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samedi 2 janvier 2010

Connaissez-vous XXI?
XXI est un journal trimestriel qui, en janvier 2010, entame sa troisième année d'existence. "Journal", façon de parler, car l'objet, hybride, ressemble à un livre grand format - 210 pages A4 pour le numéro d'automne 2009 -, illustré de peintures, dessins, BD, où l'on trouverait autant d'histoires de notre monde contemporain. Les reportages, 4 à 10 pages d'enquêtes creusées, sont bien écrits, et on se surprend à s'intéresser à des sujets a priori à cent lieues de ses préoccupations habituelles. 

Dans un entretien récemment accordé à la Radio Suisse Romande, Patrick de Saint-Exupéry, le rédacteur en chef, affirmait que XXI se voulait, idéalement, un journal sans autre public cible que des lecteurs passionnés, lassés de l'information rapide et superficielle en vogue actuellement. L'esthétique du journal laisse clairement penser que XXI tente cependant d'attirer un lectorat plutôt jeune ou, disons, d'amener à la lecture de la presse d'investigation intelligente ceux qui, spontanément, ne seraient peut-être pas portés vers ce type d'occupation. Les lettres de lecteur, en début de chaque numéro, en témoignent d'ailleurs... 
L'une des grandes qualités du journal est selon moi, outre la qualité des articles présentés, leur diversité, et l'absence de bonne pensée bobo que se partagent nombre de publications aujourd'hui. XXI présente des tranches de vie d'ici et d'ailleurs, des parcours, des personnalités, dont les activités sont parfois contestables. Pas de hauts cris, pas de larmoiements, juste des faits, des histoires vraies des quatre coins d'ici-bas, avec lesquelles chacun fera ce qu'il voudra.

XXI, c'est aussi un blog, où je vous conseille d'aller faire un tour si vous voulez en savoir plus. Mais c'est en lisant la revue qu'on découvre réellement la chose. 
Prochain numéro le 14 janvier, dans toutes les bonnes librairies et nombre d'autres points de vente, en France, en Belgique et en Suisse.
Ah, et au fait: XXI est un journal sans pub...

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samedi 20 décembre 2008

Le "virage à gauche de l'Amérique latine", le "laboratoire de l'utopie", le "continent du changement", le "nouveau modèle latino-américain", voici quelques-unes des sympathiques expressions qui reviennent un peu partout quand on parle de la zone comprise entre les Caraïbes et la Patagonie. Pourquoi pas? On peut effectivement, sous certains aspects, comparer Cuba et le Vénézuela, les propositions de Chavez à certaines idées de Morales et , tant qu'à faire, y mettre aussi l'Equateur de Correa. On peut ensuite se souvenir de l'élection de Lula, porteuse de tant d'espoir. Allez, un de plus. Et puis, regarder les partis politiques (plutôt que les personnes) qui président le Paraguay, l'Uruguay, le Nicaragua, le Chili, l'Argentine. Et voilà: de Castro à Bachelet on a fait le tour: tous rouges, tous acteurs du "virage à gauche", tous porteurs d'espoir...

Une théorie assez agaçante, en fait, qui ne tient ni compte des difficultés rencontrées par les plus idéalistes (en clair, ou on encense Chavez, ou on le déteste, idem pour Castro), ni des itinéraires personnels (le Daniel Ortega d'aujourd'hui est une insulte au sandinisme des années '80), ni, et c'est plus grave, des politiques concrètement menées par des "socialistes" telles que Michelle Bachelet ou Cristina Kirchner par exemple. Un socialisme à genoux devant l'économie, responsable de fractures sociales effarantes, n'hésitant pas à recourir à la répression pour faire taire toute voix dissidente un peu trop gênante. Critiquez-les, il y aura toujours une bonne âme pour vous soutenir que la bonne volonté de ces président(e)s-là est systématiquement entravée par un système de cohabitation ingérable (ou, dans un tout autre genre, pour vous faire remarquer que les femmes sont toujours impitoyables à l'égard des autres femmes, surtout quand il s'agit de pouvoir et de réussite sociale; parfois on a même droit à un bonus psy...).

Je laisse Bachelet jusqu'à une prochaine fois pour vous donner quelques nouvelles réjouissantes de l'Argentine socialiste. Samedi 12 décembre, 50'000 personnes défilaient dans les rues de Buenos Aires, appelées par une organisation non gouvernementale, le "Movimiento Nacional de los Chicos del Pueblo", à manifester contre... la faim. La faim? Dans un pays qui exporte plus de 70% de ses céréales, un pays qui représente l'un des plus importants exportateurs alimentaires mondiaux, et dont le PIB de 2008 gagne environ 7%, malgré la crise? Et oui, la faim. En Argentine, chaque jour, 8 enfants de moins de cinq ans et 25 nouveaux-nés meurent de malnutrition (1). Dans de nombreuses régions, on se nourrit dans les décharges. Une enquête effectuée auprès de plus de 200 milles personnes dans neuf provinces du pays révèle que 60% des enfants et adolescents des centres urbains vivent dans des conditions précaires et ne bénéficient pas du degré d'éducation minimal (on estime que plus de 40% des enfants argentins cessent de fréquenter l'école avant la fin du cycle obligatoire). 14% d'entre eux partagent un lit ou un matelas avec un tiers, et 9% connaissent la réalité de la faim. En clair, 300'000 enfants argentins vivent aujourd'hui dans des conditions dignent d'un pays du tiers-monde. Conséquence: on constate évidemment une augmentation de la mendicité et de la criminalité juvénile.

Afin d'endiguer le problème, le gouverneur de la Province de Buenos Aires proposait en novembre de faire passer l'âge minimal d'incarcération des jeunes "délinquants" de 16 à 14 ans. C'est bien. Tout le monde sait que la place des pauvres est en prison. Autre mesure proposée: augmenter les crédits accordés aux écoles... privées (2).

C'est pour dénoncer de telles absurdités et soutenir des actions concrètes de développement des zones les plus sinistrées du pays que les "Chicos de los Pueblos" multiplient les actions, depuis quelque temps, en invitant à des manifestations, en essayant de créer des lieux de rencontre pour s'occuper des enfants en difficulté et, surtout, en s'adressant directement aux responsables gouvernementaux pour que des mesures sérieuses soient prises. Résultat: entre le 26 avril et le 28 novembre 2008, huit personnes ou groupes travaillant pour les "Chicos del Pueblo" ont été agressés par des personnages cagoulés, frappés, soumis à différentes pressions ou à des actes de torture pour que cessent leurs actions, et ce systématiquement au lendemain de rencontres entre l'organisation et des membres du gouvernement (3).

Ceci dit, tout ne va pas mal en Argentine: en septembre dernier, Cristina Kirchner promettait au Club de Paris de rembourser une partie de la dette extérieure du pays en puisant près de 7 milliards de dollars dans les caisses de la banque centrale. En octobre, l'état a nationalisé les caisses de retraites pour faire face à la crise, et a investi 110 milliards de pesos (soit 36 milliards de dollars)... dans les travaux publics (4). (Ça permettra de construire des prisons pour les pauvres!) Parallèlement, on allégeait toutes les contraintes sociales et fiscales des entreprises pour éviter des faillites massives. Ça fera sans doute quelques centaines de milliers de chômeurs en plus pour 2009. Mais ouf! les investisseurs européens restent en Argentine (5): l'utopie socialiste est sauvée.

(1) Sauf information contraire, tous les chiffres de cet article proviennent de la revue de presse de Cristiano Morsolin sur la mobilisation du 12 décembre à Buenos Aires, parue sur le site Rebelión.

(2) Voir à ce propos l'article de Santiago Duarte publié dans les pages de Rebelión en novembre 2008.

(3) C.f. note 1.

(4) Voyez ce qu'en pense, sur place, Tonton Patrick!

(5) Pour une vision plus complète des dernières mesures économiques prises par le gouvernement Kirchner, voir Julio Gambina, "Medidas anticrisis del Gobierno argentino", America latina en movimiento, 16-12-08.

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mercredi 19 novembre 2008

Voici un article paru dans l'édition colombienne du Monde diplomatique de novembre 2008. L'auteur, Carlos Fajardo, montre comment, à travers la lecture de quelques textes littéraires, on peut dresser le tableau assez sombre d'un pays qui, depuis la fin du XIXe siècle, n'aurait fondamentalement pas évolué par manque de projet culturel clair. J'ai apporté en le traduisant quelques petites modifications à l'article, dans la mesure où certaines redondances de l'espagnol s'adaptent mal au français. Vous pouvez lire l'original en espagnol ici.

LA COLOMBIE, CETTE "CONTRADICTION INSOLUBLE"

La Colombie serait-elle par hasard, aujourd'hui,
une contradiction insoluble?
Jorge Gaitán Durán

"Pauvre pays, pays de misère, pays du diable, pays négroïde, indien, espagnol, sans but et même sans conscience! Pauvre pays que se partagent le Curé, le Lauréat et le Diable!" C'est ce qu'écrivait vers 1928, dans un ouvrage intitulé Voyage à pied, Fernando González, le philosophe d'Otraparte (1), qui dressait le portrait d'une Colombie sous le joug des conservateurs, de l'idéologie hispano-catholique, moraliste et traditionnelle. Pays de grammairiens et de juristes, d'intellectuels avocaillons, défenseurs de la race, de la religion et de la langue; pays de censeurs, comme enfermé dans une capsule de passé, ignorant les bruits et les sons de la modernité à ses frontières. "Le Diable, le Curé, le Lauréat, l'Entraîneur,le Berger et le Mendiant. Voici notre pays", insiste González. Un pays démodé dominé par une mentalité d'ouvrier agricole et de majordome, de propriétaire terrien et de serf.

Le paradoxe de cette représentation est que, entre les hommes d'église sectaires et les maudits hérétiques, le pays de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ressemble assez à celui qui s'est mis en place d'un point de vue politique et culturel en cette première décade du XXIe siècle; c'est-à-dire que se sont perpétués le terrible centralisme culturel et politique, les éternelles discriminations, la burocratie et l'opportunisme, le traditionnalisme, les arnaques étatiques, le culte du propriétaire terrien, l'admiration pour l'image d'un père fort et protecteur, la construction d'une nation hyper-classifiée et intolérante, au cynisme amoral.

En plus d'un siècle, au lieu de s'unifier grâce à un système de symboles adaptés à une vision moderne de la nation, la Colombie s'est fragmentée et fissurée jusqu'à défaire toute possibilité d'organisation participative et démocratique. La régression du pays est évidente: les imaginaires attardés d'une politique corrompue sont aujourd'hui aussi agressifs qu'il y a 60 ans. Les mêmes méthodes paranoïaques de censure médiatique à toute forme d'opposition au pouvoir en place; la même presse patriarcale et asservie au gouvernement, l'exclusion de toute indépendance informative. Il n'y a ici aucun espace pour la dissidence, aucun contexte propice à la controverse, exactement comme c'était le cas à l'époque de la Régénération hispano-catholique de 1880, pendant la République Conservatrice, aux époques de la Violence et du Front National.

La Colombie dans laquelle nous vivons, dominée par une iconographie d'exploitants de cafés et de cow-boys, de propriétaires et de narcotraficants, est une Colombie qui sanctifie la figure du guerrier patriarche, gaillard, audacieux, pragmatique, "à la poigne de fer et au coeur tendre"; qui promeut une culture basée sur l'itiotie médiatique, le ridicule et le spectacle de la mort, mais ignore la culture vivante, populaire, ses artistes les plus importants, ses écrivains et ses intellectuels, et déprécie l'importance d'une éducation basée sur une pédagogie critique et créative. Sous le poids de cette Colombie anti-moderne, qui rend un hommage presque fétichiste à son chef de gouvernement, l'idée de promouvoir des formes inclusives et participatives de démocratie se transforme en cauchemar. Régression des régressions. On a déclaré la guerre à tout projet de pensée innovateur, on chasse des postes importants de l'état comme du secteur privé les artistes, les personnes capables de communiquer et les intellectuels susceptibles de contredire; on met en place, au niveau du gouvernement comme du quotidien national, un rejet systématique de toute manifestation de non-conformisme. On dit ainsi non aux penseurs, oui aux collaborateurs; non à la liberté de penser.

Ces manifestations d'autorité étaient déjà dénoncées par le poète Jorge Gaitán, qui le 14 septembre 1958 lançait cette hypothèse: "Le citoyen des classes élevées est le chef d'orchestre, qui sert à tout. Le détestable édifice de la simulation colombienne. Commérages, plaisanteries et alcool, sports nationaux" (2). Il y a 50 ans, pour Gaitán, on ne voyait dans le pays que des "hommes sans projet". Mythomanes, simulateurs, "à l'imaginaire gris et maladif". Le poète se plaignait d'un manque de perspective historique. Cinquante ans plus tard, comme conséquence de la présence prolongée au pouvoir de la "Régénération Conservatrice", nous avons adopté le mensonge, l'arnaque, le cynisme et le tir à la cible comme sports nationaux. Ce sont quelques-uns de nos imaginaires actuels. Et ceci est la vulgarisation de notre culture.

Le mensonge, l'arnaque, le cynisme et le tir se sont progressivement imposés dans un pays qui a systématiquement cultivé des obstacles à l'accomplissement de la démocratie moderne et a empêché la mise en place d'un véritable Etat de Droit participatif. On a refusé tout système délivré de la paranoïa envers la différence, où l'opposant et le dissident auraient pu vivre sans danger. Lorsqu'au XIXe siècle, on ferma la porte aux projets d'émancipation, de rénovation et de prise en compte des minorités, une bonne partie de la population se trouva laissée pour compte. Ce n'est que dans la recherche d'autres opportunités - pour la plupart illégales - que cette majorité put se faire entendre. C'est alors que le mensonge, la simulation, le cynisme et l'assassinat se sont hissés sur le podium de notre histoire. Le naufrage culturel suivit. A présent, entre le sectarisme guerrier - de gauche comme de droite -, entre la légitimité du voleur et du malin, sous la pression de l'autoritarisme suprême de l'Exécutif, submergés par un langage militariste, policier et guerrier, victimes de la peur face à toute manifestation de libre pensée, et face aux restes de nos cadavres mutilés, nous n'avons pu dépasser l'intolérance, le cléricalisme, le fanatisme et le présidentialisme. Echec des échecs.

Ainsi, pour revenir à Jorge Gaitán Durán, la moitié de la culture a été transformée en un acte subversif et l'autre moitié en banalité (ou péché). "Ont ainsi disparu les précaires moyens culturels que nous détenions pour que les élites, politiques, économiques et intellectuelles, pussent avoir quelque influence sur le pays. La Colombie est aujourd'hui quelque chose d'impénétrable" (3). Toujours en 1958!

Sans un projet national dénué d'exclusion et de militarisme, un projet qui propose de dépasser la culture du mensonge, de la vulgarité, de la mafia et la mentalité de la facilité qui règne dans ce pays, sans ce projet idéal, nous ne dépasserons jamais cette mégalomanie nationale qui, selon García Marquez, "est la forme la plus stérile de conformisme qui nous fait dormir sur un matelas de lauriers que nous nous chargeons d'inventer" (4). Structurons un projet pour ne plus vivre sur les tromperies de l'état, les miracles économiques, politiques et sportifs; pour ne plus continuer à mourir de frustration historique et générationnelle. Un projet à travers lequel nous pourrions tourner le dos au pays présidentialiste qui, comme à l'époque de Fernando González, a peur du diable.

(1) Otraparte, "ailleurs", est le nom qu'avait donné Jorge Gairán Durán à sa propriété.

(2) Jorge Gaitán Durán, La revolución invisible. Apuntes sobre la crisis y el desarollo de Colombia, Bogotá: Ariel, 1999, p. 134.

(3) Ibid., p. 46.

(4) Gabriel García Marquez, "La literatura colombiana: un fraude a la nación".


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lundi 18 août 2008

A Gloria, Gerson, Pablo et les autres


Il y a des nouvelles qui font un peu mal au ventre, qui énervent, qui, si le monde n'était pas si cruellement réel, pourraient être de mauvaises plaisanteries.

Je viens de lire dans les pages chiliennes de Rebelion.org que l'école de médecine publique de l'Université du Chili recevra le nom de Salvador Allende, en hommage au sens de la justice sociale que manifestait l'ancien président médecin. Passe.

Et voici la déclaration de la députée Isabel Allende. Rien à voir avec l'écrivaine, c'est bien mieux, c'est la fille de Salvador Allende (on ne peut donc même pas voir dans ses propos un petit délire fictionnel): «L'héritage de Salvador Allende est vivant [...]; son engagement dans le domaine publique a marqué sa vie; il est une part de notre héritage pour la force avec laquelle il défendit les principes de loyauté et de cohérence. [...] Son image symbolique est celle d'une recherche constante de la vérité et de la démocratie, celle-ci devant être comprise comme le bien supérieur.»

Je pense qu'Isabelita et moi n'avons pas la même définition du mot "cohérence". J'ai eu la chance de voir comment fonctionne la médecine publique à Santiago - la chance, parce que ce n'était pas pour moi. Moi j'étais là à accompagner, à observer, à subir l'humiliation d'une cinquantaine de personnes dans une salle d'attente glaciale (le hall de l'hôpital ophtalmologique publique). Certains avaient des rendez-vous, d'autres étaient là en urgence, tous avaient payé leur bon d'entrée, comme il se doit (la médecine est gratuite, mais il faut payer à l'avance; et elle n'est gratuite, donc remboursée, que pour les patients bénéficiant d'un salaire qui choisissent en général un contrat d'assurance privée. Les autres, chômeurs, retraités, handicapés qui ne peuvent pas cotiser, paient. Logique, non?).

Il y avait un médecin, un seul, ce jour-là, pour s'occuper de ce lazaret. Certains patientaient tranquillement avec une serviette de cuisine sale appliquée sur un oeil ensanglanté, d'autres n'avaient tout simplement plus d'yeux visibles. De protestation, aucune, car c'est la vie. Nous, nous étions là pour un examen des vaisseaux de l'oeil, avec liquide de contraste, etc., d'une valeur d'environ 50€. Le second, en fait, en six mois, car le premier n'avait pu être imprimé (plus de papier) et avait été effacé par erreur de l'ordinateur. Il était donc précisé de venir muni d'un CD-rom pour enregistrer l'examen.

Nous sommes restées là de 8h à 17h, heure à laquelle une vingtaine de personnes, y compris certaines qui bénéficiaient d'un rendez-vous précis pour ce jour-là, ont été renvoyées chez elles, puisque le médecin finissait ses heures. Seul le service d'urgence restait ouvert (je n'ai toujours pas compris comment). Dans ces cas-là, le rendez-vous n'est pas déplacé automatiquement. Il faut repasser en prendre un, payer le bon à nouveau, et revenir à 8h du matin le jour dit, deux, trois, ou six mois plus tard.

L'hôpital publique d'ophtalmologie se situe à Providencia, dans un beau quartier, une rue pleine de cliniques privées pimpantes. Le bâtiment où nous étions était littéralement en décomposition (il a d'ailleurs brûlé entre-temps, suite à un problème d'électricité). A le voir de l'extérieur, on est en droit de croire qu'il s'agit d'une ancienne prison désaffectée. Dedans, il n'y a pas de portes dans les différentes salles ou le(s) médecin(s) officie(nt). On vous pose donc les question d'usage dans un espace ouvert, avec une file de personnes dans l'embouchure de la porte, qui de temps en temps passent la tête à travers pour demander quand viendra leur tour. Tout est sale, il n'y a pas de personnel, les réceptionnistes sont toutes des bénévoles.

Santé publique qu'Isabel Allende, tout comme la ministre de la santé, sans doute, n'a jamais été contrainte d'affronter, même de très loin. Son père, Salvador Allende, avait basé une bonne partie de son combat politique sur ce qu'il avait pu voir, comme médecin, de l'état d'humiliation dans lequel pataugeait une bonne partie de la société chilienne. La différence, aujourd'hui, c'est que la plupart des Chiliens vivent dans du dur (je vous ferai d'ailleurs un jour un autre topo sur les "maisons minimales" de l'Etat chilien), comme nous, s'habillent d'un jean et d'un t-shirt, comme nous, vivent dans un pays dont l'économie, sous certains aspects, est parfaitement identique à celle de l'Europe, mais avec des salaires 5 à 10 fois inférieurs. La misère du Chili est cachée derrière les murs colorés des immeubles de banlieue. Elle est cachée dans les frigos vides, dans les esprits vides, dans les appartements fermés à multiples tours de ceux qui n'ont pourtant rien, sauf la télé (vide elle aussi).

A la télé, justement, il y a sur canal 13 une émission où un éminent professeur à l'Université catholique, le Docteur Vidal, reçoit des patients atteints de malformations ou de défauts physiques pathologiques ou accidentels. Si ceux-ci acceptent d'être filmés durant leur traitement et leur opération, on les soigne gratuitement. Ce grand professeur, patron d'une clinique privée de Providencia, c'est "le chirurgien des corps et des âmes" (titre d'une émission identique sur Mega, chaîne concurrente) qui redonne apparence humaine à des pauvres diables et leur rend la joie le temps d'une émission bien sanglante, bien pute. Vous ne me croyez pas? Allez voir ici.

Alors appeler l'école de médecine publique "Salvador Allende", c'est baffouer ouvertement le nom de l'ancien président. Aucun étudiant en médecine ne souhaite, aujourd'hui, devenir médecin dans un hôpital publique. Ceux qui font cela ont une clinique privée à côté et sont grassement payés par un Etat qui n'a de socialiste que le nom. Et les médecins chiliens qui respectent Salvador Allende se comptent sans doute sur les doigts de la main.

Par ailleurs, c'est hors sujet mais disons-le, les manifestations en mémoire de Salvador Allende sont interdites le 11 septembre depuis 2006 et un député de droite vient de proposer qu'une statue de Pinochet soit érigée à côté de celle d'Allende devant le palais de la Moneda. Alors ton héritage national, Isabel, tu peux te le garder dans ton dictionnaire de rhétorique.

Où il est, Salvador s'en fout et il a raison. Mais cette farce ne concerne pas que lui: elle est aussi une sorte d'injure à tous ces gens, ces millions de Chiliens qui n'ont pas le choix de leur système de santé, qui se font recevoir comme des chiens dans des dispensaires et des hôpitaux immondes parce qu'ils ont le tort de ne pas avoir d'argent. Eux aussi s'en foutent, d'ailleurs. Le soir, ils peuvent regarder le Docteur Vidal sur canal 13, et espérer que peut-être un jour, à leur tour... Donc tout va bien.

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samedi 19 juillet 2008

Encore un film argentin comme on les aime, une de ces histoires simples et sans prétention où chaque dialogue nous confronte à un choix de vie, où chaque prise de vue rappelle un morceau de cette Argentine aux longs chemins droits, aux trop nombreux villages de fin du monde, aux paysages dévastés qui pourraient être partout, mais qui ne sont que là.
Un lugar en el mundo, un lieu dans le monde, c'est l'histoire d'Ernesto, de ses 12 ans, de ses parents revenus en Argentine après l'exil politique pour monter une coopérative agricole dans les montagnes de San Luís. L'impasse dans laquelle s'enfoncent progressivement les paysans, coincés entre les idéaux du père d'Ernesto, instituteur du village, et les appâts très matériels que leur tend le propriétaire le plus puissant de la région pour racheter leurs terres en vue de la construction d'une centrale hydro-électrique, telle est, en gros, l'intrigue du film. Mais davantage qu'à un petit polar écolo-politique, c'est à une réflexion sur l'humain et ses rêves que nous invite Aristarain: que peuvent les idées dans un monde où la personne l'emporte toujours sur la communauté - et ce d'autant plus lorsque la personne a faim...? Ces grandes choses auxquelles on a cru, celles pour lesquelles certains sont morts, que valent-elles face à la souffrance de l'instant?
Aristarain nous confronte à des personnages sans nuances, fidèles à ce qu'ils ont été au détriment, peut-être, de leur lucidité - et donc infiniment touchants. Mario, le père d'Ernesto, Ana, sa mère, Hans, l'ingénieur germano-espagnol, ou Nelda, la bonne-soeur anarchiste, sont les reliques d'un combat qui, apparemment, n'a plus lieu d'être. Et pourtant, sans eux, pas de rêve, pas d'Histoire, pas d'espoir...





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mardi 15 avril 2008

Le 11 avril 2002, un coup d’État tentait de renverser le Président vénézuélien Hugo Chavez. Le soutien massif du peuple avait permis de contrer le putsch. Dans le Venezuela de Chavez, ces événements revêtent une importance symbolique particulière. Chaque année, depuis 2002, on fête comme le symbole du « triomphe du peuple » les événements de la mi-avril.

Au sein des commémorations a pris place cette année un grand colloque réunissant plus de 50 intellectuels de toutes provenances autour de la question suivante : comment produire avec les armes offertes par les arts et les lettres une vision du monde qui s’oppose et résiste à la mauvaise information, omniprésente et souvent manipulatoire, qui touche en premier lieu l’opinion publique ?

Parmi les « Intellectuels et Artistes pour la Paix et la Souveraineté de l’Amérique latine », on trouvait le 12 avril Ignacio Ramonet (écrivain, journaliste au Monde diplomatique), François Houtard (sociologue belge, acteur important de l’Autre Forum de Davos), Pascual Serrano (écrivain et journaliste espagnol), Daniel Viglietti (chanteur et écrivain uruguayen) ou encore Abel Prieto (ministre cubain de la culture).

A l’issue de l’événement, les participants ont rédigé le manifeste politique suivant, disponible en espagnol sur le net, et que je traduis ici. Davantage encore que les prises de position à proprement parler, ce sont les événements auxquels elles font référence qui peuvent être intéressants pour nous, car nous les ignorons souvent. J’ai donc pris le parti d’annoter le texte pour le rendre plus clair.

Nous manifestons :

Notre appui inconditionnel à la République bolivarienne du Venezuela et à son peuple, quant au processus révolutionnaire que traverse ce pays et au plein exercice de son droit légitime à l’autodétermination. Nous soutenons le président Hugo Chávez Frías et les organisations populaires qui soutiennent jour après jour sa marche vers un socialisme construit avec imagination, humanisme et créativité. Au nom des peuples d’Amérique et du monde, représentés ici, nous manifestons notre solidarité avec cette Révolution bolivarienne en marche.

Nous soutenons également le gouvernement du Président Evo Morales Ayma, sa politique du changement et son projet de constitution pour la souveraineté du peuple bolivien. Nous condamnons l’intrusion du gouvernement des États-Unis dans les affaires intérieures de la Bolivie et dénonçons les actions séparatistes et discriminatoires des groupes oligarchiques de ce pays contre les peuples indigènes et l’exercice de leur indépendance. Nous nions l’État autonome de Santa Cruz, proclamé de manière unilatérale, pour son caractère anticonstitutionnel et contraire à une unité multiethnique de la nation bolivienne. (1)

Nous exprimons notre solidarité avec les positions de défense de souveraineté du gouvernement équatorien dirigé par Rafael Correa, après la violation de son territoire perpétrée par le gouvernement colombien, avec l’appui armé et logistique des Etats-Unis ; il s’agit là d’une manifestation supplémentaire de leur stratégie de domination impérialiste de notre région. Nous exprimons notre indignation face au massacre de citoyens équatoriens, colombiens et mexicains et nous opposons à tout type d’interventionnisme armé contre nos peuples.

Nous exprimons notre profonde préoccupation face à la crise que traverse la Colombie, et nous manifestons notre solidarité avec la lutte de son peuple pour l’obtention d’une véritable démocratie qui respecte les droits de l’homme ; nous espérons la réalisation d’un accord humanitaire et la recherche d’une solution politique négociée pour mettre un point final à la guerre prolongée qui a provoqué des centaines de milliers de morts, de blessés, de déplacés et de disparus.

Nous demandons à tous les gouvernements qui font partie de la Mission de Stabilisation des Nations Unies à Haïti (MINUSTAH), et en particulier à ceux d’Amérique latine, de retirer immédiatement leurs troupes de manière à participer au rétablissement de la démocratie haïtienne en respectant l’autodétermination du peuple haïtien.

Nous condamnons énergiquement les agressions réitérées du gouvernement des États-Unis contre nos peuples, sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue, et demandons l’extradition vers le Venezuela du terroriste Luis Posada Carriles, rendu coupable d’homicide envers 73 personnes suite à un attentat aérien. (2)

Nous exigeons la libération immédiate des cinq Cubains injustement emprisonnés sur sol états-unien pour avoir voulu combattre le terrorisme d’Etat à l’encontre du peuple cubain. (3)

Nous dénonçons le blocus injuste, cruel et illégal que les Etats-Unis maintiennent sur Cuba depuis un demi-siècle.

Nous rejetons l’adoption indirecte du « Plan-Colombie » de la part du gouvernement mexicain, la réalisation de l’initiative de Mérida dans ce pays et l’Alliance pour la prospérité et la sécurité de l’Amérique du nord, comme autant de mécanismes d’expansion de l’intervention militaire des États-Unis en Amérique latine (4). Nous considérons comme inadmissible que le gouvernement de Felipe Calderón ne condamne pas le massacre perpétré en terre équatorienne durant lequel quatre étudiants de l’Université Autonome du Mexique perdirent la vie ; ce silence participe à la criminalisation des victimes et des survivants de cet assassinat. (5)

Nous souhaitons la fin de la domination colonialiste et néo-colonialiste dans notre Amérique et exigeons l’indépendance de Puerto Rico et de toutes les colonies qui subsistent aux Caraïbes.

Nous appelons à la mobilisation pour le retrait des bases militaires étrangères dans les pays d’Amérique du Sud et des Caraïbes.

Nous refusons la manipulation écologique pour transformer notre territoire en producteur d’éco-carburants dans le but de pourvoir aux besoins énergiques des États-Unis. (6)

Nous dénonçons le pillage des connaissances ancestrales des peuples indigènes de notre Amérique et sa commercialisation par des corporations médicales capitalistes (7). Nous dénonçons également le saccage réalisé par des musées et des collectionneurs des États-Unis qui exhibent et maintiennent en leur pouvoir des centaines de milliers de témoignages de notre patrimoine historique et culturel.

Les participants de cette rencontre s’engagent à continuer, amplifier et approfondir la participation d’intellectuels et d’artistes − engagés dans la lutte des peuples de notre Amérique − à la bataille des idées ; nous saluons la richesse des expériences que nous vivons dans la construction d’un pouvoir populaire venu d’en-bas, des citoyens, des démarches autonomistes des peuples indigènes. Comme l’a justement déclaré durant cette réunion le Président Chávez, « seul le peuple pourra sauver le peuple ».

(1) La riche contrée de Santa Cruz, au nord de la Bolivie, est animée depuis plusieurs mois par des tendances séparatistes qui refusent le projet de révision de constitution et de nationalisation des richesses lancé par Morales depuis le début de son mandat présidentiel. Voir à ce propos les deux articles publiés dans ces pages le 10 avril. Suite du texte

(2) Luis Posada Carriles est un citoyen vénézuélien de nationalité cubaine qui, en 1976, perpétra un attentat à la bombe contre un avion de la flotte cubaine. Auteur de nombreux autres attentats contre des personnalités cubaines (qu’il a lui-même avoués), Carriles est le héros des exilés cubains. Il a été arrêté au Texas en 2005 pour résidence illégale sur le sol des États-Unis. Relâché en avril 2007, il a reçu une autorisation de séjour aux États-Unis, sont extradition vers le Venezuela ayant été jugée trop dangereuse… Suite du texte

(3) Depuis décembre 2001, Fernando González, Gerardo Hernández, Antonio Guerrero, Ramón Labañino et René González sont retenus dans des prisons des États-Unis pour espionnage et conspiration avec des peines allant de 15 ans de réclusion à la perpétuité. Les cinq Cubains avaient été arrêtés alors qu’ils transféraient vers les États-Unis des citoyens cubains opposants à Fidel Castro, soupçonnés de préparer un attentat. Suite du texte

(4) L’initiative de Mérida est une aide militaire de grande ampleur accordée au Mexique par les États-Unis pour lutter contre le trafic de drogue et les tentatives d’immigration clandestines vers les États-Unis. Suite du texte

(5) Lors du bombardement du campement FARC en Équateur, 4 étudiants mexicains qui réalisaient une étude sur les mouvements sociaux en Amérique latine ont été tués. Suite du texte

(6) Allusion aux vastes projets de déforestation et de culture massive de colza ou de maïs dans les pays amazoniens pour produire des carburants de substitution. Suite du texte

(7) Les grands groupes pharmaceutiques utilisent régulièrement des substances et des recettes cultivées traditionnellement par des groupes indigènes pour produire des médicaments, sans qu’aucun dédommagement ne soit versé à ces peuples.

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dimanche 7 octobre 2007

Cette vidéo est extraite du film Mémoire d’un saccage (Memoria del saqueo, 2004) de Fernando Solanas, Ours d’or d’honneur au festival de Berlin en 2004.

Fernando Solanas montre comment la politique économique menée par Carlos Menem entre 1989 et 1999 a progressivement plongé le pays dans l’une des plus graves crises économiques de l’histoire de l’Amérique latine (lire plus sous la vidéo !).

Ici, le chapitre portant sur la malnutrition, notamment infantile, au début des années 200o en Argentine.


En 1991, Menem fait établir une « loi de convertibilité », qui place le peso argentin a valeur strictement égale avec le dollar. Le système suppose que la banque centrale couvre, sous forme de réserve, la totalité de la base monétaire : pour chaque peso émis, la banque place un dollar en réserve.

Pendant sept ou huit ans, le pays ­– qui venait de traverser plusieurs années de récession – voit les investisseurs étrangers se précipiter sur ses ressources. On assiste au « miracle économique » argentin : baisse drastique des impôts, des prix du marché, augmentation de 10% du produit intérieur brut. Le prix de cette belle santé (de surface, il va sans dire), c’est la vente presque intégrale des ressources naturelles à des compagnies étrangères (notamment le gaz et le pétrole, mais également les terres des petits paysans), la suppression de milliers de postes de travail, l’émergence en sous-sol d’une classe de chômeurs et de laissés pour compte qui, dans un pays bien placé sur les marchés économiques européens, meurent de faim.

A la fin des années ’90, la situation économique internationale se détériore. L’équivalence peso-dollar devient suspecte aux yeux des investisseurs qui cessent de placer leur argent en Argentine, réclament les intérêts sur leurs investissements, et le remboursement des prêts démentiels contractés par l’Etat d’Argentine. A la fin 2000, la dette extérieure s’élève à 150 milliards de dollars. L’Etat fait main basse sur les réserves de la banque centrale pour tenter d’éponger ces dettes. Pendant ce temps, les petits épargnants et retraités tentent de récupérer leurs caisses de retraite ou leurs épargnes personnelles ­– en vain.

Ce film montre comment l’un des pays les plus riches d’Amérique latine par ses ressources et son histoire (contrairement à ses voisins, l’Argentine était déjà économiquement stable et compétitive dès la fin des années 40), a progressivement sombré dans le chaos social, privant les citoyens d’assurances sociales, de soins minimaux, de médicaments, et bien souvent de l’alimentation minimale (voir l’extrait ci-dessous). Pendant ce temps, la situation du pays était qualifiée par les Etats-Unis de « Miracle argentin » et Menem était dans les petits papiers de la maison blanche…

L’arrogance politique fait ici froid dans le dos (le ministre de l’économie de Menem, peu de temps après l’élection de celui-ci en 1989, déclare par exemple sous les applaudissements de l’Assemblée nationale : « Rien de ce qui n’appartient à l’Etat ne restera à l’Etat »), le désarroi des plus pauvres encore davantage, mais Solanas montre également comment, dans ces circonstances désespérantes, s’organisent les mouvements de résistance sociale. Il faut donc voir Memoria del saqueo, ainsi que sa suite, La dignidad de los nadie (littéralement: La dignité des moins-que-rien). On peut se procurer ces films en DVD (VO sous-titrée en français) chez Trigon film.

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vendredi 5 octobre 2007

Les défis de la jeunesse chilienne ne sont pas, a priori, bien différents des nôtres. Parmi cette génération qui naquit trois ou quatre ans après le coup d’état, nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, ont terminé ou termineront leurs études et trouveront un poste assez bien rémunéré dans le secteur tertiaire. Ils vivront sans trop de difficultés dans un pays relativement compétitif sur le marché économique mondial, assez semblable, vu du centre de sa capitale, à nos contrées européennes occidentales.

De l’autre côté, comme partout, il y a les abandonnés du système, ceux qui n’ont pas fait d’études, tout juste, peut-être, l’école obligatoire – payante depuis la maternelle, au Chili, ce qui signifie que même l’école publique n’est pas à la portée de tous. Ils trouvent ici ou là un travail de garde de sécurité, débarrassent un chantier, font le coursier pour une grande entreprise. Ou ils ne trouvent rien, s’en remettent à la mendicité ou à la délinquance.

Et puis il y a la majorité, ceux de l’entre-deux, des milliers de jeunes qui, munis d’un bac, vivent depuis des années une double, parfois une triple vie pour joindre les deux bouts et arriver quelque part. Ceux que je connais travailleur huit heures par jour dans un call-center, dans une crèche, comme femme de ménage ou gardien de nuit. Sur la base de ce revenu (200 € par mois en moyenne), ils demandent un prêt pour 3 ou 4 ans d’études qui auront lieu le soir entre 19 et 23 heures. Le week-end, ils vendent sur les marchés des vieux habits, des jouets d’occasion, des articles récupérés dans les débarras des supermarchés ou du petit artisanat. C’est encore ce qui ramène le plus et le plus rapidement, ce qui permet, de temps en temps, d’organiser une petite sortie ou une grillade entre amis (la viande venant, elle aussi, d’un réseau parallèle). Alors certains abandonnent les études, le travail dépendant, d’autant qu’ils sont nombreux à avoir des enfants. Ils vivront de leur petit marché, en échappant au fisc, sans aucune couverture sociale. Le crédit d’études contracté, lui, ne sera pas effacé. Il traînera longtemps à côté des autres emprunts plus ou moins importants d’une génération qui s’efforce malgré tout de suivre, d’assumer certains frais minimaux de santé, et de faire face aux prix de la vie courante, alignés sur la réalité économique du nord plutôt que sur la leur. Une génération qui s’efforce, surtout, de sauver les apparences…

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