mercredi 14 janvier 2009
1512. La couronne espagnole, afin de s'assurer que ses conquistadors, outre Atlantique, procèdent à l'annexion des nouveaux territoires sans désordre et actions arbitraires, ordonne que soit lu à chaque nouvelle rencontre avec un peuple indigène le Requerimiento. Il s'agit d'un texte de loi qui, après avoir expliqué aux Indiens l'histoire du pouvoir royal (Dieu - St-Pierre - le Pape - la couronne d'Espagne) leur donne généreusement le choix de leurs actions à venir: ou ils se soumettent aux Colons, désignés comme nouveaux maîtres des Indes occidentales par Sa Sainteté de Rome, et adoptent la foi catholique, ce qui leur attirera la bienveillance du Roi; ou ils résistent, et seront dès lors justement punis: "nous vous ferons tous les maux et dommages que nous pourrons, comme à des esclaves qui refusent d'obéir et de recevoir leur seigneur, leur résistent et les contredisent; et nous vous avertissons que les morts et dommages qui suivront cela seront de votre faute et non de celle de Leurs Majestés, ni de la nôtre, ni de ces gentilshommes qui nous accompagnent." (1)
15 avril 1768. Bougainville et son équipage, après avoir fait escale dans l'archipel de Tahiti et avoir été accueillis une quinzaine de jours par les indigènes, rédigent à l'attention du roi ce texte, qu'il enterre sur la côte: "L'an 1768, nous L. A. de Bougainville etc... [...] avons découvert le 1 avril et jours suivans un archipel d'isles hautes que nous avons nommé archipel de Bourbon [...]. Nous nous sommes attachés à les reconnoitre et nous avons mouillé dans la plus considérable de ces isles à l'extrémité d'une grande baye par le relèvement suivant. Nous y avons passé plusieurs jours à faire alliance avec les gens du pays, lesquels sont en grand nombre, de la plus grande taille, forts, industrieux et doux. Nous avons même, de leur consentement, établi un camp à terre [...]. Nous y avons défriché, du consentement du cacique de ce canton, un petit terrein, dans lequel, au grand consentement de la nation, semé du bled, du mahis, des fèves, des poids, des lentilles et diverses autres graines potagères de France. [...] Le 12è avril, nous avons pris possession de l'archipel au nom de S.M.T.C. et, en présence de plusieurs officiers de notre état major, nous avons enterré dans cette isle l'inscription suivante gravée sur une planche de chêne: "[...] par ordre et au nom de S.M.T.C. Louis XV, sous le ministère de M. de Choiseul, duc de Praslin, nous avons pris possession d'un archipel d'isles que nous avons nommé l'archipel de Bourbon [...]". (2)
Les doux habitants de Tahiti, au demeurant fort effrayés par les démonstrations des armes à feu et des fusées des Français, obtempèrent. Comment ils ont compris ce discours est une autre histoire, que Bougainville omet de raconter. Peu après la parution du récit de son voyage autour du monde, Diderot écrit la diatribe imaginaire d'un vieux Tahitien à l'attention de Bougainville, au moment du départ des troupes françaises: "Nous sommes libres; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon: qui es-tu donc, pour faire des esclaves? Orou! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal: Ce pays est à nous. Ce pays est à toi! et pourquoi? parce que tu y as mis le pied? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres: Ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu? Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé; et dans le même instant, tu as projeté au fond de ton coeur le vol de toute une contrée! Tu n'es pas esclave: tu souffrirais la mort plutôt que de l'être, et tu veux nous asservir!" (3)
1939-1940. L'Allemagne nazie occupe la Pologne, le Danemark, la Norvège, la France, la Belgique, le Luxembourg, la Hongrie, la Roumanie... Hitler, on le sait, estimait qu'il accomplissait sa tâche expansionniste et épurationniste avec le soutien de Dieu. Dans chaque pays annexé, une seule règle répétée à l'envi par la Wehrmacht: ceux qui se soumettaient et collaboraient seraient bien traités. Les autres, considérés comme des ennemis de la paix et du nouvel ordre, seraient éliminés (avec quelques innocents, pour l'exemple).
14 mai 1948. David Ben Gourion lit la déclaration d'Indépendance de l'Etat d'Israël: "[...] Du fait de notre droit naturel et historique et sur la base de la puissante résolution de l'Assemblée Générale des Nations Unies, nous déclarons ici l'établissement d'un état juif en Eretz-Israel, désormais Etat d'Israël. [...] Cet état sera ouvert à l'immigration juive et à la réunion des exilés; il favorisera le développement du pays pour le bénéfice de ses habitants; il sera basé sur la liberté, la justice, la paix telles que l'envisagent les prohètes d'Israël; il assurera l'égalité des droits sociaux et politiques à tous ses habitants indépendamment de leur religion, race, ou sexe; il garantira la liberté de culte, de conscience, de langue, d'éducation et de culture; il assurera la sécurité des lieux saints de toutes les religions. [...] Nous appelons - compte-tenu des attaques que nous subissons depuis quelques mois - les habitants arabes de l'Etat d'Israël à préserver la paix et à participer à l'établissement de l'Etat sur des bases d'égalité citoyenne et d'égalité de représentation dans toutes les institutions étatiques provisoires et permanentes. [...] Nous appelons les Juifs de la Diaspora à s'allier aux Juifs d'Israël en émigrant et en les assistants dans cette grande bataille qu'est la réalisation du rêve de l'âge d'or - la rédemption d'Israël. Au nom du Tout-Puissant..." (4)
Mai 2003. George W. Bush déclare, après 2 mois de guerre en Irak: "Les combats en Irak sont terminés. Dans la bataille en Irak, les Etats-Unis et leurs alliés ont gagné. Notre coalition s'attache maintenant à sécuriser et reconstruire ce pays. Nous avons combattu pour la liberté et pour la paix dans le monde. [...] Nous remercions tous les citoyens irakiens qui ont accueilli nos troupes et se sont battus pour la libération de leur pays [...]. Lorsque les civils irakiens regardent le visage de nos hommes, ils voient la force, l'amabilité et la bonne volonté. Lorsque je regarde les membres de l'armée des Etats-Unis, je vois le meilleur de notre nation et je suis honoré d'être votre commandant en chef. Dans l'image des statues qui s'écroulent, nous avons pu prendre conscience de l'arrivée d'une nouvelle ère. [...] Nous assisterons les nouveaux leaders irakiens dans l'établissement d'un gouvernement, pour le peuple irakien. [...] Toute personne qui s'associera à des actes terroristes contre les Américains deviendra un ennemi de cette nation, et une cible de la justice américaine. [...] Que Dieu vous bénisse tous, et que Dieu bénisse l'Amérique". (5)
On pourrait s'amuser longtemps à recueillir les exemples de cette fâcheuse tendance qu'a l'homme, de quelque nation et de quelqu'époque qu'il soit, à aller planter son drapeau sur la terre d'autrui, en tout bien tout honneur et au nom de Dieu. A déclarer dans une langue qui n'est pas celle de son interlocuteur, sa bonne volonté face à lui - à condition qu'il se soumette. A dénoncer ensuite la barbarie de celui qui, pour avoir refusé de céder sa terre, d'abandonner sa langue, ses coutumes, sa religion, est devenu son ennemi: l'Indien du Mexique au Mexique, le Tahitien à Tahiti, le Français en France, le Palestinien en Palestine, l'Irakien en Irak et tous les autres terroristes qui crurent naïvement, un jour, que la terre qu'ils cultivaient leur appartenait...
(1) Le texte du Requerimiento est disponible en espagnol ici.
(2) "Acte de prise de possession de l'isle de Cythère", dans E. Taillemite, Bougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769, Paris, Imprimerie nationale, 1977, p. 329-330.
(3) Diderot, "Les Adieux du vieillard", Supplément au Voyage de Bougainville (1773-74), Paris, Gallimard, "folio classique", 2002, p. 40-41.
(4) Déclaration de fondation et d'indépendance de l'état d'Israël, 1948, à lire intégralement ici (en anglais).
(5) Discours de G. W. Bush à l'issue de la première phase de la seconde guerre d'Irak, en mai 2003, à lire intégralement ici (en anglais).
Cartographie: Histoire, Lutte pour la dignité
mercredi 19 novembre 2008
Voici un article paru dans l'édition colombienne du Monde diplomatique de novembre 2008. L'auteur, Carlos Fajardo, montre comment, à travers la lecture de quelques textes littéraires, on peut dresser le tableau assez sombre d'un pays qui, depuis la fin du XIXe siècle, n'aurait fondamentalement pas évolué par manque de projet culturel clair. J'ai apporté en le traduisant quelques petites modifications à l'article, dans la mesure où certaines redondances de l'espagnol s'adaptent mal au français. Vous pouvez lire l'original en espagnol ici.
LA COLOMBIE, CETTE "CONTRADICTION INSOLUBLE"
une contradiction insoluble?
Jorge Gaitán Durán
"Pauvre pays, pays de misère, pays du diable, pays négroïde, indien, espagnol, sans but et même sans conscience! Pauvre pays que se partagent le Curé, le Lauréat et le Diable!" C'est ce qu'écrivait vers 1928, dans un ouvrage intitulé Voyage à pied, Fernando González, le philosophe d'Otraparte (1), qui dressait le portrait d'une Colombie sous le joug des conservateurs, de l'idéologie hispano-catholique, moraliste et traditionnelle. Pays de grammairiens et de juristes, d'intellectuels avocaillons, défenseurs de la race, de la religion et de la langue; pays de censeurs, comme enfermé dans une capsule de passé, ignorant les bruits et les sons de la modernité à ses frontières. "Le Diable, le Curé, le Lauréat, l'Entraîneur,le Berger et le Mendiant. Voici notre pays", insiste González. Un pays démodé dominé par une mentalité d'ouvrier agricole et de majordome, de propriétaire terrien et de serf.
Le paradoxe de cette représentation est que, entre les hommes d'église sectaires et les maudits hérétiques, le pays de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ressemble assez à celui qui s'est mis en place d'un point de vue politique et culturel en cette première décade du XXIe siècle; c'est-à-dire que se sont perpétués le terrible centralisme culturel et politique, les éternelles discriminations, la burocratie et l'opportunisme, le traditionnalisme, les arnaques étatiques, le culte du propriétaire terrien, l'admiration pour l'image d'un père fort et protecteur, la construction d'une nation hyper-classifiée et intolérante, au cynisme amoral.
En plus d'un siècle, au lieu de s'unifier grâce à un système de symboles adaptés à une vision moderne de la nation, la Colombie s'est fragmentée et fissurée jusqu'à défaire toute possibilité d'organisation participative et démocratique. La régression du pays est évidente: les imaginaires attardés d'une politique corrompue sont aujourd'hui aussi agressifs qu'il y a 60 ans. Les mêmes méthodes paranoïaques de censure médiatique à toute forme d'opposition au pouvoir en place; la même presse patriarcale et asservie au gouvernement, l'exclusion de toute indépendance informative. Il n'y a ici aucun espace pour la dissidence, aucun contexte propice à la controverse, exactement comme c'était le cas à l'époque de la Régénération hispano-catholique de 1880, pendant la République Conservatrice, aux époques de la Violence et du Front National.
La Colombie dans laquelle nous vivons, dominée par une iconographie d'exploitants de cafés et de cow-boys, de propriétaires et de narcotraficants, est une Colombie qui sanctifie la figure du guerrier patriarche, gaillard, audacieux, pragmatique, "à la poigne de fer et au coeur tendre"; qui promeut une culture basée sur l'itiotie médiatique, le ridicule et le spectacle de la mort, mais ignore la culture vivante, populaire, ses artistes les plus importants, ses écrivains et ses intellectuels, et déprécie l'importance d'une éducation basée sur une pédagogie critique et créative. Sous le poids de cette Colombie anti-moderne, qui rend un hommage presque fétichiste à son chef de gouvernement, l'idée de promouvoir des formes inclusives et participatives de démocratie se transforme en cauchemar. Régression des régressions. On a déclaré la guerre à tout projet de pensée innovateur, on chasse des postes importants de l'état comme du secteur privé les artistes, les personnes capables de communiquer et les intellectuels susceptibles de contredire; on met en place, au niveau du gouvernement comme du quotidien national, un rejet systématique de toute manifestation de non-conformisme. On dit ainsi non aux penseurs, oui aux collaborateurs; non à la liberté de penser.
Ces manifestations d'autorité étaient déjà dénoncées par le poète Jorge Gaitán, qui le 14 septembre 1958 lançait cette hypothèse: "Le citoyen des classes élevées est le chef d'orchestre, qui sert à tout. Le détestable édifice de la simulation colombienne. Commérages, plaisanteries et alcool, sports nationaux" (2). Il y a 50 ans, pour Gaitán, on ne voyait dans le pays que des "hommes sans projet". Mythomanes, simulateurs, "à l'imaginaire gris et maladif". Le poète se plaignait d'un manque de perspective historique. Cinquante ans plus tard, comme conséquence de la présence prolongée au pouvoir de la "Régénération Conservatrice", nous avons adopté le mensonge, l'arnaque, le cynisme et le tir à la cible comme sports nationaux. Ce sont quelques-uns de nos imaginaires actuels. Et ceci est la vulgarisation de notre culture.
Le mensonge, l'arnaque, le cynisme et le tir se sont progressivement imposés dans un pays qui a systématiquement cultivé des obstacles à l'accomplissement de la démocratie moderne et a empêché la mise en place d'un véritable Etat de Droit participatif. On a refusé tout système délivré de la paranoïa envers la différence, où l'opposant et le dissident auraient pu vivre sans danger. Lorsqu'au XIXe siècle, on ferma la porte aux projets d'émancipation, de rénovation et de prise en compte des minorités, une bonne partie de la population se trouva laissée pour compte. Ce n'est que dans la recherche d'autres opportunités - pour la plupart illégales - que cette majorité put se faire entendre. C'est alors que le mensonge, la simulation, le cynisme et l'assassinat se sont hissés sur le podium de notre histoire. Le naufrage culturel suivit. A présent, entre le sectarisme guerrier - de gauche comme de droite -, entre la légitimité du voleur et du malin, sous la pression de l'autoritarisme suprême de l'Exécutif, submergés par un langage militariste, policier et guerrier, victimes de la peur face à toute manifestation de libre pensée, et face aux restes de nos cadavres mutilés, nous n'avons pu dépasser l'intolérance, le cléricalisme, le fanatisme et le présidentialisme. Echec des échecs.
Ainsi, pour revenir à Jorge Gaitán Durán, la moitié de la culture a été transformée en un acte subversif et l'autre moitié en banalité (ou péché). "Ont ainsi disparu les précaires moyens culturels que nous détenions pour que les élites, politiques, économiques et intellectuelles, pussent avoir quelque influence sur le pays. La Colombie est aujourd'hui quelque chose d'impénétrable" (3). Toujours en 1958!
Sans un projet national dénué d'exclusion et de militarisme, un projet qui propose de dépasser la culture du mensonge, de la vulgarité, de la mafia et la mentalité de la facilité qui règne dans ce pays, sans ce projet idéal, nous ne dépasserons jamais cette mégalomanie nationale qui, selon García Marquez, "est la forme la plus stérile de conformisme qui nous fait dormir sur un matelas de lauriers que nous nous chargeons d'inventer" (4). Structurons un projet pour ne plus vivre sur les tromperies de l'état, les miracles économiques, politiques et sportifs; pour ne plus continuer à mourir de frustration historique et générationnelle. Un projet à travers lequel nous pourrions tourner le dos au pays présidentialiste qui, comme à l'époque de Fernando González, a peur du diable.
(1) Otraparte, "ailleurs", est le nom qu'avait donné Jorge Gairán Durán à sa propriété.
(2) Jorge Gaitán Durán, La revolución invisible. Apuntes sobre la crisis y el desarollo de Colombia, Bogotá: Ariel, 1999, p. 134.
(3) Ibid., p. 46.
(4) Gabriel García Marquez, "La literatura colombiana: un fraude a la nación".
Cartographie: Colombie, Histoire, Reprise d'article, Société
vendredi 27 juin 2008
Voici la traduction d'une partie du long discours que Salvador Allende prononça devant l'ONU en décembre 1972. Vous pouvez le lire en espagnol dans son intégralité ici. Je n'ai traduit que les énoncés d'ordre général, et vous laisse découvrir, si cela vous intéresse, toute l'analyse économique détaillée d'Allende sur la situation du Chili et des pays d'Amérique latine.
Je viens du Chili, un petit pays, mais dans lequel tout citoyen peut s'exprimer librement, un pays d'une tolérance illimitée sur les plans culturel, religieux et idéologique, où la discrimination ratiale n'a pas sa place. Un pays avec une classe ouvrière unie en une seule organisation syndicale, où le suffrage universel et secret est le véhicule primordial d'un régime multipartiste, avec un parlement dont les activités n'ont jamais été interrompues depuis sa création il y a 160 ans, où les tribunaux sont indépendants de l'Exécutif, et où, depuis 1833, on n'a changé qu'une fois la constitution, sans que celle-ci n'ait jamais cessé d'être appliquée. Un pays où la vie publique est organisée en institutions civiles, qui comporte des forces armées professionnelles et dont l'esprit est profondément démocratique. Un pays de près de 10 millions d'habitants qui en une génération a produit deux prix Nobel de littérature: Gabriela Mistral et Pablo Neruda, tous deux fils de modestes travailleurs. Dans ma patrie, l'histoire, la terre et l'homme se fondent dans un seul grand sentiment national.
Mais le Chili est aussi un pays dont l'économie arriérée a été soumise et aliénée à des entreprises capitalistes étrangères, un pays qui a été conduit vers une dette extérieure supérieure à 4 millions de dollars, dont le remboursement annuel revient à plus du 30% de la valeur de ses exportations; un pays dont l'économie est extrêmement sensible face à la conjoncture extérieure, chroniquement ésoufflée et inflationnaire, où des millions de personnes ont été obligées de vivre dans des conditions d'exploitation et de misère, de subir des licenciements ouverts ou déguisés.
Je viens ici, aujourd'hui, parce que mon pays rencontre des problèmes qui, par leur dimension universelle, sont l'objet de l'attention permanente de cette assemblée: la lutte pour la libération sociale, l'effort pour le bien-être et le progrès intellectuel, la défense des individus et de la dignité des nations.
Jusqu'il y a peu, la perspective de ma patrie, comme celle de nombre d'autres pays du Tiers Monde, était le modèle d'une modernisation-éclair, modèle dont certaines études techniques aussi bien que la réalité tragique des faits démontrent qu'il est condamné à exclure l'idée même de progrès, [...] en offrant à des millieurs de personnes des conditions de vie inhumaines. Modèle qui conduit à la restriction des biens de première nécessité, qui condamnera un nombre toujours plus grand de citoyens au chomage, à l'analphabétisme, à l'ignorance et à la misère physiologique.
La même perspective, en somme, qui nous a maintenus dans une relation de colonisation et de dépendance, qui nous a exploités aux temps de la guerre froide, mais également à l'époque des guerres bien réelles comme dans les périodes de paix. Nous autres, les pays sous-développés, sommes condamnés par certains à n'être que des réalités de seconde classes éternellement subordonnées.
Ce modèle, c'est celui que les travailleurs chiliens, en devenant les protagonistes de leur propre avenir, ont décidé de refuser, cherchant au contraire à se développer rapidement, de manière autonome et originale, en transformant de façon révolutionnaire les structures traditionnelles.
[...]
Depuis le moment où nous avons trionfés aux élections du 4 septembre 1970, nous sommes affectés par des pressions extérieures de grande envergure, qui prétendent empêcher l'installation d'un gouvernement librement choisi par le peuple, et l'abattre. Qui a voulu nous isoler du monde, étrangler l'économie et paralyser le commerce de notre principal produit d'exportation: le cuivre. Et nous priver de l'accès au financement international.
[...] Nous sommes face à des forces qui opèrent dans l'ombre, sans drapeau, avec des armes puissantes, postées dans des zones d'influence directe.
[...]
Nous sommes face à un conflit frontal entre les multinationales et les États. Ceux-ci sont court-circuités dans leurs décisions fondamentales - politiques, économiques et militaires - par des organisations qui ne dépendent d'aucun État, et qui à l'issue de leurs activités ne répondent de leurs actes et de leurs fiscalités devant aucun parlement, aucune institution représentative de l'intérêt collectif. En un mot, c'est toute la structure politique du monde qu'on est en train de saper.
[...]
Notre problème n'est pas isolé et unique. C'est la manifestation locale d'une réalité qui nous dépasse, qui englobe tout le continent latino-américain et le Tiers Monde. Tous les pays périphériques sont soumis à quelque chose de semblable, avec une intensité variable, avec certaines spécificités.
Le sens de la solidarité humaine qui régit les pays développés doit regarder avec répugnance le fait qu'un groupe d'entreprises puisse intervenir impunément dans les rouages les plus importants de la vie d'une nation, jusqu'à la perturber totalement.
[...] Je sais maintenant, d'une certitude absolue, que la conscience des peuples latino-américains quant aux dangers qui nous menacent tous, a acquis une nouvelle dimension, et que l'unité est la seule manière de se défendre contre ce grave péril.
Quand on sent la ferveur de centaine de milliers d'hommes et de femmes, se pressant dans les rues et sur les places pour dire avec détermination et espoir: "nous sommes avec vous! Ne cédez pas! Vous allez gagner!", tous les doutes se dissipent, toutes les angoisses s'effacent. Ce sont les peuples, tous les peuples au sud du Río Bravo, qui se dressent pour dire: BASTA! BASTA à la dépendence! BASTA aux pressions! BASTA à l'interventionnisme! Pour affirmer le droit souverain de tous les pays en développement à disposer librement de leurs ressources naturelles.
C'est une réalité, la volonté et la conscience de plus de 250 millions d'individus qui exigent d'être entendus et respectés.
Des centaines de milliers de Chiliens m'ont salué avec ferveur au moment où j'ai quitté ma patrie et m'ont délivré le message que je viens de transmettre à cette assemblée mondiale. Je suis sûr que vous, représentants des nations de la terre, vous saurez comprendre mes mots. C'est notre confiance en nous-même qui renforce notre foi dans les grandes valeurs de l'humanité, dans la certitude que ces valeurs prévaudront et ne pourront jamais être annihilées.
Commenter cet article
Cartographie: Ceux dont le nom..., Chili, Histoire, Lutte pour la dignité, Politique
Voici les réflexions de quelques jeunes Chiliens de Santiago auxquels j'ai demandé d'évoquer Salvador Allende. Ils n'ont pas souhaité que leurs noms soient affichés dans ces pages. Tous ont entre 30 et 35 ans. Ils sont donc nés sous la dictature de Pinochet, et l'image d'Allende incarne pour eux une histoire qu'ils n'ont pas connue autrement que par les récits de leurs parents ou en allant d'eux-mêmes en rechercher la trace."Je crois que comme figure historique de notre pays, il nous permet d'imaginer l'idéalisme de ceux qui, par la suite, se sont opposés au régime militaire. D'après moi, c'était un homme qui pensait qu'avec beaucoup de bonne volonté et de confiance, on peut faire progresser un pays. C'est une pensée noble; mais malheureusement ceux qui travaillaient avec lui ne voyaient pas les choses de la même manière.
Et pour compléter cet hommage à Allende, voyez également l'article de Florian sur son blog: Hola Venezuela, aquí estamos!
On peut, dans un pays, lutter contre la délinquence et d'autres maux de société, mais on est toujours perdant face à la corruption.
Salvador Allende, tu as privilégié les idéaux sans tenir compte de la réalité..."
"Salvador Allende, médecin, politicien, figure et personnage qui marque un avant et un après dans notre histoire.
Depuis plusieurs années, je recueille des comptes-rendus, des documentaires et des textes relatifs à l'effervescence politique de la fin des années '60 et du début des années '70, et j'entrevois Salvador comme le rêveur d'un système social équitable, idéal, mais qui ne pouvait être mis en pratique à cause, selon moi, de la nature humaine: égoïste et ambitieuse.
Salvador fut un grand homme politique. On s'en aperçoit à l'écoute de ses discours pleins de force et d'emphase, toujours marqués par la volonté de mettre en place une société juste et égalitaire. Malheureusement, il dut gouverner avec des gens qui ne pensaient qu'à maintenir leur héritage aristocratique, d'une part, et s'enrichir sans le moindre égard pour le bien commun, d'autre part. Salvador était seul avec ses idées socialistes.
Sa dernière action montre la valeur de cet homme: encerclé par les militaires qui ne l'auraient sans doute pas gardé en vie longtemps, il choisit lui-même de mettre fin à ses jours et nous laisse comme dernier message: "viendra le jour où s'ouvriront de grandes avenues où avancera l'homme libre pour construire une société meilleure."
Nous avons cru que ce jour était venu pour les Chiliens, mais nous continuons à l'attendre.
Vive Allende et vive le Chili libre..."
"Allende avait de très bonnes intentions, mais son modèle économique ne plut pas à tout le monde. Il fut cruellement et injustement assassiné."
Cartographie: Ceux dont le nom..., Chili, Histoire, Politique
mercredi 25 juin 2008
Le 26 juin 2008, nous fêtons le centenaire de la naissance de Salvador Allende. Vu le nombre d’articles, d’ouvrages, ou de films qui permettent de reconstituer l’itinéraire de cette grande personnalité politique chilienne des années ’40-’70, il n’est pas question de proposer dans ces pages une biographie détaillée du personnage ou une minutieuse analyse de sa politique. J’ai plutôt voulu, dans cet article et dans ceux qui suivront, réunir un certain nombre de documents, mais surtout de témoignages de Chiliens sur ce que Salvador Allende a pu représenter pour eux. Une manière d’entrer dans l’histoire par la petite porte, celle que nous ouvrent ceux qui l’ont vécue et ceux qui la font.
Après un très bref aperçu historique pour rappeler quelques faits importants, vous trouverez donc ici des textes réalisé à partir des souvenirs ou du point de vue de Chiliens sur Salvador Allende, des documents vidéos, de la musique, etc. J’alimenterai ces pages progressivement au fil du temps (qui passe, et du mien !). Toute suggestion ou collaboration sera la bienvenue.
Rappel historique
Né à Valparaíso le 26 juin 1908, Salvador Allende fut, en 1936, l’un des fondateurs du parti socialiste chilien. Il se présenta à quatre reprises à l’élection présidentielle, en 1952, 1958, 1964 et 1970 et remporte cette dernière élection sous les couleurs de l’Union Populaire, alliance de divers partis de gauche : les socialistes et communistes du Front Populaire, le parti radical, le MAPU (Movimiento de Acción Popular Unitaria), fraction dissidente et gauchiste du parti démocrate chrétien et l’API (Acción popular indipendiente). Soutenue par tous les représentants des secteurs ouvriers et syndicaux, la candidature d’Allende représentait, pour le Chili de l’époque, la possibilité pour toute une frange extrêmement pauvre de la population chilienne, d’entrer dans la vie politique du pays. Son élection fut donc suivie de scènes de liesses populaires en même temps que les représentants de la bourgeoisie chilienne manifestaient souvent violemment leur mécontentement.
Dès le début de la présidence de Salvador Allende, à la fin de l’année 1970, les Etats-Unis mettent en placent une stratégie de déstabilisation politique et économique du pays, face à un président socialiste qui redistribue les terres, nationalise sans hésiter les principales usines et entreprises chiliennes, et notamment l’industrie minière. Des grèves des transporteurs routiers paralysent le pays et rendent impossible l’acheminement dans les villes des produits de première nécessité. Les mécontents sont de plus en plus nombreux, de tous les côtés de l’échiquier politique. À la gauche radicale et à Fidel Castro qui, depuis Cuba, incite Allende à répondre aux tentatives de manipulations par les armes, Allende opposera toujours l’utopie d’un socialisme pleinement pacifique. Il est renversé le 11 septembre 1973 par un coup d’état militaire soutenu et en partie organisé par les Etats-Unis, qui donnera le pouvoir, pendant 18 ans, au général Augusto Pinochet. Il meurt pendant le bombardement de
L’histoire par ceux qui l’ont vécue : témoignages
1) Lilian et Adólfo Lopez sont arrivés en Suisse en 1976 avec leurs 4 enfants nés en 1966, 1967 1969 et 1971. Ils ont fondé en 1982 l’école de langue et culture latino-américaines INECLA, à Lausanne. Je me suis longuement entretenue avec eux au sujet de Salvador Allende, laissant libre cours à leur souvenir et à leur vision de ces années, sans diriger la discussion par des questions précises. Voici donc une tentative de mise en ordre et de transcription de cette évocation.
Lilian et Adólfo Lopez avaient respectivement 26 et 30 ans lorsque Salvador Allende fut élu président en 1970. Ils étaient enseignants, parents de trois enfants et avaient tout deux été très actifs dans des mouvements politiques estudiantins au cours des années 1960. Ils faisaient donc partie d’une jeunesse universitaire politisée qui suivait depuis longtemps les tentatives de la gauche d’accéder à la présidence et vécurent, comme des milliers d’autres, le moment à la fois enthousiasmant et inquiétant où il fallut tenter de transformer le rêve en réalité, de matérialiser des projets complexes, peut-être utopiques et, surtout, de créer une cohésion dans la société chilienne, malgré les difficultés engendrées par les réformes.
La menace Allende (1958-1970)
Lilian et Adolfo se souviennent, d’abord, des trois tentatives ratées d’Allende pour accéder à la présidence et de la campagne de dénigrement qui s’organisa, dans les milieux de droite, pour contrer les prétentions des socialistes. On insistait sur les origines bourgeoises d’Allende, sur la correction de son langage, son éducation, sa présentation impeccable, pour en faire un personnage suspect : comment un homme qui semblait incarner la distinction pouvait-il être le candidat du peuple ? On disait que ce médecin-là devait sans doute s’empresser de se laver les mains après les avoir serrées… On mit également en place une campagne de propagande basée sur la peur du communisme. On distribuait des tracts abjects qui mettaient en scène les habituels clichés du communiste mangeur d’enfants et violeur d’épouses… Par ailleurs, Lilian se souvient d’une soirée de fin de scolarité, en 1958, où l’on parlait déjà d’éliminer par la manière forte un éventuel vainqueur de la gauche aux élections. Pendant son service militaire, Adolfo put de même entendre un capitaine haranguer ses troupes, suggérant qu’il fallait abattre les communistes qui menaçaient le pays. La bataille n’était donc pas gagnée d’avance et s’annonçait violente dès le début des années ’60.
La victoire, ou le difficile passage du rêve à la réalité (1970)
1970 c’est d’abord, bien sûr, le souvenir d’une immense joie, mais également d’une forme de crainte qui se manifesta rapidement au sein même des mouvements de gauche qui avaient voulu la victoire d’Allende. Après les 3 précédents échecs, on espérait sincèrement cette issue, sans arriver à y croire complètement. Or très rapidement, la présidence d’Allende fit émerger l’immense hiatus qui existait entre les attentes de tout un peuple et les ambitions des différents mouvements politiques qui avaient soutenu la candidature d’Allende. Celui-ci, indépendamment de toute appartenance à un parti, était d’abord le représentant du peuple. Il voulait réaliser un programme ambitieux qui devait permettre aux Chiliens de devenir les acteurs premiers de leur économie et d’accéder en quelque sorte avec lui à la direction du pays. À l’arrière-plan, il y avait une gauche fractionnée, plusieurs partis qui voulaient imposer leurs vues (et leurs hommes), contre lesquels Allende peinait à affirmer une autorité autre que morale. Très vite, on vit donc apparaître des divisions au sein de la gauche et une forme d’incompréhension d’une partie de la population face à la difficulté de mettre en place certaines réformes, ou face aux problèmes qui surgissaient suite à certaines mesures. Lilian se souvient en particulier de l’initiative d’Allende de faire distribuer ½ litre de lait par jour à tous les enfants du pays, pour lutter contre la malnutrition. En tant qu’enseignante, elle était partie prenante de cette initiative. Elle distribuait régulièrement aux élèves des boites de lait en poudre. Malheureusement, très rapidement, les enfants furent atteints de diarrhées, parce qu’ils n’avaient pas l’habitude du lait ou parce que certains le préparaient de manière trop concentrée. Les réactions furent extrêmement violentes. On diabolisa l’initiative d’Allende, les parents commencèrent, dans le meilleur des cas, à vendre le lait ou, pire, à le jeter ou à l’utiliser, par exemple, pour marquer les lignes des terrains de foot. Lilian évoque la tristesse ressentie face à ces scènes. Avec le lait, c’est tout un projet qu’on détruisait, et toute la difficulté de le communiquer qui se manifestait.
Pour Adolfo, l’élection d’Allende mit ainsi le Chili face à un double problème qui facilita le travail de sape de l’opposition : d’abord le sectarisme de la gauche − problème selon lui toujours d’actualité en Amérique latine −, incapable d’adopter une ligne commune et claire et de soutenir véritablement Allende. Ensuite un problème de préparation intellectuelle et politique d’une grande partie de la population face aux conséquences des réformes. On voulait le changement, mais on n’était prêt ni à le réaliser, ni surtout à accepter les difficultés conséquentes à celui-ci. Les deux problèmes étaient intimement liés puisque le manque d’homogénéité politique ne transmettait pas au peuple un message clair et univoque, qui aurait permis d’affirmer un soutien plus massif à Allende et de donner davantage de structure aux réformes.
L’époque de la liberté d’expression et de la solidarité (1971-1973)
Au sein des fabriques, dans les quartiers, entre amis et membres d’une famille, les divergences de vue sur la direction que devait prendre la présidence d’Allende s’affirmaient parfois de manière très crue. Lilian travaillait en 1970 comme enseignante dans la fabrique de textiles HIRMAS. Entre les ouvriers qui soutenaient le MIR (mouvement de la gauche révolutionnaire), la frange gauche des démocrates chrétiens (MAPU) et les socialistes, les débats étaient souvent extrêmement violents, verbalement parlant, et la division était claire. Mais contrairement à ce qui se passa par la suite, sous Pinochet, il n’y avait aucune censure idéologique. On pouvait ne pas être d’accord, s’insulter même, mais il n’y avait pas d’ennemi à abattre. Le débat existait et si les années 1970-1973 furent donc extrêmement agitées, elles furent également très stimulantes.
Lilian et Adolfo se souviennent par ailleurs de l’immense solidarité qui naquit durant cette période. D’abord, au début, parce que malgré les divergences et les tiraillements entre partis, on avait la sensation d’être tous les protagonistes de quelque chose, d’appartenir à une nation, de pouvoir réaliser un projet nouveau et historique. Ensuite, lorsque les événements sont devenus plus pénibles, parce qu’au sein de la population, malgré les craintes et les mécontentements, s’est mis en place tout un système d’entraide. Au moment où, à cause des grèves des transporteurs et des blocus, les produits de première nécessité ont commencé à manquer, il a fallu mettre en place une économie parallèle. On savait que le marché noir, le troc, etc. n’aideraient pas Allende, mais on était pris au piège entre les certitudes politiques et la nécessité de survivre. Lilian se souvient ainsi du moment où son salaire en espèce est devenu un salaire en nature (du tissu et du fil), ce qui n’allait pas lui permettre de nourrir ses enfants. Elle s’est donc mise, avec d’autres, à produire un artisanat spontané qui servait de monnaie d’échange pour obtenir des aliments. Par ailleurs, on se groupait entre voisins, on s’organisait pour obtenir des produits rationnés et les redistribuer. Lilian et Adolfo, qui possédaient une camionnette, organisaient des expéditions à la campagne pour se procurer des marchandises et les répartir ensuite entre les habitants du quartier.
La fin (1973)
Malheureusement, la situation devenait de plus en plus difficile et on ne voyait pas d’issue. Les grèves, les manifestations, les campagnes de propagandes anti-présidentielles de la droite, les tensions entre la gauche radicale et le discours plus modéré d’Allende laissaient penser que ce dernier ne tiendrait pas nécessairement jusqu’à la fin de son mandat, mais Lilian et Adolfo n’auraient jamais pensé que le changement de système pourrait advenir par un coup d’état d’une telle violence. Malgré les discours extrêmement violents de la droite, malgré un premier coup d’état manqué en juin 1973, mené par un régiment rebelle, la plupart des citoyens ne croyait pas à un renversement de l’État mené par l’armée.
Pour Adolfo, l’histoire du Chili d’Allende reste d’actualité dans la mesure où il perçoit en Bolivie ou au Venezuela des processus de déstabilisation absolument similaires à ceux qui mirent fin à l’utopie socialiste au Chili. Et de conclure, en insistant une nouvelle fois la difficulté d’aller contre les sectarismes et l’individualisme lorsqu’il s’agit de mettre en place une nouvelle forme d’État : « Ce qui apparaît, dans une révolution, ce sont les défauts humains. »
Deux documents sonores
Pour ceux qui comprennent l'espagnol, voici deux discours prononcés par Allende en 1972: devant l'ONU, et à l'Université de Guadalajara au Mexique. Si je trouve le temps, je vous proposerai le texte de ceux-ci, en français.
Commenter cet article
Cartographie: Ceux dont le nom..., Chili, Histoire, Politique
dimanche 18 mai 2008
Depuis plusieurs années, Serge Gruzkinski, historien et directeur d’études à l’EHESS de Paris, produit une réflexion pointue sur les conséquences culturelles de la conquête de l’Amérique, en travaillant notamment à partir de textes et d’images produits au Mexique entre le XVIe et le XVIIIe siècle.
Que s’est-il passé au moment de la rencontre traumatique des civilisations précolombiennes et européennes ? Comment la culture très particulière des zones annexées s’est-elle progressivement constituée par divers processus de métissage ? Et qu’est-ce précisément que le métissage ?
Dans
L’enquête de Gruzinski montre ainsi comment, dans la société mexicaine des XVIe et XVIIe siècle, des fragments de culture préhispanique et européenne se sont progressivement amalgamés, sans qu’il soit toujours facile de distinguer clairement laquelle des deux s’appropria l’autre. En entrant en contact, le monde nahuatl et le monde européen perdirent chacun un peu de leur sens. Toutes les bases mentales de la société indigène s’écroulèrent lorsque les Indiens virent des hommes mettre à sac des représentations de leurs Dieux, qu’ils croyaient invincibles ; lorsque leur médecine, elle aussi divine, se montra impuissante face aux épidémies apportées d’Europe ; lorsqu’ils se retrouvèrent confrontés à un système de pensée si différent du leur que des notions aussi évidentes, pour nous, que « ville », « cité », « temps » ou « espace » ne pouvaient être traduites. La culture occidentale fut donc, d’emblée, interprétée à partir d’une logique qu’il est bien difficile, aujourd’hui, de retrouver. Il s’agissait pour les indigènes de faire des ponts entre les représentations qu’on leur imposait et leur propre compréhension du monde et de l’existence, tout en assurant leur survie. Pour les Européens, ce qui apparut ainsi comme une colonisation rapidement et facilement menée ne fut que la création d’une nouvelle forme de pensée, beaucoup plus empreinte qu’on ne pourrait le croire de la pensée précolombienne.
Serge Gruzinski donne l’exemple des représentations religieuses qu’on faisait jouer aux Indiens pour qu’ils intègrent l’histoire biblique : de nombreux témoignages montrent des Espagnols surpris du réalisme de ces scènes, et de la capacité des Indiens à rendre parfaitement les situations. Or cette belle imitation était tributaire de l’approche indienne du théâtre, une approche rituelle, où le Dieu et son image se confondent, où l’acteur ne joue pas un rôle, mais se transforme véritablement en son personnage. La religion chrétienne participe ici inconsciemment à l’ancrage d’une culture profonde plutôt qu’à son effacement. Elle trouve son illustration la plus parfaite dans une phénomène qu’elle combat par ailleurs : la culture des icônes ! L’historien montre également comment les Indiens, dès la deuxième génération de la colonisation, devinrent souvent de remarquables lettrés, maîtrisant le latin aussi bien, sinon mieux que les Espagnols. Ils s’approprièrent ainsi le texte d’Ovide pour faire revivre dans les représentations de la fable d’anciennes croyances et d’anciennes images. En imitant par ailleurs l’art renaissant des grotesques, ces images d’anges et de monstres qui ornent de nombreux bâtiments de
L’ouvrage de Gruzinski, basé sur une multitude d’exemples littéraires, artistiques ou religieux, montre très clairement comment, secrètement, les Indiens utilisèrent les structures imposées par la société occidentale pour faire survivre leurs symboles et leurs représentations. Celles-ci, dans ce mélange incessant auxquelles ont les soumettait, perdirent rapidement tout leur sens originel. Mais elles donnèrent lieu à de nouvelles formes, à une nouvelle culture, tout aussi mouvante que les précédentes.
Derrière ce que nous voyons comme une simple invasion européenne, il y a donc toute une histoire cachée, une pensée en mouvement, qui nous explique bien souvent notre incapacité à décrypter les sociétés américaines d’aujourd’hui, si proches de nous et si différentes à la fois.
Cartographie: Culture, Histoire, Mexique, Peuples indigènes
dimanche 6 avril 2008
Chronique de : Édouard Glissant, La terre magnétique. Les errances de Rapa Nui, l’île de Pâques, Paris, Seuil, « Peuples de l’eau », 2007
Comme l’Île de Pâques, qui flotterait sur une nappe d’eau douce − « mais à laquelle personne n’a accès » − et se déplacerait en permanence à la fantaisie du magnétisme, l’ouvrage d’Édouard Glissant cerne son énigmatique sujet en tournant autour, par touches successives d’informations scientifiques, d’anecdotes populaires, ou de récits mythiques.
Inutile, donc, de chercher ici une étude systématique et chronologique qui permettrait de cartographier l’Île de Pâques. Il s’agit précisément du contraire : montrer que certains lieux n’existent que par leur mystère, leur fragile étrangeté, sans cesse menacée par la curiosité rationnelle du monde occidental. Tout au plus esquisse-t-on ici les contours de ce mystère : une île en forme de bateau, sur laquelle on conçoit les maisons comme des bateaux retournés et qui, jusqu’à une époque récente, n’était accessible que par bateau. Une île qui flotte. Et sur laquelle de massifs corps de pierre artificiellement redressés par des archéologues forment une sorte de barrière opaque à la compréhension de cette terre perdue au milieu du Pacifique. Une île irréelle, vouée à la disparition et sur laquelle, pourtant, vivent quelques habitants fiers de leur origine et en mal d’ailleurs.
Édouard Glissant raconte Rapa Nui, l’Île de Pâques, comme on écrirait un poème. La terre semble émerger des mots, ne vivre que grâce à la magie de ces 120 pages étonnantes qui reviennent aux sources du mythe en le survolant. En émerge une voix qui confond les récits des habitants et les réflexions de l’ethnologue en un même chant venu d’on ne sait où − quelque part entre mer, lave et vent.
Cartographie: Histoire, Peuples indigènes
dimanche 28 octobre 2007
Vendredi 26 octobre s’est déroulée, de manière assez discrète, la journée européenne de solidarité avec six prisonniers mapuches au Chili, qui ont entamé une grève de la faim le 10 octobre dernier pour revendiquer leurs droits – à la liberté, à la parole, à l’existence citoyenne. Comme de nombreux autres détenus indigènes, les grévistes sont emprisonnés sous l’application des lois antiterroristes mises en place pendant la dictature du général Pinochet, qui permettent la condamnation et la mise en détention de toute personne opposante à l’État en place… Officiellement, ces lois, bien que figurant toujours dans la constitution chilienne, ne sont plus appliquées par le gouvernement de centre-gauche de Michelle Bachelet. Pourtant, les indigènes Mapuche, qui réclament la reconnaissance de leur communauté, de leur langue, de leurs traditions, ainsi que la réappropriation d’une partie de leurs terres d’origine sont toujours régulièrement criminalisés au Chili.
Qui sont les Mapuche ? Quels malentendus, quels problèmes pèsent autour de leur reconnaissance ? Cet article a pour but d’apporter quelques éléments à la compréhension de ce problème historique du Chili.
1. Les Mapuche des origines à l’Indépendance chilienne (1818)
Le Chili compte actuellement trois ethnies autochtones : les Rapa Nui, habitants de l’Île de Pâques, dont environ 1500 se disent descendants des peuplades originaires de l’île ; les Aymaras (« Fils du soleil »), héritiers des Incas, dont la population est essentiellement concentrée en Bolivie et au Pérou, mais qui sont environ 40'000 au Nord du Chili ; et les Mapuche (« Gens de la terre »), dont les terres d’origine se situent au centre-sud du pays, de Concepción a Puerto Montt. Ils sont environ 620'000 au Chili (qui compte actuellement 15'000'000 d’habitants au total), et 200'000 de l’autre côté de
Les spécificités de cette population étaient, d’abord, de vivre des ressources directement accessibles dans la nature (animaux, poissons, fruits, pignons) et, dans une moindre mesure, d’une agriculture sommaire de patates et de haricots, et de quelques formes très élémentaires d’élevage (essentiellement de poules et de cochons). Par ailleurs, leur structure sociale était horizontale : les Mapuche étaient organisés en familles (au sens large du terme), toutes égales, qui se groupaient en communautés. Les décisions importantes étaient prises par des assemblées qui représentaient les communautés et qui élisaient des chefs. Mais il n’y avait dans la culture mapuche aucune classe sociale, aucune notion d’État, aucune hiérarchie religieuse. La propriété individuelle n’existait pas, la terre appartenant à tout un chacun.
Au moment de l’invasion espagnole, le premier problème des Mapuche fut la nécessité d’adopter une structure verticale, guerrière, un système d’alliances pour résister de manière organisée. Le défi fut assez bien relevé et les Espagnols rencontrèrent au sud du Chili une résistance indigène extrêmement forte. Comme pour les Incas ou les Aztèques, l’un des grands chocs de la rencontre entre colons et populations indigènes fut par ailleurs l’apparition du cheval et des armes à feu. Si les Mapuche n’adoptèrent jamais ces dernières, ils s’approprièrent rapidement les chevaux et devinrent de redoutables cavaliers dès le début du XVIIe siècle. Leur capacité d’adaptation leur valut donc de pouvoir s’imposer face à une armée espagnole qui ne pouvait pas appliquer, comme partout ailleurs, la stratégie de destruction des structures étatiques de la société mapuche, puisque celles-ci n’existaient pas. La plaie la plus difficile pour les Mapuche, durant les soixante premières années de l’invasion espagnole fut donc, avant tout, les épidémies, qui décimèrent 30% de la population. Face à la résistance mapuche, les Espagnols optèrent dès 1640 pour l’établissement d’accords. Ils reconnurent l’indépendance du peuple mapuche et se retirèrent presque intégralement de leurs territoires. Plusieurs frottements marquèrent les années qui suivirent, certains colons essayant régulièrement de s’approprier des territoires mapuches, mais jusqu’en 1818, les Mapuche et les Espagnols instaurèrent une politique d’échange teintée de méfiance. La grande modification qui marque la société mapuche après la conquête espagnole est, d’une part, l’adoption d’une structure sociale verticale, d’une véritable institution militaire, et de hiérarchies qui jusqu’alors n’avaient jamais existé. D’autre part, l’économie, l’élevage, les cultures, se développèrent de manière notoire, puisque les Mapuche n’avaient aucun mal à s’approprier les matériaux et les savoirs importés par les Espagnols.
2. Le drame de l’indépendance chilienne
Au moment où commencent les premières luttes pour l’indépendance chilienne, menée par les « criollos » contre les Espagnols, les Mapuche entrent dans l’époque la plus difficile de leur histoire, qui se prolonge, pour ainsi dire, jusqu’à aujourd’hui. Alliés aux Espagnols par leurs accords de paix, les Mapuche commencèrent par prendre le parti des colons contre les indépendantistes. Lorsque les Espagnols furent vaincus et l’indépendance du Chili proclamée, les pères de la patrie, au nom de l’égalité de tous les citoyens du pays, suppriment le statut des Mapuche comme peuple indépendant et, par conséquent, l’idée d’un territoire spécifiquement mapuche. Les Chiliens, puis les émigrés européens, colonisent le sud du Chili. Ignorant le concept de propriété individuelle, ceux-ci deviennent acteurs d’un marché qu’ils ne comprennent pas (les Mapuche ne parlent pas l’Espagnol, mais le Mapudungun, leur langue originaire), signent des droits de propriété qui impliquent soudain l’apparition de structures et de pouvoirs héréditaires dans une société qui ignore ces notions. Bref, les Mapuche sont rapidement spoliés et réunis par les Colons dans des « réserves » - les plus mauvaises terres. Dès le milieu du XIXe siècle, la répression contre les Mapuche qui tentent de résister se transforme en véritable génocide. En 1883, les derniers territoires indépendants du sud sont conquis, et la terre mapuche a cessé d’exister.
3. Devenir citoyen chilien pour défendre ses droits ?
Dès le début du XXe siècle, les Mapuche comprennent que la seule manière pour eux d’exister est d’intégrer les structures politiques du Chili. En 1924, un premier député mapuche est élu au Parlement. Si cette élection et l’apparition de figures politiques mapuches importantes ne change rien à la situation concrète du peuple, elles ont au moins l’avantage de sensibiliser une partie de l’opinion et de faire entendre leur voix.
Le seul moment de répit pour les Mapuche sera l’élection, en 1970, de Salvador Allende, qui fait un certain nombre de gestes concrets pour les indigènes. D’abord, Allende met en place des lois de redistribution des terres aux peuples Mapuche. Si peu d’indigènes récupèrent leurs biens par ce biais, ils savent que l’occupation de terres volées ne sera pas réprimée par le nouveau gouvernement. Allende met par ailleurs en place une « loi indigène » qui rétablit tous les droits civiques des citoyens indigènes. Des efforts considérables sont également faits au niveau de l’éducation : les bourses d’études pour les étudiants mapuches passent de 556 en 1970 à plus de 10'000 en 1972. Bref, si la question des traditions, de l’indépendance ou de la culture de la langue n’est pas abordée, les Mapuche ont au moins l’impression d’accéder aux mêmes privilèges que n’importe quel citoyen chilien.
La situation se détériore drastiquement avec l’arrivée au pouvoir de Pinochet qui promulgue plusieurs lois visant à nier l’existence des Mapuche et qui les privent une nouvelle fois de leurs terres. Les opposants sont arrêtés, torturés, tués ou « disparus ». Malgré cela, au Chili et depuis l’étranger, les Mapuches créent des centres culturels et continuent d’affirmer leur existence. Au moment du retour de la démocratie, c’est à partir de ces centres que les Mapuches tentent de réintégrer leur statut de citoyen dans la société chilienne.
Aujourd’hui, l’existence du peuple Mapuche est reconnue, certaines initiatives émanant des universités tentent de « recultiver » une langue et des coutumes souvent abandonnées par un peuple qui, depuis

[Photo: Femmes mapuches au Marché de Temuco: entre traditions et modernité]
Sources :
- José Bengoa, Historia del pueblo Mapuche, Ediciones Sur, 1991.
- Guillaume Boccara, Guerre et ethnogenèse mapuche dans le Chili colonial: L'invention du soi, Ed. L’Harmattan, 2000.
- Jo Briant, « Histoire du peuple Mapuche », in Ces Indiens qui veulent vivre. Guaranis du Paraguay, Aymaras et Mapuches du Chili, Ed.
- José Manuel Zavala, Les indiens mapuche du Chili, ed. L’Harmattan, 2000.
En ligne :
http://mapuche.free.fr
http://www.mapuexpress.net/
http://www.rebelion.org
Cartographie: Chili, Histoire, Images (fixes et mouvantes), Lutte pour la dignité, Peuples indigènes