Piñera ce n'est pas la dictature. On ne dit plus, aujourd'hui, "Arbeit macht frei", mais "Travailler plus pour gagner plus". La démocratie des plus forts, des privilégiés, des Santander et autres multinationales, ne se salira pas les mains comme autrefois les dictateurs mal dégrossis. On n'en est plus là. Elle enfermera les plus inadaptés, renverra chez eux, dans leurs pays ou dans des réserves, les étrangers et les natifs, ou alors les "intégrera" (terme utilisé, en politique, comme synonyme de "phagocyter")  et épuisera lentement, à petit feu et de loin, ceux qui, dans ce monde, ne peuvent pas suivre. Qu'ils se taisent, mais votent bien.



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dimanche 5 avril 2009

Une magnifique composition d'Inti-Illimani, accompagnée par l'Orchestre et le Choeur de l'Université de Santiago.
Le texte en espagnol et en français se trouvent sous la vidéo (à voir sur le site uniquement, pour mes lecteurs abonnés par courriel!)



Fue aquel viento del norte que nos guió,
el que tiene un claro color de miel.
Nos izó en su grupa el viento del sur,
alto caballo fiel.

Al oeste el viento hizo un ademán
cuando trajo cuarenta desde la mar
y hubo quienes al viento del este azul
lograron domar.

Fue así que llegamos hasta Picarquín,
del oeste, el norte, del este y el sur
por sobre montañas mojadas de luz.

Fue así que vencimos un seco arenal,
fue así que pudimos tendernos al fin
esperando el alba desde Picarquín.

La rosa de los vientos vigilará
con sus alas tendidas hasta el confín
guardando el campamento de Picarquín.

Guardando el campamento de Picarquín.
la rosa de los vientos no tiene fin
con sus alas tendidas hasta el confín.
Con la lealtad,
con la dignidad,
con todas las fuerzas del amor dispuestas
a la luz de la verdad.

Te acompañaré
doquiera que estés
en nuestras alegres jornadas de fiesta
al calor de la amistad.

Y el fuego tendrás
el agua tendrás
bajo las estrellas que alumbran un mundo
fraterno y profundo.

Hay fogatas tórridas
y flores frescas
y un clamor vital
de horas despiertas.

Hay dulces canciones
y versos bellos
y en todo aquello
tú y yo.
(La Rosa de los Vientos, texte de Patricio Manns, musique d'Horacio Salinas)
*
Ce fut ce vent du nord qui nous guida,
celui qui a une couleur claire de miel.
Le vent du sud nous hissa sur sa croupe,
grand cheval fidèle.

Le vent d'ouest fit un geste
en en ammenant quarante depuis la mer
et il en fut qui purent dresser,
le vent bleu de l'est.

C'est ainsi que nous arrivâmes à Picarquín,
de l'ouest, du nord, de l'est et du sud,
par-dessus les montagnes mouillées de lumière,

C'est ainsi que nous vaincquîmes un banc de sable désséché,
C'est ainsi que nous pûmes nous étendre enfin
attendant l'aube depuis Picarquín.

La rose des vents veillera
avec ses ailes tendues jusqu'à la frontière,
gardant le camp de Picarquín.

Gardant le camp de Picarquín
La rose des vents n'a pas de fin
avec ses ailes tendues jusqu'à la frontière.
Je t'accompagnerai
où que tu sois
dans nos joyeuses journées de fête
à la chaleur de l'amitié.

Et tu auras le feu
tu auras l'eau
sous les étoiles qui illuminent le monde
fraternel et profond.

Il y a des flambées torrides
et eds fleurs frèches
et un bruit de vie
d'heures éveillées.

Il y a de douces chansons
et de beaux vers
et dans tout cela
toi et moi.
(Ma traduction)

mercredi 11 février 2009

C'est l'histoire d'un type, né au Chili aux premiers pas de la dictature. Un type comme beaucoup d'autres de sa génération, fasciné par Allende qu'il n'a pas connu, par l'émulation culturelle des années '60-'70 au Chili et dans toute l'Amérique latine. Un type qui ne perd rien de ce qui se passe sur les scènes de Santiago et de Valpa, qui s'amuse avec des potes à créer une chaîne de télé musicale et culturelle gratuite sur internet, un type dont la passion est la découverte des chanteurs-compositeurs de demain et la redécouverte de ceux d'hier. Nous l'appellerons Spartakus, de son nom de blogueur.

Eté 2006. Spartakus décide de créer un blog à la limite de la légalité, pour diffuser aussi largement que possible les oeuvres musicales des artistes qu'il estime. D'abord des anciens, morts depuis longtemps, comme Victor Jara ou Violetta Parra; puis des anciens d'anthologie et des anciens qui durent: Victor Heredia, León Gieco, Quilapayún, Isabel Parra, Silvio Rodriguez, Noel Nicola, Soledad Bravo ou, parmi les noms moins connus, Hector Pavez ou Piojo Salinas. Intitulé La canción: una arma de la revolución le site est en premier lieu consacré à la chanson engagée. Il s'élargira par la suite.

Le principe du portail est simple. Pour chaque artiste (ou pour chaque oeuvre) que Spartakus apprécie, il y a une (bio-)bibliographie détaillée, une discographie détaillée comprenant les titres des chansons contenues dans chaque opus, et la plupart du temps, un lien renvoyant à un serveur de téléchargement. En deux ans et demi, ce sont 1200 articles qui sont mis en ligne et le double d'oeuvres à la disposition du public. L'auteur du blog revendiquait clairement, au départ, une action pirate visant à permettre à tout un chacun de se procurer des disques parfois difficiles à trouver, contre le profit des grands groupes de distribution. Il est peut-être bon de rappeler qu'un CD neuf, au Chili, coûte ce qu'il coûte en France (et je ne vous parle pas des prix verts de la FNAC mais des prix "normaux" d'un disque à sa sortie). Sauf que le Chilien moyen ne gagne pas le même salaire que le Français moyen. Et que Spartakus s'amuse même, dans le cas des ouvrages anciens, à numériser des vinyles.

Assez rapidement, les problèmes attendus se présentent. Certains artistes, par l'intermédiaire d'agents ou de maisons d'édition, demandent à Spartakus de cesser son action. Il obtempère rarement, et ce d'autant plus qu'il reçoit autant de protestations que de félicitations, de la part des artistes eux-mêmes, et pas des moindres (Isabel Parra ou Pablo Milanes, par exemple). En 2008, le blog change de direction. Contacté par des chanteurs qui, pour des raisons financières, ne peuvent se permettre l'édition d'un CD, Spartakus devient le diffuseur officiel de nouveaux artistes. Le blog reste gratuit, mais c'est désormais une plateforme de la scène actuelle avec annonces de concerts, vidéos, chansons inédites - et toujours, à l'arrière-plan, le travail premier de Spartakus: la création d'une véritable discothèque historique de la chanson sud-américaine. Le tout doublé d'un profile hyperactif sur facebook, d'un succès grandissant de la chaîne de télé-musicale gratuite sur internet, etc.

Mi-janvier. Spartakus se connecte à son compte blogger et là, c'est la décharge d'adrénaline, avant la consternation. "Ce compte a été supprimé". Aucune explication supplémentaire ne lui sera fournie. Il ne s'agit pas d'un acte de piratage, mais bien d'une action - parfaitement légale, vu le contenu parfaitement illégal du site - des gestionnaires de blogger. Là où le bât blesse c'est que Spartacus, qui s'était le plus souvent contenté d'accomplir avec soin son "devoir d'historien pirate", vient de publier plusieurs articles en marge de la musique, à teneur politique. Critique de l'état chilien qui promulgue ces jours-ci une nouvelle loi pour "protéger" les grandes maisons de distribution contre le piratage. Propos extrêmement virulents à l'égard d'Israël. Diffusion de nombreux articles de Galeano, qui dérange pas mal en Amérique latine. C'est au lendemain de la publication de l'article de Galeano sur Israël, que vous pouvez lire dans ces pages mêmes, que le blog de Spartacus est fermé.

Ne soyons pas paranos. Il n'y a rien de politique là-dedans et le piratage, c'est mal. Mais vous avez déjà essayé de mettre le contenu d'un seul CD sur un serveur de téléchargements gratuits? Je ne vous parle pas d'emule et autres solutions faciles de piratage par inter-connexion d'ordinateurs privés, mais bien d'aller sur un site, d'ouvrir son dossier, d'y placer un CD avec pochettes, etc., puis de copier le lien du CD dans un blog pour que chacun puisse y accéder. C'est au minimum 2 heures de boulot. Ou alors on est très riche et on se paie un abonnement au site en question, ce qui accélère le processus.

De l'histoire de Spartacus, je retiens l'image d'un type qui, pendant deux ans et demi, a consacré une bonne partie de ses nuits à une passion qui, à titre personnel, m'a permis de me procurer de la musique absolument introuvable par les biais légaux et conventionnels. De ce travail de fourmi, il ne reste rien.

Moral, le blogueur qui contrevient sans complexe aux lois du copyright pour faire revivre (ou vivre) des artistes plus ou moins connus? Moral(e) l'internaute qui, par "amour de la musique", se procure une discothèque monumentale de chansons parfois rarissimes sans payer un kopeck pour cela? Morale l'administration d'un site qui ferme un blog sans aucun avertissement préalable, au nom de la loi? On pourrait en discuter longtemps, trouver autant d'artistes applaudissant l'action de Spartakus que d'autres la condamnant. Que celui qui n'a jamais péché en matière de piratage, même à très petite échelle (c'est si cite copié, le CD d'un pote), lance la première pierre.

Le drôle dans l'histoire, c'est que Sparta recommence. Ce sera bientôt sur http://www.perrerac.org. Alors si l'histoire ne vous épouvante pas, notez l'adresse et allez y jeter un oeil de temps en temps, ça vaudra sans doute le détour.

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mercredi 1 octobre 2008

"L'oubli est plein de mémoire": c'est le titre d'un recueil de poèmes de Mario Benedetti paru en 1995. Recueil qui s'ouvre, en exergue, sur cette magnifique citation de Rafael Courtoisie, autre grand poète uruguayen: Un día, todos los elefantes se reunirán para olvidar. Todos, menos uno (Un jour, tous les éléphants se réuniront pour oublier. Tous, sauf un).

Un titre qui m'interpelait à tel point qu'il a fallu que je trouve ce recueil, que je l'aie entre les mains pour tenter de trouver d'où me venait l'étrange écho de ces mots, el olvido está lleno de memoria, qui semblaient me provoquer, m'obliger à me soumettre à eux: j'étais sûre de les avoir rencontrés quelque part. Mais où? Où - moi qui, il y a encore six mois, ne savais strictement rien de Mario Benedetti?

Dans tout le recueil, dans chaque poème où presque, la phrase réapparaît. Mais ce sont les vers du premier texte, intitulé "ce grand simulacre", qui m'ont permis peu à peu, par éclats, de redessiner les traits de ce que je cherchais, et de retrouver la mémoire. En voici quelques morceaux (version française à la suite du texte original):

en mi región hay calvarios de ausencia
muñones de porvenir/arrabales de
duelo
pero también candores de mosqueta
pianos que arranca
n lágrimas
cadáveres que miran aún desde sus
huertos

nostalgias inmoviles en un pozo de
otoño

sentimientos insoportablemente
actual
es
que se niegan a morir allá en lo oscuro

el olvido está tan lleno de memoria
que a veces no caben las
remembranzas
y hay que tirar rencores por la borda
en el fondo el olvid
o es un gran
simulacro
nadie sabe ni puede/ aunque quiera/
olvidar
un gran simulacro repleto de fantasmas
esos romeros que peregrinaran por el
olvido

como si fuese el camino de santiago

el día o la noche en que el olvido
estalle

salte en pedazos o crepite/
los recuerdos atroces y los d
e maravilla
quebrará los barrotes de fuego
arrastrarán por fin la verdad por el
mundo
y esa verdad será que no hay olvido.

(Mario Benedetti, "Ese gran simulacro", El olvido está lleno de memoria (1995),
Inventario tres,
Mexico, S
antillana, 2005.)


il y a, dans ma région, des cal
vaires d'absence
des moignons d'avenir, des faubourgs
de deuil

mais aussi des candeurs de rosiers
des pianos qui tirent des larmes
des cadavres qui regardent
encore depuis leur
jardin
des nostalgies immobiles dans un puits d'
automne

des sentiments insupportablement
actuels
qui refusent de mourir là-bas, d
ans l'obscurité.

l'oubli est tellement plein de mémoire
que parfois les souvenirs
n'entrent plus
et il faut jeter nos rancoeurs par-dessus bord
au fond, l'oubli est un gran
d simulacre
personne ne peut / même
s'il le veut /
oublier
un grand simulacre plein de fantômes
ces pèlerins qui marchent dans
l'oubli
comme si c'était le chemin d
e Santiago

le jour ou la nuit où l'oubli
éclatera
sautera en morceaux ou crépitera /
les souvenirs atroces et les merveilleux
brûleront leurs barreaux
de feu
porteront enfin la véri
té dans le
monde
et cette vérité sera qu'il n'y a pas d'oubli.

(Ma traduction)

El olvido está lleno de memoria, c'était une image. Une photo prise à Santiago du Chili en août de l'année dernière, un grand panneau lugubre dans l'hiver chilien, portant la liste des personnes disparues dans le camp de torture de la villa Grimaldi - panneau qui, après à peine une année de vie, affichait déjà ses trous de mémoire comme pour bafouer celle des morts. Etrange(s) rencontre(s) que celle(s)-ci...


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jeudi 11 septembre 2008

La vidéo relative à la date du jour n'est visible que sur le site 8 Méridiens ∞ Parallèles 8. C'est un court-métrage de Ken Loach sur le thème du 11 septembre, paru en 2002 dans l'ensemble documentaire 11'09''01 - Septembre 11. Il faut monter le volume au maximum pour bien saisir le texte.

Ce film contient des propos pouvant affecter les personnes sensibles.


mercredi 20 août 2008

Je voulais une bonne nouvelle, pour aujourd'hui, quelque chose de gai et d'agréable - car, disons-le, le monde et nos blogs sont assez amers.

Comme je n'ai rien trouvé de très enthousiasmant dans l'information du jour, voici une version live de la belle "Canción con todos" de Cesar Isella (1973), enregistrée le 6 septembre 2003 à Santiago du Chili lors d'un gigantesque concert en hommage à Salvador Allende.

Ce tour poétique de l'Amérique (latine), qui appelle à l'union fraternelle des peuples, est devenu une sorte d'hymne de la jeunesse pacifique et rénovatrice du continent. Silvio Rodriguez, Pablo Milanes, Victor Heredia et León Gieco en ont donné une magnifique version lors d'un concert à Buenos Aires en 1984, mais la qualité de l'enregistrement est trop médiocre, malheureusement, pour que je vous la propose.

Isella chante ici toutes les strophes de la chanson, ce qui est assez rare. La dernière (Ciñe el Ecuador...) est souvent absente.

Le texte en espagnol et sa traduction se trouvent sous la vidéo.



Salgo a caminar
por la cintura cósmica del sur.
Piso en la región
más vegetal del viento y de la luz.
Siento al caminar
toda la piel de América en mi piel
y anda en mi sangre un río
que libera en mi voz su caudal.

Sol de Alto Perú,
rostro Bolivia, estaño y soledad,
un verde Brasil,
besa mi Chile cobre y mineral.
Subo desde el sur
hacia la entraña América y total,
pura raíz de un grito
destinado a crecer y estallar.

Todas las voces, todas,
todas las manos, todas,
toda la sangre puede
ser canción en el viento.
Canta conmigo, canta,
hermano americano.
Libera tu esperanza
con un grito en la voz.

Ciñe el Ecuador
de luz Colombia al valle cafetal.
Cuba de alto son
nombra en el viento a Méjico ancestral.
Continente azul
que en Nicaragua busca su raíz
para que luche el hombre
de país en país
por la paz.

Je pars marcher
sur la ceinture cosmique du sud.
Je marche dans la région
la plus végétale du vent et de la lumière.
Je sens en marchant
toute la peau de l'Amérique en ma peau
et dans mon sang coule un fleuve
qui libère son débit dans ma voix.

Soleil du haut Pérou
visage Bolivie, étain et solitude,
un vert Brésil
embrasse mon Chili, cuivre et minéral.
Je remonte du sud
jusqu'à la pleine Amérique,
pure racine d'un cri
destiné à croître et à éclater.

Toutes les voix, toutes,
Toutes les mains, toutes,
Tout le sang peut
être une chanson dans le vent.
Chante avec moi, chante,
frère américain.
Libère ton espoir
d'un cri dans la voix.

L'Équateur ceint
de Lumière la Colombie et ses vallées caféières
Cuba au grand "son"
nomme dans le vent l'antique Mexique.
Continent bleu
qui plonge ses racines au Nicaragua
pour que lutte l'homme de pays en pays
pour la paix.


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lundi 18 août 2008

A Gloria, Gerson, Pablo et les autres


Il y a des nouvelles qui font un peu mal au ventre, qui énervent, qui, si le monde n'était pas si cruellement réel, pourraient être de mauvaises plaisanteries.

Je viens de lire dans les pages chiliennes de Rebelion.org que l'école de médecine publique de l'Université du Chili recevra le nom de Salvador Allende, en hommage au sens de la justice sociale que manifestait l'ancien président médecin. Passe.

Et voici la déclaration de la députée Isabel Allende. Rien à voir avec l'écrivaine, c'est bien mieux, c'est la fille de Salvador Allende (on ne peut donc même pas voir dans ses propos un petit délire fictionnel): «L'héritage de Salvador Allende est vivant [...]; son engagement dans le domaine publique a marqué sa vie; il est une part de notre héritage pour la force avec laquelle il défendit les principes de loyauté et de cohérence. [...] Son image symbolique est celle d'une recherche constante de la vérité et de la démocratie, celle-ci devant être comprise comme le bien supérieur.»

Je pense qu'Isabelita et moi n'avons pas la même définition du mot "cohérence". J'ai eu la chance de voir comment fonctionne la médecine publique à Santiago - la chance, parce que ce n'était pas pour moi. Moi j'étais là à accompagner, à observer, à subir l'humiliation d'une cinquantaine de personnes dans une salle d'attente glaciale (le hall de l'hôpital ophtalmologique publique). Certains avaient des rendez-vous, d'autres étaient là en urgence, tous avaient payé leur bon d'entrée, comme il se doit (la médecine est gratuite, mais il faut payer à l'avance; et elle n'est gratuite, donc remboursée, que pour les patients bénéficiant d'un salaire qui choisissent en général un contrat d'assurance privée. Les autres, chômeurs, retraités, handicapés qui ne peuvent pas cotiser, paient. Logique, non?).

Il y avait un médecin, un seul, ce jour-là, pour s'occuper de ce lazaret. Certains patientaient tranquillement avec une serviette de cuisine sale appliquée sur un oeil ensanglanté, d'autres n'avaient tout simplement plus d'yeux visibles. De protestation, aucune, car c'est la vie. Nous, nous étions là pour un examen des vaisseaux de l'oeil, avec liquide de contraste, etc., d'une valeur d'environ 50€. Le second, en fait, en six mois, car le premier n'avait pu être imprimé (plus de papier) et avait été effacé par erreur de l'ordinateur. Il était donc précisé de venir muni d'un CD-rom pour enregistrer l'examen.

Nous sommes restées là de 8h à 17h, heure à laquelle une vingtaine de personnes, y compris certaines qui bénéficiaient d'un rendez-vous précis pour ce jour-là, ont été renvoyées chez elles, puisque le médecin finissait ses heures. Seul le service d'urgence restait ouvert (je n'ai toujours pas compris comment). Dans ces cas-là, le rendez-vous n'est pas déplacé automatiquement. Il faut repasser en prendre un, payer le bon à nouveau, et revenir à 8h du matin le jour dit, deux, trois, ou six mois plus tard.

L'hôpital publique d'ophtalmologie se situe à Providencia, dans un beau quartier, une rue pleine de cliniques privées pimpantes. Le bâtiment où nous étions était littéralement en décomposition (il a d'ailleurs brûlé entre-temps, suite à un problème d'électricité). A le voir de l'extérieur, on est en droit de croire qu'il s'agit d'une ancienne prison désaffectée. Dedans, il n'y a pas de portes dans les différentes salles ou le(s) médecin(s) officie(nt). On vous pose donc les question d'usage dans un espace ouvert, avec une file de personnes dans l'embouchure de la porte, qui de temps en temps passent la tête à travers pour demander quand viendra leur tour. Tout est sale, il n'y a pas de personnel, les réceptionnistes sont toutes des bénévoles.

Santé publique qu'Isabel Allende, tout comme la ministre de la santé, sans doute, n'a jamais été contrainte d'affronter, même de très loin. Son père, Salvador Allende, avait basé une bonne partie de son combat politique sur ce qu'il avait pu voir, comme médecin, de l'état d'humiliation dans lequel pataugeait une bonne partie de la société chilienne. La différence, aujourd'hui, c'est que la plupart des Chiliens vivent dans du dur (je vous ferai d'ailleurs un jour un autre topo sur les "maisons minimales" de l'Etat chilien), comme nous, s'habillent d'un jean et d'un t-shirt, comme nous, vivent dans un pays dont l'économie, sous certains aspects, est parfaitement identique à celle de l'Europe, mais avec des salaires 5 à 10 fois inférieurs. La misère du Chili est cachée derrière les murs colorés des immeubles de banlieue. Elle est cachée dans les frigos vides, dans les esprits vides, dans les appartements fermés à multiples tours de ceux qui n'ont pourtant rien, sauf la télé (vide elle aussi).

A la télé, justement, il y a sur canal 13 une émission où un éminent professeur à l'Université catholique, le Docteur Vidal, reçoit des patients atteints de malformations ou de défauts physiques pathologiques ou accidentels. Si ceux-ci acceptent d'être filmés durant leur traitement et leur opération, on les soigne gratuitement. Ce grand professeur, patron d'une clinique privée de Providencia, c'est "le chirurgien des corps et des âmes" (titre d'une émission identique sur Mega, chaîne concurrente) qui redonne apparence humaine à des pauvres diables et leur rend la joie le temps d'une émission bien sanglante, bien pute. Vous ne me croyez pas? Allez voir ici.

Alors appeler l'école de médecine publique "Salvador Allende", c'est baffouer ouvertement le nom de l'ancien président. Aucun étudiant en médecine ne souhaite, aujourd'hui, devenir médecin dans un hôpital publique. Ceux qui font cela ont une clinique privée à côté et sont grassement payés par un Etat qui n'a de socialiste que le nom. Et les médecins chiliens qui respectent Salvador Allende se comptent sans doute sur les doigts de la main.

Par ailleurs, c'est hors sujet mais disons-le, les manifestations en mémoire de Salvador Allende sont interdites le 11 septembre depuis 2006 et un député de droite vient de proposer qu'une statue de Pinochet soit érigée à côté de celle d'Allende devant le palais de la Moneda. Alors ton héritage national, Isabel, tu peux te le garder dans ton dictionnaire de rhétorique.

Où il est, Salvador s'en fout et il a raison. Mais cette farce ne concerne pas que lui: elle est aussi une sorte d'injure à tous ces gens, ces millions de Chiliens qui n'ont pas le choix de leur système de santé, qui se font recevoir comme des chiens dans des dispensaires et des hôpitaux immondes parce qu'ils ont le tort de ne pas avoir d'argent. Eux aussi s'en foutent, d'ailleurs. Le soir, ils peuvent regarder le Docteur Vidal sur canal 13, et espérer que peut-être un jour, à leur tour... Donc tout va bien.

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jeudi 14 août 2008


De ce poème étrange de Pablo Neruda, on trouve sur internet nombre de traductions; combien sont-ils, les lecteurs qui le citent avec fierté, suggérant peut-être qu'il y a, entre les ambiances glauques du poème et leur âme gothique une secrète similitude?! Et combien sont-ils, ceux qui le comprennent? Peut-on ou doit-on, du reste, le comprendre?

Personnellement je ne le connaissais pas. Je suis tombé dessus par hasard à cause d'un disque Marinero en la tierra: tributo a Pablo Neruda (2 CD, 1999) et de la version qu'en proposent Los Miserables (excellente, à mon avis).

Disons-le d'emblée, je n'aime pas. Je trouve la version sonore intéressante. Mais voilà: c'est quand même Neruda, et il doit bien y avoir un peu de signification derrière ces images sordides. Alors essayons.

Le poème de Neruda a été écrit à Buenos Aires, en 1933. On est en pleine période surréaliste de Neruda, en pleine "Décade infâme" en Argentine (régime militaire, répression, dépression économique), en pleine montée du fascisme en Europe. "Il arrive que je me lasse d'être homme" peut donc singifier la lassitude du poète face à ses semblables, à un monde en décomposition. Mais il semblerait que "Walking around" soit également inspiré de la lecture de Joyce, de la représentation de Ulysses, le héros moderne flâneur, reflet du monde qui l'entoure dont il se sent pourtant irrémédiablement détaché. Le titre, en anglais, serait ainsi un clin d'oeil à Joyce et une manière de dire le déracinement.

Tout le poème joue donc sur une volonté ambigüe de se placer hors du monde humain moderne, en refusant les attributs techniques, mais aussi phyisques de celui-ci (str. 1-3), à laquelle s'oppose une sorte de crainte de l'immobilisme, du végétatif (str. 6-7). La solution de cette tension se situe dans la description d'un héroïsme moderne à la Joyce, celui qui consiste à se transformer en une sorte d'humain alternatif, sorti de sa médiocrité par l'action d'éclat, le crime grotesque (str. 4-5). A travers cette flânerie citadine, c'est l'opposition entre l'humanité moderne décomposée (les hôpitaux submergés d'os, les intestins pendus aux maisons, les dentiers dans les cafetières, les nombrils qui traînent à côté des poisons et, surtout, ces miroirs rendus témoins de l'infâmie, parce qu'ils ont reflété l'homme, ou la réalité toute entière) et une sorte de permanence du monde ancien, simple et misérable ("des jardins où il y a des habits pendus à un barbelé: / petites culottes, serviettes et chemises qui pleurent / de lentes larmes sales") qui est représentée.

Celui qui voulait être un héros, un meurtrier au couteau vert, aux armes inédites, n'est finalement qu'un homme, tout simple, avec ses yeux, ses souliers, sa rage et son oubli. Et s'il marche, ce n'est peut-être que parce que quelque chose le pousse, l'oblige à avancer, quelque chose d'aussi simple qu'un début de semaine (str. 8-9).

De quoi, en effet, en avoir ras-le-bol!


Sucede que me canso de ser hombre.
Sucede que entro en las sastrerías y en los cines
marchito, impenetrable, como un cisne de fieltro
navegando en un agua de origen y ceniza.

El olor de las peluquerías me hace llorar a gritos.
Sólo quiero un descanso de piedras o de lana,
sólo quiero no ver establecimientos ni jardines,
ni mercaderías, ni anteojos, ni ascensores.

Sucede que me canso de mis pies y mis uñas
y mi pelo y mi sombra.
Sucede que me canso de ser hombre.

Sin embargo sería delicioso
asustar a un notario con un lirio cortado
o dar muerte a una monja con un golpe de oreja.

Sería bello
ir por las calles con un cuchillo verde
y dando gritos hasta morir de frío.

No quiero seguir siendo raíz en las tinieblas,
vacilante, extendido, tiritando de sueño,
hacia abajo, en las tripas mojadas de la tierra,
absorbiendo y pensando, comiendo cada día.

No quiero para mí tantas desgracias.
No quiero continuar de raíz y de tumba,
de subterráneo solo, de bodega con muertos
ateridos, muriéndome de pena.

Por eso el día lunes arde como el petróleo
cuando me ve llegar con mi cara de cárcel,
y aúlla en su transcurso como una rueda herida,
y da pasos de sangre caliente hacia la noche.

Y me empuja a ciertos rincones, a ciertas casas húmedas,
a hospitales donde los huesos salen por la ventana,
a ciertas zapaterías con olor a vinagre,
a calles espantosas como grietas.

Hay pájaros de color de azufre y horribles intestinos
colgando de las puertas de las casas que odio,
hay dentaduras olvidadas en una cafetera,
hay espejos
que debieran haber llorado de vergüenza y espanto,
hay paraguas en todas partes, y venenos, y ombligos.

Yo paseo con calma, con ojos, con zapatos,
con furia, con olvido,
paso, cruzo oficinas y tiendas de ortopedia,
y patios donde hay ropas colgadas de un alambre:
calzoncillos, toallas y camisas que lloran
lentas lágrimas sucias.

(Pablo Neruda, "Walking around", Residencia en la tierra (1933/1935), Madrid, Cátedra, 2005, p. 219-221.)


Il arrive que je me lasse d’être homme.
Il arrive que j’entre chez les tailleurs et dans les cinés,
fané, impénétrable, comme un cygne de feutre
naviguant sur une eau d’origine et de cendre.

L’odeur des coiffeurs me fait pleurer des cris.
Je ne veux qu’un repos de pierre ou de laine,
je ne veux que ne pas voir d’établissements, ni de jardins,
ni de marchandises, ni de lunettes, ni d’ascenseurs.

Il arrive que je me lasse de mes pieds et de mes ongles
et de mes cheveux et de mon ombre.
Il arrive que je me lasse d’être homme.

Pourtant, qu’il serait délicieux
d’effrayer un notaire avec un lys coupé
ou de tuer une nonne d’un simple coup d’oreille.

Qu’il serait beau
d’aller de par les rues avec un couteau vert
en hurlant jusqu’à mourir de froid.

Je ne veux pas continuer à être une racine dans les ténèbres,
vacillant, étendu, tremblant de rêve,
jusqu’en-bas, dans les entrailles mouillées de la terre,
absorbant et pensant, mangeant chaque jour.

Je ne veux pas tant de malheurs pour moi.
Je ne veux pas continuer, racine ou tombe,
souterrain solitaire, cave pleine de morts,
transit, mourant de chagrin.

Voilà pourquoi le lundi brûle comme le pétrole
lorsqu’il me voit arriver avec ma face de prison,
et il aboie en se déroulant comme une roue blessée,
et fait des pas de sang chaud jusque dans la nuit.

Et il me pousse dans certains recoins, vers certaines maisons humides,
vers des hôpitaux où les os sortent de la fenêtre,
vers certaines cordonneries à l’odeur de vinaigre,
vers des rues effroyables comme des gouffres.

Il y a des oiseaux couleur de soufre et d’horribles intestins
pendant aux portes des maisons que j’abhorre,
il y a des dentiers oubliés dans une cafetière,
il y a des miroirs
qui devraient avoir pleuré de honte et d’épouvante,
il y a des parapluies partout, et des poisons, et des nombrils.

Je marche calmement, avec mes yeux, mes souliers,
ma rage, mon oubli,
je passe, je longe des bureaux et des magasins orthopédiques,
et des jardins où il y a des habits pendus à un barbelé :
petites culottes, serviettes et chemises qui pleurent
de lentes larmes sales.

(Ma traduction)

mardi 5 août 2008

Voici un article pour la personne qui, d'après l'analyse des mots-clés qui ont conduit les internautes vers ce blog, recherche désespérément quelques explications sur la chanson Te recuerdo Amanda de Victor Jara.

Composée en 1968, celle-ci a fait l'objet de plusieurs interprétations contradictoires quant à l'identité de cette Amanda, puisque et la mère et la fille de Jara portaient ce nom. Par ailleurs, le personnage masculin de la chanson s'appelle Manuel, le nom du père de Jara.

Selon les explications de Jara lui-même, cette chanson ne fait pas référence directe à sa famille. Elle raconte simplement un fragment de vie de deux ouvriers, "ceux qu'on croise tous les jours dans les grandes villes de ce continent", et qui vivent leur amour dans une période politique troublée.

Paroles et traduction sous la video!




Te recuerdo, Amanda,
la calle mojada,
corriendo a la fábrica,
donde trabajaba Manuel.
La sonrisa ancha,
la lluvia en el pelo,
no importaba nada,
ibas a encontrarte con él,
con él, con él, con él, con él.
Son cinco minutos,
la vida es eterna
en cinco minutos.
Suena la sirena,
de vuelta al trabajo
y tú caminando
lo iluminas todo,
los cinco minutos
te hacen florecer.

Te recuerdo, Amanda,
la calle mojada,
corriendo a la fábrica
donde trabajaba Manuel.
La sonrisa ancha,
la lluvia en el pelo,
no importaba nada,
ibas a encontrarte con él,
con él, con él, con él, con él,
que partió a la sierra,
que nunca hizo daño,
que partió a la sierra
y en cinco minutos
quedo destrozado.
Suena la sirena
de vuelta al trabajo,
muchos no volvieron,
tampoco Manuel.

Te recuerdo, Amanda,
la calle mojada,
corriendo a la fábrica,
donde trabajaba Manuel.

*

Je me souviens de toi Amanda,
la rue mouillée,
et toi courant à la fabrique
où travaillait Manuel.
Ton large sourire,
la pluie dans tes cheveux,
rien ne comptait:
tu avais rendez-vous avec lui
avec lui, avec lui, avec lui, avec lui.
Cinq minutes,
la vie est éternelle
en cinq minutes.
Sonne la sirène,
du retour au travail,
et toi, en marchant,
tu l'illumines tout entier,
ces cinq minutes
te font fleurir.

Je me souviens de toi, Amanda,
la rue mouillée,
et toi courant à la fabrique
où travaillait Manuel.
Ton large sourire,
la pluie dans tes cheveux,
rien ne comptait:
tu avais rendez-vous avec lui,
avec lui, avec lui, avec lui, avec lui,
qui partit dans les montagnes (1)
qui jamais ne fit de mal,
qui partit dans les montagnes,
et en cinq minutes
fut mis en pièces.
Sonne la sirène
de retour au travail,
beaucoup ne sont pas revenus,
Manuel non plus.

Je me souviens de toi, Amanda,
la rue mouillée,
et toi courant à la fabrique
où travaillait Manuel.

(1) "La sierra", en espagnol, c'est la montagne. L'interprétation est ici ouverte: Manuel peut être parti dans les montagnes rejoindre une guérilla, ou parti vers la mine. L'ambiguité est maintenue par le verbe "destrozado", qui signifie mis en pièces, abîmé ou massacré.

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vendredi 27 juin 2008

Voici la traduction d'une partie du long discours que Salvador Allende prononça devant l'ONU en décembre 1972. Vous pouvez le lire en espagnol dans son intégralité ici. Je n'ai traduit que les énoncés d'ordre général, et vous laisse découvrir, si cela vous intéresse, toute l'analyse économique détaillée d'Allende sur la situation du Chili et des pays d'Amérique latine.

Je viens du Chili, un petit pays, mais dans lequel tout citoyen peut s'exprimer librement, un pays d'une tolérance illimitée sur les plans culturel, religieux et idéologique, où la discrimination ratiale n'a pas sa place. Un pays avec une classe ouvrière unie en une seule organisation syndicale, où le suffrage universel et secret est le véhicule primordial d'un régime multipartiste, avec un parlement dont les activités n'ont jamais été interrompues depuis sa création il y a 160 ans, où les tribunaux sont indépendants de l'Exécutif, et où, depuis 1833, on n'a changé qu'une fois la constitution, sans que celle-ci n'ait jamais cessé d'être appliquée. Un pays où la vie publique est organisée en institutions civiles, qui comporte des forces armées professionnelles et dont l'esprit est profondément démocratique. Un pays de près de 10 millions d'habitants qui en une génération a produit deux prix Nobel de littérature: Gabriela Mistral et Pablo Neruda, tous deux fils de modestes travailleurs. Dans ma patrie, l'histoire, la terre et l'homme se fondent dans un seul grand sentiment national.
Mais le Chili est aussi un pays dont l'économie arriérée a été soumise et aliénée à des entreprises capitalistes étrangères, un pays qui a été conduit vers une dette extérieure supérieure à 4 millions de dollars, dont le remboursement annuel revient à plus du 30% de la valeur de ses exportations; un pays dont l'économie est extrêmement sensible face à la conjoncture extérieure, chroniquement ésoufflée et inflationnaire, où des millions de personnes ont été obligées de vivre dans des conditions d'exploitation et de misère, de subir des licenciements ouverts ou déguisés.
Je viens ici, aujourd'hui, parce que mon pays rencontre des problèmes qui, par leur dimension universelle, sont l'objet de l'attention permanente de cette assemblée: la lutte pour la libération sociale, l'effort pour le bien-être et le progrès intellectuel, la défense des individus et de la dignité des nations.
Jusqu'il y a peu, la perspective de ma patrie, comme celle de nombre d'autres pays du Tiers Monde, était le modèle d'une modernisation-éclair, modèle dont certaines études techniques aussi bien que la réalité tragique des faits démontrent qu'il est condamné à exclure l'idée même de progrès, [...] en offrant à des millieurs de personnes des conditions de vie inhumaines. Modèle qui conduit à la restriction des biens de première nécessité, qui condamnera un nombre toujours plus grand de citoyens au chomage, à l'analphabétisme, à l'ignorance et à la misère physiologique.
La même perspective, en somme, qui nous a maintenus dans une relation de colonisation et de dépendance, qui nous a exploités aux temps de la guerre froide, mais également à l'époque des guerres bien réelles comme dans les périodes de paix. Nous autres, les pays sous-développés, sommes condamnés par certains à n'être que des réalités de seconde classes éternellement subordonnées.
Ce modèle, c'est celui que les travailleurs chiliens, en devenant les protagonistes de leur propre avenir, ont décidé de refuser, cherchant au contraire à se développer rapidement, de manière autonome et originale, en transformant de façon révolutionnaire les structures traditionnelles.
[...]
Depuis le moment où nous avons trionfés aux élections du 4 septembre 1970, nous sommes affectés par des pressions extérieures de grande envergure, qui prétendent empêcher l'installation d'un gouvernement librement choisi par le peuple, et l'abattre. Qui a voulu nous isoler du monde, étrangler l'économie et paralyser le commerce de notre principal produit d'exportation: le cuivre. Et nous priver de l'accès au financement international.
[...] Nous sommes face à des forces qui opèrent dans l'ombre, sans drapeau, avec des armes puissantes, postées dans des zones d'influence directe.
[...]
Nous sommes face à un conflit frontal entre les multinationales et les États. Ceux-ci sont court-circuités dans leurs décisions fondamentales - politiques, économiques et militaires - par des organisations qui ne dépendent d'aucun État, et qui à l'issue de leurs activités ne répondent de leurs actes et de leurs fiscalités devant aucun parlement, aucune institution représentative de l'intérêt collectif. En un mot, c'est toute la structure politique du monde qu'on est en train de saper.
[...]
Notre problème n'est pas isolé et unique. C'est la manifestation locale d'une réalité qui nous dépasse, qui englobe tout le continent latino-américain et le Tiers Monde. Tous les pays périphériques sont soumis à quelque chose de semblable, avec une intensité variable, avec certaines spécificités.
Le sens de la solidarité humaine qui régit les pays développés doit regarder avec répugnance le fait qu'un groupe d'entreprises puisse intervenir impunément dans les rouages les plus importants de la vie d'une nation, jusqu'à la perturber totalement.
[...] Je sais maintenant, d'une certitude absolue, que la conscience des peuples latino-américains quant aux dangers qui nous menacent tous, a acquis une nouvelle dimension, et que l'unité est la seule manière de se défendre contre ce grave péril.
Quand on sent la ferveur de centaine de milliers d'hommes et de femmes, se pressant dans les rues et sur les places pour dire avec détermination et espoir: "nous sommes avec vous! Ne cédez pas! Vous allez gagner!", tous les doutes se dissipent, toutes les angoisses s'effacent. Ce sont les peuples, tous les peuples au sud du Río Bravo, qui se dressent pour dire: BASTA! BASTA à la dépendence! BASTA aux pressions! BASTA à l'interventionnisme! Pour affirmer le droit souverain de tous les pays en développement à disposer librement de leurs ressources naturelles.
C'est une réalité, la volonté et la conscience de plus de 250 millions d'individus qui exigent d'être entendus et respectés.
Des centaines de milliers de Chiliens m'ont salué avec ferveur au moment où j'ai quitté ma patrie et m'ont délivré le message que je viens de transmettre à cette assemblée mondiale. Je suis sûr que vous, représentants des nations de la terre, vous saurez comprendre mes mots. C'est notre confiance en nous-même qui renforce notre foi dans les grandes valeurs de l'humanité, dans la certitude que ces valeurs prévaudront et ne pourront jamais être annihilées.

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Voici les réflexions de quelques jeunes Chiliens de Santiago auxquels j'ai demandé d'évoquer Salvador Allende. Ils n'ont pas souhaité que leurs noms soient affichés dans ces pages. Tous ont entre 30 et 35 ans. Ils sont donc nés sous la dictature de Pinochet, et l'image d'Allende incarne pour eux une histoire qu'ils n'ont pas connue autrement que par les récits de leurs parents ou en allant d'eux-mêmes en rechercher la trace.

"Je crois que comme figure historique de notre pays, il nous permet d'imaginer l'idéalisme de ceux qui, par la suite, se sont opposés au régime militaire. D'après moi, c'était un homme qui pensait qu'avec beaucoup de bonne volonté et de confiance, on peut faire progresser un pays. C'est une pensée noble; mais malheureusement ceux qui travaillaient avec lui ne voyaient pas les choses de la même manière.
On peut, dans un pays, lutter contre la délinquence et d'autres maux de société, mais on est toujours perdant face à la corruption.

Salvador Allende, tu as privilégié les idéaux sans tenir compte de la réalité..."


"Salvador Allende, médecin, politicien, figure et personnage qui marque un avant et un après dans notre histoire.
Depuis plusieurs années, je recueille des comptes-rendus, des documentaires et des textes relatifs à l'effervescence politique de la fin des années '60 et du début des années '70, et j'entrevois Salvador comme le rêveur d'un système social équitable, idéal, mais qui ne pouvait être mis en pratique à cause, selon moi, de la nature humaine: égoïste et ambitieuse.
Salvador fut un grand homme politique. On s'en aperçoit à l'écoute de ses discours pleins de force et d'emphase, toujours marqués par la volonté de mettre en place une société juste et égalitaire. Malheureusement, il dut gouverner avec des gens qui ne pensaient qu'à maintenir leur héritage aristocratique, d'une part, et s'enrichir sans le moindre égard pour le bien commun, d'autre part. Salvador était seul avec ses idées socialistes.
Sa dernière action montre la valeur de cet homme: encerclé par les militaires qui ne l'auraient sans doute pas gardé en vie longtemps, il choisit lui-même de mettre fin à ses jours et nous laisse comme dernier message: "viendra le jour où s'ouvriront de grandes avenues où avancera l'homme libre pour construire une société meilleure."
Nous avons cru que ce jour était venu pour les Chiliens, mais nous continuons à l'attendre.
Vive Allende et vive le Chili libre..."

"Allende avait de très bonnes intentions, mais son modèle économique ne plut pas à tout le monde. Il fut cruellement et injustement assassiné."
Et pour compléter cet hommage à Allende, voyez également l'article de Florian sur son blog: Hola Venezuela, aquí estamos!


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mercredi 25 juin 2008

Le 26 juin 2008, nous fêtons le centenaire de la naissance de Salvador Allende. Vu le nombre d’articles, d’ouvrages, ou de films qui permettent de reconstituer l’itinéraire de cette grande personnalité politique chilienne des années ’40-’70, il n’est pas question de proposer dans ces pages une biographie détaillée du personnage ou une minutieuse analyse de sa politique. J’ai plutôt voulu, dans cet article et dans ceux qui suivront, réunir un certain nombre de documents, mais surtout de témoignages de Chiliens sur ce que Salvador Allende a pu représenter pour eux. Une manière d’entrer dans l’histoire par la petite porte, celle que nous ouvrent ceux qui l’ont vécue et ceux qui la font.

Après un très bref aperçu historique pour rappeler quelques faits importants, vous trouverez donc ici des textes réalisé à partir des souvenirs ou du point de vue de Chiliens sur Salvador Allende, des documents vidéos, de la musique, etc. J’alimenterai ces pages progressivement au fil du temps (qui passe, et du mien !). Toute suggestion ou collaboration sera la bienvenue.


Rappel historique

Né à Valparaíso le 26 juin 1908, Salvador Allende fut, en 1936, l’un des fondateurs du parti socialiste chilien. Il se présenta à quatre reprises à l’élection présidentielle, en 1952, 1958, 1964 et 1970 et remporte cette dernière élection sous les couleurs de l’Union Populaire, alliance de divers partis de gauche : les socialistes et communistes du Front Populaire, le parti radical, le MAPU (Movimiento de Acción Popular Unitaria), fraction dissidente et gauchiste du parti démocrate chrétien et l’API (Acción popular indipendiente). Soutenue par tous les représentants des secteurs ouvriers et syndicaux, la candidature d’Allende représentait, pour le Chili de l’époque, la possibilité pour toute une frange extrêmement pauvre de la population chilienne, d’entrer dans la vie politique du pays. Son élection fut donc suivie de scènes de liesses populaires en même temps que les représentants de la bourgeoisie chilienne manifestaient souvent violemment leur mécontentement.

Dès le début de la présidence de Salvador Allende, à la fin de l’année 1970, les Etats-Unis mettent en placent une stratégie de déstabilisation politique et économique du pays, face à un président socialiste qui redistribue les terres, nationalise sans hésiter les principales usines et entreprises chiliennes, et notamment l’industrie minière. Des grèves des transporteurs routiers paralysent le pays et rendent impossible l’acheminement dans les villes des produits de première nécessité. Les mécontents sont de plus en plus nombreux, de tous les côtés de l’échiquier politique. À la gauche radicale et à Fidel Castro qui, depuis Cuba, incite Allende à répondre aux tentatives de manipulations par les armes, Allende opposera toujours l’utopie d’un socialisme pleinement pacifique. Il est renversé le 11 septembre 1973 par un coup d’état militaire soutenu et en partie organisé par les Etats-Unis, qui donnera le pouvoir, pendant 18 ans, au général Augusto Pinochet. Il meurt pendant le bombardement de la Moneda.


L’histoire par ceux qui l’ont vécue : témoignages


1) Lilian et Adólfo Lopez sont arrivés en Suisse en 1976 avec leurs 4 enfants nés en 1966, 1967 1969 et 1971. Ils ont fondé en 1982 l’école de langue et culture latino-américaines INECLA, à Lausanne. Je me suis longuement entretenue avec eux au sujet de Salvador Allende, laissant libre cours à leur souvenir et à leur vision de ces années, sans diriger la discussion par des questions précises. Voici donc une tentative de mise en ordre et de transcription de cette évocation.


Lilian et Adólfo Lopez avaient respectivement 26 et 30 ans lorsque Salvador Allende fut élu président en 1970. Ils étaient enseignants, parents de trois enfants et avaient tout deux été très actifs dans des mouvements politiques estudiantins au cours des années 1960. Ils faisaient donc partie d’une jeunesse universitaire politisée qui suivait depuis longtemps les tentatives de la gauche d’accéder à la présidence et vécurent, comme des milliers d’autres, le moment à la fois enthousiasmant et inquiétant où il fallut tenter de transformer le rêve en réalité, de matérialiser des projets complexes, peut-être utopiques et, surtout, de créer une cohésion dans la société chilienne, malgré les difficultés engendrées par les réformes.


La menace Allende (1958-1970)


Lilian et Adolfo se souviennent, d’abord, des trois tentatives ratées d’Allende pour accéder à la présidence et de la campagne de dénigrement qui s’organisa, dans les milieux de droite, pour contrer les prétentions des socialistes. On insistait sur les origines bourgeoises d’Allende, sur la correction de son langage, son éducation, sa présentation impeccable, pour en faire un personnage suspect : comment un homme qui semblait incarner la distinction pouvait-il être le candidat du peuple ? On disait que ce médecin-là devait sans doute s’empresser de se laver les mains après les avoir serrées… On mit également en place une campagne de propagande basée sur la peur du communisme. On distribuait des tracts abjects qui mettaient en scène les habituels clichés du communiste mangeur d’enfants et violeur d’épouses… Par ailleurs, Lilian se souvient d’une soirée de fin de scolarité, en 1958, où l’on parlait déjà d’éliminer par la manière forte un éventuel vainqueur de la gauche aux élections. Pendant son service militaire, Adolfo put de même entendre un capitaine haranguer ses troupes, suggérant qu’il fallait abattre les communistes qui menaçaient le pays. La bataille n’était donc pas gagnée d’avance et s’annonçait violente dès le début des années ’60.


La victoire, ou le difficile passage du rêve à la réalité (1970)


1970 c’est d’abord, bien sûr, le souvenir d’une immense joie, mais également d’une forme de crainte qui se manifesta rapidement au sein même des mouvements de gauche qui avaient voulu la victoire d’Allende. Après les 3 précédents échecs, on espérait sincèrement cette issue, sans arriver à y croire complètement. Or très rapidement, la présidence d’Allende fit émerger l’immense hiatus qui existait entre les attentes de tout un peuple et les ambitions des différents mouvements politiques qui avaient soutenu la candidature d’Allende. Celui-ci, indépendamment de toute appartenance à un parti, était d’abord le représentant du peuple. Il voulait réaliser un programme ambitieux qui devait permettre aux Chiliens de devenir les acteurs premiers de leur économie et d’accéder en quelque sorte avec lui à la direction du pays. À l’arrière-plan, il y avait une gauche fractionnée, plusieurs partis qui voulaient imposer leurs vues (et leurs hommes), contre lesquels Allende peinait à affirmer une autorité autre que morale. Très vite, on vit donc apparaître des divisions au sein de la gauche et une forme d’incompréhension d’une partie de la population face à la difficulté de mettre en place certaines réformes, ou face aux problèmes qui surgissaient suite à certaines mesures. Lilian se souvient en particulier de l’initiative d’Allende de faire distribuer ½ litre de lait par jour à tous les enfants du pays, pour lutter contre la malnutrition. En tant qu’enseignante, elle était partie prenante de cette initiative. Elle distribuait régulièrement aux élèves des boites de lait en poudre. Malheureusement, très rapidement, les enfants furent atteints de diarrhées, parce qu’ils n’avaient pas l’habitude du lait ou parce que certains le préparaient de manière trop concentrée. Les réactions furent extrêmement violentes. On diabolisa l’initiative d’Allende, les parents commencèrent, dans le meilleur des cas, à vendre le lait ou, pire, à le jeter ou à l’utiliser, par exemple, pour marquer les lignes des terrains de foot. Lilian évoque la tristesse ressentie face à ces scènes. Avec le lait, c’est tout un projet qu’on détruisait, et toute la difficulté de le communiquer qui se manifestait.

Pour Adolfo, l’élection d’Allende mit ainsi le Chili face à un double problème qui facilita le travail de sape de l’opposition : d’abord le sectarisme de la gauche − problème selon lui toujours d’actualité en Amérique latine −, incapable d’adopter une ligne commune et claire et de soutenir véritablement Allende. Ensuite un problème de préparation intellectuelle et politique d’une grande partie de la population face aux conséquences des réformes. On voulait le changement, mais on n’était prêt ni à le réaliser, ni surtout à accepter les difficultés conséquentes à celui-ci. Les deux problèmes étaient intimement liés puisque le manque d’homogénéité politique ne transmettait pas au peuple un message clair et univoque, qui aurait permis d’affirmer un soutien plus massif à Allende et de donner davantage de structure aux réformes.


L’époque de la liberté d’expression et de la solidarité (1971-1973)


Au sein des fabriques, dans les quartiers, entre amis et membres d’une famille, les divergences de vue sur la direction que devait prendre la présidence d’Allende s’affirmaient parfois de manière très crue. Lilian travaillait en 1970 comme enseignante dans la fabrique de textiles HIRMAS. Entre les ouvriers qui soutenaient le MIR (mouvement de la gauche révolutionnaire), la frange gauche des démocrates chrétiens (MAPU) et les socialistes, les débats étaient souvent extrêmement violents, verbalement parlant, et la division était claire. Mais contrairement à ce qui se passa par la suite, sous Pinochet, il n’y avait aucune censure idéologique. On pouvait ne pas être d’accord, s’insulter même, mais il n’y avait pas d’ennemi à abattre. Le débat existait et si les années 1970-1973 furent donc extrêmement agitées, elles furent également très stimulantes.

Lilian et Adolfo se souviennent par ailleurs de l’immense solidarité qui naquit durant cette période. D’abord, au début, parce que malgré les divergences et les tiraillements entre partis, on avait la sensation d’être tous les protagonistes de quelque chose, d’appartenir à une nation, de pouvoir réaliser un projet nouveau et historique. Ensuite, lorsque les événements sont devenus plus pénibles, parce qu’au sein de la population, malgré les craintes et les mécontentements, s’est mis en place tout un système d’entraide. Au moment où, à cause des grèves des transporteurs et des blocus, les produits de première nécessité ont commencé à manquer, il a fallu mettre en place une économie parallèle. On savait que le marché noir, le troc, etc. n’aideraient pas Allende, mais on était pris au piège entre les certitudes politiques et la nécessité de survivre. Lilian se souvient ainsi du moment où son salaire en espèce est devenu un salaire en nature (du tissu et du fil), ce qui n’allait pas lui permettre de nourrir ses enfants. Elle s’est donc mise, avec d’autres, à produire un artisanat spontané qui servait de monnaie d’échange pour obtenir des aliments. Par ailleurs, on se groupait entre voisins, on s’organisait pour obtenir des produits rationnés et les redistribuer. Lilian et Adolfo, qui possédaient une camionnette, organisaient des expéditions à la campagne pour se procurer des marchandises et les répartir ensuite entre les habitants du quartier.


La fin (1973)


Malheureusement, la situation devenait de plus en plus difficile et on ne voyait pas d’issue. Les grèves, les manifestations, les campagnes de propagandes anti-présidentielles de la droite, les tensions entre la gauche radicale et le discours plus modéré d’Allende laissaient penser que ce dernier ne tiendrait pas nécessairement jusqu’à la fin de son mandat, mais Lilian et Adolfo n’auraient jamais pensé que le changement de système pourrait advenir par un coup d’état d’une telle violence. Malgré les discours extrêmement violents de la droite, malgré un premier coup d’état manqué en juin 1973, mené par un régiment rebelle, la plupart des citoyens ne croyait pas à un renversement de l’État mené par l’armée.

Pour Adolfo, l’histoire du Chili d’Allende reste d’actualité dans la mesure où il perçoit en Bolivie ou au Venezuela des processus de déstabilisation absolument similaires à ceux qui mirent fin à l’utopie socialiste au Chili. Et de conclure, en insistant une nouvelle fois la difficulté d’aller contre les sectarismes et l’individualisme lorsqu’il s’agit de mettre en place une nouvelle forme d’État : « Ce qui apparaît, dans une révolution, ce sont les défauts humains. »



Deux documents sonores

Pour ceux qui comprennent l'espagnol, voici deux discours prononcés par Allende en 1972: devant l'ONU, et à l'Université de Guadalajara au Mexique. Si je trouve le temps, je vous proposerai le texte de ceux-ci, en français.








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