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dimanche 8 mars 2009

Le projet "Chapultepec", vous connaissez? C'est un accord formulé pour la première fois en 1994 à Mexico, qui prévoit d'engager les différents présidents des états de toute l'Amérique à défendre - ou du moins, à ne pas restreindre - la liberté de presse sur leur territoire. Vaste blague, pourrait-on dire, vu l'état actuel de la presse écrite et télévisée dans la plupart des pays d'Amérique latine. Mais mettons d'emblée les pendules à l'heure: Chapultepec, qui tente d'ailleurs depuis 2004 d'asseoir les principes clés de la liberté de presse sur des bases légales dans les différents pays signataires, n'est pas responsable de l'hypocrisie des chefs d'états. Prenons un cas au hasard: la Colombie.

Le 22 janvier 2003, Alvaro Uribe signait le projet Chapultepec et déclarait "garantir à la Société de Presse interaméricaine que, sous son gouvernement, aucune norme restrictive de la liberté de presse ne serait édictée" (1). Habile jeu de mots, car il y a norme et norme. C'est ainsi qu'en 2005, Reporters sans Frontière décernait à la Colombie la palme du pays le plus dangereux du continent américain, pour les journalistes. En 2006, 140 cas d'enlèvements ou d'assassinats de journalistes étaient dénoncés. Le chiffre s'élève à 162 pour 2007. Dans 33% des cas, les menaces ou les méfaits sont anonymes. Ils émanent de fonctionnaires publics ou d'organismes étatiques dans 31% des cas, le reste étant le fait des groupes paramilitaires et guérilleros (2). Si l'on recense 130 cas de violation de la libre information en 2008, aucun journaliste n'a été assassiné, fait exceptionnel, jamais vu depuis 1985. Le président de la "Fondation pour la Liberté de Presse", Carlos Cortés, relativise toutefois ces chiffres: d'abord, la Colombie est sans doute le pays où l'autocensure journalistique a atteint, ces derniers temps (et notamment depuis le feuilleton Bétancourt au début de l'année dernière) le plus haut degré dans toute l'Amérique latine. Deuxièmement, il y a d'autres moyens que l'assassinat et l'enlèvement pour faire taire les journalistes. Pour preuve:

1) Il n'y a en Colombie qu'un quotidien (contre trois en 1999): El Tiempo. Celui-ci appartient à deux familles: celle du vice-président de la République, Francisco Santos, et celle du ministre de la Défense, Juan Manuel Santos. Le journal est tiré à 200'000 exemplaires (dans un pays où vivent 28 millions d'adultes) et est essentiellement rédigé à partir des bulletins d'informations du Ministère de la Défense.

2) Du côté de la télévision, il n'y a plus, en Colombie, d'émissions documentaires ou d'investigation (à l'exception d'une seule dont je parlerai au point suivant). Les images relatives à la guerre civile sont soigneusement bannies des émissions de débat et d'opinion. Quant au journal télévisé, il est consacré à 70% au sport, à la mode, aux événements de divertissement locaux et aux anecdotes le plus souvent divertissantes ou cocasses de la politique nationale (3). Plusieurs organisations d'observation ont signalé que la Colombie est aujourd'hui soumise à un climat d'autocensure extrêmement lourd. Mieux vaut ne rien dire que de risquer sa peau, d'autant que toute dénonciation, tout procès, même, quand il concerne quelque représentant de l'Etat, finit en général par la prononciation d'un non-lieu ou... la mort du plaignant.

3) Le journaliste Hollman Morris produit depuis 2002 une émission intitulée Contravia ("A contresens") dans laquelle il chasse les atteintes au droit de l'homme, enquête sur la politique peu reluisante de "l'antiterrorisme" en Colombie, donne la parole à des indigènes, à des petits paysans, à tous ceux dont on essaie avec une certaine réussite, à Bogotá, de gommer l'existence. L'émission a reçu plusieurs prix nationaux et internationaux dont, en 2007, le Human Rights Watch Defender Award. Inutile de préciser qu'elle est diffusée fort tard le soir.

Depuis le début de son entreprise, Morris a reçu, on s'en doute, de nombreuses menaces de mort. Il a connu des périodes d'exil, avec l'ensemble de sa famille, et vient d'être accusé par le président Uribe de complicité avec le terrorisme des FARC pour avoir interviewé des prisonniers libérés par ces derniers et montré des images filmées lors d'opérations militaires sur le terrain. Morris s'est vu interdire le tournage d'un documentaire, Impunity, qu'il réalisait en collaboration avec le suisso-colombie Juan José Lozano (c.f. point 4). Le film était consacré à l'histoire et à l'enregistrement du procès d'un chef paramilitaire. D'après une enquête de Reporters sans Frontière, Morris avait été placé sous écoute depuis plusieurs mois, au même titre que de nombreux journalistes indépendants du pays, par les services secrets - qui ont reconnu les faits.

4) Le cinéaste suisso-colombien Juan José Lozano a consacré à Morris un documentaire qui a fait grand bruit dans de nombreux festivals à la fin de l'an dernier: Témoin indésirable. D'accord avec le journaliste colombien, il a filmé sans restriction sa vie quotidienne, ses difficultés à conjuguer son travail avec une vie de famille constamment soumise à la menace. Lozano lui-même a été confronté à l'autocensure, face à une situation politique désespérante, et face au combat apparemment absurde de Morris qui, risquant jour après jour d'être assassiné ou de voir l'un de ses proches disparaître continue pourtant de se battre dans un pays ou la liberté de presse est pour ainsi dire inexistante. Il raconte ainsi que "dans les années cinquante, pendant la guerre civile en Colombie, presque un demi million de personnes ont été assassinées à la machette. Lorsque mon grand-père évoquait ces années, c’était pour se plaindre de l’inexistence de la télévision à l’époque :«si je racontais ce que j’ai vu personne ne me croirait, personne ne croirait les choses inhumaines et perverses que l’homme est capable d’infliger aux autres hommes. Personne ne pourrait me croire, car c’est indescriptible. Il aurait fallu voir pour croire. Mais à l’époque il n’y avait pas de télévision pour montrer cela. C’est pour ça que la tuerie a duré si longtemps, pour ça que les gens d'aujourd’hui ne savent pas ce qui s’est passé et pour ça que les gens de demain diront que cela n’a pas eu lieu». Aujourd’hui mon grand-père est mort. Et aux tueries des années 50 se sont succédées celles des années 80, 90, 2000 alors que la télévision est partout. Mais les gens continuent à ne pas vouloir croire, à ne pas vouloir voir. J’ai vécu la réalisation de ce film tenaillé entre ma foi dans le pouvoir des images pour changer le monde comme mon grand-père, et le « réalisme sceptique » de beaucoup de gens d'aujourd’hui, le renoncement à toute forme de communication et de dénonciation ... d’espoir en somme. Intellectuellement, je doute parfois, mais à la fin c’est le regard de mon grand-père qui l’emporte, car autrement il serait impenssable de continuer à vivre."

Difficile de savoir ce que pense Lozano de toute cela au lendemain de la réception de menaces de mort extrêmement sérieuses, signées "les Véritables Colombiens", qui l'ont contraint à abandonner à son tour le tournage de Impunity, coproduit par la Télévision Suisse Romande et Arte. Lozano est, le 23 février, revenu en Suisse. Les "Véritables Colombiens" qui, étrangement, l'accusent de vouloir saper le "projet démocratique" d'Uribe aux yeux du public européen, n'ont bien entendu rien à voir avec l'État. Et pour sûr, la plainte portée en Colombie par l'équipe des journalistes portera ses fruits... car Uribe a signé, il y a 6 ans, la charte de Chapultepec...

Voici, ci-dessous, le lancement de Témoin indésirable (si vous lisez cet article par courrier électronique, rendez-vous sur le site).



N.B. La nouvelle de l'interruption du tournage de Impunity a paru mercredi 4 mars dans le journal Le Courrier. On trouve quelques brèves à ce sujet sur le site d'arte, de la TSR et de la RSR. Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que l'affaire ne fait pas grand bruit...

Pour d'avantage d'information sur Morris et sur son travail, visitez son site: http://www.morrisproducciones.com

Pour une vision de ce qu'Alvaro Uribe définit comme le "projet démocratique" de la Colombie, voir mon article: Jeunesse colombienne, en avant...

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samedi 10 janvier 2009

[Abonnés par courriel, rendez-vous sur la page web relative à cette article pour voir les vidéos liées.]

Imaginez un film dont le scénario serait une suite de poèmes. Les dialogues, des vers enchaînés le plus naturellement du monde dans une ambiance nocturne, brumeuse, glauque, entre deux villes du Sud séparées par une mer. L’histoire, un peu banale, celle du soudain coup de foudre entre un poète méconnu, sans le sou, vivant ici ou là, troquant son art contre un steak ou quelques pièces de monnaie, et une prostituée de Montevideo qui effectue froidement son sinistre office, jour après jour, dans le but de partir pour l’Europe avec sa fille.
Ceux qui, à ce stade, continuent la lecture ont vu ou verront ce film hallucinant (et le terme n’est pas, ici, un effet de mode) qu’est El lado oscuro del corazón (Le côté obscur du cœur) d’Eliseo Subiela, paru en 1992.
Oliverio, le poète, cherche la femme qui saura voler. Aussi consomme-t-il sans relâche le corps féminin, pour «satisfaire la bête» (sic), certes, mais également pour affirmer cette conviction désespérée : la vie peut être vécue pour l’accomplissement d’un rêve, aussi fou soit-il. Purement érotique, si on la considère au seul premier degré, cette quête passe en réalité par la négation de toute action utile, socialement parlant. Voler, c’est se libérer de la condition humaine. Vivre dans l’unique perspective de voler, c’est peut-être refuser la réalité, ou mieux : une manière assez catégorique de s’en extraire. Et si l’homme qui attend son envol avec la femme choisit de surcroît la poésie comme moyen exclusif de communication, le voilà définitivement détaché du monde des hommes qui travaillent, vivent... et meurent.
Car si Oliverio poursuit la femme volante, il est pour sa part traqué par la Mort, obscure mais pitoyable dans les efforts qu’elle déploie pour s’approprier cet être qui refuse d’entrer dans la logique du temps et de l’action et qui, par conséquent, lui échappe. La Mort suit Oliverio dans chaque étape de sa quête. Elle tente de lui trouver un travail, terrestre, mortel (directeur de banque, agent publicitaire). Elle s’inquiète : a-t-il trouvé la femme volante ? Au fur et à mesure qu’elle constate la pugnacité de son client, elle se met à douter : travaillerait-elle pour rien ? Exécuterait-elle des ordres que personne n’a jamais donné ? Serait-elle vulnérable, ... mortelle? Questions auxquelles Oliverio répond par autant de sarcasmes ou d'attitudes puériles (Oliverio adore les trains électriques), affirmant au fur et à mesure de la narration, qui l’emmènera jusqu’aux limites d’une vie parfaitement inutile, déchéante et décalée, sa supériorité sur celle qui ne peut s’imposer que dans la mesure où la vie est une action, un progrès vers l'accomplissement d'ambitions réalistes.
Oliverio, grâce aux mots, trouvera bel et bien la femme volante. Une prostituée qui s’interdit tout amour et cède pourtant, ici ou là, face à cet homme étrange. Quelques brèves rencontres les mèneront vers ce mystérieux « côté obscur du cœur », un univers où la passion révèle ce que l’un et l’autre tentent de faire taire − l’être vivant et sentant.
En construisant son scénario sur un ensemble de poèmes de Mario Benedetti, Juan Gelman et Oliverio Girondo, Eliseo Subiela réussit le pari délicat de nous emmener dans un monde où la parole poétique, a priori contrainte et contraignante, se révèle seule sincère et efficace.

Je vous propose ici quatre brefs extraits de cette œuvre époustouflante avec, pour chacun, ma traduction en français du poème utilisé. Laissez-vous surprendre, cela vaut la peine!



1) Oliverio déclare son amour.



Ne te sauve pas* (Mario Benedetti, “No te salves”, Poemas de otros (1973-1974), Inventario Uno. Poesía completa 1950-1985, Buenos Aires, Editorial Sudamerica, 2000, p. 319-320.)


Ne reste pas immobile
Au bord du chemin
Ne glace pas la joie
N’aime pas sans envie
Ne te sauve pas maintenant
Ni jamais

Ne te sauve pas
Ne te remplis pas de calme
Ne garde pas, de ce monde
Qu’un petit coin tranquille
Ne laisse pas se fermer tes paupières
Lourdes comme des jugements
Ne reste pas sans lèvres
Ne dors pas sans rêve
Ne te pense pas sans sang
Ne t’estime pas sans temps

Mais si
Malgré tout
Tu ne peux l’éviter
Et glaces la joie
Et aimes sans envie
Et te sauves maintenant
Et te remplis de calme
Et ne gardes, de ce monde
Qu’un petit coin tranquille
Et laisses se fermer tes paupières
Lourdes comme des jugements
Et restes sans lèvres
Et dors sans sommeil
Et te penses sans sang
Et t’estimes sans temps
Et restes immobile
Au bord du chemin
Et te sauves
Alors
Ne reste pas avec moi.

*Le terme « salvarse » - se sauver - signifie aussi bien s’échapper que sauver son âme. C’est dans se dernier sens qu’il est utilisé ici.

2) Oliverio, rejeté par Ana, erre dans Buenos Aires accompagné de ses fantômes.





Visage de toi (Mario Benedetti, « Rostro de vos », Poemas de otros (1973-1974), Inventario Uno. Poesía completa 1950-1985, Buenos Aires, Editorial Sudamerica, 2000, p. 320-322.)


J’ai une solitude
Si fréquentée
Si pleine de nostalgies
Et de visages de toi
D’adieux révolus
Et de baisers bienvenus
De premières occasions
Et de dernier wagon

J’ai une solitude
Si fréquentée
Que je peux l’organiser
Comme une procession
Par couleurs
Tailles
Et promesses
Par époque
Par toucher
Et par goût

Sans un tremblement de plus
J’embrasse tes absences
Qui assistent et m’assistent
Avec mon visage de toi

Je suis plein d’ombres
De nuits et de désirs
De rires et de quelque
Malédiction

Mes hôtes participent
Participent comme des rêves
Avec leurs nouvelles rancoeurs
Leur manque de candeur
Je leur barricade
Ma porte
Car je veux être seul
Avec mon visage de toi

Mais le visage de toi
Regarde ailleurs
Avec ses yeux d’amour
Qui déjà n’aiment plus
Comme des vivres
Qui cherchent leur faim
Ils regardent et regardent
Et étouffent ma journée

Les parois s’en vont
Reste la nuit
Les nostalgies s’en vont
Il ne reste rien

Déjà mon visage de toi
Ferme les yeux
Et c’est une solitude
Si désolée


3) A la Mort, qui lui propose un travail de publicitaire, Oliverio répond en récitant un poème d'Oliverio Girondo qui la terrorise. J'ai intercalé entre crochets les commentaires de la Mort, qui ne font pas partie du texte original.



Communion plénière (Oliverio Girondo, «Comunión plenaria», Persuasión de los días, 1942)

Mes nerfs collent
A la boue, aux parois
Ils étreignent les branchages,
[Oh non !]
Ils pénètrent la terre,
Se répandent dans l’air
Jusqu’à toucher le ciel.
[Arrête!]

Le marbre, les chevaux
Ont mes veines.
[Oliverio, cesse de délirer!]
Toute douleur offense
Ma chair, mon squelette.
Combien de fois suis-je mort
En voyant tuer un taureau !
[Tu es complètement fou, un dément, un enfant malade, un idiot irresponsable que je devrais pousser au suicide.]

Si je vois un nuage
Je dois prendre mon envol.
Si une femme se couche,
Je couche avec elle.
[Tu me fais peur Oliverio!]
Combien de fois me suis-je dit :
N’est-ce pas moi, cette pierre ?

Je ne suis jamais un cadavre
Sans rester à ses côtés.
Quand on pond un œuf,
Je caquette aussi.
Il suffit que quelqu’un pense à moi
Pour que je devienne un souvenir.

[Le gardien: Il vous dérange ?
La mort: Non.
Oliverio: Si !]


4) Ana cède à Oliverio. Après une nuit passée à déambuler avec lui dans les rues de Montevideo, elle tente de le convaincre de fuir cette relation.



Ne vois jamais une pute («Nunca veas a una puta», texte d’Eliseo Subiela)

Ne vois jamais une pute à la lumière du jour ; c’est comme regarder un film avec la lumière allumée. Comme un cabaret à dix heures du matin, avec des rayons de soleil qui traversent la poussière qui se lève quand tu balaies. Comme découvrir que ce poème qui te fit pleurer un soir, t’intéresse à peine le jour suivant. C’est comme ce putain de monde, s’il fallait supporter les choses telles qu’elles sont. Comme découvrir l’acteur que tu as vu jouer Hamlet, faisant la queue pour du pain. Comme le vide quand on te paie et que tu n’as rien senti du tout. Comme la tristesse quand on te paie et que tu as senti quelque chose. Comme ouvrir un tiroir et découvrir une photo de la pute à neuf ans. Comme te laisser venir avec moi tout en sachant que quand s’éteindra la magie, tu seras avec une femme telle que moi, à Montevideo.



Pour voir le film: Eliseo Subiela, El lado oscuro del corazón (1992), éd. sous-titrée français/allemand, Trigon-film, 2006 (http://www.trigon-film.org).

mercredi 26 novembre 2008

[La vidéo liée à ce message ne peut être visionnée que sur le site 8 Méridiens ∞ Parallèles 8]

Buenos Aires, 1983. Derniers jours de la dictature. Floreal sort de prison et se dirige, sans détour, vers le domicile où l'attend sa femme. Mais pour franchir la porte qui le sépare de ces retrouvailles et de la vie, il lui faudra une nuit. Une nuit d'errances, de souvenirs et de fantasmes, d'entrelacs, pour régler ses comptes avec un passé qu'il n'a vécu que par bribes, de loin, de dehors. Une nuit pour revenir au monde, pour revenir à l'amour, pour revenir au sud.

Floreal chemine, dans son quartier et dans ses rêves, guidé par un vieil ami décédé, revenu tout exprès lui expliquer comment perdre ses illusions. Durant les quelques heures qui le séparent de l'aube et de la réalité, il aura à affronter les ombres des disparus, des traîtres, des indifférents, de ses parents, de vieux généraux séditieux, de ses maîtresses d'un jour ou d'une heure; à renoncer définitivement à "la table des rêves", où son père et quelques autres projetaient un monde meilleur avant que tout ne bascule; à rechercher ce qui n'est plus, ceux qui manquent, pour les étreindre une dernière fois et s'en absenter définitivement.

Le temps dans lequel bascule soudain Floreal au moment de sa libération est celui de la reconstruction: comment reconstruire un homme? Un pays? Telles sont peut-être les questions que nous pose Sur en nous promenant dans la nuit brumeuse d'une Buenos Aires défaite, déserte, jonchée des papiers déchirés et des banderoles déprimées qui viennent certes de chasser les tyrans, mais qui, pour l'homme en quête de soi, ne disent rien. Ces mots écrits, slogans répétitifs et presque absurdes tant ils sont anonymes, appartiennent eux aussi au passé proche que Floreal n'a pas vécu, sur lequel il n'a aucune prise. Et le vent les chasse. Ce qui compte, ce qui reste, c'est le mot-son, parce qu'il (re)crée celui qui le profère et celui qui l'entend. Sur est un univers silencieux où chaque parole articulée est une réflexion sur la vie, sur la possibilité d'être au-delà des blessures et des trahisons, au-delà même de la mort. Tout ce qui parle, ici, permet de tisser un lien entre l'oubli et la mémoire − de revenir.

Dès lors, parler de Sur, c'est se confronter à l'incertain, à l'obscurité, à la brume, à un temps hors du temps qui semble ne jamais devoir finir: une forme de surréalisme qu'un certain cinéma argentin privilégie encore pour nous rappeler la vanité de vouloir à tout prix donner un sens à l'existence. Peut-être ferait-on mieux, finalement, de s'en remettre aux quelques phrases qui traversent la nuit de Solanas, aux quelques échos de tango qui préservent, pour un temps, le sentiment d'une éternité sans cesse à réécrire, à la poésie de toutes ces choses qui s'absentent − et qui restent.




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dimanche 2 novembre 2008

[Pour écouter la piste son associée à ce message, rendez-vous sur le site 8 Méridiens ∞ Parallèles 8]

Pour Michèle
Voir et revoir El viaje de Fernando Solanas, c'est tout ce que l'on peut conseiller à ceux qui, un jour, ont rêvé l'Amérique latine, l'ont découverte, avec ses bizarreries, ses incohérences, ses possibles et ses impensables, et ont compris que leurs rêves, leurs projections, auraient toujours à se confronter à une réalité souvent en marge de toute description, de toute explication, de toute parole.
Voyage initiatique d'Ushuaïa au Mexique, El viaje est une quête à travers un continent blessé, la recherche d'un père qui conduira Martín Nunca (Martin Jamais) à comprendre que c'est toujours soi qu'on cherche, d'abord, lorsqu'on prend la route.
Paru en 1992, El viaje est aussi une lecture métaphorique des différents problèmes qui submergent l'Amérique latine (dette extérieure, soumission aux États-Unis, corruption, etc.), une représentation militante des combats des peuples contre la soumission choisie par leurs gouvernements. Une Argentine inondée en permanence, une terre de feu où l'on vit plus ou moins penché en fonction de la valeur en bourse des investissements étrangers, un Pérou silloné par un "camion de la dette" qui demande un tribut à chaque paysan, où on achète le sel au dé à coudre et les allumettes à l'unité, un Brésil où chaque citoyen vit avec une espèce de camisole de force pour marquer sa participation au redressement de l'économie, et une panoplie de personnages improbables: Alguien (= quelqu'un) le batelier qui permet à Martín de traverser l'Argentine immergée; Americo Inconcluso (= Inachevé), le conducteur de poids lourd presque aveugle, fils d'esclaves cubains et colombiens; le grand-père de martin, Nunca premier du nom, qui bien que décédé, remonte l'inondation argentine dans son cercueil; son épouse, qui préfère vivre dans un mètre d'eau en permanence plutôt qu'abandonner les anciennes luttes; ou encore le "faiseur de bruit" infatigable, qui joue du gong jour et nuit pour rappeler aux autorités l'existence du peuple... Solanas a choisi la voie du surréalisme pour représenter un continent qui, à bien y réfléchir, est surréaliste par bien des aspects.
Ce film, je vous l'offre aujourd'hui à travers sa bande son, en pensant tout particulièrement à Michèle qui part demain au Pérou, enfin, après avoir tant rêvé ce voyage!


El Viaje
(Astor Piazzolla, int. Liliana Herrero)
voy hacia mi viaje, voy
y soñando partiré
sé que ya no sé quien soy
y no sé ni adonde voy
sé que un viaje es descubrir
que no hay viaje sin sufrir
sé que busco mi verdad
y que un viaje es soledad

soy como una bicicleta
rueda, rueda mi historieta
sé que al fin voy a llegar
siempre, siempre regresar
soy todo lo que viví
más las dudas sobre mí
sé que siempre seré igual
si hay resquesta al final

voy hacia mi viaje, voy
y soñando partiré
sé que ya no sé quien soy
y no sé ni adonde voy
sé que un viaje es descubrir
que vivir es elegir
sé que busco mi verdad
y que un viaje es soledad
*
Je vais, je vais vers mon voyage
et je partirai en rêvant
je sais que je ne sais déjà plus qui je suis
et je ne sais même pas où je vais
je sais qu'un voyage, c'est découvrir
qu'il n'y a pas de voyage sans souffrir
je sais que je cherche ma vérité
et qu'un voyage, c'est la solitude

Je suis comme une bicyclette
roule, roule ma petite histoire
je sais qu'à la fin j'arriverai
toujours, toujours revenir
je suis tout ce que j'ai vécu
avec, en plus, mes doutes
que sais que je serai toujours le même
s'il y une réponse à la fin

Je vais, je vais vers mon voyage
et je partirai en rêvant
je sais que je ne sais déjà plus qui je suis
et je ne sais même pas où je vais
je sais qu'un voyage, c'est découvrir
que vivre, c'est choisir
je sais que je cherche ma vérité
et qu'un voyage, c'est la solitude.
(Ma traduction)

mercredi 22 octobre 2008

[La vidéo accompagnant ce message ne peut-être visionnée que sur le site 8 Méridiens ∞ Parallèles 8]

Le 11 octobre dernier, une brève était discrètement publiée sur quelques sites d'information alternative, loin d'Obama et McCain, loin de la crise, loin de nos quotidiens européens: Jorge Rafael Videla était transféré de son domicile, où il était en résidence surveillée depuis 1998, vers une prison militaire.

Jorge Rafael Videla a mené en Argentine une dictature militaire féroce de 1976 à 1981 avant de passer le pouvoir à Roberto Viola. Contrairement au Chili, qui peine à revenir sur son passé, l'Argentine a tenté dès le retour de la démocratie, en 1983, de désigner les coupables des crimes et des disparitions qui ont marqué les 7 ans de dictature. Videla, en 1985, a été jugé coupable d'assassinats, de kidnappings et de torture et emprisonné en conséquence. Sous la pression des militaires, deux lois d'amnistie sont prononcées en 1986 et 1987 par le président Alfonsín et son successeur, Carlos Menem, déclare le pardon général en 1989. Videla est libéré. En 1998, Nestor Kirchner annule les lois d'amnistie et l'ancien dictateur est placé sous résidence surveillée.

*

N.N.

Très symbolique, compte-tenu de l'âge de l'ancien dictateur (83 ans), la récente incarcération de ce dernier est un signe, un petit signe pour les milliers d'Argentins qui, depuis 1976, recherchent un proche ou, plus prosaïquement, sa dépouille. 30'000 disparus, tel est le bilan de la dictature Videla qui avait mis en place, plus systématiquement encore que dans les pays voisins, un système d'élimination des identités, des existences, pour que toute réclamation d'un proche ou de son corps reste vaine: les prisonniers éliminés physiquement étaient enterrés dans des endroits particulièrement retirés, jetés d'un avion dans l'océan, brûlés, etc. On les rayait surtout du registre civile, gommait toute trace de leur existence, rendant ainsi impossible pour les familles de prouver la disparition. Les disparus, en Argentine, devinrent ainsi les N.N., Non Nés - militants actifs, opposants plus discrets ou, comme le précisa l'un des généraux de la dictature en 1977, "sympathisants, indifférents ou indécis".

Les mères, les enfants

En Argentine, toutefois, rien ne semblait devoir se passer comme ailleurs. Outre l'élimination systématique d'individus jugés dangereux par la dictature, les militaires procédèrent à une forme d'épuration sociale en kidnappant plus de 500 enfants pour les replacer dans des familles proches du régime. Enfants nés en prison, séquestrés dans les hôpitaux lors d'accouchements (voire d'avortements) de femmes militantes éliminées par la suite, enlevés avec leurs parents, que les familles considérèrent d'abord comme perdus avant de prendre conscience qu'ils avaient, pour la plupart, changé d'identité.

C'est alors que surgissent les figures étonnantes, dans ce contexte de répression, de celles qu'on appelle maintenant "les mères de la place de mai". La plupart issues de milieux modestes, analphabètes, ignorant parfois les causes militantes de leurs enfants disparus, celles-ci s'organisent, font appel à un certain nombre d'orgnisations internationales de défense des droits de l'homme et, surtout, commencent dès le 30 mai 1977 leurs défilés silencieux à la recherche de leurs enfants et petits-enfants. Réunies tous les jeudis sur la Place de Mai, à Buenos Aires, coiffées d'un foulard blanc, elles affichent les photos, les noms, et toutes les traces de leurs disparus, de leurs N. N.

Les plus militantes surveillent les familles suspectées de rapt d'enfants, les recherchent parfois jusqu'en Uruguay ou au Chili, patiemment, se déguisant et ne circulant dans les mêmes rues qu'à fréquence extrêmement restreinte, sans se faire remarquer. Certains enfants sont rapidement localisés mais les familles des kidnappeurs se déplacent, quittent le pays ou neutralisent les recherches des grands-mères. Quelques-unes disparaissent à leur tour, en 1977 et 1978. Aucune ne porte plainte, par peur des représailles. Le moyen de pression le plus fort reste les réunions hebdomadaires sur la Place de Mai, qui dureront jusqu'en 2006.

(Se) retrouver

Dès la chute de la dictature, en 1983, un certain nombre de cadavres sont retrouvés. Certains N. N. peuvent enfin faire l'objet d'un deuil. Mais la plupart des familles restent dans le doute. Quant aux enfants, ils sont l'objet de campagnes d'information télévisées, de manifestations, d'expositions. La systématisation des analyses ADN facilite aussi bien l'identification des cadavres que celle d'enfants suspectés d'avoir été enlevés.

A ce jour, la ténacité a conduit les mères et grands-mères de la place de mai à retrouver 90 des 500 enfants disparus sous la dictature. Les autres vivent toujours sous une identité qui n'est pas la leur. Une génération de trentenaires susceptible de ne pas être celui ou celle qu'ils croient être. Une génération de grands-mères qui, sans doute, ne peuvent s'empêcher de chercher quelque chose de familier dans toute jeune personne qu'elles croisent dans la rue. Et, comme toujours, comme partout, des millions d'autres qui partagent cette souffrance de loin, acquiescent à la rigueur, mais sans vraiment y penser.

Voici donc, pour les mères de la place de mai et la dérisoire consolation que représente l'incarcération (dorée) de Videla, un petit montage personnel. Le texte de la chanson-poésie de Benedetti et Viglietti se trouve ici.


Sources:

- Martine Déotte, "L'effacement des traces, la mère, le politique", Socio-Anthropologie, 12, 2002.

- Matilde Herrera y Ernesto Tenembaum, Identidad, despojo y restitución, Buenos Aires, Madres de Plaza de Mayo, 2007 (2001)

- "Argentine - 30 ans après le coup d'état militaire de 1976", DIAL, 2861, Dossier anniversaire par Sandra Russo, Adolfo Perez Esquivel, Nora Cortiñas et Martin Burgos.

- "Commission Vérité en Argentine": un dossier de Trial Watch.

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mardi 7 octobre 2008


(Pour écouter l'enregistrement et visualiser les images qui accompagnent ce message, rendez-vous sur le site de 8 Méridiens ∞ Parallèles 8)

Les voici enfin, les premières images de Cuba ("premières", ou presque, sur ce blog, mais parmi les dernières prises).

Quelques regards saisis dans une classe de deuxième année primaire, à l'école Eduardo Garcia de Trinidad, pendant une leçon d'espagnol consacrée à "La Grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf".

Merci de respecter les droits d'auteur de ces images.

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mercredi 1 octobre 2008

"L'oubli est plein de mémoire": c'est le titre d'un recueil de poèmes de Mario Benedetti paru en 1995. Recueil qui s'ouvre, en exergue, sur cette magnifique citation de Rafael Courtoisie, autre grand poète uruguayen: Un día, todos los elefantes se reunirán para olvidar. Todos, menos uno (Un jour, tous les éléphants se réuniront pour oublier. Tous, sauf un).

Un titre qui m'interpelait à tel point qu'il a fallu que je trouve ce recueil, que je l'aie entre les mains pour tenter de trouver d'où me venait l'étrange écho de ces mots, el olvido está lleno de memoria, qui semblaient me provoquer, m'obliger à me soumettre à eux: j'étais sûre de les avoir rencontrés quelque part. Mais où? Où - moi qui, il y a encore six mois, ne savais strictement rien de Mario Benedetti?

Dans tout le recueil, dans chaque poème où presque, la phrase réapparaît. Mais ce sont les vers du premier texte, intitulé "ce grand simulacre", qui m'ont permis peu à peu, par éclats, de redessiner les traits de ce que je cherchais, et de retrouver la mémoire. En voici quelques morceaux (version française à la suite du texte original):

en mi región hay calvarios de ausencia
muñones de porvenir/arrabales de
duelo
pero también candores de mosqueta
pianos que arranca
n lágrimas
cadáveres que miran aún desde sus
huertos

nostalgias inmoviles en un pozo de
otoño

sentimientos insoportablemente
actual
es
que se niegan a morir allá en lo oscuro

el olvido está tan lleno de memoria
que a veces no caben las
remembranzas
y hay que tirar rencores por la borda
en el fondo el olvid
o es un gran
simulacro
nadie sabe ni puede/ aunque quiera/
olvidar
un gran simulacro repleto de fantasmas
esos romeros que peregrinaran por el
olvido

como si fuese el camino de santiago

el día o la noche en que el olvido
estalle

salte en pedazos o crepite/
los recuerdos atroces y los d
e maravilla
quebrará los barrotes de fuego
arrastrarán por fin la verdad por el
mundo
y esa verdad será que no hay olvido.

(Mario Benedetti, "Ese gran simulacro", El olvido está lleno de memoria (1995),
Inventario tres,
Mexico, S
antillana, 2005.)


il y a, dans ma région, des cal
vaires d'absence
des moignons d'avenir, des faubourgs
de deuil

mais aussi des candeurs de rosiers
des pianos qui tirent des larmes
des cadavres qui regardent
encore depuis leur
jardin
des nostalgies immobiles dans un puits d'
automne

des sentiments insupportablement
actuels
qui refusent de mourir là-bas, d
ans l'obscurité.

l'oubli est tellement plein de mémoire
que parfois les souvenirs
n'entrent plus
et il faut jeter nos rancoeurs par-dessus bord
au fond, l'oubli est un gran
d simulacre
personne ne peut / même
s'il le veut /
oublier
un grand simulacre plein de fantômes
ces pèlerins qui marchent dans
l'oubli
comme si c'était le chemin d
e Santiago

le jour ou la nuit où l'oubli
éclatera
sautera en morceaux ou crépitera /
les souvenirs atroces et les merveilleux
brûleront leurs barreaux
de feu
porteront enfin la véri
té dans le
monde
et cette vérité sera qu'il n'y a pas d'oubli.

(Ma traduction)

El olvido está lleno de memoria, c'était une image. Une photo prise à Santiago du Chili en août de l'année dernière, un grand panneau lugubre dans l'hiver chilien, portant la liste des personnes disparues dans le camp de torture de la villa Grimaldi - panneau qui, après à peine une année de vie, affichait déjà ses trous de mémoire comme pour bafouer celle des morts. Etrange(s) rencontre(s) que celle(s)-ci...


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jeudi 11 septembre 2008

La vidéo relative à la date du jour n'est visible que sur le site 8 Méridiens ∞ Parallèles 8. C'est un court-métrage de Ken Loach sur le thème du 11 septembre, paru en 2002 dans l'ensemble documentaire 11'09''01 - Septembre 11. Il faut monter le volume au maximum pour bien saisir le texte.

Ce film contient des propos pouvant affecter les personnes sensibles.


mercredi 20 août 2008

Je voulais une bonne nouvelle, pour aujourd'hui, quelque chose de gai et d'agréable - car, disons-le, le monde et nos blogs sont assez amers.

Comme je n'ai rien trouvé de très enthousiasmant dans l'information du jour, voici une version live de la belle "Canción con todos" de Cesar Isella (1973), enregistrée le 6 septembre 2003 à Santiago du Chili lors d'un gigantesque concert en hommage à Salvador Allende.

Ce tour poétique de l'Amérique (latine), qui appelle à l'union fraternelle des peuples, est devenu une sorte d'hymne de la jeunesse pacifique et rénovatrice du continent. Silvio Rodriguez, Pablo Milanes, Victor Heredia et León Gieco en ont donné une magnifique version lors d'un concert à Buenos Aires en 1984, mais la qualité de l'enregistrement est trop médiocre, malheureusement, pour que je vous la propose.

Isella chante ici toutes les strophes de la chanson, ce qui est assez rare. La dernière (Ciñe el Ecuador...) est souvent absente.

Le texte en espagnol et sa traduction se trouvent sous la vidéo.



Salgo a caminar
por la cintura cósmica del sur.
Piso en la región
más vegetal del viento y de la luz.
Siento al caminar
toda la piel de América en mi piel
y anda en mi sangre un río
que libera en mi voz su caudal.

Sol de Alto Perú,
rostro Bolivia, estaño y soledad,
un verde Brasil,
besa mi Chile cobre y mineral.
Subo desde el sur
hacia la entraña América y total,
pura raíz de un grito
destinado a crecer y estallar.

Todas las voces, todas,
todas las manos, todas,
toda la sangre puede
ser canción en el viento.
Canta conmigo, canta,
hermano americano.
Libera tu esperanza
con un grito en la voz.

Ciñe el Ecuador
de luz Colombia al valle cafetal.
Cuba de alto son
nombra en el viento a Méjico ancestral.
Continente azul
que en Nicaragua busca su raíz
para que luche el hombre
de país en país
por la paz.

Je pars marcher
sur la ceinture cosmique du sud.
Je marche dans la région
la plus végétale du vent et de la lumière.
Je sens en marchant
toute la peau de l'Amérique en ma peau
et dans mon sang coule un fleuve
qui libère son débit dans ma voix.

Soleil du haut Pérou
visage Bolivie, étain et solitude,
un vert Brésil
embrasse mon Chili, cuivre et minéral.
Je remonte du sud
jusqu'à la pleine Amérique,
pure racine d'un cri
destiné à croître et à éclater.

Toutes les voix, toutes,
Toutes les mains, toutes,
Tout le sang peut
être une chanson dans le vent.
Chante avec moi, chante,
frère américain.
Libère ton espoir
d'un cri dans la voix.

L'Équateur ceint
de Lumière la Colombie et ses vallées caféières
Cuba au grand "son"
nomme dans le vent l'antique Mexique.
Continent bleu
qui plonge ses racines au Nicaragua
pour que lutte l'homme de pays en pays
pour la paix.


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mardi 12 août 2008

Oui, Evo a gagné, et plutôt bien, face à une droite sécessionniste un peu trop sûre d’elle, malgré les complots, les machinations médiatiques et économiques, les moyens de pression violents que certains groupes d’extrême droite n’hésitent pas à employer face à ces Indiens et campesinos qu’ils abhorrent. Malgré aussi, disons-le, une extrême gauche bolivienne pas toujours tendre avec Morales, qui demande encore plus de changements, moins de concessions et descend volontiers dans la rue, avec et contre tous les autres. La Bolivie, l’Amérique latine, c’est ça. Nous étions l’an dernier à Uyuni avec la sainte intention de poursuivre en direction de Potosí, nous avons fini en Argentine en sortant rapidos par la petite porte du sud. A Tarija, enseignants et étudiants affrontaient les forces de l’ordre sans grande tendresse; à Potosí, c’étaient les mineurs, à Santa Cruz les petits cons néo-nazis et à Sucre ou la Paz, je ne sais plus. Pendant ce temps, le guide indien qui nous avait menés de San Pedro à Uyuni nous expliquait qu’il n’avait confiance que dans le MIR; plus bas, à Tupiza, il défendait pourtant Evo Morales celui qui nous disait que personnellement, les nationalisations, il trouvait ça dangereux pour l’économie du pays. Paradoxes, et il y en a des milliers d’autres, de tous ceux qui attendent de la politique nationale des effets directs sur leur petite vie − et Dieu sait si la vie, pour beaucoup en Bolivie, est pauvre en perspectives. Petite, justement.

Oui, Evo a gagné, et plutôt bien, mais le grand défi c’est maintenant de conserver la belle unité qui l’a plébiscité; de faire comprendre à tout un peuple qu’on ne transforme pas en deux jours, ni en deux ans, un pays livré pendant 5 siècles aux appétits ravageurs de quelques puissants, saccagé en profondeur, dépourvu dans bien des endroits des infrastructures minimales qui permettraient aux populations de vivre dignement. Un pays qui regorge de richesses, sur lequel lorgnent volontiers les multinationales européennes, nord-américaines, chiliennes, etc. Un pays qui n’a plus d’accès à la mer et dont une partie de l’accès à l’eau potable dépend d’entreprises étrangères. Un pays où bien des enfants ne vivent pas autrement, ni ailleurs, que les poules ou les cochons. Un pays où le PIB par habitant est de 1200 $ (contre 4000 au Chili, 23'400 en France et 35'900 en Suisse…) et qui, pourtant, affichait une croissance de presque 5% en 2006 (contre 2,2% en France et 3% en Suisse). Tout ça et bien d’autres choses, c’est le pays d’Evo, celui qui au-delà des symboles révolutionnaires, a bien du pain sur la planche (merci, Michèle, de le rappeler) − et franchement, je n’aimerais pas être à sa place.

*

Alors quand d’aventure, touristes, vous vous rendrez en Bolivie pour faire ce que nous avons tous fait − salar, Uyuni, cimetière de trains et, avec un peu de chance, une petite visite bien sensationnelle des mines de Potosí −, ne vous étonnez pas si l’Indio moyen vous regarde d’en-bas, si vous vous sentez un peu conquistador, quand vous débarquerez avec votre veste-technique-coupe-vent-trois-couches-amovibles, vos grolles de montagne, vos lunettes aux normes anti-UV et, pour faire un peu local, votre bonnet et vos gants en laine de lama achetés dans un marché du coin (que vous aurez la décence de ne pas marchander, svp., même si le Routard dit le contraire). Ne vous étonnez pas si le contact s’avère un peu rude, si l’échange n’est pas des plus faciles, avec ceux qui vivent de rien et dans rien, dans le regard desquels le joli nom de votre pays n’allume même pas l’étincelle du rêve d’exil − le minimum nécessaire à l’aventure étant, pour bien des Boliviens, un chiffre sans signification aucune. Ne vous étonnez pas si vous vous sentez un peu beauf’ de photographier − avec un appareil qui pourrait à lui seul nourrir tout un village pendant plusieurs mois − les montagnes dans lesquelles ils survivent, dans lesquelles ils crèveront, qu’ils ont cessé de regarder depuis longtemps. C’est aussi ça, l’Amérique latine: saisir qu’il y a des différences de destin qui ne se rachètent pas; que le monde est mal fait et que nous, nous avons eu du bol; et que toutes nos belles analyses sur ce qui s’est passé ce week-end en Bolivie n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité bolivienne…

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lundi 11 août 2008

"Lo que hoy día ha pasado en Bolivia es algo importante no solamente para los Bolivianos si no para todo los Latino-Americanos.

Ese triunfo de la revolución democrática y cultural del pueblo boliviano es una dedicación a todos los revolucionarios de Latino-America y del mundo."

Evo Morales Ayma, 10/08/08


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dimanche 27 juillet 2008



Il y a une année, nous parcourrions un peu au hasard le Nord de l'Argentine, de Salta à Mendoza, en longeant la Cordillère. Ruines, rencontres improbables, quebradas ou mines abandonnées, les images et les musiques entendues à chaque halte improvisée reviennent comme s'il fallait tout revivre une fois en souvenir avant de pouvoir vraiment rentrer...

En voici quelques-uns, de ces souvenirs, pour les lecteurs de ce blog. La musique est issue d'un disque gravé artisanalement dans un restaurant de Chilecito, en Rioja.





















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