mardi 10 mars 2009
Aujourd'hui 10 mars 2009 a paru dans Le Courrier de Genève, source inépuisable d'information alternative et enrichissante, un article sur la Bolivie qui me laisse franchement perplexe. Vous lirez. En gros, il s'agit de se réjouir des ressources du désert d'Uyuni, immense mine potentielle de lithium. Or le lithium, matière principale de toutes les nouvelles générations de batteries, c'est l'avenir. Quel avenir?
Certes, il est insupportable de voir les Occidentaux donner des leçons aux pays en voie de développement se résumant à: "Nous avons fait les imbéciles pendant 60 ans avec la planète, donc maintenant que la situation est critique, évitez de vous développer et d'aggraver les choses". Certes j'ai beaucoup d'admiration, d'affection même, pour Evo Morales et ses projets. Mais là, où va-t-on?
Pomper le lithium du désert d'Uyuni c'est s'enfoncer tête baissée dans le même modèle catastrophique qui a guidé l'exploitation du pétrole pendant plus d'un siècle. C'est miser sur le développement économique rapide plutôt que sur une perspective durable.
Et aucune phrase, aucune petite prise de distance dans un journal aussi sérieux que Le Courrier au sujet des problèmes de fond d'un tel projet?
Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour sa bagnole, quand même...
LA BOLIVIE PREND LE SILLAGE DE L'AUTO ÉLECTRIQUE
Lithium: Les constructeurs automobiles s'intéressent à nouveau à l'électrique et lorgnent sur les réserves boliviennes de lithium. Le président Evo Morales conditionne son exploitation à son industrialisation in situ.
BERNARD PERRIN
L'électricité ne fonctionne que de 19h à 22h, l'eau potable est rationnée, le bus ne passe qu'une fois par semaine, et la ville la plus proche, Uyuni, est à trois heures d'une piste défoncée... Les quelque 500 habitants qui composent la communauté de Rio Grande, au coeur de l'altiplano bolivien, vont pourtant bientôt sortir de leur isolement et auront accès à tous les services de base: le président Evo Morales en personne s'y est engagé. Et pour ne pas rester en reste, le préfet du département de Potosi a assuré que la route sera bientôt asphaltée. C'est que ce petit coin si longtemps oublié du monde, en bordure du salar d'Uyuni à plus de 3600 mètres d'altitude, incarne désormais le futur de la Bolivie, le nouvel Eldorado... C'est ici que se construit la première usine pilote pour l'exploitation du lithium.
Révolution énergétique
Le lithium? C'est le plus léger des métaux sur la planète, et un excellent transporteur d'énergie. Il est donc appelé à jouer un rôle fondamental dans l'industrie automobile du XXIe siècle. A la base même d'une véritable révolution énergétique: grâce à lui, les batteries des voitures électriques seront désormais non seulement non polluantes, mais aussi plus légères, plus petites et plus puissantes. Et donc susceptibles de mettre un terme à la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures.
Ce changement fondamental dans le mode de propulsion des voitures intéresse de plus en plus les grands constructeurs. Présentée au salon international de Detroit en début d'année, la Chevrolet Volt de General Motors devrait être commercialisée en 2010. Et Genève n'est pas en reste, avec la présentation en grande première de la nouvelle voiture électrique de Mitsubishi, la i-Miev.
La carte du lithium dessine les contours d'une nouvelle géopolitique. Et il se trouve que la Bolivie détient plus de la moitié des réserves mondiales de ce métal aussi léger que précieux, principalement dans le salar d'Uyuni, une étendue de plus de 10 000 km2, vestige d'un lac d'eau de mer asséché. Certaines études évoquent des réserves atteignant près de 6 millions de tonnes de lithium, d'autres parlent de 9 millions.
«Mais ces études n'ont pris en compte que la première couche de saumure, qui renferme le lithium. Or le salar alterne des couches de saumure et d'argile jusqu'à plusieurs centaines de mètres de profondeur. Ces réserves pourraient ainsi être vingt fois ou même cent fois supérieures», confie Saul Villegas, directeur de la section des ressources évaporistiques au sein de la COMIBOL, l'entreprise minière publique, chargée par l'Etat bolivien de l'exploitation du lithium. Si ce dernier doit être le pétrole du XXIe siècle, «alors la Bolivie sera son Arabie saoudite.»
De quoi susciter bien des convoitises... «Si on veut être leaders dans la réalisation de la prochaine génération d'automobiles, nous devons absolument être en Bolivie», a récemment lâché à La Paz un responsable de la firme Mitsubishi. Et il n'est pas le seul à le penser... Le sud-coréen LG (constructeur de batteries pour General Motors) et le groupe français Bolloré frappent aussi à la porte...
Maître de ses ressources
Evo Morales est d'ailleurs encore sous le charme de sa visite en France, le mois dernier, qui lui a notamment permis de visiter l'entreprise présidée par Vincent Bolloré. «J'ai été impressionné par leur développement technologique», avoue le président bolivien, qui a pu se mettre au volant d'un prototype de voiture électrique, la Blue Car, développée en partenariat avec Pininfarina.
Mais la Bolivie ne bégayera pas son histoire. «Nous ne serons plus les fournisseurs serviles de matières premières vendues à bas prix», prévient Saul Villegas. Le responsable de la COMIBOL en est conscient, «la Bolivie vit la troisième grande opportunité de son histoire». Et les deux premières ont surtout été l'histoire d'un pillage organisé, entamé en 1545 avec l'exploitation des mines d'argent et d'étain de Potosi par les conquistadores, et poursuivi au XXe siècle par l'exportation du gaz naturel par des entreprises transnationales.
En récitant volontiers la nouvelle Constitution adoptée le 25 janvier, qui empêche la privatisation des ressources naturelles, Evo Morales se montre d'ailleurs très clair: «L'exploitation du lithium est conditionnée à son industrialisation dans le pays. Et quels que soient les partenaires, l'Etat en restera propriétaire et en aura le contrôle. A terme, je souhaite surtout que les batteries soient fabriquées ici. D'ici quelques années, j'espère même que nous produirons des voitures électriques en Bolivie!»
En attendant, la Bolivie a pris les devants et investi 6 millions de dollars dans la construction d'une usine pilote à Rio Grande, sur les bords du salar d'Uyuni, et de 150 000 m2 de piscines d'évaporation. «Nous développerons ici, dès la fin de l'année, la meilleure technologie permettant de séparer le lithium de la saumure, puis d'obtenir le carbonate de lithium, la substance essentielle pour la fabrication des batteries. Cette technologie est complexe, les recherches sont longues, mais c'est à la portée de la Bolivie», poursuit Saul Villegas.
Usine en construction
L'usine pilote devrait produire dès l'an prochain 40 tonnes de carbonate de lithium par mois. Lorsque le procédé sera au point, les usines d'industrialisation qui seront alors construites (en principe d'ici à 2015) devraient permettre la production de plus de 20 000 tonnes annuelles, «de quoi alimenter pendant des centaines d'années les batteries de millions de voitures électriques, qui n'utilisent que quelques kilos de lithium chacune».
Mais les investissements sont tout de même estimés à 300 millions de dollars. «On attend donc de nos partenaires français, japonais ou coréens qu'ils investissent dès aujourd'hui, avec en contrepartie la garantie d'être des clients privilégiés pour l'obtention du carbonate de lithium, dont l'industrie automobile dépend», poursuit Saul Villegas.
Dans cet échange, la Bolivie ne se retrouve-t-elle pourtant pas simple exportatrice de matière première? Que devient la construction de batteries, voire de voitures, objectif avoué du président Evo Morales? «Derrière les discours politiques, il faut voir la réalité. Dans le domaine de la construction de batteries, aucune proposition concrète n'a encore été faite de la part des entreprises européennes et asiatiques. Les conditions posées par le gouvernement ne les enchantent guère», reconnaît un expert de la COMIBOL. Le bras de fer ne fait donc que commencer: «Pour construire des batteries, la Bolivie a absolument besoin de la technologie d'une entreprise comme Bolloré. Comme Bolloré a absolument besoin de notre lithium pour construire ses batteries...»
Quoiqu'il en soit, les éventuels partenaires sont avertis: la Bolivie d'Evo Morales ne se brade plus. «Avant de signer n'importe quel accord, j'irai consulter les mouvements sociaux du département de Potosi», explique d'ailleurs le président. C'est le respect du contrôle social, consacré lui aussi par la nouvelle constitution. Membre de la Fédération régionale des travailleurs paysans de l'altiplano du sud, Leopoldo Cabrera ne voit pas d'un mauvais oeil l'arrivée d'entreprises étrangères, mais il avertit: «C'est le gouvernement et nous, les mouvements sociaux, qui garderont la main sur nos richesses.»
Cartographie: Bolivie, Ecologie, Reprise d'article
samedi 24 janvier 2009
Le Courrier du samedi 24 janvier s'ouvre sur une double page consacrée à la Bolivie qui vote ce week-end une nouvelle constitution. Un très beau dossier constitué par Bernard Perrin, qui met en perspective les espoirs et les craintes que soulève le nouveau texte constitutionnel, avec un accent tout particulier sur la situation des indigènes.
I. BOLIVIE: LA RECONQUÊTE PACIFIQUE DES INDIGÈNES
Trois ans après l'élection d'Evo Morales, les Boliviens s'apprêtent à inaugurer leur nouvelle maison commune. Le projet de constitution soumis aux vois dimanche devrait consolider les réformes juridiques, sociales, politiques et économiques en cours. Une "décolonisation du pouvoir qu'illustre la réforme agraire en pays guarani.
BERNARD PERRIN, SANTA CRUZ
Imaginez qu'une famille soit propriétaire de l'équivalent de la superficie du canton du Valais... ou de plus de 500'000 terrains de football. Et que sur ce même territoire, des milliers de paysans sans terre survivent en esclavage, avec au mieux un salaire de misère, au pire juste de quoi nourrir leur famille. Bienvenu dans le département de Santa Cruz, terre des inégalités! Dans cet Oriente bolivien où seulement 5% des plus riches propriétaires possèdent 85% des surfaces cultivées...
Dans la région reculée de l'Alto Parapeti, à quelques heures de jeep de la petite ville pétrolière de Camiri, le temps semble s'être figé. Et le paysage magnifique, fait de vallées et de montagnes recouvertes d'une végétation luxuriante, rappelle le paradis perdu. Perdu, car dans ce monde oublié, le XXIe siècle rime encore avec esclavage pour le peuple guarani. Dans les énormes propriétés privées de plusieurs milliers d'hectares, des communautés entières vivent toujours en état de servitude, soumises à un patron.
Les Guaranis ont habité cette région au moins depuis le XIVe siècle, et ont résisté à toutes les tentatives de colonisation pendant plus de trois cents ans, jusqu'à leur défaite militaire en 1892 lors de la bataille de Kuruyuki. Le territoire fut alors distribué par l'Etat aux propriétaires terriens, boliviens ou étrangers, et les «bons sauvages» guaranis furent dispersés dans les différentes haciendas, utilisés pour le travail aux champs. Une main d'oeuvre corvéable à souhait bienvenue...
Un siècle de travail forcé
Des communautés entières furent ainsi privées de leurs terres fertiles et réduites au travail forcé. «Ce fut le début de la période la plus pénible de notre histoire, qui n'est malheureusement pas encore terminée», explique Felicia, assise devant sa petite hutte faite de bois et de paille. Dans sa communauté d'Itacuatia, la vieille dame, 67 ans, témoigne d'un passé qui se mêle au présent: «J'ai été séparé de ma famille quand je n'étais encore qu'une enfant, pour entrer au service de la famille Chávez. Dans leur hacienda, depuis toute petite, j'ai lavé le linge, pelé les légumes et préparé les repas. Je ne suis jamais allée à l'école et pendant très longtemps je n'ai pas su ce qu'était l'argent. Les hommes, eux, étaient aux champs, du lever du soleil à la tombée de la nuit.»
Selon l'Assemblée du peuple guarani, Itacuatia compterait aujourd'hui encore trente familles soumises à une forme ou à une autre d'esclavage ou de servitude. «Nous recevons des salaires de misère, en général 15 bolivianos (un peu plus de 2 dollars) pour une journée de dix ou douze heures de labeur. Et il y a encore peu, nous n'étions rétribués que par un peu de sucre, du savon, quelques cacahuètes...», confirme Nicanor Cerezo Bejarano, le mburuvicha (le chef) de cette communauté. Et comme tous ses compagnons, il est lié au propriétaire par une supposée dette qui se transmet de père en fils. Résigné, il se sent encore incapable d'imaginer un autre futur que celui de «vivre et mourir sur cette terre qui m'a vu naître, au service d'un maître».
2009, année de la libération?
Et pourtant... L'espoir que plus d'un siècle d'exploitation prenne fin cette année est bien réel... Pendue à un arbre, une vieille radio grésille pour l'ensemble des familles d'Itacuatia. Le programme de Patria Nueva, un canal pro-gouvernemental, fait la promotion de la nouvelle Constitution. Nicanor Cerezo Bejarano écoute pensivement: «Ce nouveau texte fondamental pourrait nous offrir enfin ce que nous voulons: vivre librement, en travaillant notre propre terre et en nous organisant en communauté. Alors le 25 janvier, nous irons tous voter, évidemment.»
Le vice-ministre des Terres, Alejandro Almaraz, l'a lui-même clamé haut et fort: cette année 2009 sera celle de la libération du peuple guarani et de la fin de l'esclavage. Il y a moins d'un an pourtant, l'avenir de la réforme agraire dans ce coin de pays semblait bien compromis. En avril 2008, trois grands propriétaires terriens, soutenus par l'oligarchie la plus conservatrice de Santa Cruz et par la préfecture de droite, avaient même pris les armes contre le gouvernement. Et ce même Alejandro Almaraz fut retenu en otage pendant sept heures par les propriétaires terriens rebelles et leurs groupes de choc. «Mais en août, en plébiscitant le président avec 67% de votes, le peuple bolivien a mis en déroute cette droite fasciste, et avec elle les propriétaires terriens», raconte Don Valerio Castaño. Le vieil homme travaille lui aussi pour la famille Chávez, depuis plus de vingt ans. La sueur perle sur son front ridé alors que la température dépasse les 37 degrés. Mais désormais un léger sourire crispe son visage: «Fin novembre, les fonctionnaires du gouvernement ont pu reprendre le processus d'assainissement des terres de l'Alto Parapeti, sans que les propriétaires terriens ne leur tirent dessus. Ils ont pu effectuer leur travail de terrain, maintenant nous attendons le résultat et une éventuelle redistribution...»
Extrême précarité
Les chefs des communautés guaranis de l'Alto Parapeti ont transmis au gouvernement une demande de reconstitution d'une Terre communautaire d'origine (TCO) de 157'000 ha dans le cadre de l'assainissement foncier. L'histoire est donc en passe de rendre aux Guaranis ce qu'elle leur a volé. Mais Don Valerio n'ose pas encore y croire: «Il faut nous comprendre... La peur des patrons est ancrée quasi génétiquement en nous. On a peur de tout, peur de parler, peur des représailles...»
Les propriétaires terriens pourtant font désormais profil bas. L'un d'eux, Ronald Larsen, qui avait tiré dans les pneus de la voiture du vice-ministre en avril, aurait même quitté le département, peut-être la Bolivie.
Mais pour ne pas être accusés de maintenir des communautés en régime d'esclavage, et donc de perdre leurs terres, les Chávez ont récemment privé les Guaranis de travail, espérant du même coup les contraindre à quitter la région. Sans le salaire de misère octroyé par le patron et toujours sans terre, les milliers de Guaranis qui composent les dix-neuf communautés de l'Alto Parapeti vivent aujourd'hui dans la précarité la plus absolue. «On cultive en cachette, clandestinement, de petites parcelles qui appartiennent bien sûr au latifundiste. Mais cela nous donne à peine de quoi nourrir nos familles», poursuit Don Valerio.
Pourtant dimanche, même l'estomac vide, Don Valerio ira voter le coeur léger: «Pendant des années, j'ai fait ce que le patron exigerait de moi, je vivais dans la peur, sans pouvoir me défendre contre les mauvais traitements, dans l'ignorance de mes droits, faute d'éducation. L'histoire a changé. Avec le gouvernement d'Evo, avec cette nouvelle Constitution, les Guaranis vont pouvoir enfin être maîtres de leurs terres, et de leur destin.»
La révolution ne gagne pas à tous les coups. Même dans la Bolivie d'Evo Morales, les multinationales peuvent parfois garder presque intact leur pouvoir de nuisance... Noyé dans une centaine de modifications lors des négociations entre le gouvernement et la droite parlementaire au mois d'octobre, il a failli passer inaperçu. L'article 408 (devenu 409) a pourtant basculé d'un extrême à l'autre, l'interdiction pure et simple «de la production, de l'importation et de la commercialisation de transgéniques» devenant régulation par l'intermédiaire d'une loi... «C'est incontestablement un énorme recul», admet volontiers Miguel Lora, collaborateur au Vice-ministère des terres et journaliste à Bolpress.com.
Que s'est-il donc passé dans les couloirs du parlement? «Il y a eu une pression des députés des partis de droite, notamment de Podemos», explique Francisco Mollo Calle, président de l'Association des organisations des producteurs écologiques. «Et les parlementaires de l'Oriente, principalement de Santa Cruz, répondent aux intérêts de puissants groupes agro-industriels, comme l'Anapo, l'Association nationale des producteurs d'oléagineux. Et qui trouve-t-on derrière l'Anapo? La transnationale Monsanto. Pour preuve: c'est l'Anapo qui avait présenté officiellement aux autorités boliviennes les demandes d'essai et d'autorisation du pesticide Roundup Ready, produit par la firme américaine, en 2004 et en 2005», précise Sorka Copa, du Forum bolivien sur l'environnement (Fobomade), et auteur d'une étude sur «les erreurs fatales de l'évaluation des risques du soja transgénique en Bolivie».
Et pourtant... En 2002, la grande marche des mouvements sociaux pour la souveraineté faisait de la lutte contre les transgéniques une priorité. Quant au président Evo Morales, il est de longue date un farouche militant anti-OGM! «Oui... Mais il y a deux niveaux... Evo est en effet un opposant aux transgéniques, mais dans son cabinet, on trouve des gens qui, disons, n'y sont pas forcément opposés. Il y a deux clans au sein même de l'exécutif», relève Miguel Lora.
A Santa Cruz, la moitié de la production agricole serait aujourd'hui transgénique. «La soja y est en pleine expansion, dans le cadre du développement des bio-combustibles, qui remplissent les réservoirs de voitures de riches Européens», s'énerve Miguel Lora. Pour ce dernier, cette porte ouverte aux transgéniques, «c'est une trahison de la nouvelle Constitution, qui prône la souveraineté alimentaire et l'autosubsistance au travers d'une production agricole diversifiée...»
Mais tout n'est pas si noir: «La Constitution interdit encore les transgéniques dans le cadre d'accords internationaux. Apparemment la droite a oublié l'article 255 lors des négociations», sourit Sorka Copa. «Et puis, ajoute Miguel Lora, les articles 255 et 357 interdisent les patentes sur la vie, et notamment sur les semences. Dès lors, avec ses produits monopolistiques qui lient les agriculteurs, Monsanto violera clairement la nouvelle Constitution bolivienne.»
III. UNE CONSTITUTION ETHNIQUE OU INTÉGRATRICE?
C'est une députée du Mouvement vers le socialisme, le parti d'Evo Morales, qui le dit sans ambages: malgré trois ans de gestion gouvernementale, le processus de changement n'a pas réellement démarré en Bolivie. «Certes, il y a eu la nationalisation des hydrocarbures, la mise en place d'un système de rente universelle pour les personnes de plus de 60 ans et l'alphabétisation de l'ensemble de la population. Des avancées majeures! Mais nous avons besoin de cette nouvelle Constitution pour enfin décoloniser le pays et refonder totalement la Bolivie», explique Julia Ramos. «La refonder sans discrimination, afin que tous les Boliviens soient égaux et unis, que chacun puisse vivre dignement dans ce pays», d'ajouter le viceprésident de la République, Alvaro García Linera.
Le peuple rédige et vote
Après cent quatre-vingt-quatre ans de vie républicaine, la Bolivie se prépare donc à faire sa vraie révolution! Pour la première fois de son histoire, c'est en effet le peuple, représenté par les 255 constituants élus en 2006, et non une élite politique, qui a écrit la nouvelle charte fondamentale, soumise au référendum ce dimanche 25 janvier.
Et pour la première fois, la majorité indigène du pays devient véritablement actrice du changement. «Comme dans de nombreux pays du monde, les Constitutions boliviennes depuis l'indépendance en 1825 ont été de terribles instruments De domination sociale, aux mains d'une élite bourgeoise. Ce nouveau texte offre une rupture totale, il est anti-colonialiste et nous libère de l'esclavage néolibéral», relève Idon Chivi Vargas, avocat indigéniste au Vice-ministère des droits de l'homme.
Deux justices égales
A côté de l'égalité des sexes, du droit à la maternité, du droit à vivre dans un environnement sain, et de droits sociaux, comme l'accès à l'eau potable, à des systèmes de santé et d'éducation gratuits, la nouvelle Constitution offre surtout une reconnaissance inédite des droits des trente-six nations indigènes originaires qui composent une (grande) partie du pays. Droit d'exister librement, droit à l'identité culturelle et religieuse, droit à leur propre vision du monde, droit aussi à leur libre détermination et à leur territoire. Et dans ce cadre, droit d'appliquer leurs justices traditionnelles, mises au même niveau hiérarchique que la justice ordinaire.
Pour Eugenio Rojas, le maire de la petite ville d'Achacachi, bastion de la communauté aymara, près du lac Titicaca, c'est une reconnaissance logique: «La justice traditionnelle est plus morale, plus éthique et bien moins corrompue que la justice ordinaire, qui protège avant tout les riches. Le coupable doit réparer les conséquences de son acte, ce qui passe par exemple par les travaux d'intérêt général. La peine vise à une prise de conscience, à une réflexion de la part du coupable.»
«Il y a des avancées dans ce texte avec la reconnaissance des droits des peuples indigènes, trop longtemps exclus», reconnaît volontiers l'analyste politique Carlos Cordero, placé à droite sur l'échiquier politique. «Et créer des droits spécifiques aux indigènes procède d'une bonne intention. Mais cela crée de nouvelles discriminations. On racialise la politique, on crée un fondamentalisme ethnique, on offre un traitement privilégié aux indigènes, par rapport aux populations métisses ou d'origines européenne, oubliés dans cette Constitution. Et on passe d'une nécessaire réparation historique à une regrettable revanche.»
Pas assez socialiste
Si la droite rejette le nouveau texte constitutionnel, jugé trop «indigéniste», extrêmement «anti-libéral» et «démesurément étatiste au niveau économique», celui-ci ne fait pas non plus que des heureux à l'extrême gauche, signe peutêtre qu'il a atteint malgré tout un niveau insoupçonné de consensus... Raul Jimenez, en tout cas, ne décolère pas. Doyen de la faculté de droit de l'université San Andrés de La Paz, il dénonce une trahison: «Certes, la Constitution a été écrite par le peuple, mais elle est pleine de contradictions. Elle se prétend socialiste, mais elle reconnaît la propriété privée, c'est absurde!»
IV. "TOUT LE DROIT INTERNATIONAL, ET MÊME DAVANTAGE!"
Non sans humour, le vice-ministre de Justice et des droits de l'homme, Wilfredo Chávez, qualifie la nouvelle Constitution de «droitière... tant elle octroie de nouveau droits» aux Boliviens. Dont celui de choisir sa juridiction: ordinaire ou indigène.
En tant de chargé des Droits humains, que mettriez-vous en avant dans le nouveau texte?
Wilfredo Chávez: Au-delà de son caractère démocratique ce serait la première Constitution rédigée et votée par les citoyens boliviens je relève que l'ensemble des droits humains existant dans les traités internationaux ont été intégrés au droit national supérieur. Par exemple, sur la base de la Déclaration internationale des droits des peuples autochtones de 2007, ceux-ci pourront demander une autonomie territoriale et une représentation directe à l'Assemblée nationale.
A cela, les constituants ont adjoint des droits sociaux non encore reconnus internationalement, comme le droit à l'eau, aux services publics universels, etc. Enfin, ils ont fait ce qui aurait dû l'être depuis longtemps: instaurer l'égalité de genres et la pénalisation de la discrimination, séparer l'Etat de l'Eglise et déclarer la Bolivie pays pacifiste, interdisant les bases militaires étrangères et rejetant la guerre comme solution politique. Cette affirmation a son importance au vu de l'actualité mondiale...
La reconnaissance de la justice communautaire fait peur, car elle peut être parfois expéditive...
W.C.: Au contraire: son inscription dans la Constitution permet de la soumettre au respect des droits humains universels. Les punitions physiques sont donc évidemment interdites et réprimées comme tout atteinte à la personne humaine. De plus, on ne pourra être soumis à cette justice sans consentement préalable. En cas de conflit de juridictions, le Tribunal constitutionnel plurinational (TCP) tranchera.
Croyez-moi: c'est un enrichissement! Dans la plupart des cas, la justice communautaire est plus appropriée et efficace, car elle est rapide et se préoccupe d'abord de ressouder le justiciable et sa communauté, à réparer plutôt qu'à punir.
Mais sa célérité n'affaiblit-elle pas le droit au recours?
W.C.: En principe, l'appel est garanti par la Constitution. Il y a le cas particulier des communautés pratiquant la justice en assemblée. C'est un type de fonctionnement qui implique le repentir public et l'immédiateté de la peine ce qui en garantit l'application. Mais ceux qui se soumettent à cette assemblée le font volontairement, c'est un signe d'adhésion à la communauté, au même titre que d'accepter ses autres règles de fonctionnement. C'est un tout. Et si le justiciable refuse cette juridiction, il peut faire recours au TCP.
Il faut être clair: ce n'est pas la nouvelle Constitution qui a inventé la justice communautaire. Qu'on le veuille ou non, ces pratiques existent, elles ont survécu à la colonisation. La justice communautaire a en particulier pallier l'absence de l'Etat auprès des communautés rurales. Jusqu'à présent, les deux systèmes étaient divorcés. Désormais, ils seront compénétrés.
V. DÉROUTE DE L'OPPOSITION
Une image du Christ à côté de celle d'Evo. Et un slogan: «Le 25 janvier, choisis Dieu!» L'affiche orne les murs de Santa Cruz, le bastion de la droite anti-gouvernementale, farouchement opposée à la nouvelle Constitution politique de l'Etat. Et pourtant, l'article 4 de la nouvelle charte prévoit le respect de toutes les croyances! La campagne mensongère de la droite, qui prétend aussi qu'on légalisera le mariage gay ou l'avortement, thèmes qui ne se trouvent dans aucun des 411 articles soumis au vote dimanche, illustre son total désarroi plus encore que sa crasse malhonnêteté.
Comment en effet convaincre les citoyens de s'opposer au changement? Certainement pas en débattant des propositions inscrites dans la Constitution, comme la meilleure répartition des terres... Mieux vaut prétendre que le «gouvernement communiste va interdire la propriété privée», même si l'article 56 la garantit expressément... Ne restent que la diffamation et le mensonge pour tenter de rallier les suffrages. La droite bolivienne ne relève décidément pas la tête. Podemos, le principal parti d'opposition de l'ancien président Jorge Qujiroga, a bien tenté de jouer un rôle majeur lors des négociations sur la Constitution au parlement, qui ont abouti en octobre à la révision d'une centaine d'articles. Las, la tactique a encore élargi la base de soutien au texte constitutionnel à droite, et mené Podemos au bord de l'implosion.
Les préfets autonomistes, eux, ont perdu toute crédibilité, après la tentative de coup d'Etat marquée par la vague de violences du mois de septembre, la prise des institutions publiques et le massacre, dans le Pando, d'une vingtaine de paysans.
La campagne de dénigrement du président Morales, présenté comme un apprenti dictateur dans l'ombre du Vénézuélien Hugo Chávez et comme un extrémiste indigéniste prêt à diviser les Boliviens sur des critères ethniques, leur est revenue dans la figure comme un boomerang. Ce sont en effet désormais ces préfets qui incarnent, à la lumière crue des événements, le confinement régionaliste au détriment de l'unité nationale, le déchaînement du racisme, et le non-respect des institutions et de la démocratie. Une déroute totale, qui les a fait perdre jusqu'à la bannière de l'autonomie départementale, désormais largement incorporée dans une nouvelle Constitution qui apparaît comme la plus décentralisée de l'histoire, et qui devrait obtenir l'aval du peuple dimanche au-delà, pour le moins, des 60%.
Cartographie: Bolivie, Lutte pour la dignité, Politique, Reprise d'article
lundi 19 janvier 2009
Cette réflexion d'Eduardo Galeano sur les récents événements de Gaza est parue le vendredi 16 janvier 2009 dans le quotidien uruguayen Brecha. Vous pouvez le lire ici dans sa version originale en espagnol.
(Je dédie cet article à tous mes amis juifs assassinés par les dictatures latino-américaines, que soutint Israël.)*
Pour se justifier, le terrorisme d’état fabrique des terroristes : il sème la haine et récolte des alibis. Tout indique que la boucherie de Gaza, qui d’après ses auteurs doit mettre fin au terrorisme, ne fera que multiplier les terroristes.
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Depuis 1948, les Palestiniens vivent condamnés à l’humiliation perpétuelle. Il leur faut un permis pour respirer. Ils ont perdu leur patrie, leurs terres, leur eau, leur liberté, leur tout. Ils n’ont pas même le droit de choisir leurs autorités. Lorsqu’ils élisent ceux qu’ils ne devraient pas élire, on les punit. Gaza subit actuellement la punition. Elle s’est transformée en une souricière sans issue, depuis que le Hamas a gagné les élections de 2006. Quelque chose de semblable s’est passé en 1932 lorsque le Parti Communiste triompha au Salvador. Les citoyens du Salvador expièrent dans le sang leur mauvaise conduite et vécurent depuis soumis aux dictatures militaires. La démocratie est un luxe que tout le monde ne mérite pas.
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Les fusées artisanales que lancent sans grande précision les militants du Hamas, acculés à Gaza, contre des terres qui furent un jour palestiniennes, sont les enfants de l’impuissance. Et le désespoir, au bord de la folie suicidaire, est la mère des bravades qui nient à Israël le droit d’exister, cris sans aucune efficacité, tandis que la très-efficace guerre d’extermination nie, depuis des années, le droit à l’existence de la Palestine.
Il ne reste bientôt plus rien de la Palestine. Peu à peu, Israël l’efface de la carte.
Les Colons envahissent, et les soldats corrigent la frontière. Les balles sacralisent la dépossession − légitime défense.
Toutes les guerres d’agression se prétendent défensives. Hitler envahit la Pologne pour éviter que la Pologne n’envahisse l’Allemagne. Bush envahit l’Irak pour éviter que l’Irak n’envahisse le monde. Lors de chacune de ses guerres défensives, Israël s’est découpé un nouveau morceau de Palestine, et le festin a suivi. La dévoration est justifiée par les titres de propriété que la Bible lui octroya, par les deux mille ans de souffrance du peuple juif, par la panique générée par les Palestiniens à l'affût.
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Israël est le pays qui jamais n’exécute les recommandations ou les résolutions des Nations Unies, le pays qui jamais n’observe les sentences des tribunaux internationaux, qui se moque des lois internationales, et c’est également le seul pays dans lequel la torture des prisonniers soit légale.
Qui lui a offert le droit de nier tous les droits? D’où vient l’impunité qui couvre Israël pendant la tuerie de Gaza? Le gouvernement espagnol n’aurait jamais pu bombarder impunément le pays basque pour en finir avec l’ETA, l’Angleterre n’aurait pu raser l’Irlande pour liquider l’IRA. La tragédie de l’Holocauste implique-t-elle un éternel contrat d’impunité? Ou cette lumière verte provient-elle de la Grande Puissance dont Israël représente le plus inconditionnel de tous les vassaux ?
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L’armée israélienne, la plus moderne et sophistiquée du monde, sait qui elle tue. Elle ne tue pas par erreur, elle tue par horreur. Les victimes civiles s’appellent «dommages collatéraux», d’après le dictionnaire d’autres grandes guerres impériales. A Gaza, sur dix dommages collatéraux, trois sont des enfants. Et ils sont des milliers, les mutilés, les victimes de la technologie du dépeçage humain, que l’industrie militaire éprouve avec succès au cours de cette opération de nettoyage ethnique.
Et comme toujours, toujours la même chose : à Gaza, cent pour un. Tous les cent Palestiniens tués, un mort israélien.
Des individus dangereux, annonce l’autre facette des bombardements : celle des médias de manipulation, qui nous invitent à croire qu’une vie israélienne vaut cent vies palestiniennes. Et ces médias nous inviteront peut-être bientôt à croire que les bombes atomiques israéliennes sont humanitaires et que la destruction d’Hiroshima et Nagasaki fut l’œuvre d’une puissance nucléaire nommée Iran…
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La prétendue communauté internationale existe-t-elle?
Est-ce autre chose qu’un club de marchands, banquiers et guerriers? Autre chose que le nom artistique des États-Unis quand ils entrent en scène?
Face à la tragédie de Gaza, l’hypocrisie mondiale reluit une fois de plus. Comme toujours, l’indifférence et les discours vides, les déclarations creuses, les déclamations tonitruantes, les postures ambiguës, rendent hommage à la sacro-sainte impunité.
Face à la tragédie de Gaza, les pays arabes se lavent les mains. Comme toujours. Et comme toujours les pays européens se frottent les mains.
La vieille Europe, capable de tant de beautés et de perversion, verse une ou deux larmes, tandis que, secrètement, elle applaudit un coup de maître. Car les agressions sanglantes à l’encontre des Juifs furent de tout temps une spécialité européenne, que paient, depuis un demi-siècle, les Palestiniens; eux aussi sémites, et qui ne furent jamais, ni ne sont, anti-sémites. Ils paient actuellement, en espèce sonnante et sanglante, une ancienne dette, venue d’ailleurs.
* Dans l'article original, cet envoi apparaît comme une forme de post-scriptum. Je choisis pour ma part d'en faire une véritable dédicace, pour éviter, je l'avoue, les commentaires furibonds de ceux qui n'iront pas jusqu'au bout de ce texte...
Cartographie: Lutte pour la dignité, Reprise d'article, Uruguay
mercredi 19 novembre 2008
Voici un article paru dans l'édition colombienne du Monde diplomatique de novembre 2008. L'auteur, Carlos Fajardo, montre comment, à travers la lecture de quelques textes littéraires, on peut dresser le tableau assez sombre d'un pays qui, depuis la fin du XIXe siècle, n'aurait fondamentalement pas évolué par manque de projet culturel clair. J'ai apporté en le traduisant quelques petites modifications à l'article, dans la mesure où certaines redondances de l'espagnol s'adaptent mal au français. Vous pouvez lire l'original en espagnol ici.
LA COLOMBIE, CETTE "CONTRADICTION INSOLUBLE"
une contradiction insoluble?
Jorge Gaitán Durán
"Pauvre pays, pays de misère, pays du diable, pays négroïde, indien, espagnol, sans but et même sans conscience! Pauvre pays que se partagent le Curé, le Lauréat et le Diable!" C'est ce qu'écrivait vers 1928, dans un ouvrage intitulé Voyage à pied, Fernando González, le philosophe d'Otraparte (1), qui dressait le portrait d'une Colombie sous le joug des conservateurs, de l'idéologie hispano-catholique, moraliste et traditionnelle. Pays de grammairiens et de juristes, d'intellectuels avocaillons, défenseurs de la race, de la religion et de la langue; pays de censeurs, comme enfermé dans une capsule de passé, ignorant les bruits et les sons de la modernité à ses frontières. "Le Diable, le Curé, le Lauréat, l'Entraîneur,le Berger et le Mendiant. Voici notre pays", insiste González. Un pays démodé dominé par une mentalité d'ouvrier agricole et de majordome, de propriétaire terrien et de serf.
Le paradoxe de cette représentation est que, entre les hommes d'église sectaires et les maudits hérétiques, le pays de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ressemble assez à celui qui s'est mis en place d'un point de vue politique et culturel en cette première décade du XXIe siècle; c'est-à-dire que se sont perpétués le terrible centralisme culturel et politique, les éternelles discriminations, la burocratie et l'opportunisme, le traditionnalisme, les arnaques étatiques, le culte du propriétaire terrien, l'admiration pour l'image d'un père fort et protecteur, la construction d'une nation hyper-classifiée et intolérante, au cynisme amoral.
En plus d'un siècle, au lieu de s'unifier grâce à un système de symboles adaptés à une vision moderne de la nation, la Colombie s'est fragmentée et fissurée jusqu'à défaire toute possibilité d'organisation participative et démocratique. La régression du pays est évidente: les imaginaires attardés d'une politique corrompue sont aujourd'hui aussi agressifs qu'il y a 60 ans. Les mêmes méthodes paranoïaques de censure médiatique à toute forme d'opposition au pouvoir en place; la même presse patriarcale et asservie au gouvernement, l'exclusion de toute indépendance informative. Il n'y a ici aucun espace pour la dissidence, aucun contexte propice à la controverse, exactement comme c'était le cas à l'époque de la Régénération hispano-catholique de 1880, pendant la République Conservatrice, aux époques de la Violence et du Front National.
La Colombie dans laquelle nous vivons, dominée par une iconographie d'exploitants de cafés et de cow-boys, de propriétaires et de narcotraficants, est une Colombie qui sanctifie la figure du guerrier patriarche, gaillard, audacieux, pragmatique, "à la poigne de fer et au coeur tendre"; qui promeut une culture basée sur l'itiotie médiatique, le ridicule et le spectacle de la mort, mais ignore la culture vivante, populaire, ses artistes les plus importants, ses écrivains et ses intellectuels, et déprécie l'importance d'une éducation basée sur une pédagogie critique et créative. Sous le poids de cette Colombie anti-moderne, qui rend un hommage presque fétichiste à son chef de gouvernement, l'idée de promouvoir des formes inclusives et participatives de démocratie se transforme en cauchemar. Régression des régressions. On a déclaré la guerre à tout projet de pensée innovateur, on chasse des postes importants de l'état comme du secteur privé les artistes, les personnes capables de communiquer et les intellectuels susceptibles de contredire; on met en place, au niveau du gouvernement comme du quotidien national, un rejet systématique de toute manifestation de non-conformisme. On dit ainsi non aux penseurs, oui aux collaborateurs; non à la liberté de penser.
Ces manifestations d'autorité étaient déjà dénoncées par le poète Jorge Gaitán, qui le 14 septembre 1958 lançait cette hypothèse: "Le citoyen des classes élevées est le chef d'orchestre, qui sert à tout. Le détestable édifice de la simulation colombienne. Commérages, plaisanteries et alcool, sports nationaux" (2). Il y a 50 ans, pour Gaitán, on ne voyait dans le pays que des "hommes sans projet". Mythomanes, simulateurs, "à l'imaginaire gris et maladif". Le poète se plaignait d'un manque de perspective historique. Cinquante ans plus tard, comme conséquence de la présence prolongée au pouvoir de la "Régénération Conservatrice", nous avons adopté le mensonge, l'arnaque, le cynisme et le tir à la cible comme sports nationaux. Ce sont quelques-uns de nos imaginaires actuels. Et ceci est la vulgarisation de notre culture.
Le mensonge, l'arnaque, le cynisme et le tir se sont progressivement imposés dans un pays qui a systématiquement cultivé des obstacles à l'accomplissement de la démocratie moderne et a empêché la mise en place d'un véritable Etat de Droit participatif. On a refusé tout système délivré de la paranoïa envers la différence, où l'opposant et le dissident auraient pu vivre sans danger. Lorsqu'au XIXe siècle, on ferma la porte aux projets d'émancipation, de rénovation et de prise en compte des minorités, une bonne partie de la population se trouva laissée pour compte. Ce n'est que dans la recherche d'autres opportunités - pour la plupart illégales - que cette majorité put se faire entendre. C'est alors que le mensonge, la simulation, le cynisme et l'assassinat se sont hissés sur le podium de notre histoire. Le naufrage culturel suivit. A présent, entre le sectarisme guerrier - de gauche comme de droite -, entre la légitimité du voleur et du malin, sous la pression de l'autoritarisme suprême de l'Exécutif, submergés par un langage militariste, policier et guerrier, victimes de la peur face à toute manifestation de libre pensée, et face aux restes de nos cadavres mutilés, nous n'avons pu dépasser l'intolérance, le cléricalisme, le fanatisme et le présidentialisme. Echec des échecs.
Ainsi, pour revenir à Jorge Gaitán Durán, la moitié de la culture a été transformée en un acte subversif et l'autre moitié en banalité (ou péché). "Ont ainsi disparu les précaires moyens culturels que nous détenions pour que les élites, politiques, économiques et intellectuelles, pussent avoir quelque influence sur le pays. La Colombie est aujourd'hui quelque chose d'impénétrable" (3). Toujours en 1958!
Sans un projet national dénué d'exclusion et de militarisme, un projet qui propose de dépasser la culture du mensonge, de la vulgarité, de la mafia et la mentalité de la facilité qui règne dans ce pays, sans ce projet idéal, nous ne dépasserons jamais cette mégalomanie nationale qui, selon García Marquez, "est la forme la plus stérile de conformisme qui nous fait dormir sur un matelas de lauriers que nous nous chargeons d'inventer" (4). Structurons un projet pour ne plus vivre sur les tromperies de l'état, les miracles économiques, politiques et sportifs; pour ne plus continuer à mourir de frustration historique et générationnelle. Un projet à travers lequel nous pourrions tourner le dos au pays présidentialiste qui, comme à l'époque de Fernando González, a peur du diable.
(1) Otraparte, "ailleurs", est le nom qu'avait donné Jorge Gairán Durán à sa propriété.
(2) Jorge Gaitán Durán, La revolución invisible. Apuntes sobre la crisis y el desarollo de Colombia, Bogotá: Ariel, 1999, p. 134.
(3) Ibid., p. 46.
(4) Gabriel García Marquez, "La literatura colombiana: un fraude a la nación".
Cartographie: Colombie, Histoire, Reprise d'article, Société
vendredi 14 novembre 2008
Voici un article sur la perception de la victoire d'Obama en Amérique latine, paru dans Le Courrier d'aujourd'hui, vendredi 14 novembre, p. 11.
LA ROSE-ROUGE AMÉRIQUE LATINE ATTEND BARACK OBAMA AU PROCHAIN TOURNANT
Influence - Le démocrae renouera-t-il dans le sous-continent les liens détruits par George Bush? Obama aura à trancher sur Cuba, Guantanamo et l'immigration.
PIERRE ROTTET
Une chose est sûre: le «Yankee» Obama, qui n'y a jamais mis les pieds, devra reconstruire les liens avec l'Amérique latine. Hormis en Colombie, l'administration Bush les a passablement détériorés. La crédibilité de Washington est désormais nulle et sa sphère d'influence s'est réduite comme peau de chagrin. Sa politique n'a fait que susciter depuis des années des leaders anti-américains.
Certains ont de l'humour, comme Evo Morales: «Je ne sais pas ce qui se passe dans le monde: en Bolivie, un Indien est président. Et maintenant, aux Etats-Unis, un Noir.» Le Bolivien n'est pas le seul à comparer l'élection d'Obama à celles de figures représentatives des minorités ou des secteurs émergents d'Amérique latine, terre d'immigration et mosaïque de races.
Le sous-contient latino-américains est sans doute moins surpris que l'Europe par «la révolution» du peuple américain plaçant un Noir à sa tête, 40 ans près l'assassinat de Martin Luther King. Après l'échec des guérillas, l'Amérique latine voit ici s'accomplir par la démocratie une part des changements que ces mouvements voulaient réaliser par les armes.
Avec l'arrivée de l'Indien Morales, du Noir Obama et la colorisation en rouge du sous-continent, l'Amérique latine pourrait bien opérer un changement de cap, après des années radicalement néolibérales, vers une intégration plus poussée des minorités.
De la misère du monde
Les dirigeants latino-américains ont exprimé des attentes modestes. Mais tous, à l'exception du Pérou de Garcia et de la Colombie d'Uribe, espèrent l'abandon par Obama de l'unilatéralisme de l'administration Bush et de l'embargo à l'encontre de Cuba, ainsi que la disparition du camp de Guantanamo. Dans ses discours, Obama s'est dit prêt à lever certaines restrictions visant Cuba (interdiction de l'envoi d'argent, de se rendre dans l'île pour les Cubains résidant aux USA). En campagne, il s'était dit prêt à dialoguer avec Raul Castro, frère de Fidel.
Mais aussi avec le président du Venezuela. «Je veux voir le Nègre», a d'ailleurs lancé Hugo Chavez. Qui estime que «l'élection historique d'un descendant africain à la tête du pays le plus puissant du monde est le symptôme du changement d'ère qui est né en Amérique du Sud et pourrait avoir frappé aux portes des ÉtatsUnis... Je voudrais parler avec Obama de la misère dans le monde». Même souhait du Bolivien Evo Morales, qui veut améliorer les relations bilatérales, après l'expulsion il y a peu de l'ambassadeur US, accusé d'ingérence et de conspiration avec l'opposition.
La politique américaine d'immigration est un autre tournant où Obama est attendu. La priorité devrait être d'obtenir d'abord la suspension des mesures draconiennes visant les immigrants illégaux, puis l'adoption d'une réforme radicale sur l'immigration par le Congrès US. Le «mur de la honte» construit entre les Etats-Unis et le Mexique ne devrait pas y survivre. Le président mexicain Felipe Calderon a d'ailleurs immédiatement invité Obama à visiter son pays...
Le gouvernement du président colombien Uribe est sans doute le moins rassuré par l'élection d'Obama. Il redoute de voir fondre l'aide US à son armée, tout en espérant voir se poursuivre le programme de lutte contre les narcotrafiquants et la guérilla. La Colombie redoute aussi de voir la majorité démocrate traîner encore plus les pieds pour ratifier le traité de libre commerce (TLC). Un traité fort mal accueilli en Amérique latine, et qui pourrait passer à la trappe, Obama ayant déjà déclaré son opposition. Ses arguments: la faillite de la politique colombienne des droits de l'homme et la violence visant les leaders syndicaux.
Beaucoup d'espoir
Pour la présidente argentine Cristina Kirchner, avec la victoire d'Obama, «c'est un cycle inédit qui commence: la grande victoire d'une des épopées les plus passionnantes de l'histoire, la lutte contre la discrimination et pour l'égalité des chances».
Et s'adressant au nouvel élu: «Toutes les minorités du monde attendent avec beaucoup d'espoir que vous marchiez à leurs côtés, tel que le monde le fit avec Martin Luther King.» Selon le président du parlement de transition de l'Équateur, Fernando Cordero, «Bush n'a pas fait preuve d'assez de volonté politique pour saisir les diversités du monde. Le nouveau président semble une personne beaucoup plus encline à comprendre ce que toute l'humanité vit actuellement.»
Quant à la presse sud-américaine, elle n'a pas usé du ton triomphal des journaux européens après la victoire d'Obama. Titres discrets et peu de photos. Plusieurs raisons à cela: il y a d'abord la méfiance d'une presse proche de pouvoirs réservés voire hostiles à l'égard de Washington; puis la déception d'une presse en main de puissants milieux économiques, plus proches du candidat McCain. A Cuba, la discrétion est aussi de mise. La presse officielle, sans illusion, rappelle que le pays maintient des relations commerciales avec 176 pays. Histoire de dédramatiser l'éventuel refus de la nouvelle administration US de lever l'embargo.
Cartographie: Hémisphère nord, Politique, Reprise d'article
jeudi 9 octobre 2008
Article de Benito Perez paru dans Le Courrier du mardi 7 octobre 2008.
QUITTER L'«ENFER VERT» DU SOJA OGM?
LES PAYANS PARAGUAYENS Y CROIENT
Mouvement social: l'élection d'un président de gauche fait souffler un vent nouveau sur le Paraguay. Dans les campagnes, on rêve de stopper l'invasion du soja et de redistribuer la terre, témoigne Anibal Avalos.
Propos recueillis par Benito Perez
S'il est un pays sud-américain méconnu, c'est bien le Paraguay. «Nous ne sommes pas nationalistes, mais quand même! se lamente Anibal Avalos. Il faudrait que mon pays fasse parler de lui autrement que par la corruption et les trafics.» Cet autre Paraguay, le jeune paysan l'incarne mieux que de longs discours. Fils d'agriculteurs expulsés de leurs terres sous le régime du général Stroessner, il n'a cessé de se battre, avec sa communauté de San Isidro del Jejuí, pour recouvrer ses droits. «Chrétien en actes, pas en prières», il a intégré la Ligue agraire chrétienne à la pointe du combat contre la dictature et les grands propriétaires terriens. A la répression, il a répondu par le droit, se formant et informant des mécanismes de la justice. Aujourd'hui, Anibal Avalos s'investit pour une véritable réforme agraire qui protège l'environnement et la culture paysanne face à l'invasion du soja transgénique. De passage à Genève, le militant exprime son optimisme six semaines après l'investiture du premier président de gauche paraguayen, l'ancien évêque Fernando Lugo.
B. P.: Le soja a le vent en poupe sur le marché mondial. N'est-ce pas une chance de développement pour Paraguay?
A. A.: Non, c'est un immense danger, et pas seulement pour le Paraguay, mais pour toute la région. La monoculture du soja renforce le modèle des méga-entrepreneurs qui ne s'intéressent à rien d'autre qu'au profit. Le Paraguay fut jadis l'un des pays les plus prospères du continent, avant d'être dévasté par ce modèle. On est passé de la distribution des richesses à la destribution de la misère
Pourquoi?
La Constitution paraguayenne garantit le droit à la terre. Pourtant, il y a un pourcentage très élevé de paysans sans terre. Et malgré cela, le latifundio traditionnel ne suffit plus aux investisseurs du soja! Chaque jour, la paysannerie continue de perdre des surfaces cultivables. A la place de fermes qui nourrissent des familles, on voit se développer des exploitations gigantesques de soja transgénique, de riz ou d'eucalyptus destinées aux agrocarburants ou au papier. Les fumigations massives d'herbicides finissent par chasser vers les villes ceux qui résistent et se retrouvent encerclés par les sojeros (cultivateurs de soja, ndlr)... Quant je vois comment on vit ici, dans une sorte de paradis, alors que nous, au Paraguay, nous devons supporter les conséquences des investissements européens... C'est une guerre cruelle! Imaginez: un pays aussi riche en nature que le Paraguay doit importer des aliments!
Comment s'organisent les paysans pour changer cette situation?
Il y a tout type d'organisation et de luttes. Des occupations, bien sûr, mais aussi des processus légaux. C'est à ces derniers que je m'attèle: il s'agit de former les gens pour qu'ils connaissent leurs droits et puissent les faire valoir. Des lois prometteuses, il y en a en pagaille au Paraguay: pour redistribuer la terre, pour protéger l'environnement, etc., etc. Le problème, c'est que ces lois ne sont jamais appliquées!
Face aux fumigations massives, nous sommes parfois contraints de mener des actions radicales. Mais en général nous cherchons le dialogue. Le gouvernement actuel a un projet de zonage, séparant les cultures OGM des autres exploitations. Nous le soutenons.
Que demande le monde paysan au gouvernement?
Nous réclamons que l'Etat décrète l'urgence agraire! La priorité doit être la réalisation d'une réforme agraire intégrale: d'abord, distribuer la terre et, ensuite, apporter les services de base indispensables à la vie à la campagne et à la production paysanne: marché, soutien technique, crédit, électricité, chemins, etc.
De cela, qu'a garanti le président?
Il s'est engagé à terminer le cadastre entamé avec le soutien financier de la Banque mondiale, mais qui a traîné jusque-là. Cela permettra de découvrir les nombreuses exploitations usurpées par les latifundistes et de les redistribuer. Le gouvernement achètera aussi des terres pour les donner aux paysans.
Selon quels critères faudrait-il la redistribuer?
Il faut sortir la terre du marché. Et pour cela nous demandons qu'elle soit confiée collectivement à des organisations paysannes. Seule la propriété associative peut freiner l'invasion étrangère. Donner des terres à des familles puis les laisser se débrouiller, c'est la meilleure façon de faire semblant d'appliquer une réforme agraire, puis d'accuser les paysans de son échec!
Là aussi, le gouvernement semble sensible à la question. Il a nommé huit nouveaux responsables à l'Institut national de développement rural et des terres (INDERT), dans lesquels nous avons une totale confiance, avec pour mission d'étudier le type de propriété des terres souhaitable.
A l'autre bout de la chaîne, que faire pour la commercialisation?
Nous demandons que l'Etat soutienne les structures de commercialisation groupée mises sur pied par les paysans afin de contourner les spéculateurs. Le gouvernement l'a promis.
A vous entendre, tout va pour le mieux...
Ce serait le cas si nous pouvions faire confiance au nouveau ministre de l'Agriculture et l'Elevage ... Nous ne sommes pas sûr qu'un poste aussi crucial devait être confié à un dirigeant du Parti libéral radical (le PLRA est le plus puissant mais le moins progressiste des partis alliés de Fernando Lugo, ndlr). Malgré nos demandes, le ministre a refusé de se prononcer sur notre plan d'urgence agraire. De plus, nous avons de mauvais antécédents avec lui. Quand il était député, il avait refusé une proposition de réduction de l'usage des pesticides. Et son parti a aussi soutenu les privatisations des entreprises publiques et les lois dites «antiterroristes»...
UN MOUVEMENT SOCIAL IMPLIQUÉ MAIS PAS AUTONOME
Quels sont les rapports entre les mouvements sociaux et le gouvernement de Fernando Lugo?
Au Paraguay, le mouvement populaire traverse une période d'unification, d'agrégation des forces pour avoir un impact au niveau politique, structurel. De multiples initiatives locales et sectorielles se sont fédérées dans un Front social et populaire, qui regroupe plus d'une centaine de mouvements sociaux, paysans, sans toit, et même indigènes. Ce front apport un soutien critique au processus initié par le nouveau gouvernement; il demeure stratégiquement autonome. Le président Lugo a lui-même affirmé que les gens devaient s'aider eux-mêmes, s'auto-organiser, et non pas se reposer sur l'action du gouvernement.
Sentez-vous déjà l'effet du nouveau gouvernement?
Oui. La répression est moins forte. La justice paraguayenne est très politisée, et les pouvoirs se sont servis d'elle pour criminaliser notre lutte. Au Paraguay, les gens n'osent pas faire appel à la justice, car ils risque des représailles bien plus que d'obtenir gain de cause. Le président Nicano Duarte Frutos avait promis lors de son élection en 2003 de changer ça. Les gens ont alors commencé à revendiquer leurs droits. La réponse a été terrible: il y a eu des morts, et plus de mille personnes ont été arrêtées et inculpées. Ce gouvernement a mené une politique dite de «sécurité citoyenne», qui consistait à armer des civils pour qu'ils fassent eux-mêmes leur justice. Cela a provoqué un chaos lamentale! Plusieurs dirigeants paysans ont été assassinés et beaucoup de militants ont été effrayés et ont abandonné la lutte. Maintenant même si des menaces sont toujours proférées, on peut mieux respirer! Il y a de l'espoir que les gens osent à nouveau dénoncer les abus. Et que l'on puisse faire reculer la corruption, par exemple, en élevant les salaires des policiers et des militaires.
Depuis un mois, les signes de changement se multiplient, malgré une situation financière difficile: entre l'élection présidentielle d'avril et l'investiture d'août, l'ancien pouvoir a vidé les caisses! Mais ça n'a pas empêché de rendre la santé publique gratuite.
Le président peut-il s'appuyer sur un Etat qui a été contrôlé pendant des décennies par le Parti colorado?
En tout cas, ces jours, tout le monde semble vouloir faire la preuve de son efficacité! Les premiers cas d'emplois fictifs ayant été dénoncés, tous les fonctionnaires accourent au travail. Au point que la plupart des administrations manquent désormais de chaises! Dans les rues de la capitale, les vendeurs de mate et de tereré ont perdu leurs meilleurs clients...
Plus sérieusement, on observer une vraie effervescence, les ministères multiplient les réunions de travail et de coordination. Les nouvelles politiques se mettent en place dans une atmosphère de transparence et de participation populaire. Des équipes de médecins ou de professeurs se rendent à la campagne pour évaluer les besoins.
Bien sûr, la volonté du président ne suffira pas à tout changer. Il doit tenir compte des pressions des multinationales et demeurer dans le cadre de la loi (Fernando Lugo ne dispose pas de la majorité au parlement, ndlr.). Le Front social et populaire aura justement pour tâche de mettre la pression sur l'Etat. Je le répète, nous ne sommes pas une force progouvernement: nous l'appuierons s'il mène une politique favorable au peuple. Dans le cas contraire, nous le critiquerons.
Pour transformer réellement le Paraguay, ne faudrait-il pas convoquer une assemblée constituante comme en Equateur ou en Bolivie?
Oui, ce serait intéressant. Le projet existe, mais ce sera pour plus tard.
Cartographie: Ecologie, Lutte pour la dignité, Paraguay, Politique, Reprise d'article
jeudi 28 août 2008
Je vous parlais, il y a quelque temps, des petits soucis d'Alvaro Uribe avec ses proches paramilitaires et narco-traficants (article ici). Il semblerait que la Cour suprême de Colombie s'en mêle, si l'en en croit l'article du Courrier paru hier, mercredi 27 août.
La Cour suprême de Colombie accuse Alvaro Uribe de "complot"
«PARAPOLITIQUE» - Gouvernement et paramilitaires auraient constitué un dossier contre des juges trop curieux. La Cour pénale internationale interpellée.
- Benito Perez -
Cette fois, ce n'est pas un obscur militant de gauche qui accuse le gouvernement colombien de manipulations. Lundi, le président de la Cour suprême de justice (CSJ), Francisco Ricaurte, a annoncé que la haute instance judiciaire allait saisir ni plus ni moins que la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye. En cause: une réunion au Palais présidentiel en avril dernier entre deux conseillers d'Alvaro Uribe et les représentants du chef paramilitaire Diego Murillo, alias «Don Berna». Révélée la semaine dernière par Semana, cette rencontre aurait servi à monter un dossier visant à décrédibiliser les juges chargés du scandale de la «parapolitique». «Il y a un complot d'un secteur du gouvernement colombien en alliance avec les paramilitaires pour discréditer la Cour suprême de justice», a affirmé lundi devant la presse Francisco Ricaurte, président de la Haute Cour colombienne. Les juges de la CSJ, a-t-il averti, entendent faire part de cette accusation au procureur de la CPI, l'Argentin Luis Moreno Ocampo, actuellement en visite en Colombie.
Ce coup de tonnerre polico-judiciaire intervient après plusieurs mois de conflit entre les deux pouvoirs. Le président Alvaro Uribe accuse en effet les juges de ne s'intéresser qu'aux liens entre ses amis politiques et les Autodéfenses unies de Colombie (AUC), au détriment, selon lui, des collusions entre la gauche et les guérillas.
En deux ans de scandale dit de la «parapolitique», une soixantaine d'élus de la majorité ont été placés sous enquête judiciaire pour avoir collaboré avec ces milices d'extrême droite accusées de dizaines de milliers de crimes de sang et de narcotrafic. Une trentaine d'alliés du président dorment actuellement en prison, dont son propre cousin Mario Uribe.
Eviter l'extradition
C'est l'hebdomadaire Semana, déjà à l'origine de nombreuses révélations explosives, qui a rallumé la mèche, la semaine dernière, en publiant des enregistrements qui démontreraient le «plan machiavélique» des «hommes de confiance» de Diego Murillo pour impliquer la Cour suprême de justice dans l'achat d'informations douteuses auprès de «paras».
Selon Semana, le chef paramilitaire a décidé de proposer ce dossier compromettant sur la CSJ au gouvernement, après la signature par le président de l'acte d'extradition de Carlos Mario Jiménez, alias «Macaco», vers les Etats-Unis, en avril dernier. Pour Don Berna, c'est une tentative désespérée pour s'éviter le prochain wagon de narcotrafiquants à destination des prisons étasuniennes.
A première vue, le marchandage paraît avoir échoué. En mai, Diego Murillo et douze autres chefs «paras» sont expédiés vers les Etats-Unis. Mais l'échec du deal n'éclaircit pas tout. Admettant la réunion mais niant toute négociation, le pouvoir laisse dans l'ombre le but réel de ce contact à très haut niveau, et ce en plein conflit institutionnel.
Fidèle à son habitude, Alvaro Uribe s'est défendu en contre-attaquant: «Il nous fallait écouter [les émissaires de Don Berna], car on sait qu'il y a ici un trafic de témoins.» Mais le malaise demeure entier: que le dossier remis aux fonctionnaires contienne des documents compromettants pour le CSJ ou un simple montage malhonnête, le dossier n'a jamais été transmis à un juge instructeur...
La Haye entre en scène
Pour le président colombien, l'affaire est d'autant plus embarrassante qu'elle coïncide avec la visite du procureur de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo, venu justement examiner l'affaire des extraditions de paramilitaires. Dans un courrier officiel daté de juin mais révélé il y a dix jours, la Cour sise à La Haye s'était inquiétée auprès de l'ambassadeur colombien du fait que des personnes accusées de massacre soient extradées pour leurs seules activités narcotiques. «Comment sera assuré le jugement des principaux responsables de crimes, qui pourraient relever de la compétence de la CPI?» interroge M. Moreno Ocampo.
A son arrivée lundi à Bogota, le procureur a précisé ses menaces. Si la CPI n'obtient pas des garanties de la justice colombienne, elle lancera ses propres poursuites pénales contre les groupes armés et leurs complices politiques...
Cartographie: Colombie, Politique, Reprise d'article
samedi 23 août 2008
Il y a quelques semaines, Micheline Calmy-Rey, ministre suisse des affaires étrangère, rencontrait à Bogotá Alvaro Uribe après une série de tensions entre les deux pays, liées notamment au rôle de l'émissaire suisse Jean-Pierre Gontard dans les pourparlers avec les FARC, à la demande d'Alvaro Uribe que la Suisse cesse ses interventions diplomatiques dans le conflit armé en Colombie, au travestissement de l'emblême du CICR, etc.
Entretien au sommet, donc, avec sourires et poignées de main, assurance du respect mutuel, mise à disposition des services de l'un pour l'autre... Rien ne s'était passé, on oublie tout et on redevient partenaires économiques.
Economiques, seulement?
Voici un article paru dans Le Courrier du jour. Décoiffant. Va falloir que je commence à assurer mes arrières ;-)
ETRANGE ENQUÊTE SUR DEUX EXILÉS COLOMBIENS
Suisse - Un photomontage d'Alvaro Uribe provoque une descente policière chez deux militants colombiens pour "outrage à l'Etat étranger". Effet collatéral des tensions entre Berne et Bogota?
par Benito Perez
La raison d'Etat ne connaît pas de frontières. Il y a trois ans, lorsque Luz Perly Cordoba, dirigeante d'une association paysanne (lire ci-dessous), et son mari Hanz Preciado, actif auprès des prisonniers politiques, se voient reconnaître le statut de réfugiés en Suisse, ces deux militants de gauche pensent en avoir fini avec le harcèlement du gouvernement colombien. La perquisition de leur domicile genevois, en juillet dernier, a rompu le charme. A l'instigation de l'Etat colombien, le couple a été placé sous enquête préliminaire par le Ministère public de la Confédération (MPC) pour «outrage à Etat étranger». Une procédure pénale pour le moins inhabituelle qui intervient en pleine polémique diplomatique entre la Colombie et la Suisse, la première accusant la seconde d'abriter une base arrière de la guérilla. «Nous sommes les têtes de Turcs sur lesquelles on tape pour détourner l'attention», analyse Luz Perly Cordoba, qui rejette tout lien avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).
L'opération date du 9 juillet, une semaine après l'annonce de la libération d'Ingrid Betancourt. A l'aube, les policiers fédéraux (FedPol) investissent l'appartement familial et saisissent ordinateurs, CD et clés USB. En l'absence des militants, qui visitent des proches en Espagne, c'est leur fils de 15 ans qui subit la perquisition. Au téléphone, la police informe les parents de l'origine colombienne de la plainte et leur donne rendez-vous, le 18 juillet, à Berne, pour un interrogatoire. C'est là que Luz Perly et Hanz apprendront la nature exacte de l'action intentée par Bogota contre inconnu. En dix heures d'interrogatoires, les agents de la FedPol passent en revue textes, dessins et même graffitis anti-Uribe répertoriés ces dernières années en Suisse romande. Les deux militants n'en reconnaissent qu'un seul: un photomontage, affublant le président colombien d'une frange et d'une moustache hitlériennes. Diffusée sur le Net, la caricature avait été reprise par les deux exilés pour illustrer un appel à manifester lors de la venue d'Alvaro Uribe au Forum de Davos, en janvier 2008. «Nous assumons pleinement!» assure Luz Perly Cordoba, qui réclame le «droit à la protestation» et à la «libre expression».
Carlo Sommaruga, défenseur des deux militants, admet qu'«il n'est jamais sympathique de se faire 'hitlériser'». Mais l'avocat genevois souligne aussitôt la banalité du procédé en matière de critique politique. Notamment en Colombie, où «il n'est pas rare que des caricatures d'Uribe en Hitler apparaissent dans les manifestations». «Tapez Uribe FARC et Hitler sur Internet et vous verrez que le président colombien a lui-même usé de cet amalgame à l'égard des FARC (1)», ajoute-t-il, ironique, avant de faire remarquer que les Colombiens paraissent «davantage détachés de l'histoire» nazie que les Européens.
Reste que, même en Suisse, Me Sommaruga n'a pas trouvé trace d'une telle procédure basée sur une caricature, ni de poursuites engagées contre des réfugiés pour «outrage à Etat». D'où sa «surprise» de voir la Suisse «donner du crédit à la démarche colombienne», au point de perquisitionner un domicile et de saisir du matériel informatique.
«Opération d'intimidation»
Ruth-Gaby Vermot-Mangold va plus loin. L'ex-conseillère nationale bernoise, spécialiste des migrations au Conseil de l'Europe, connaît Luz Perly Cordoba depuis les années de prison de la militante paysanne. Du coup, elle enrage de voir les autorités fédérales se prêter à une «manifeste opération d'intimidation». Dans une lettre ouverte expédiée à Berne le 8 août, Mme Vermot-Mangold dénonce le «harcèlement psychologique» exercé par Bogota «à l'égard de celles et ceux qui ont dû fuir leur pays et qui restent mobilisés pour la justice sociale en Colombie et dénoncent la démocratie de façade». Avec l'appui d'une dizaine de personnalités de gauche, la représentante suisse au Conseil de l'Europe réclame l'abandon immédiat de cette «procédure de nature politique».
Pour l'heure, seul le MPC a réagi à la missive. Dans sa réponse, le procureur justifie son action au nom du droit, mais confirme l'aval politique à sa démarche.
L'attitude de Berne déçoit également Luz Perly Cordoba. «La Suisse nous a accordé l'asile, elle sait parfaitement qui nous sommes. Nous n'avons jamais agi clandestinement», souligne la militante, qui avait obtenu l'asile dans le temps record de trois mois. Derrière l'atteinte à la liberté d'expression, ce sont les droits des réfugiés qui seraient en danger, argue-telle: «Si nous avons dû fuir notre pays à cause des persécutions, nous avons le devoir de poursuivre la lutte.»
Au dire de Mme Cordoba, «la peur s'est installée dans la communauté» des exilés colombiens. «Beaucoup craignent un changement de politique de la Suisse à leur égard.» Sous prétexte de lutte antiterroriste, la politique «uribiste» de stigmatisation des opposants franchit de mieux en mieux les frontières, et l'amalgame entre militants de gauche et guérilleros se répand en Europe. «La pression de la Colombie sur le gouvernement suisse est très forte», admet Luz Perly Cordoba.
Si les enquêteurs suisses se sont gardé de faire allusion aux FARC devant les deux réfugiés, pour Mme Vermot-Mangold, l'amalgame est implicite: «La saisie de tout leur matériel informatique entretient le soupçon d'une appartenance aux FARC.» Un lien que la Bernoise conteste.
Etrange chronologie
Accusée par Bogota de collusion avec les FARC à travers son médiateur JeanPierre Gontard, et d'être un repaire présumé de guérilleros, la Suisse serait-elle tentée de donner des gages à Bogota, sans se déjuger ouvertement? Difficile d'en être sûr. «Mais si les réfugiés ne réagissent pas et mettent la tête dans le sable, ils risquent bien de finir dans le rôle de victimes expiatoires», note Luz Perly Cordoba.
Sans relier catégoriquement les diverses affaires, Carlo Sommaruga et Ruth-Gaby Vermot-Mangold s'interrogent, eux, sur le calendrier: pourquoi a-ton perquisitionné en plein juillet, alors que, selon le MPC, la plainte daterait de 2007? «La coïncidence est quand même très, très étrange», relève la socialiste. D'autant que la diffusion de la «caricature» est postérieure au dépôt de la plainte, mais très antérieure à la perquisition... Autant de faits sur lesquels nous avons interrogé sans succès le MPC.
L'impossible fuite
Les deux socialistes s'accordent aussi pour fustiger l'attitude inhumaine des agents de l'Etat. «Il est choquant de faire subir une perquisition à un enfant de 15 ans encore traumatisé par la répression en Colombie. On n'agit pas ainsi à la légère!», s'offusque Mme Vermot-Mangold, soulignant le parcours douloureux de cette famille.
Derrière la façade résolue de la militante, Luz Perly Cordoba laisse poindre un soupçon d'amertume. «Le plus difficile, dit-elle, c'est d'avoir dû fuir son pays à cause de la persécution, de faire tous ces efforts pour reconstruire sa vie ici, pour finalement s'apercevoir que le bras long du dictateur est arrivé jusqu'ici...»
(1) En décembre 2007, en réponse à des critiques françaises, Alvaro Uribe a déclaré que son pays agissait «comme la France agirait si elle avait un nouveau Hitler. Les otages sont dans un état semblable à celui des prisonniers des camps de concentration.»
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De la prison colombienne à la police fédérale
Luz Perly Cordoba est loin d'être une inconnue. Près de vingt ans de militantisme social ont converti cette native d'Arauquita, dans le stratégique département de l'Arauca, en l'une des bêtes noires du régime colombien.
Après des études de droit et d'administration à Bucaramanga, marquées par un engagement estudiantin, Luz Perly rentre en 1999 dans sa région et participe à la fondation de l'Association paysanne de l'Arauca (ACA), destinée à fédérer le mouvement agraire local. «Mon département est extrêmement riche en ressources naturelles, mais ses habitants, principalement des paysans, n'en profitent pas», explique-t-elle. L'ACA se fixe donc pour objectif de réclamer des investissements agricoles. S'élevant contre l'éradication de la coca, elle réclame un plan de développement alternatif qui permette de lui substituer progressivement des cultures licites.
Plus grave encore, pour le pouvoir, l'ACA et d'autres organisations sociales de la région s'insurgent contre les dommages environnementaux causés par les fumigations aériennes des plants de coca et, surtout, par les exploitations pétrolières. L'Arauca héberge notamment le fameux oléoduc de Caño Limon et des gisements des transnationales Oxy et Repsol. Au dire de Luz Perly Cordoba, la campagne des mouvements sociaux eut un fort impact, grâce au puissant réseau mis en place. «A l'époque, 90% des habitants faisaient partie d'une association, d'une organisation indigène, d'une coopérative ou encore d'un syndicat», assure-t-elle.
Toujours selon la militante, la réaction des compagnies fut brutale: «En 2001, des groupes paramilitaires ont envahi les hautes terres de l'Arauca, et de là, avec l'appui de l'armée, ils ont lancé une campagne de terreur et d'extermination des organisations sociales.» Pour la seule municipalité de Tame (20 000 habitants), on recensera plus de 400 assassinés (2).
Décimés, exilés, menacés, les militants de l'ACA sont «contraints de se recycler en ONG de défense des droits humains», raconte, songeuse, Luz Perly Cordoba. Du rêve d'une vie meilleure, plus digne, on passe à une stratégie de survie. La dénonciation des violences et la recherche des disparus supplante le développement agraire.
Les militants apprennent à se cacher, à se protéger. A la phase des assassinats succède, dès lors, une seconde étape, celle de «la judiciarisation des organisations sociales». Celle-ci est menée directement par un procureur militaire «intégré à la Brigade régionale», «lieu idéal pour recruter des témoins à solde et élaborer leurs montages judiciaires», décrit Mme Cordoba. En février 2004, lorsque la répression s'abat sur l'ACA, «80% des dirigeants sociaux du département étaient déjà en prison».
La direction de l'ACA est accusée, d'un bloc, de «rébellion» c'est-à-dire d'appartenance à l'une des guérillas et entre en clandestinité. Sa présidente, Mme Cordoba, est interpellée à Bogota, où elle avait fui des menaces en 2003 déjà.
Concrètement, le juge accuse Luz Perly Cordoba d'avoir voyagé en Europe aux frais de la guérilla. Une assertion «grossière et sans fondement» (3): «J'ai pu obtenir tous les justificatifs des organisations européennes qui m'avaient invitée, mais le procureur n'a pas voulu en tenir compte...»
Sans ambiguïté, la militante sociale insiste sur le caractère civil de l'ACA. «Nous sommes une organisation sociale sans armes habitant une zone en conflit», résume-t-elle. Et d'enfoncer le clou: «La guérilla est un phénomène né des inégalités, son produit armé, en quelque sorte. Mais cela ne veut pas dire qu'elle englobe tous ceux qui luttent contre les injustices et les agressions de l'Etat.»
Luz Perly Cordoba sera internée durant plus d'une année. A 120 prisonnières dans une cellule de 36 places, confrontée aux maladies gastriques, alimentaires. Elle voit une amie mourir pour cause de non-assistance sanitaire. «J'ai eu la chance d'être mieux traitée que d'autres, car je bénéficiais de la protection de la Cour interaméricaine des droits humains. D'autres camarades seront, eux, battus et volés par des détenus paramilitaires.»
Cette période est aussi celle des premiers contacts avec la Suissesse Ruth-Gaby Vermot-Mangold, présidente de l'association «1000 femmes pour le Prix Nobel de la paix 2005», qui l'inclut sur la liste des «nobelisables».
Outre la pression internationale, c'est la minceur de l'accusation et la volonté de sauver la face qui, au dire de la Colombienne, conduiront la justice de son pays à lui octroyer la liberté provisionnelle. Mme Cordoba en profitera pour rejoindre la Suisse en mars 2005 avec son époux Hanz et son fils.
Un sort enviable: le Comité de solidarité avec les prisonniers politiques en Colombie estime à ce jour leur nombre à au «moins 7500 personnes». Dont six camarades de l'Association paysanne de l'Arauca.
(2) Au sujet de Tame, Amnesty écrit: «Les groupes paramilitaires opérant avec le soutien de l'armée ont pu renforcer leur présence dans le département d'Arauca.(...) Cent quatre-vingts homicides auraient été commis dans la municipalité de Tame en 2002.» En 2004, l'ONG a consacré un rapport à ce drame au titre sans équivoque: «Un laboratoire de guerre: Répression et violence à Arauca».
(3) Une version confirmée par Amnesty: http://www.amnesty.org/es/library/asset/AMR23/011/2004/fr/dom-AMR230112004fr.html
Quelques repères à propos des relations tendues entre la Suisse et la Colombie (par Benito Perez):
> Janvier 1999- février 2002: Les FARC et le président Andrés Pastrana mènent des conversations de paix en territoire démilitarisé. La Suisse est l'un des dix pays du Groupe des facilitateurs du processus. Jean-Pierre Gontard est de la partie.A la fin des pourparlers, la Suisse expulse les FARC présents sur son territoire.
> Mai 2002: Alvaro Uribe est élu à la présidence sur un programme d'éradication de la guérilla. En 2004, Uribe admet toutefois que des contacts sont en cours avec les FARC. En novembre, la Suisse est officiellement conviée par Bogota à négocier un échange de prisonniers, mais les FARC veulent parler directement à Uribe. La France et l'Espagne rejoignent la Suisse dans cette nouvelle facilitation sans négociations... Le dialogue est difficile, car la Suisse reconnaît toujours le caractère belligérant des FARC, mais plus la Colombie. En 2005, M. Gontard met publiquement en doute la volonté de négocier de Bogota.
> 2006: Le vice-président Francisco Santos accuse des ONG suisses financées par Berne de soutenir les FARC.
> 2007: Francisco Santos accuse à plusieurs reprises la Suisse de tolérer la présence de «terroristes» sur son territoire. Il pointe aussi des organisations sociales qualifiées de «plate-forme politique» des FARC. Berne rappelle qu'il ne possède pas de «liste» des organisations terroristes.A l'automne, la médiation d'Hugo Chávez relègue les facilitateurs au second plan.
> Début 2008: Berne rappelle son opposition aux opérations militaires qui pourraient mettre en danger la vie des otages et plaide pour la négociation. Plusieurs sont libérés unilatéralement. En mars, alors que le facilitateur suisse s'apprête à rencontrer Raul Reyes, le porte-parole des FARC est tué dans un raid.
> Juillet: Le 2, Bogota annonce la libération par l'armée de 14 otages, dont Ingrid Betancourt, au moment où les facilitateurs suisse et français tentent de négocier avec le nouveau chef des FARC. Le 4, la RSR affirme qu'une rançon a été versée pour la libération des otages. Des sources colombiennes parlent de «nouvelle attaque suisse» contre la Colombie. Le 6, sur la base de documents de Reyes saisis en mars, Bogota accuse le médiateur suisse d'avoir transporté des rançons pour les FARC et met un terme à la facilitation suisse. Le DFAE défend M. Gontard. Le 15, le CICR proteste pour l'utilisation de son emblème par l'armée colombienne. Ce même jour, Bogota ouvre une enquête contre M.Gontard.A fin juillet, la presse se fait écho d'accusations de la police colombienne contre des exilés en Suisse accusés d'appartenir à l'appareil international des FARC. Un professeur lausannois, alias Lucas Gualdron, est même présenté par El País comme le successeur de Raúl Reyes. Berne maintient: il n'y a pas de représentants des FARC en Suisse.
> Le 11 août: Micheline Calmy-Rey se rend à Bogota. Elle défend la médiation suisse et dit sa «préoccupation» pour l'usage abusif de l'emblème du CICR. Mais le ton est à l'apaisement.
Cartographie: Colombie, Politique, Reprise d'article
