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samedi 2 janvier 2010

Connaissez-vous XXI?
XXI est un journal trimestriel qui, en janvier 2010, entame sa troisième année d'existence. "Journal", façon de parler, car l'objet, hybride, ressemble à un livre grand format - 210 pages A4 pour le numéro d'automne 2009 -, illustré de peintures, dessins, BD, où l'on trouverait autant d'histoires de notre monde contemporain. Les reportages, 4 à 10 pages d'enquêtes creusées, sont bien écrits, et on se surprend à s'intéresser à des sujets a priori à cent lieues de ses préoccupations habituelles. 

Dans un entretien récemment accordé à la Radio Suisse Romande, Patrick de Saint-Exupéry, le rédacteur en chef, affirmait que XXI se voulait, idéalement, un journal sans autre public cible que des lecteurs passionnés, lassés de l'information rapide et superficielle en vogue actuellement. L'esthétique du journal laisse clairement penser que XXI tente cependant d'attirer un lectorat plutôt jeune ou, disons, d'amener à la lecture de la presse d'investigation intelligente ceux qui, spontanément, ne seraient peut-être pas portés vers ce type d'occupation. Les lettres de lecteur, en début de chaque numéro, en témoignent d'ailleurs... 
L'une des grandes qualités du journal est selon moi, outre la qualité des articles présentés, leur diversité, et l'absence de bonne pensée bobo que se partagent nombre de publications aujourd'hui. XXI présente des tranches de vie d'ici et d'ailleurs, des parcours, des personnalités, dont les activités sont parfois contestables. Pas de hauts cris, pas de larmoiements, juste des faits, des histoires vraies des quatre coins d'ici-bas, avec lesquelles chacun fera ce qu'il voudra.

XXI, c'est aussi un blog, où je vous conseille d'aller faire un tour si vous voulez en savoir plus. Mais c'est en lisant la revue qu'on découvre réellement la chose. 
Prochain numéro le 14 janvier, dans toutes les bonnes librairies et nombre d'autres points de vente, en France, en Belgique et en Suisse.
Ah, et au fait: XXI est un journal sans pub...

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vendredi 14 novembre 2008

Voici un article sur la perception de la victoire d'Obama en Amérique latine, paru dans Le Courrier d'aujourd'hui, vendredi 14 novembre, p. 11.

LA ROSE-ROUGE AMÉRIQUE LATINE ATTEND BARACK OBAMA AU PROCHAIN TOURNANT

Influence - Le démocrae renouera-t-il dans le sous-continent les liens détruits par George Bush? Obama aura à trancher sur Cuba, Guantanamo et l'immigration.

PIERRE ROTTET

Une chose est sûre: le «Yankee» Obama, qui n'y a jamais mis les pieds, devra reconstruire les liens avec l'Amérique latine. Hormis en Colombie, l'administration Bush les a passablement détériorés. La crédibilité de Washington est désormais nulle et sa sphère d'influence s'est réduite comme peau de chagrin. Sa politique n'a fait que susciter depuis des années des leaders anti-américains.

Certains ont de l'humour, comme Evo Morales: «Je ne sais pas ce qui se passe dans le monde: en Bolivie, un Indien est président. Et maintenant, aux Etats-Unis, un Noir.» Le Bolivien n'est pas le seul à comparer l'élection d'Obama à celles de figures représentatives des minorités ou des secteurs émergents d'Amérique latine, terre d'immigration et mosaïque de races.

Le sous-contient latino-américains est sans doute moins surpris que l'Europe par «la révolution» du peuple américain plaçant un Noir à sa tête, 40 ans près l'assassinat de Martin Luther King. Après l'échec des guérillas, l'Amérique latine voit ici s'accomplir par la démocratie une part des changements que ces mouvements voulaient réaliser par les armes.

Avec l'arrivée de l'Indien Morales, du Noir Obama et la colorisation en rouge du sous-continent, l'Amérique latine pourrait bien opérer un changement de cap, après des années radicalement néolibérales, vers une intégration plus poussée des minorités.

De la misère du monde

Les dirigeants latino-américains ont exprimé des attentes modestes. Mais tous, à l'exception du Pérou de Garcia et de la Colombie d'Uribe, espèrent l'abandon par Obama de l'unilatéralisme de l'administration Bush et de l'embargo à l'encontre de Cuba, ainsi que la disparition du camp de Guantanamo. Dans ses discours, Obama s'est dit prêt à lever certaines restrictions visant Cuba (interdiction de l'envoi d'argent, de se rendre dans l'île pour les Cubains résidant aux USA). En campagne, il s'était dit prêt à dialoguer avec Raul Castro, frère de Fidel.

Mais aussi avec le président du Venezuela. «Je veux voir le Nègre», a d'ailleurs lancé Hugo Chavez. Qui estime que «l'élection historique d'un descendant africain à la tête du pays le plus puissant du monde est le symptôme du changement d'ère qui est né en Amérique du Sud et pourrait avoir frappé aux portes des ÉtatsUnis... Je voudrais parler avec Obama de la misère dans le monde». Même souhait du Bolivien Evo Morales, qui veut améliorer les relations bilatérales, après l'expulsion il y a peu de l'ambassadeur US, accusé d'ingérence et de conspiration avec l'opposition.

La politique américaine d'immigration est un autre tournant où Obama est attendu. La priorité devrait être d'obtenir d'abord la suspension des mesures draconiennes visant les immigrants illégaux, puis l'adoption d'une réforme radicale sur l'immigration par le Congrès US. Le «mur de la honte» construit entre les Etats-Unis et le Mexique ne devrait pas y survivre. Le président mexicain Felipe Calderon a d'ailleurs immédiatement invité Obama à visiter son pays...

Le gouvernement du président colombien Uribe est sans doute le moins rassuré par l'élection d'Obama. Il redoute de voir fondre l'aide US à son armée, tout en espérant voir se poursuivre le programme de lutte contre les narcotrafiquants et la guérilla. La Colombie redoute aussi de voir la majorité démocrate traîner encore plus les pieds pour ratifier le traité de libre commerce (TLC). Un traité fort mal accueilli en Amérique latine, et qui pourrait passer à la trappe, Obama ayant déjà déclaré son opposition. Ses arguments: la faillite de la politique colombienne des droits de l'homme et la violence visant les leaders syndicaux.

Beaucoup d'espoir

Pour la présidente argentine Cristina Kirchner, avec la victoire d'Obama, «c'est un cycle inédit qui commence: la grande victoire d'une des épopées les plus passionnantes de l'histoire, la lutte contre la discrimination et pour l'égalité des chances».

Et s'adressant au nouvel élu: «Toutes les minorités du monde attendent avec beaucoup d'espoir que vous marchiez à leurs côtés, tel que le monde le fit avec Martin Luther King.» Selon le président du parlement de transition de l'Équateur, Fernando Cordero, «Bush n'a pas fait preuve d'assez de volonté politique pour saisir les diversités du monde. Le nouveau président semble une personne beaucoup plus encline à comprendre ce que toute l'humanité vit actuellement.»

Quant à la presse sud-américaine, elle n'a pas usé du ton triomphal des journaux européens après la victoire d'Obama. Titres discrets et peu de photos. Plusieurs raisons à cela: il y a d'abord la méfiance d'une presse proche de pouvoirs réservés voire hostiles à l'égard de Washington; puis la déception d'une presse en main de puissants milieux économiques, plus proches du candidat McCain. A Cuba, la discrétion est aussi de mise. La presse officielle, sans illusion, rappelle que le pays maintient des relations commerciales avec 176 pays. Histoire de dédramatiser l'éventuel refus de la nouvelle administration US de lever l'embargo.

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dimanche 9 novembre 2008

Le 6 novembre passé, Eduardo Galeano, journaliste, romancier et essayiste uruguayen, publiait cet article intitulé "Espérons" dans le quotidien Pagina 12.

Obama prouvera-t-il, en gouvernant, que ses menaces guerrières contre l'Iran et le Pakistan n'étaient que des mots, prononcés pour séduire quelques oreilles difficiles pendant la campagne électorale? Espérons. Et espérons qu'il ne cède pas un instant à la tentation de répéter les exploits de George W. Bush. Somme toute, Obama a eu la dignité de voter contre la guerre en Irak, alors que les partis démocrate et républicain ovationnaient l'annonce de cette boucherie.

Pendant sa campagne, le mot le plus souvent prononcé par Obama dans ses discours a été "leadership". Pendant son gouvernement, continuera-t-il de penser que son pays a été choisi pour sauver le monde, idée malsaine qu'il partage avec la quasi totalité de ses collègues? Continuera-t-il d'insister sur le premier rôle des Etats-Unis dans le monde et sur sa mission messianique de commandement?

Espérons que la crise actuelle, qui secoue les bases de l'impérialisme, serve au moins à faire prendre un bain de réalisme et d'humilité à ce gouvernement qui commence.

Obama acceptera-t-il que le racisme soit chose normale lorsqu'il s'exerce contre les pays que sa nation envahit? Ne s'agit-il pas de racisme, lorsqu'on compte un à un les envahisseurs tombés en Irak et ignore par ailleurs les milliers de morts parmi la population envahie? Ce monde, où il existe des citoyens - et des morts - de première, deuxième et troisième catégorie, n'est-il pas raciste? La victoire d'Obama a été universellement célébrée comme une bataille gagnée contre le racisme. Espérons qu'il assume, en gouvernant, cette belle responsabilité.

Le gouvernement d'Obama confirmera-t-il, une fois de plus, que le Parti Démocrate et le Parti Républicain sont deux noms différents pour un seul et même parti? Espérons que la volonté de changement que ces élections ont consacrée soit davantage qu'une promesse et davantage qu'un espoir. Espérons que le nouveau gouvernement ait le courage de rompre avec cette tradition de parti unique, déguisé en deux groupes qui, à l'heure de vérité, font plus ou moins la même chose tout en simulant de s'opposer l'un à l'autre.

Obama tiendra-t-il sa promesse de fermer la sinistre prison de Guantánamo? Espérons, et espérons que cesse l'injuste embargo contre Cuba.

Obama continuera-t-il de penser qu'il est normal qu'un mur empêche les Mexicains de traverser la frontière, tandis que l'argent la franchit sans que personne ne lui demande de passeport? Pendant sa campagne, Obama n'a jamais abordé de front le thème de l'immigration. Espérons qu'à partir de maintenant, puisqu'il n'y a plus de risque de perdre des votes, Obama puisse et veuille mettre fin au scandale de ce mur, bien plus long et honteux que le mur de Berlin, et à celui de tous les murs qui violent le droit à la libre circulation des personnes.

Obama, qui a salué avec tant d'enthousiasme le joli cadeau de 750'000 millions de dollars aux banquiers, gouvernera-t-il, comme c'est maintenant la coutume, pour nationaliser les pertes et privatiser les gains? Je crains que oui, mais espérons que non.

Obama signera-t-il et respectera-t-il le protocole de Kyoto, ou continuera-t-il d'octroyer le privilège de l'impunité à la nation la plus polluante de la planète? Gouvernera-t-il pour les automobiles ou pour les personnes? Pourra-t-il changer le rythme assassin d'un mode de vie où quelques-uns choisissent le destin de tous? Je crains que non, mais espérons que oui.

Obama, premier président noir de l'histoire des Etats-Unis, incarnera-t-il le rêve de Martin Luther King ou le cauchemar de Condoleezza Rice?

Cette maison blanche, qui est maintenant sa maison, fut bâtie par des esclaves noirs. Espérons qu'il ne l'oublie pas, qu'il ne l'oublie jamais.

(Ma traduction)

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mercredi 5 novembre 2008

Obama élu.

Symboliquement, la nouvelle a quelque chose de fort, de réjouissant, de soulageant peut-être, pour tous ceux qui ne croyaient pas, ou plus, aux promesses des sondages. Un visage radicalement différent, une autre manière de concevoir le rôle des Etats-Unis dans le monde, une jolie gifle aux racistes de tout poil (ce qui est toujours bon à prendre!) et l'espoir, peut-être, que la bêtise ne soit plus seule maîtresse à bord du grand navire états-unien.

Concrètement, c'est une autre histoire. Barak Obama récupère une nation submergée par sa crise. La première urgence des Etats-Unis, aujourd'hui, en 2009, et vraisemblablement pour les prochaines années, c'est de trouver une solution pour redresser les finances nationales, relancer la consommation, regagner la confiance de l'opinion internationale sur le plan des investissements - sans parler de l'image. Les optimistes parleront d'un nouveau modèle à construire. Mais ne rêvons pas: on ne révolutionne pas les mentalités en quelques mois (1). Le capitalisme à l'américaine ne date pas d'hier, il est né à la fin du XVIIIe siècle et il est peu probable qu'il meurt au XXIe... Il s'agira vraisemblablement de trouver quelques solutions rapides et très terre-à-terre pour redonner un peu d'éclat aux chiffres de Wall Street, de colmater les brèches puis, lentement et toujours dans une perspective optimiste, de réfléchir aux manières d'éviter qu'une telle situation ne se reproduise - le tout sans déchaîner trop de passions, trop de foudres, trop d'oppositions impossibles à gérer dans le système des deux chambres.

Et ailleurs, dans le monde?

Face à ces priorités internes, la politique extérieure aura-t-elle une place? L'Irak a cessé d'exister, dans nos médias et dans les discours, sinon comme simple formule rhétorique, depuis le début des chutes financières en septembre. L'Irak qui a coûté bien plus cher aux Etats-Unis que la crise. L'Irak où une bonne partie des soldats américains engagés sont convaincus d'accomplir une mission humanitaire indispensable, suivis en cela par un pourcentage non négligeable de l'opinion publique pour qui plusieurs attentats quotidiens visant en priorité un peuple dont ils ignorent tout vaut mieux que l'humiliation d'un 11 septembre.

Et l'Amérique latine? Qu'a-t-elle à attendre d'Obama? Beaucoup, si l'on en croit le début du discours qu'avait tenu ce dernier le 23 mai 2008, sur "la rénovation du ledarship des Etats-Unis au sein des Amériques" (2). "Respect mutuel", "collaboration", "autodétermination" furent les maître-mots de cette représentation progressiste d'une Amérique unie par une véritable alliance intracontinentale, qui traiterait les problèmes "de bas en haut", et dont le principe serait: "ce qui est bon pour les peuples des Amériques est bon pour les Etats-Unis". Il n'y pas de doute à émettre sur la bonne foi d'Obama dans ce discours. Mais deux problèmes se posent, malgré tout: d'abord, le fait que ce projet d'alliance avec l'Amérique latine concernait en priorité trois pays jugés "plus sûrs" que les autres: le Mexique, la Colombie, et le Brésil. Autrement dit le voisin problématique, le puits sans fond de richesses naturelles, allié éternel des Etats-Unis, et le monstre de l'économie latino-américaine. Là encore, il ne s'agit pas d'hypocrisie de la part d'Obama, mais de réalisme politique. Imaginer les Etats-Unis d'aujourd'hui, même guidés par un président relativement à gauche, tendre la main aux pays qui, depuis une dizaine d'année, tentent d'affirmer leur indépendance, leur droit à l'autodétermination et à la gestion de leurs richesses naturelles, à travers des choix politiques qui ne sont pas même concevables par une grande majorité de la classe politique et de l'électorat états-uniens, c'est de l'utopie.

Le grand espoir de "l'ère Obama", en parlant d'Amérique latine, subsiste pourtant dans le premier mot-clé prononcé le 23 mai 2008 par le candidat à la présidentielle: le respect. Avec Obama, on peut tenter d'imaginer un monde où sans être d'accord, sans partager les vues des autres nations, en condamnant même certains de leurs choix sur le plan idéologique, les Etats-Unis soient capables de ne pas sanctionner, de ne pas intervenir, de rester à leur place de nation, puissante sans doute, mais dont les prérogatives ne dépassent pas celles des autres. Un monde où de simples mots valent mieux que des mesures de rétorsion, par l'argent ou par les armes.

Rêvons donc modestement, ce 5 novembre 2008, en attendant que l'Amérique latine se réveille et nous dise ce qu'elle pense de tout ça, un monde où le fameux "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" soit un tout petit peu plus respecté. Simple rêve, sans doute, mais qui mérite qu'on s'y arrête, et qui vaut bien toutes les promesses de Grand Changement!

(1) Voir à ce propos l'édito de Benito Perez dans Le Courrier du lundi 3 novembre 2008.

(2) Voir à ce propos l'article de Tom Barry du 25 août 2008: "Obama, Latin America and FDR", publié en anglais et en espagnol sur le site Americas Policy Program.

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vendredi 20 juin 2008

Le 1er juin passé, on votait en Suisse sur un objet particulièrement délicat, soumis au peuple sur l’initiative de l’UDC, parti d’extrême droite. Il s’agissait de se prononcer pour ou contre « des naturalisations démocratiques », l’adjectif voulant dire, en l’occurrence, « décidées par le peuple ». Autrement dit, si cette initiative passait, chaque commune pourrait décider de la manière de naturaliser les étrangers qui se soumettaient à ce processus : en les convoquant devant une commission restreinte, chargée d’examiner leur dossier et de s’entretenir avec eux pour mesurer leur degré d’insertion, comme cela s’est fait jusqu’à présent, ou en convoquant les citoyens aux urnes pour leur soumettre les noms des candidats à la naturalisation.


L’UDC, dont le succès, depuis quelques années, est évident en termes de députés placés, lors des élections, dans les villes, les cantons et au niveau fédéral, y est allé avec force populisme (c.f. affiche) et moyens financiers. Il y avait sincèrement de quoi craindre un vote favorable à cette proposition raciste mais non, bonne surprise, 63,8% des votants on refusé. Un bon point pour cette Suisse qui, par ailleurs, se montre de plus en plus frileuse dès qu’il s’agit d’asile, de permis de travail, voire même de séjours de plus d’un mois pour les ressortissants non-européens.

Peut-être encore sous l’effet de cette « giffle » soulageante, j’avais l’illusion que, le 18 juin, les députés européens feraient preuve de bon sens et renonceraient à construire le mur de la « directive retour ». C’était là croire que l’Europe pourrait écouter ses citoyens, ce qui est bien naïf. Il n’y a pas grand-chose à dire de plus, sinon que, ironie du sort, c’est la Suisse qui la première a senti les conséquences de cette directive : en effet, la législation suisse, sur certains points, est bien plus sévère que les nouvelles règles européennes en matières d’émigration (c’est dire). Sur la base des accords bilatéraux qui lient la Suisse à l’Europe, il faudra donc que les Suisses « limitent » à 18 mois la période de détention pour les migrants sans papiers, alors qu’elle est actuellement, ici, de 24 mois.

Ça fait un peu rire jaune de penser que la directive de la honte a du bon…



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mardi 17 juin 2008

Demain, 18 juin 2008, le Parlement européen vote. La «directive retour», c’est le nom poétique de l’objet qui, s’il est accepté, garantira à l’Europe de pouvoir se «protéger» efficacement des migrants. Obligation de soumettre ses données biométriques aux frontières, détention des personnes en attente d’autorisation, renvoi manu militari des clandestins sont quelques-unes des mesures qui permettront à l’UE de construire un joli mur autour de son économie pour mieux fermer les yeux sur l’éternel problème du déséquilibre entre le nord et le sud.

Le 11 juin dernier, Evo Morales publiait la tribune libre suivante, déjà disponible sur plusieurs sites, mais qui me semblait trouver sa place dans ces pages. Vous pouvez accéder au texte original, en espagnol, en cliquant ici.

Lettre d’Evo Morales au sujet de la «directive retour»

Jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, l’Europe était un continent d’émigrants. Des dizaines de millions d’Européens partirent aux Amériques pour coloniser, échapper aux famines, aux crises financières, aux guerres ou aux totalitarismes européens et à la persécution des minorités ethniques.

Aujourd’hui, je suis avec préoccupation le processus de ladite «directive retour». Ce texte, validé le 5 juin passé par les ministres de l’Intérieur des 27 pays de l’Union européenne, doit être approuvé le 18 juin par le Parlement européen. Je perçois qu’il durcit de manière drastique les conditions de détention et d’expulsion des migrants sans papier, quel qu'ait été leur temps de séjour dans les pays européens, leur situation de travail, leurs liens familiaux, leur volonté et le succès de leur intégration.

Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord, en masse, sans visa ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus, et le demeurent, dans nos pays du continent américain, qui absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils vinrent sur notre continent en exploiter les richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les peuples originels de l’Amérique. Comme par exemple dans le cas de notre Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines qui donnèrent sa masse monétaire au continent européen entre le XVIème et le XIXème siècle. Les personnes, les biens, les droits des migrants européens furent toujours respectés.

Aujourd’hui, l’Union européenne est la principale destination des migrants du monde, conséquence de son image positive d’espace de prospérité et de libertés publiques. L’immense majorité des migrants viennent dans l’Union européenne pour contribuer à cette prospérité, non pour en profiter. Ils occupent des emplois dans les travaux publics, dans la construction, les services aux personnes et dans les hôpitaux, que ne peuvent ou ne veulent occuper les Européens. Ils contribuent au dynamisme démographique du continent européen, à maintenir la relation entre actifs et inactifs qui rend possible ses généreux systèmes de solidarité sociale et dynamisent le marché interne et la cohésion sociale. Les migrants offrent une solution aux problèmes démographiques et financiers de l’UE.

Pour nous, nos émigrants représentent l’aide au développement que les Européens ne nous donnent pas – vu que peu de pays atteignent réellement l’objectif minimum de 0,7% du PIB d’aide au développement. L’Amérique latine a recu, en 2006, 68 milliards de dollars de transferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars, qui dépassent les 104 milliards de dollars octroyés au nom de l’aide au développement. Mon propre pays, la Bolivie, a recu plus de 10% de son PIB en transferts de fond des migrants (1,1 milliards de dollars), soit un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel.

Il apparaît que les flux de migration sont bénéfiques pour les Européens et, de manière marginale, aussi pour nous du Tiers-Monde, vu que nous perdons des millions de personnes de main-d’oeuvre qualifiée en laquelle, d’une manière ou d’une autre, nos États, bien que pauvres, ont investi des ressources humaines et financières.

Il est regrettable que le projet de «directive retour» complique terriblement cette réalité. Si nous concevons que chaque État ou groupe d’États puisse définir ses politiques migratoires en toute souveraineté, nous ne pouvons accepter que les droits fondamentaux des personnes soient déniés à nos compatriotes et à nos frères latino-américains. La directive retour prévoit la possibilité d’un enfermement des migrants sans papier jusqu’à 18 mois avant leur expulsion – ou «éloignement» selon le terme de la directive. 18 mois ! Sans procès ni justice ! Tel qu’il est le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7, 8 et 9 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948. Et en particulier l’article 13 qui énonce que :

1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.

2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

Et, pire que tout, il existe la possibilité d’emprisonner des mères de familles et des mineurs, sans prendre en compte leur situation familiale ou scolaire, dans ces centres de rétention où nous savons que surviennent des dépressions, des grèves de la faim, des suicides. Comment pouvons-nous accepter sans réagir que soient concentrés dans ces camps nos compatriotes et frères latino-américains sans papier, dont l’immense majorité travaille et s’intègre depuis des années ? De quel côté est aujourd’hui le devoir d’ingérence humanitaire ? Où est la «“liberté de circuler», la protection contre les emprisonnements arbitraires ?

Parallèlement, l’Union européenne tente de convainre la Communauté Andine des Nations (Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou) de signer un «Accord d’association» qui inclue en son troisième pilier un traité de libre-échange, de même nature et contenu que ceux qu’imposent les États-Unis. Nous subissons une intense pression de la Commission européenne pour accepter des conditions de profonde libéralisation pour le commerce, les services financiers, la propriété intellectuelle ou nos services publics. De plus, au nom de la «protection juridique», on nous reproche notre processus de nationalisation de l’eau, du gaz et des télécommunications réalisé le Jour des travailleurs. Je demande, dans ce cas : où est la «sécurité juridique» pour nos femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui recherchent un horizon meilleur en Europe ? Promouvoir d’un côté la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers, alors qu’en face nous voyons des emprisonnements sans jugement pour nos frères qui ont essayé de circuler librement... Ceci est nier les fondements de la liberté et des droits démocratiques.

Dans ces conditions, si cette «directive retour» devait être approuvée, nous serions dans l’impossibilité éthique d’approfondir les négociations avec l’Union européenne et nous nous réservons le droit d’imposer aux citoyens européens les mêmes obligations de visas qui nous ont été imposées le 1er avril 2007, selon le principe diplomatique de réciprocité. Nous ne l’avions pas exercé jusqu’à maintenant, attendant justement des signaux positifs de l’UE.

Le monde, ses continents, ses océans, ses pôles, connaissent d’importantes difficultés globales : le réchauffement global, la pollution, la disparition lente mais sûre des ressources énergétiques et de la biodiversité alors qu’augmentent la faim et la misère dans tous les pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu’ils soient sans papier ou non, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n’est en rien une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre l’Europe ne sont pas la faute des migrants, sinon le résultat du modèle de développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes.

Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des régions du monde comme le Maghreb et les pays de l’Afrique, je fais appel à la conscience des dirigeants et députés européens, des peuples, citoyens et militants d’Europe, pour que ne soit pas approuvé le texte de la «directive retour». Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte. J’appelle aussi l’Union européenne à élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l’Homme, qui permette le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour toutes l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos «politiques d’intégration» comme vous avez échoué avec votre supposée «mission civilisatrice» du temps des colonies.

Recevez tous, autorités, eurodéputés, camarades, un fraternel salut depuis la Bolivie. Et en particulier notre solidarité envers tous les «clandestins».

Evo Morales Ayma Président de la République de Bolivie

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