mardi 9 décembre 2008
J'ai reçu il y a quelque jour un courrier d'une internaute, vraisemblablement assez jeune, qui me disait ceci:
Ayant une profonde attirance pour les gens d’Amérique latine, plus particulièrement les Indiens/indiennes (ceux qui ont été épargnés par les blancs), j’aimerais bien avoir des discussions avec ces derniers pour des échanges sur le monde, sur leur connaissance de la nature, leur façon d’appréhender les évènements actuels [...].
Il y a deux réponses face à ce type de requête. La première, concrète, pour permettre à cette personne de réaliser son désir d'échange, suggérerait d'abord une petite recherche sur internet, car nombre de communautés ont leur site, leur journal en ligne, etc. Et là, je devine une ombre de déception dans le regard de mon interlocutrice en quête de pensée sauvage, qui ne s'attendait pas forcément à échanger avec des cyber-citoyens, mais bien avec des Indiens, des vrais. On pourrait donc imaginer de diriger notre lectrice vers l'ethnologie, ou en tout cas vers une recherche un peu plus approfondie sur la situation des "indigènes" en Amérique latine puis, dans un deuxième temps, vers des voyages pourvus d'un but précis (ethnologique ou ONG-esque).
Mais cette première réponse est, fondamentalement, inadéquate. Et d'abord, parce qu'elle ne serait que mensonge face à la réalité projetée dans cette question, celle des "Indiens épargnés par les Blancs" qui, n'en déplaisent aux primitivistes forcenés, n'existent pas, ou plus. La tribu brésilienne inconnue, préservée de tout contact avec le reste de l'humanité jusqu'en mai 2008, était en fait connue depuis 1910. Les Mapuches, seul peuple pré-colombien ayant résisté à l'invastion espagnole et obtenu, au XVIIe siècle, une reconnaissance de leur autonomie, ont été dans les faits réprimés tout au cours de leur histoire et le sont aujourd'hui plus encore que jamais. La communauté mapuche est aujourd'hui partagée entre trois attitudes:
- La lutte pour la reconnaissance territoriale et l'autonomie culturelle, vastement réprimée par le gouvernement chilien.
- L'abandon progressif d'une identité ressentie davantage comme un poids que comme une richesse, ce second choix ayant pour conséquence l'effacement volontaire des traditions et la migration systématique vers les centres urbains.
- Une forme de "prostitution culturelle" qui consiste à vendre l'image mythique du Mapuche à des agences de voyage qui organisent ensuite des "tours en pays mapuche" pour des touristes convaincus qu'ils effectuent là un authentique échange culturel.
Dans le même genre, on peut mentionner un certain nombre de visites organisées des mines de Potosí (Bolivie) avec sacrifice de lama ou hommage à la déesse de la terre ou, le must actuel, les expériences chamaniques en Amazonie. On ne peut d'ailleurs pas en vouloir aux "Indios" qui jouent ce jeu: ils ne font que répondre à notre stupide besoin d'exotisme et ce, pour quelques dollars de plus à la fin du mois, ce qui est toujours bon à prendre.
Essayons donc, pour le bien des communautés autochtones, d'oublier un peu le mythe de l'originel et de réfléchir en terme de métissage, d'une part, et d'héritage multiculturel, d'autre part.
Car il y a bien sûr un nombre important de peuples, en Amérique latine, qui ont su conserver et cultiver une partie de l'héritage précolombien - jamais de manière "pure" et intouchée, mais par un habile processus d'assimilation de l'autre à soi, qui satisfaisait aussi bien les colons que les colonisés. (Et je vous renvoie ici aux magnifiques ouvrages de Serge Grusinski sur lequel vous trouverez d'autres informations dans ces pages.) Parmi ces milliers d'ethnies américaines, un certain nombre cultivent encore des modes de vie relativement opposés à ceux de nos civilisations occidentales, tant au niveau de la conception de la communauté que dans leur rapport à la terre ou leur pratiques cultuelles, par exemple. Mais l'adverbe relativement s'impose. D'abord parce que les échanges entre ces peuples et les citoyens de centres urbains plus importants sont une réalité dont dépend bien souvent la survie des communautés "natives". Ensuite parce que les membres de ces dernières qui envisagent leur situation comme une fatalité sont au moins aussi nombreux que ceux qui revendiquent leur spécificité culturelle. Tout comme nous, ces "bons sauvages" que nous fantasmons en Europe depuis deux siècles font partie intégrante, à quelques exceptions près, d'une civilisation où tout échange, tout bien, tout statut, se monnaie.
Or pour monnayer, il faut intégrer un système. Ce qui se traduit, sous le terme implicite d'ethnocide à vaste échelle, par diverses obligations comme: cultiver ce que le gouvernement / le propriétaire / le groupe armé du coin exige, payer les impôts relatifs à cette culture, et renoncer à toute possession terrienne; quitter les territoires que les gouvernements / les propriétaires / les groupes armés du coin estiment leur appartenir pour l'établissement d'un projet x ou y (barrage, oléoduc, établissement d'une filiale d'un grand groupe textile ou d'une compagnie téléphonique européenne, etc.); abandonner sa langue, pour pouvoir communiquer avec ceux qui décideront - ou pas - de vous allouer un revenu; migrer, tenter d'étudier pour fuir le marasme économique des zones rurales, cultiver des activités traditionnelles - marché, culture, artisanat - qui seront perçues, au mieux, comme un sympathique élément de folklore, au pire comme une culture du parasitisme. (Ecoutez les Chiliens de Santiago parler des "sales Indiens" péruviens qui tentent leur chance au Chili et vous verrez qu'il n'est de pire racisme que celui de l'Amérique latine elle-même envers ses communautés indigènes.)
Le combat des peuples américains pour leur survie, aujourd'hui comme avant, passe également par une forme d'intégration, mais qui refuse le reniement de la culture. Pour être entendu, pour pouvoir progresser avec le monde et avec ses valeurs, rien ne sert l'isolement. C'est en créant leurs propres médias, en mettant sur place des structures politiques communautaires ou continentales (Conseil de Toutes les Terres) pour participer aux décisions qui les concernent, voire accéder à des postes gouvernementaux importants, que les Indiens assurent leur existence réelle, concrète, et non pas mythique, au sein de l'Amérique latine. Des projets d'éducation comme l'enseignement bilingue espagnol/langue traditionnelle sont mis en place au Paraguay, dans le sud du Chili et dans toute la zone quechua, pour permettre aux jeunes d'acquérir la langue "universelle" sans sacrifier leur propre culture. Or aussi évidents qu'ils puissent paraître, ces programmes posent des problèmes culturels cruciaux: pour que la langue traditionnelle soit utile et puisse survivre dans ce monde, il faut lui faire intégrer des réalités (notamment toutes celles des nouveaux médias et de la technologie) qu'elle ne possède pas, puisqu'elle est construite sur une culture ancienne, relative aux pratiques de l'élevage et de l'agriculture. Il faut donc créer artificiellement des termes pour désigner des éléments qui lui sont parfaitement étrangers. La question étant de savoir si, ce faisant, on permet à une langue d'affronter l'avenir ou si on la maintient en vie sous perfusion... Même type d'interrogation lorsque le gouvernement du Brésil annonce la mise à disposition du réseau internet pour certaines communautés vivant dans des régions très reculées d'Amazonie: applaudir le projet, c'est d'une certaine manière accepter que les cultures indigènes abandonnent leur spécificité pour se noyer progressivement dans les futilités de la mondialisation; critiquer l'idée, c'est refuser que tout citoyen du monde puisse, au XXIe siècle, accéder aux nouvelles sources d'information et de connaissance, empêcher certains peuples d'êtres connus et entendus - que feraient les Mapuche, aujourd'hui, sans internet??!
Tout cela, qui pourtant n'est qu'un survol très grossier et simplifié de "la réalité indienne" en Amérique du Sud, nous rappelle l'infinie complexité du problème, impossible à réduire sous quelques clichés muséaux - heureusement! Chaque rencontre, chaque "échange", chaque projet d'intégration ou de résistance mérite qu'on s'y attarde en posant le problème du point de vue des individus qui vivent les situations en question. Et peut-être le maître-mot du problème est-il dans ce beau concept, utopique et idéal sans doute, qui apparaît en même temps que le mythe rousseauiste du bon sauvage: l'autodétermination. Du moment qu'un homme ou qu'une communauté choisit, choisit vraiment sa manière de vivre sa culture, que ce soit pour la mettre en valeur ou pour l'abandonner, personne ne devrait être en droit de contester ce choix. Encore faut-il savoir ou commence et ou finit le libre choix d'un homme sur un continent qui écrit sur tous les modes, depuis cinq siècles, l'histoire de l'oppression...
Une femme aymara sur une place d'Uyuni, Bolivie.
A lire sur le sujet:
- Jo Brant, Ces Indiens qui veulent vivre. Guaranis du Paraguay, Aymaras et Mapuches du Chili, éd. La Pensée Sauvage, 1992.
- Alain Devalpo, Voyage au pays des Mapuches, éd. Cartouche, 2007.
- Jean-Paul Duviols, Dictionnaire culturel. Amérique latine, éd. Ellipses, 2007.
- Serge Gruzinski, La pensée métisse, éd. Fayard, 1999.
- Serge Gruzinski, La guerre des images, de Christophe Colomb à "Blade Runner" (1492-2019, éd. Fayard, 1990.
- Tzvetan Todorov, La conquête de l'Amérique. La question de l'Autre, éd. du Seuil, 1982.
- Nathan Wachtel, La vision des vaincus, éd. folio "histoire", 1971.
Cartographie: Echanges, Lutte pour la dignité, Peuples indigènes
vendredi 29 août 2008
Jeudi 28 août à 20h, au Buffet de la Gare de Lausanne, le groupe "solidaritéS" recevait Alberto Granado, compagnon de voyage du Che rendu célèbre par le film Carnets de Voyage de Walter Salles.
La soirée aurait pu être instructive, émouvante peut-être, l'occasion étant donnée au vaste public de l'événement de s'adresser directement à l'invité et de lui poser des questions sur Cuba, sur le personnage du Che, sur Castro, etc.
Elle s'est malheureusement résumée à un remâchage de la légende, un recyclage des icônes, et ceci en grande partie à cause d'une organisation assez calamiteuse: malentendu de fond sur le type de "performanc
e" que devait produire Granado (une conférence était annoncée alors que lui ne s'attendait à rien d'autre qu'à un simple débat d'idées), gestion catastrophique de la sono, traductrice désarmée face à la prononciation de l'orateur et, surtout, l'éternel discours révolutionnaire en ouverture de la soirée, passé, délavé, mal informé de surcroît (qui, parmi les organisateurs, avait lu ne serait-ce qu'une ligne du Che?) - bref, tout pour crisper. Ajoutez à cela un public qui ne savait pas bien s'il s'adressait à l'acteur du film ou au personnage réel, s'il venait écouter parler de Cuba ou du voyage du Che, un Granado qui se gargarise du mythe jusqu'à la contradiction en évitant les questions qui fâchent (quid des rapports réels entre Fidel et le Che?, par exemple), et le tableau est presque complet.
Presque, car Granado, même s'il ne nous a rien appris de nouveau sur Cuba, ni sur Guevara, est de ces personnages face auxquels on aime à être une fois dans sa vie. Un tout petit homme qui accompagne chacun de ses mots d'un petit rictus ironique qui pourrait laisser penser que... l'acteur joue peut-être son rôle très consciemment, pour faire plaisir à tous ceux qui n'attendent que ça.
Et puis, au final, ce petit moment passé avec tout ce que la gauche ne devrait plus être si elle veut un jour devenir quelque chose, était fort instructif.
Allez, au risque de vous causer des insomnies tenaces, je vous soumets la question cruciale qui fut posée hier soir et attends vos réponses avec impatience: le Che, il était trotzkiste ou marxiste?
Cartographie: Ceux dont le nom..., Cuba, Echanges
mardi 27 mai 2008
Il a les yeux de l’homme dont la vie s’est fait résistance. Avant les mots, c’est ce regard, presque un peu rude, qui saisit. Luis Sepúlveda était le 26 mai à l’auditoire (comble) du Musée d’Histoire Naturelle de Neuchâtel, pour une lecture-débat organisée par l’Association Livres sans Frontières. Une soirée où l’humour et l’émotion se provoquent et se bousculent, comme dans un tango un peu bâtard, chileno-européen.
Cela commence ainsi par un petit rectificatif, l’air de rien, à propos d’Ovalle, cette cité du nord du Chili où l’auteur vit le jour en 1949. Un lieu dont il ne peut entendre le nom sans prendre la parole. S’il y est né, c’est un peu par hasard. Ses parents voyageaient vers
Le dernier chapitre de Patagonia Express raconte ce retour aux sources, dans le village andalou de Martos ; la rencontre d’un grand-oncle, les regards qui rejouent l’histoire familiale et le cercle de la mémoire. (La mirada del anciano traspasó mi piel, recorrió cada uno de mis huesos, salió al portón, a la calle, subió y bajó lomas, visitó cada árbol, cada gota de aceite, cada sombra de vino, cada huella borrada, cada ronda cantada, cada toro sacrificado a la hora fatídica, cada puesta de sol, cada tricornio que se plantó insolente frente a la heredad, cada noticia venida de tan lejos, cada carta que dejó de llegar porque así es la vida carajo, cada silencio que se fue prolongando hasta hacer certidumbre el absoluto de la lejanía.)
La suite de la soirée est un jeu de questions-réponses entre le public et l’auteur. Des multiples histoires qui se racontent ici, voici un compte-rendu aussi fidèle que possible − en l’absence de la voix.
Public : Vous avez vécu à la fin des années ’70 avec les Indiens Shuars de l’Équateur, est-ce que vous gardez des contacts avec cette ethnie ?
Luis Sepúlveda : Oui, j’ai encore des contacts. Vous savez, en 1981, le Pérou et l’Équateur sont entrés en guerre. Il s’agissait plus précisément d’une guerre entre Shell et Texaco, car on soupçonnait la région frontalière de receler d’importantes ressources pétrolières. Pendant cette guerre, une seule bombe a été lancée d’un avion péruvien. Elle a tué une famille péruvienne en Équateur... En revanche, des milliers de mines anti-personnelles − fabriquées en Europe − ont été placées dans la forêt amazonienne. Ces mines coûtent entre 100 et 500 $ pour être installées, mais jusqu’à 15'000 pour être désamorcées. Les Indiens Shuars ont été contraints de reculer dans la forêt amazonienne puisqu’ils vivaient sur la zone minée. Il est donc devenu plus difficile d’entrer en contact avec eux. Mais j’ai toujours quelques liens.
P : Avez-vous un souvenir d’enfance que vous pouvez rattacher à votre décision de devenir écrivain ?
LS : Jusqu’à 14 ans, j’étais intéressé uniquement par une chose : le foot. Un jour que j’allais à une partie, j’ai vu dans ma rue un camion de déménagement et parmi les personnes qui déchargeaient des meubles et s’installaient dans mon voisinage, il y avait la fille la plus belle que j’avais jamais vu. Je me suis approché pour demander si je pouvais aider. Elle a accepté. J’ai commencé à déménager frénétiquement les lits, les fauteuils, les tables, pris d’une énergie désespérée. A la fin, sa mère est sortie de la maison, m’a offert un goûter et quelque chose à boire, et a dit à sa fille : «Tu t’es déjà fait un ami. Pourquoi tu ne l’invites pas à ton anniversaire dimanche ?» Sans grand enthousiasme, elle a accepté. Ce jour-là j’ai vraiment très mal joué au foot, tellement je pensais à elle. Je n’ai pas dormi de la semaine en réfléchissant au cadeau que j’allais lui offrir. Un disque ? Et si elle n’aimait pas la même musique que moi ? Un livre ? Et si elle l’avait déjà ? Finalement je me suis décidé à lui offrir mon trésor. Je l’ai emballé soigneusement dans un beau papier cadeau, et me suis rendu à l’anniversaire. Quand je suis arrivé, elle était avec deux types qui la draguaient. Je me suis faufilé entre eux et lui ai présenté mon cadeau. Elle l’a négligemment jeté sur un coin de la table et m’a à peine remercié. Je suis revenu à la charge et l’ai obligée à l’ouvrir là, devant moi, alors qu’elle m’assurait qu’elle préférait attendre. Lorsqu’elle a vu le cadeau, elle m’a gratifié d’un petit «merci» et l’a reposé sur le coin de la table. Je lui ai dit : «Tu sais ce que c’est ?» C’était la photo dédicacée de l’équipe de foot du Chili qui, lors de la coupe du monde de 1962, était arrivée 3ème en battant
Je suis rentré penaud. Et j’ai commencé à lire des poèmes. Ça m’a plu. Ensuite j’en ai écrit et ça m’a plu davantage. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. J’espère qu’aujourd’hui elle est entourée de nombreux petits enfants parfaitement affreux. La morale de cette histoire c’est que la littérature chilienne n’a peut-être pas gagné un grand poète, mais elle a perdu un grand joueur de foot !!
P : Que pensez-vous de la politique chilienne ? Quelle est votre position par rapport à la situation politique de l’Amérique latine en général ?
LS : Le Chili est un pays qui n’a pas réellement changé. On vit toujours, au Chili, sur une constitution qui a été créée sous la dictature et tout semble immobile. On peut dire qu’au Chili, «tout a changé pour que rien ne change» (todo ha cambiado para que nada cambiara). Comme le reste de l’Amérique latine, le Chili est tombé dans le piège de la course au développement, un développement totalement inégal, qui abandonne des millions de personne dans la pauvreté et profite à quelques-uns. L’Amérique latine est aujourd’hui, dans tous les pays et quel que soit le gouvernement, soumise aux lois du marché. La gauche comme la droite refusent de faire l’effort d’imaginer des perspectives autres que celles du développement économique sauvage, alors qu’il faut tenter un développement durable, sans hypothèques sur les générations futures. La seule chose positive que je vois dans la politique sud-américaine, c’est la nouvelle génération, celle d’une minorité née des forums sociaux, qui tente de formuler un nouveau discours.
P : Pourquoi ne vivez-vous plus en Amérique latine ? Est-il envisageable pour vous d’y retourner ?
LS : Je vis dans les Asturies, en Espagne, où l’esprit de résistance et de solidarité est le plus développé au monde. Vivre où l’on veut est un droit humain inaliénable, et je veux vivre dans les Asturies. Vous savez, l’être humain génère un univers émotionnel qui ne correspond pas nécessairement à son origine géographique. Mon univers émotionnel est en Europe. Je suis très lié au Chili et à l’Amérique latine, mais c’est une relation que je veux vivre en participant à la vie sociale de ces contrées, et je peux le faire depuis les Asturies.
P : Vous avez mis dix ans à écrire Le Vieux qui lisait des romans d’amour. Pourquoi ?
LS : J’avais peur que ce roman devienne une carte postale, une invitation à l’exotisme. Je voulais parler de l’Amazonie en invitant à respecter l’Amazonie, or le meilleur moyen de préserver ces contrées, c’est d’éviter que des gens puissent s’y rendre. J’avais peur que mon roman n’incite au tourisme. C’est une idée très romantique car n’importe quel imbécile, aujourd’hui, peut visiter la forêt amazonienne…
Une autre raison de cette longue maturation est que mes romans naissent toujours d’une obsession, combinée à une énorme discipline de travail. Fort heureusement pour moi, j’ai pas mal d’obsessions, donc de sujets potentiels de roman. Mais j’aime à ce qu’ils soient aboutis, et pour certains, ça prend du temps.
P : Quel est votre rapport au cinéma ?
LS : Un rapport passionnel. J’ai moi-même écrit un ou deux scénarios. Par exemple celui du film Nowhere, que nous avons tourné dans un désert du nord de l’Argentine, et qui raconte l’histoire de prisonniers politiques s’échappant d’un camp. L’originalité de ce film, par rapport à un sujet qui ne l’est pas, c’est son humour. J’ai fait des dialogues curieux, qui restent dans la mémoire des gens. Par exemple, un dialogue entre un des prisonniers, grand cuisinier, et le militaire chargé de la cuisine au camp. Ils ont de longues conversations sur l’art culinaire. Un jour le militaire dit à son prisonnier : «Je ne comprends pas comment, en étant si intelligent, tu as pu devenir subversif». Le prisonnier répond, en lui montrant une patate : «Tu sais ce que c’est, ça ?» − «Une patate.» − «Non, c’est la base d’un gratin, d’un soufflé…» et il lui énumère une trentaine de recettes. «Je suis subversif parce que certains crétins dans ce monde croient encore qu’une patate est juste une patate.»
Sinon j’ai aussi fait un documentaire, Corazón verde, primé au festival des documentaires de Venise en 2004. Ce film part d’un mail, que j’ai un jour reçu d’amis patagoniens qui vivent à Aysén, en Patagonie chilienne. C’est une région très vaste, de fjords, de lacs, de montagnes, où ne vivent que 44'000 personnes. Les baleines s’y accouplent, les morues y pondent leurs œufs, c’est un véritable paradis écologique. Or en 2003, une firme officiellement établie aux Îles Caïmans et au Canada a prévu la construction dans la région d’Aysén de 3 centrales électriques. Mes amis me demandaient de venir enquêter. Nous avons compris que ces centrales devaient produire de l’énergie pour une grande fabrique d’aluminium ainsi qu’une poubelle à déchets radioactifs. Il fallait donc tenter de trouver une manière de s’opposer à tout cela. On savait qu’écrire dans la presse ne servait à rien et qu’il fallait une action plus forte. Je suis allé voir le ministre de l’économie chilien de l’époque, un ancien ami. Je lui ai parlé du péril écologique, et du danger que représentait le projet pour les habitants de la région. Il m’a répondu qu’en termes économiques, 44'000 personnes ne valent rien contre 7'000'000'000 de dollars. Je lui ai demandé s’il pourrait me répéter cette réponse le lendemain, devant ma caméra. Il l’a fait. Alors nous sommes allés faire du porte à porte avec cette vidéo du ministre et filmer les réactions des gens. Ce documentaire a eu une répercussion très importante sur le projet : nous avons obtenu de l’entreprise qu’elle s’engage à produire un bilan écologique de son projet avant 2009 si elle voulait le mener à bien. Pour l’instant il n’y a rien, et il n’y aura vraisemblablement rien. L’an prochain nous allons donc fêter ce succès et faire un autre documentaire sur la capacité de 44'000 personnes à résister contre 7'000'000'000 de dollars. Pour moi, il n’y a qu’un mot d’ordre : la neutralidad no existe (la neutralité n’existe pas).
P : Pensez-vous que le décès du chef historique des FARC va améliorer la situation en Colombie ?
LS : Non. Il faut d’abord être conscient que la guérilla colombienne a perdu depuis longtemps sa véritable identité politique, indépendamment de l’honnêteté de certains des représentants des FARC. La mort de «Tirofijo» ne va rien changer et le conflit risque même de s’aggraver à cause du Plan Colombie. Les États-Unis n’ont aucun intérêt à ce que la paix aboutisse en Colombie. Il faut tout de même se souvenir que 96% de la production de la drogue colombienne est destinée aux États-Unis. Rien ne va changer car c’est un lobby très puissant. Par ailleurs, avec un Uribe sans aucun scrupule, même lorsqu’il s’agit d’attaquer un territoire étranger, il n’y a aucune chance pour que la situation s’améliore. Du côté de la guérilla, les seuls qui se soient réellement investis pour une solution politique, ont été les représentants du M-19. Mais on les a assassinés systématiquement. La guerre en Colombie est devenue une fin en soi, il n’y a pas d’espoir.
Cartographie: Chili, Echanges, Littérature
vendredi 26 octobre 2007
INECLA c’est peut-être d’abord, pour beaucoup, une école. Apprendre l’espagnol aux Suisses qui ont besoin de cette langue ou, tout simplement, qui s’y intéressent, diffuser les cultures de l’Amérique latine, telle est la mission que se sont donnée, en 1982, Lilian et Adolfo Lopez en ouvrant à Lausanne l’Institut d’Espagnol et de Culture latino-américaine. Bientôt enrichie de deux antennes supplémentaires à Vevey et à Genève, l’école est devenue, au fil du temps, un véritable lieu de rencontres et d’échanges multiples. Avec leurs élèves, Adolfo et Lilian ont voyagé (à Cuba, au Chili et au Mexique), ils ont organisé de nombreuses manifestations culturelles, soutenu plusieurs projets d’aide aux populations indigènes d’Amérique latine. INECLA, en Suisse romande occidentale, est ainsi un merveilleux pont entre les cultures, une initiative privée de deux émigrants chiliens qui, partis de rien, sont parvenus à créer une véritable communauté où chacun donne ce qu’il peut, ce qu’il veut, où les parcours individuels se croisent, parfois pour quelques minutes, souvent pour plusieurs années. La culture, ici, ne se résume pas à des clins d’œil entendus entre initiés. C’est une action, une construction permanente, un don.
A l’occasion des 25 ans d’INECLA, plusieurs manifestations culturelles ont eu lieu − concours et exposition de photographies, cours de cuisine, séances de chansons et danses d’Amérique latine, festival de cinéma, etc. Elles se clôtureront le 1er novembre par un grand concert à la salle Métropole de Lausanne, où seront présentées
Si vous êtes de Lausanne ou des environs, venez découvrir un savoureux mélange entre musique chorale classique et folklore sud-américain. Si vous souhaitez réserver vos places, vous pouvez le faire aux Magasins du Monde de Lausanne, ou directement en ligne à partir de la page web de l’INECLA.
