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samedi 6 février 2010

Que de pluie, que de bruit, que de fleurs! 
Nous avons vécu à Buenos Aires une fin de voyage bien tropicale, avec des températures en permanence au dessus de 25 degrés, une pluie presque continue, chaude, épaisse, des rues innondées. Nous étons rentrés parfaitement secs d'une semaine de camping dans les parcs nationaux du Chili, avec des orages toutes les nuits; nous quittons notre petite auberge de Palermo Viejo humides jusqu'au plus profond de nos livres...

∞

Il faut imaginer Buenos Aires comme un immense jeu d'échec - moyennant, ici ou là, quelques aberrations diagonales, ou une petite rondeur dans l'ancien port de La Bocca - traversé par quelques immenses avenues (20 pistes circulables, pour vous donner une idée de la plus grande, la 9 de Julio avec ses deux appendices), et fonctionnant autour de grands quartiers ayant chacun leur histoire, leur public, leur architecture. Dans le centre, les buildings ultra-modernes, qui s'imposent avec tout l'espace nécessaire pour les rendre plus énormes encore, dirait-on, cotoient les vieilles maisons encastrées les unes dans les autres en un labyrinthe de ruelles. A Palermo, on se promène entre des immeubles bien entretenus qui évoquent les quartiers résidentiels de Rome. A la Bocca, on revient en Amérique latine, avec deux rues des petites maisons d'un ou deux étages, colorées à souhait et transformées en véritables bombonnières pour le bonheur des cars de touristes, alors que quelques centaines de mètres au-delà, passée la voie de chemin de fer désafectée, on s'aventure à ses propres risques là où la vie n'a rien d'une attraction, où les lois changent, où chaque mur est un slogan, chaque regard un message. Ici, comme dit le poète, los aires no son tan buenos.
Et puis, à tout cela, il faut ajouter le vert ominprésent - ou presque - des parcs et des places qui donnent à la ville un charme inoui; les théâtres, la musique, les librairies (partout des livres!), les marchés, les épiceries de quartiers, tout ce qui fait qu'avant d'être une ville qu'on visite, Buenos Aires est une ville qu'on vit, en apprenant à utiliser quelques bus remplis de gens d'ici, en s'asseyant dans une cantine sans attrait ou, au contraire, dans un grand café historique (où on mangera moins bien pour six fois plus cher, mais c'est beau...), en entrant, en début d'après-midi, pour se reposer des kilomètres parcourus, dans un cinéma qui ne diffuse que des films argentins (4 CHF le billet pour deux personnes!), en déambulant sans but dans les avenues du cimetière de Recoleta pendant que d'autres cherchent frénétiquement  les tombes de Gardel ou d'Evita.
Il faut avoir du temps pour vivre Buenos Aires.
 
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samedi 10 janvier 2009

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Imaginez un film dont le scénario serait une suite de poèmes. Les dialogues, des vers enchaînés le plus naturellement du monde dans une ambiance nocturne, brumeuse, glauque, entre deux villes du Sud séparées par une mer. L’histoire, un peu banale, celle du soudain coup de foudre entre un poète méconnu, sans le sou, vivant ici ou là, troquant son art contre un steak ou quelques pièces de monnaie, et une prostituée de Montevideo qui effectue froidement son sinistre office, jour après jour, dans le but de partir pour l’Europe avec sa fille.
Ceux qui, à ce stade, continuent la lecture ont vu ou verront ce film hallucinant (et le terme n’est pas, ici, un effet de mode) qu’est El lado oscuro del corazón (Le côté obscur du cœur) d’Eliseo Subiela, paru en 1992.
Oliverio, le poète, cherche la femme qui saura voler. Aussi consomme-t-il sans relâche le corps féminin, pour «satisfaire la bête» (sic), certes, mais également pour affirmer cette conviction désespérée : la vie peut être vécue pour l’accomplissement d’un rêve, aussi fou soit-il. Purement érotique, si on la considère au seul premier degré, cette quête passe en réalité par la négation de toute action utile, socialement parlant. Voler, c’est se libérer de la condition humaine. Vivre dans l’unique perspective de voler, c’est peut-être refuser la réalité, ou mieux : une manière assez catégorique de s’en extraire. Et si l’homme qui attend son envol avec la femme choisit de surcroît la poésie comme moyen exclusif de communication, le voilà définitivement détaché du monde des hommes qui travaillent, vivent... et meurent.
Car si Oliverio poursuit la femme volante, il est pour sa part traqué par la Mort, obscure mais pitoyable dans les efforts qu’elle déploie pour s’approprier cet être qui refuse d’entrer dans la logique du temps et de l’action et qui, par conséquent, lui échappe. La Mort suit Oliverio dans chaque étape de sa quête. Elle tente de lui trouver un travail, terrestre, mortel (directeur de banque, agent publicitaire). Elle s’inquiète : a-t-il trouvé la femme volante ? Au fur et à mesure qu’elle constate la pugnacité de son client, elle se met à douter : travaillerait-elle pour rien ? Exécuterait-elle des ordres que personne n’a jamais donné ? Serait-elle vulnérable, ... mortelle? Questions auxquelles Oliverio répond par autant de sarcasmes ou d'attitudes puériles (Oliverio adore les trains électriques), affirmant au fur et à mesure de la narration, qui l’emmènera jusqu’aux limites d’une vie parfaitement inutile, déchéante et décalée, sa supériorité sur celle qui ne peut s’imposer que dans la mesure où la vie est une action, un progrès vers l'accomplissement d'ambitions réalistes.
Oliverio, grâce aux mots, trouvera bel et bien la femme volante. Une prostituée qui s’interdit tout amour et cède pourtant, ici ou là, face à cet homme étrange. Quelques brèves rencontres les mèneront vers ce mystérieux « côté obscur du cœur », un univers où la passion révèle ce que l’un et l’autre tentent de faire taire − l’être vivant et sentant.
En construisant son scénario sur un ensemble de poèmes de Mario Benedetti, Juan Gelman et Oliverio Girondo, Eliseo Subiela réussit le pari délicat de nous emmener dans un monde où la parole poétique, a priori contrainte et contraignante, se révèle seule sincère et efficace.

Je vous propose ici quatre brefs extraits de cette œuvre époustouflante avec, pour chacun, ma traduction en français du poème utilisé. Laissez-vous surprendre, cela vaut la peine!



1) Oliverio déclare son amour.



Ne te sauve pas* (Mario Benedetti, “No te salves”, Poemas de otros (1973-1974), Inventario Uno. Poesía completa 1950-1985, Buenos Aires, Editorial Sudamerica, 2000, p. 319-320.)


Ne reste pas immobile
Au bord du chemin
Ne glace pas la joie
N’aime pas sans envie
Ne te sauve pas maintenant
Ni jamais

Ne te sauve pas
Ne te remplis pas de calme
Ne garde pas, de ce monde
Qu’un petit coin tranquille
Ne laisse pas se fermer tes paupières
Lourdes comme des jugements
Ne reste pas sans lèvres
Ne dors pas sans rêve
Ne te pense pas sans sang
Ne t’estime pas sans temps

Mais si
Malgré tout
Tu ne peux l’éviter
Et glaces la joie
Et aimes sans envie
Et te sauves maintenant
Et te remplis de calme
Et ne gardes, de ce monde
Qu’un petit coin tranquille
Et laisses se fermer tes paupières
Lourdes comme des jugements
Et restes sans lèvres
Et dors sans sommeil
Et te penses sans sang
Et t’estimes sans temps
Et restes immobile
Au bord du chemin
Et te sauves
Alors
Ne reste pas avec moi.

*Le terme « salvarse » - se sauver - signifie aussi bien s’échapper que sauver son âme. C’est dans se dernier sens qu’il est utilisé ici.

2) Oliverio, rejeté par Ana, erre dans Buenos Aires accompagné de ses fantômes.





Visage de toi (Mario Benedetti, « Rostro de vos », Poemas de otros (1973-1974), Inventario Uno. Poesía completa 1950-1985, Buenos Aires, Editorial Sudamerica, 2000, p. 320-322.)


J’ai une solitude
Si fréquentée
Si pleine de nostalgies
Et de visages de toi
D’adieux révolus
Et de baisers bienvenus
De premières occasions
Et de dernier wagon

J’ai une solitude
Si fréquentée
Que je peux l’organiser
Comme une procession
Par couleurs
Tailles
Et promesses
Par époque
Par toucher
Et par goût

Sans un tremblement de plus
J’embrasse tes absences
Qui assistent et m’assistent
Avec mon visage de toi

Je suis plein d’ombres
De nuits et de désirs
De rires et de quelque
Malédiction

Mes hôtes participent
Participent comme des rêves
Avec leurs nouvelles rancoeurs
Leur manque de candeur
Je leur barricade
Ma porte
Car je veux être seul
Avec mon visage de toi

Mais le visage de toi
Regarde ailleurs
Avec ses yeux d’amour
Qui déjà n’aiment plus
Comme des vivres
Qui cherchent leur faim
Ils regardent et regardent
Et étouffent ma journée

Les parois s’en vont
Reste la nuit
Les nostalgies s’en vont
Il ne reste rien

Déjà mon visage de toi
Ferme les yeux
Et c’est une solitude
Si désolée


3) A la Mort, qui lui propose un travail de publicitaire, Oliverio répond en récitant un poème d'Oliverio Girondo qui la terrorise. J'ai intercalé entre crochets les commentaires de la Mort, qui ne font pas partie du texte original.



Communion plénière (Oliverio Girondo, «Comunión plenaria», Persuasión de los días, 1942)

Mes nerfs collent
A la boue, aux parois
Ils étreignent les branchages,
[Oh non !]
Ils pénètrent la terre,
Se répandent dans l’air
Jusqu’à toucher le ciel.
[Arrête!]

Le marbre, les chevaux
Ont mes veines.
[Oliverio, cesse de délirer!]
Toute douleur offense
Ma chair, mon squelette.
Combien de fois suis-je mort
En voyant tuer un taureau !
[Tu es complètement fou, un dément, un enfant malade, un idiot irresponsable que je devrais pousser au suicide.]

Si je vois un nuage
Je dois prendre mon envol.
Si une femme se couche,
Je couche avec elle.
[Tu me fais peur Oliverio!]
Combien de fois me suis-je dit :
N’est-ce pas moi, cette pierre ?

Je ne suis jamais un cadavre
Sans rester à ses côtés.
Quand on pond un œuf,
Je caquette aussi.
Il suffit que quelqu’un pense à moi
Pour que je devienne un souvenir.

[Le gardien: Il vous dérange ?
La mort: Non.
Oliverio: Si !]


4) Ana cède à Oliverio. Après une nuit passée à déambuler avec lui dans les rues de Montevideo, elle tente de le convaincre de fuir cette relation.



Ne vois jamais une pute («Nunca veas a una puta», texte d’Eliseo Subiela)

Ne vois jamais une pute à la lumière du jour ; c’est comme regarder un film avec la lumière allumée. Comme un cabaret à dix heures du matin, avec des rayons de soleil qui traversent la poussière qui se lève quand tu balaies. Comme découvrir que ce poème qui te fit pleurer un soir, t’intéresse à peine le jour suivant. C’est comme ce putain de monde, s’il fallait supporter les choses telles qu’elles sont. Comme découvrir l’acteur que tu as vu jouer Hamlet, faisant la queue pour du pain. Comme le vide quand on te paie et que tu n’as rien senti du tout. Comme la tristesse quand on te paie et que tu as senti quelque chose. Comme ouvrir un tiroir et découvrir une photo de la pute à neuf ans. Comme te laisser venir avec moi tout en sachant que quand s’éteindra la magie, tu seras avec une femme telle que moi, à Montevideo.



Pour voir le film: Eliseo Subiela, El lado oscuro del corazón (1992), éd. sous-titrée français/allemand, Trigon-film, 2006 (http://www.trigon-film.org).

samedi 20 décembre 2008

Le "virage à gauche de l'Amérique latine", le "laboratoire de l'utopie", le "continent du changement", le "nouveau modèle latino-américain", voici quelques-unes des sympathiques expressions qui reviennent un peu partout quand on parle de la zone comprise entre les Caraïbes et la Patagonie. Pourquoi pas? On peut effectivement, sous certains aspects, comparer Cuba et le Vénézuela, les propositions de Chavez à certaines idées de Morales et , tant qu'à faire, y mettre aussi l'Equateur de Correa. On peut ensuite se souvenir de l'élection de Lula, porteuse de tant d'espoir. Allez, un de plus. Et puis, regarder les partis politiques (plutôt que les personnes) qui président le Paraguay, l'Uruguay, le Nicaragua, le Chili, l'Argentine. Et voilà: de Castro à Bachelet on a fait le tour: tous rouges, tous acteurs du "virage à gauche", tous porteurs d'espoir...

Une théorie assez agaçante, en fait, qui ne tient ni compte des difficultés rencontrées par les plus idéalistes (en clair, ou on encense Chavez, ou on le déteste, idem pour Castro), ni des itinéraires personnels (le Daniel Ortega d'aujourd'hui est une insulte au sandinisme des années '80), ni, et c'est plus grave, des politiques concrètement menées par des "socialistes" telles que Michelle Bachelet ou Cristina Kirchner par exemple. Un socialisme à genoux devant l'économie, responsable de fractures sociales effarantes, n'hésitant pas à recourir à la répression pour faire taire toute voix dissidente un peu trop gênante. Critiquez-les, il y aura toujours une bonne âme pour vous soutenir que la bonne volonté de ces président(e)s-là est systématiquement entravée par un système de cohabitation ingérable (ou, dans un tout autre genre, pour vous faire remarquer que les femmes sont toujours impitoyables à l'égard des autres femmes, surtout quand il s'agit de pouvoir et de réussite sociale; parfois on a même droit à un bonus psy...).

Je laisse Bachelet jusqu'à une prochaine fois pour vous donner quelques nouvelles réjouissantes de l'Argentine socialiste. Samedi 12 décembre, 50'000 personnes défilaient dans les rues de Buenos Aires, appelées par une organisation non gouvernementale, le "Movimiento Nacional de los Chicos del Pueblo", à manifester contre... la faim. La faim? Dans un pays qui exporte plus de 70% de ses céréales, un pays qui représente l'un des plus importants exportateurs alimentaires mondiaux, et dont le PIB de 2008 gagne environ 7%, malgré la crise? Et oui, la faim. En Argentine, chaque jour, 8 enfants de moins de cinq ans et 25 nouveaux-nés meurent de malnutrition (1). Dans de nombreuses régions, on se nourrit dans les décharges. Une enquête effectuée auprès de plus de 200 milles personnes dans neuf provinces du pays révèle que 60% des enfants et adolescents des centres urbains vivent dans des conditions précaires et ne bénéficient pas du degré d'éducation minimal (on estime que plus de 40% des enfants argentins cessent de fréquenter l'école avant la fin du cycle obligatoire). 14% d'entre eux partagent un lit ou un matelas avec un tiers, et 9% connaissent la réalité de la faim. En clair, 300'000 enfants argentins vivent aujourd'hui dans des conditions dignent d'un pays du tiers-monde. Conséquence: on constate évidemment une augmentation de la mendicité et de la criminalité juvénile.

Afin d'endiguer le problème, le gouverneur de la Province de Buenos Aires proposait en novembre de faire passer l'âge minimal d'incarcération des jeunes "délinquants" de 16 à 14 ans. C'est bien. Tout le monde sait que la place des pauvres est en prison. Autre mesure proposée: augmenter les crédits accordés aux écoles... privées (2).

C'est pour dénoncer de telles absurdités et soutenir des actions concrètes de développement des zones les plus sinistrées du pays que les "Chicos de los Pueblos" multiplient les actions, depuis quelque temps, en invitant à des manifestations, en essayant de créer des lieux de rencontre pour s'occuper des enfants en difficulté et, surtout, en s'adressant directement aux responsables gouvernementaux pour que des mesures sérieuses soient prises. Résultat: entre le 26 avril et le 28 novembre 2008, huit personnes ou groupes travaillant pour les "Chicos del Pueblo" ont été agressés par des personnages cagoulés, frappés, soumis à différentes pressions ou à des actes de torture pour que cessent leurs actions, et ce systématiquement au lendemain de rencontres entre l'organisation et des membres du gouvernement (3).

Ceci dit, tout ne va pas mal en Argentine: en septembre dernier, Cristina Kirchner promettait au Club de Paris de rembourser une partie de la dette extérieure du pays en puisant près de 7 milliards de dollars dans les caisses de la banque centrale. En octobre, l'état a nationalisé les caisses de retraites pour faire face à la crise, et a investi 110 milliards de pesos (soit 36 milliards de dollars)... dans les travaux publics (4). (Ça permettra de construire des prisons pour les pauvres!) Parallèlement, on allégeait toutes les contraintes sociales et fiscales des entreprises pour éviter des faillites massives. Ça fera sans doute quelques centaines de milliers de chômeurs en plus pour 2009. Mais ouf! les investisseurs européens restent en Argentine (5): l'utopie socialiste est sauvée.

(1) Sauf information contraire, tous les chiffres de cet article proviennent de la revue de presse de Cristiano Morsolin sur la mobilisation du 12 décembre à Buenos Aires, parue sur le site Rebelión.

(2) Voir à ce propos l'article de Santiago Duarte publié dans les pages de Rebelión en novembre 2008.

(3) C.f. note 1.

(4) Voyez ce qu'en pense, sur place, Tonton Patrick!

(5) Pour une vision plus complète des dernières mesures économiques prises par le gouvernement Kirchner, voir Julio Gambina, "Medidas anticrisis del Gobierno argentino", America latina en movimiento, 16-12-08.

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mercredi 26 novembre 2008

[La vidéo liée à ce message ne peut être visionnée que sur le site 8 Méridiens ∞ Parallèles 8]

Buenos Aires, 1983. Derniers jours de la dictature. Floreal sort de prison et se dirige, sans détour, vers le domicile où l'attend sa femme. Mais pour franchir la porte qui le sépare de ces retrouvailles et de la vie, il lui faudra une nuit. Une nuit d'errances, de souvenirs et de fantasmes, d'entrelacs, pour régler ses comptes avec un passé qu'il n'a vécu que par bribes, de loin, de dehors. Une nuit pour revenir au monde, pour revenir à l'amour, pour revenir au sud.

Floreal chemine, dans son quartier et dans ses rêves, guidé par un vieil ami décédé, revenu tout exprès lui expliquer comment perdre ses illusions. Durant les quelques heures qui le séparent de l'aube et de la réalité, il aura à affronter les ombres des disparus, des traîtres, des indifférents, de ses parents, de vieux généraux séditieux, de ses maîtresses d'un jour ou d'une heure; à renoncer définitivement à "la table des rêves", où son père et quelques autres projetaient un monde meilleur avant que tout ne bascule; à rechercher ce qui n'est plus, ceux qui manquent, pour les étreindre une dernière fois et s'en absenter définitivement.

Le temps dans lequel bascule soudain Floreal au moment de sa libération est celui de la reconstruction: comment reconstruire un homme? Un pays? Telles sont peut-être les questions que nous pose Sur en nous promenant dans la nuit brumeuse d'une Buenos Aires défaite, déserte, jonchée des papiers déchirés et des banderoles déprimées qui viennent certes de chasser les tyrans, mais qui, pour l'homme en quête de soi, ne disent rien. Ces mots écrits, slogans répétitifs et presque absurdes tant ils sont anonymes, appartiennent eux aussi au passé proche que Floreal n'a pas vécu, sur lequel il n'a aucune prise. Et le vent les chasse. Ce qui compte, ce qui reste, c'est le mot-son, parce qu'il (re)crée celui qui le profère et celui qui l'entend. Sur est un univers silencieux où chaque parole articulée est une réflexion sur la vie, sur la possibilité d'être au-delà des blessures et des trahisons, au-delà même de la mort. Tout ce qui parle, ici, permet de tisser un lien entre l'oubli et la mémoire − de revenir.

Dès lors, parler de Sur, c'est se confronter à l'incertain, à l'obscurité, à la brume, à un temps hors du temps qui semble ne jamais devoir finir: une forme de surréalisme qu'un certain cinéma argentin privilégie encore pour nous rappeler la vanité de vouloir à tout prix donner un sens à l'existence. Peut-être ferait-on mieux, finalement, de s'en remettre aux quelques phrases qui traversent la nuit de Solanas, aux quelques échos de tango qui préservent, pour un temps, le sentiment d'une éternité sans cesse à réécrire, à la poésie de toutes ces choses qui s'absentent − et qui restent.




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mercredi 22 octobre 2008

[La vidéo accompagnant ce message ne peut-être visionnée que sur le site 8 Méridiens ∞ Parallèles 8]

Le 11 octobre dernier, une brève était discrètement publiée sur quelques sites d'information alternative, loin d'Obama et McCain, loin de la crise, loin de nos quotidiens européens: Jorge Rafael Videla était transféré de son domicile, où il était en résidence surveillée depuis 1998, vers une prison militaire.

Jorge Rafael Videla a mené en Argentine une dictature militaire féroce de 1976 à 1981 avant de passer le pouvoir à Roberto Viola. Contrairement au Chili, qui peine à revenir sur son passé, l'Argentine a tenté dès le retour de la démocratie, en 1983, de désigner les coupables des crimes et des disparitions qui ont marqué les 7 ans de dictature. Videla, en 1985, a été jugé coupable d'assassinats, de kidnappings et de torture et emprisonné en conséquence. Sous la pression des militaires, deux lois d'amnistie sont prononcées en 1986 et 1987 par le président Alfonsín et son successeur, Carlos Menem, déclare le pardon général en 1989. Videla est libéré. En 1998, Nestor Kirchner annule les lois d'amnistie et l'ancien dictateur est placé sous résidence surveillée.

*

N.N.

Très symbolique, compte-tenu de l'âge de l'ancien dictateur (83 ans), la récente incarcération de ce dernier est un signe, un petit signe pour les milliers d'Argentins qui, depuis 1976, recherchent un proche ou, plus prosaïquement, sa dépouille. 30'000 disparus, tel est le bilan de la dictature Videla qui avait mis en place, plus systématiquement encore que dans les pays voisins, un système d'élimination des identités, des existences, pour que toute réclamation d'un proche ou de son corps reste vaine: les prisonniers éliminés physiquement étaient enterrés dans des endroits particulièrement retirés, jetés d'un avion dans l'océan, brûlés, etc. On les rayait surtout du registre civile, gommait toute trace de leur existence, rendant ainsi impossible pour les familles de prouver la disparition. Les disparus, en Argentine, devinrent ainsi les N.N., Non Nés - militants actifs, opposants plus discrets ou, comme le précisa l'un des généraux de la dictature en 1977, "sympathisants, indifférents ou indécis".

Les mères, les enfants

En Argentine, toutefois, rien ne semblait devoir se passer comme ailleurs. Outre l'élimination systématique d'individus jugés dangereux par la dictature, les militaires procédèrent à une forme d'épuration sociale en kidnappant plus de 500 enfants pour les replacer dans des familles proches du régime. Enfants nés en prison, séquestrés dans les hôpitaux lors d'accouchements (voire d'avortements) de femmes militantes éliminées par la suite, enlevés avec leurs parents, que les familles considérèrent d'abord comme perdus avant de prendre conscience qu'ils avaient, pour la plupart, changé d'identité.

C'est alors que surgissent les figures étonnantes, dans ce contexte de répression, de celles qu'on appelle maintenant "les mères de la place de mai". La plupart issues de milieux modestes, analphabètes, ignorant parfois les causes militantes de leurs enfants disparus, celles-ci s'organisent, font appel à un certain nombre d'orgnisations internationales de défense des droits de l'homme et, surtout, commencent dès le 30 mai 1977 leurs défilés silencieux à la recherche de leurs enfants et petits-enfants. Réunies tous les jeudis sur la Place de Mai, à Buenos Aires, coiffées d'un foulard blanc, elles affichent les photos, les noms, et toutes les traces de leurs disparus, de leurs N. N.

Les plus militantes surveillent les familles suspectées de rapt d'enfants, les recherchent parfois jusqu'en Uruguay ou au Chili, patiemment, se déguisant et ne circulant dans les mêmes rues qu'à fréquence extrêmement restreinte, sans se faire remarquer. Certains enfants sont rapidement localisés mais les familles des kidnappeurs se déplacent, quittent le pays ou neutralisent les recherches des grands-mères. Quelques-unes disparaissent à leur tour, en 1977 et 1978. Aucune ne porte plainte, par peur des représailles. Le moyen de pression le plus fort reste les réunions hebdomadaires sur la Place de Mai, qui dureront jusqu'en 2006.

(Se) retrouver

Dès la chute de la dictature, en 1983, un certain nombre de cadavres sont retrouvés. Certains N. N. peuvent enfin faire l'objet d'un deuil. Mais la plupart des familles restent dans le doute. Quant aux enfants, ils sont l'objet de campagnes d'information télévisées, de manifestations, d'expositions. La systématisation des analyses ADN facilite aussi bien l'identification des cadavres que celle d'enfants suspectés d'avoir été enlevés.

A ce jour, la ténacité a conduit les mères et grands-mères de la place de mai à retrouver 90 des 500 enfants disparus sous la dictature. Les autres vivent toujours sous une identité qui n'est pas la leur. Une génération de trentenaires susceptible de ne pas être celui ou celle qu'ils croient être. Une génération de grands-mères qui, sans doute, ne peuvent s'empêcher de chercher quelque chose de familier dans toute jeune personne qu'elles croisent dans la rue. Et, comme toujours, comme partout, des millions d'autres qui partagent cette souffrance de loin, acquiescent à la rigueur, mais sans vraiment y penser.

Voici donc, pour les mères de la place de mai et la dérisoire consolation que représente l'incarcération (dorée) de Videla, un petit montage personnel. Le texte de la chanson-poésie de Benedetti et Viglietti se trouve ici.


Sources:

- Martine Déotte, "L'effacement des traces, la mère, le politique", Socio-Anthropologie, 12, 2002.

- Matilde Herrera y Ernesto Tenembaum, Identidad, despojo y restitución, Buenos Aires, Madres de Plaza de Mayo, 2007 (2001)

- "Argentine - 30 ans après le coup d'état militaire de 1976", DIAL, 2861, Dossier anniversaire par Sandra Russo, Adolfo Perez Esquivel, Nora Cortiñas et Martin Burgos.

- "Commission Vérité en Argentine": un dossier de Trial Watch.

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dimanche 27 juillet 2008



Il y a une année, nous parcourrions un peu au hasard le Nord de l'Argentine, de Salta à Mendoza, en longeant la Cordillère. Ruines, rencontres improbables, quebradas ou mines abandonnées, les images et les musiques entendues à chaque halte improvisée reviennent comme s'il fallait tout revivre une fois en souvenir avant de pouvoir vraiment rentrer...

En voici quelques-uns, de ces souvenirs, pour les lecteurs de ce blog. La musique est issue d'un disque gravé artisanalement dans un restaurant de Chilecito, en Rioja.





















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samedi 19 juillet 2008

Encore un film argentin comme on les aime, une de ces histoires simples et sans prétention où chaque dialogue nous confronte à un choix de vie, où chaque prise de vue rappelle un morceau de cette Argentine aux longs chemins droits, aux trop nombreux villages de fin du monde, aux paysages dévastés qui pourraient être partout, mais qui ne sont que là.
Un lugar en el mundo, un lieu dans le monde, c'est l'histoire d'Ernesto, de ses 12 ans, de ses parents revenus en Argentine après l'exil politique pour monter une coopérative agricole dans les montagnes de San Luís. L'impasse dans laquelle s'enfoncent progressivement les paysans, coincés entre les idéaux du père d'Ernesto, instituteur du village, et les appâts très matériels que leur tend le propriétaire le plus puissant de la région pour racheter leurs terres en vue de la construction d'une centrale hydro-électrique, telle est, en gros, l'intrigue du film. Mais davantage qu'à un petit polar écolo-politique, c'est à une réflexion sur l'humain et ses rêves que nous invite Aristarain: que peuvent les idées dans un monde où la personne l'emporte toujours sur la communauté - et ce d'autant plus lorsque la personne a faim...? Ces grandes choses auxquelles on a cru, celles pour lesquelles certains sont morts, que valent-elles face à la souffrance de l'instant?
Aristarain nous confronte à des personnages sans nuances, fidèles à ce qu'ils ont été au détriment, peut-être, de leur lucidité - et donc infiniment touchants. Mario, le père d'Ernesto, Ana, sa mère, Hans, l'ingénieur germano-espagnol, ou Nelda, la bonne-soeur anarchiste, sont les reliques d'un combat qui, apparemment, n'a plus lieu d'être. Et pourtant, sans eux, pas de rêve, pas d'Histoire, pas d'espoir...





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dimanche 2 mars 2008

Chronique de : Ernesto Sábato, Le Tunnel (1948), Paris, Seuil, « Points », 1995.

Le Tunnel est une histoire relativement simple : un homme a tué sa maîtresse, la seule personne qui pouvait le comprendre, dit-il ; de sa cellule, il raconte la longue traversée des ténèbres qui l’a mené de la rencontre au meurtre. Ernesto Sábato nous oblige, non sans nous faire violence, à affronter le long monologue de cette âme paranoïaque, hargneuse, attachée avant toute chose à se prouver que tout est mensonge dans les relations humaines.

Lorsqu’il rencontre Maria, le peintre Juan Pablo Castel a immédiatement la conviction qu’il s’agit de son double, du seul être susceptible de partager sa douleur, sa solitude, son angoisse existentielle. La jeune femme fixe en effet le détail d’un tableau de Castel que personne, jamais, n’a relevé. Incapable d’engager la conversation tant il est surpris par ce regard qui a saisi l’essentiel de son œuvre et de lui-même, Castel attendra pendant des mois que le hasard lui permette de revoir Maria qu’il croisera en effet un jour sur une avenue de Buenos Aires. Commence alors un long jeu de poursuites, de fuites, d’attitudes séductrices puis destructrices, qui conduiront les deux personnages de l’amour platonique à la relation charnelle, puis à la haine réciproque, et enfin au meurtre. Durant tout ce périple, Maria apparaît dans une étrange passivité, subissant la véritable « chasse » menée par Castel, cédant à ses exigences puis pardonnant ses excès sans que jamais le lecteur n’accède à la raison profonde de son indulgence − ou de sa pitié ? Castel, de son côté, consacre une énergie désarmante à placer des obstacles intellectuels et fantasmatiques à la relation, comme si la haine était nécessaire.

Dissection d’un esprit profondément malade, ce roman contient une petite énigme en le personnage d’Allende, mari de Maria, aveugle, qui n’apparaît qu’à deux reprises : en début de roman, lorsque Castel cherchant Maria se retrouve face à Allende dans l’appartement de ce dernier, qui semble ignorer (volontairement peut-être) ce qui se passe entre sa femme et cet étranger ; et juste après que Castel aura commis son meurtre, lorsqu’il se rend chez Allende pour lui annoncer que sa femme le trompait et que lui, Castel, a mis fin à cette cruelle injustice. Que représente cet aveugle stoïque et détaché qui semble refuser avec toute l’énergie du désespoir les révélations de son rival ? C’est l’une des questions qui hantent les romans successifs de Sábato.

Si, personnellement, je trouve passablement insupportable cette prose analytique qui met en scène avec une complaisance non dissimulée les pires travers de l’âme humaine, force est d’admettre que le projet est parfaitement maîtrisé. Ne serait-ce que par la sorte de mimétisme qui s’installe progressivement entre les sentiments irrationnels de Castel envers Maria, et ceux qu’on finit, en tant que lecteur, par éprouver à l’égard de Castel… Le Tunnel, par sa brièveté et la simplicité apparente de son sujet, est une excellente entrée en matière dans l’écriture sombre et sans concession de Sábato.

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mardi 19 février 2008

Chronique de : Ernesto Sábato, L’Ange des ténèbres (1974/1985/1992), Paris, Le Seuil, « Points », 1996.

L’Ange des ténèbres est un roman autobiographique. On pourrait presque parler de testament, tant Sábato s’est plu à faire de cette troisième œuvre romanesque, qu’il voulait dernière, le recueil de tous ses fantasmes, pensées philosophiques, rêveries, cauchemars, ceux de ses personnages également, et ceux de son rôle majeur : celui d’autorité littéraire et intellectuelle.

Il faut donc, pour comprendre L’Ange des ténèbres, connaître les ouvrages précédents : Le Tunnel (1948) et Héros et Tombes (1961), puisque l’un des projets principaux du dernier roman est de chercher à comprendre quels liens l’auteur entretient avec sa création, avec les êtres de papier au travers desquels les lecteurs croient lire sa vision du monde, source de confusion et de malentendu s’il en est. Pourquoi écrire ? et qui est celui qui écrit ? Éternelles questions auxquelles l’écrivain argentin se confronte sur fond de dictature, de surveillance politique, de tortures et autres infamies qui fond du roman le miroir d’une humanité en laquelle il ne semble plus possible d’espérer. D’où le titre et le fil conducteur allégorique de l’apocalypse. Le monde se défait et chute, la littérature perd toute signification sinon lorsqu’elle tente de se dire elle-même.

Tout cela est bien obscur, dans tous les sens du terme. Si on ne peut nier la beauté éblouissante de certains passages (sur le sens de l’art, sur la Révolution, ou, tout simplement, lorsque quelque personnage « contemple » le monde, à défaut de pouvoir le comprendre), les longs dialogues sur l’occultisme, les digressions mystiques, l’introspection paranoïaque permanente de l’auteur et la construction pour le moins torturée de l’ensemble sont rébarbatifs. Mieux vaut, pour aborder Sábato, commencer par Le Tunnel. On y cherchera en vain une lueur d’espoir, mais le fil narratif paraîtra infiniment plus clair…

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jeudi 25 octobre 2007

Par Reprise d'article:
Editorial de Benito Perez paru dans Le Courrier du mercredi 24 octobre 2007

Sauf cataclysme, Cristina Fernández deviendra dimanche la première Argentine élue à la présidence du pays, en lieu et place de... son époux Néstor Kirchner! Une succession invraisemblable, probablement unique dans l'histoire de la démocratie, et pourtant attendue avec un désintérêt poli par les Argentins. Elu en 2003, Néstor Kirchner est en passe de réaliser un vrai tour de passe-passe constitutionnel. Se sachant populaire, le Patagonien aurait pu se présenter avec l'assurance de voir son mandat prolongé jusqu'en 2011. Mais la fête du clan Kirchner se serait arrêtée là: la Constitution argentine interdit en effet le troisième mandat. En présentant son épouse et principale conseillère politique, le président tente donc d'instaurer une curieuse alternance – quatre ans pour moi, quatre ans pour toi, Kirchner pour tous! Il ne s'agit pas ici de nier les compétences de la sénatrice Fernández. Siégeant depuis près de vingt ans au parlement, c'est une femme politique confirmée et courageuse. Mais serait-elle élue, avant le premier tour, pratiquement sans débat, si elle n'était «la femme de»? L'absence d'une vraie campagne en cette année électorale renforce le malaise autour du caractère dynastique de la succession. Habile clientéliste, Néstor Kirchner s'est ingénié, quatre ans durant, à diviser la gauche comme la droite. La classe politique argentine – conspuée par la rue lors de la révolte de 2001 – est loin d'avoir terminé sa recomposition: la candidate «kirchnériste» ne s'est vu opposer que des alliances brinquebalantes, sans orientations politiques définies, et des dizaines de candidatures de témoignage dont l'extrême gauche s'est fait une spécialité. Au-delà de l'absence d'une alternative crédible et des réelles qualités de la candidate, le soutien des Argentins au projet de continuité du clan Kirchner n'est pas absurde en soi. Au regard de la profonde crise des années 1998-2002, le bilan de la législature finissante brille de mille feux! La dévaluation du peso et la hausse des prix des matières premières ont permis une croissance vigoureuse, faisant reculer la pauvreté et le chômage. Moins dogmatique que les néolibéraux des années 1990, Néstor Kirchner a su distribuer quelque peu les fruits de cette croissance, sans toucher aux classes privilégiées. Un équilibrisme électoralement payant. Reste que la structure économique du pays demeure identique à celle qui l'avait conduit à la crise. Désindustrialisé, axé sur la main-d'oeuvre bon marché, sans maîtrise de ses ressources naturelles, l'Argentine continue d'importer massivement, laissant l'inflation exploser, au risque de subir de plein fouet un retournement conjoncturel international. Ces problèmes – et de nombreux autres – auraient mérité un vrai débat politique national. En lieu et place, les Argentins ont eu droit à une non-élection. A une succession.

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dimanche 7 octobre 2007

Cette vidéo est extraite du film Mémoire d’un saccage (Memoria del saqueo, 2004) de Fernando Solanas, Ours d’or d’honneur au festival de Berlin en 2004.

Fernando Solanas montre comment la politique économique menée par Carlos Menem entre 1989 et 1999 a progressivement plongé le pays dans l’une des plus graves crises économiques de l’histoire de l’Amérique latine (lire plus sous la vidéo !).

Ici, le chapitre portant sur la malnutrition, notamment infantile, au début des années 200o en Argentine.


En 1991, Menem fait établir une « loi de convertibilité », qui place le peso argentin a valeur strictement égale avec le dollar. Le système suppose que la banque centrale couvre, sous forme de réserve, la totalité de la base monétaire : pour chaque peso émis, la banque place un dollar en réserve.

Pendant sept ou huit ans, le pays ­– qui venait de traverser plusieurs années de récession – voit les investisseurs étrangers se précipiter sur ses ressources. On assiste au « miracle économique » argentin : baisse drastique des impôts, des prix du marché, augmentation de 10% du produit intérieur brut. Le prix de cette belle santé (de surface, il va sans dire), c’est la vente presque intégrale des ressources naturelles à des compagnies étrangères (notamment le gaz et le pétrole, mais également les terres des petits paysans), la suppression de milliers de postes de travail, l’émergence en sous-sol d’une classe de chômeurs et de laissés pour compte qui, dans un pays bien placé sur les marchés économiques européens, meurent de faim.

A la fin des années ’90, la situation économique internationale se détériore. L’équivalence peso-dollar devient suspecte aux yeux des investisseurs qui cessent de placer leur argent en Argentine, réclament les intérêts sur leurs investissements, et le remboursement des prêts démentiels contractés par l’Etat d’Argentine. A la fin 2000, la dette extérieure s’élève à 150 milliards de dollars. L’Etat fait main basse sur les réserves de la banque centrale pour tenter d’éponger ces dettes. Pendant ce temps, les petits épargnants et retraités tentent de récupérer leurs caisses de retraite ou leurs épargnes personnelles ­– en vain.

Ce film montre comment l’un des pays les plus riches d’Amérique latine par ses ressources et son histoire (contrairement à ses voisins, l’Argentine était déjà économiquement stable et compétitive dès la fin des années 40), a progressivement sombré dans le chaos social, privant les citoyens d’assurances sociales, de soins minimaux, de médicaments, et bien souvent de l’alimentation minimale (voir l’extrait ci-dessous). Pendant ce temps, la situation du pays était qualifiée par les Etats-Unis de « Miracle argentin » et Menem était dans les petits papiers de la maison blanche…

L’arrogance politique fait ici froid dans le dos (le ministre de l’économie de Menem, peu de temps après l’élection de celui-ci en 1989, déclare par exemple sous les applaudissements de l’Assemblée nationale : « Rien de ce qui n’appartient à l’Etat ne restera à l’Etat »), le désarroi des plus pauvres encore davantage, mais Solanas montre également comment, dans ces circonstances désespérantes, s’organisent les mouvements de résistance sociale. Il faut donc voir Memoria del saqueo, ainsi que sa suite, La dignidad de los nadie (littéralement: La dignité des moins-que-rien). On peut se procurer ces films en DVD (VO sous-titrée en français) chez Trigon film.

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