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mercredi 20 mai 2009

Mario Benedetti, l'un des plus grands poètes uruguayens du XXe siècle, est décédé dimanche 17 mai à Montevideo.
Né en 1920, Benedetti quitte l'école à l'âge de 14 ans. Il est tour à tour mécanicien, vendeur, libraire, pigiste, employé de commerce avant de devenir journaliste, en 1945, pour le quotidien argentin Marcha. Son premier recueil de poèmes, La víspera indeleble, paraît à la même époque. Il en publiera plus de 30 jusqu'en 2008, ainsi que de nombreux romans, essais, nouvelles, pièces de théâtre.
Benedetti fut sans doute la personnalité la plus marquante du monde culturel uruguayen de la seconde moitié du XXe siècle, dans son pays comme à l'étranger. Après deux ans de collaboration avec la Télévision Française, il fonde en 1968, à la Havane, le Centre de Recherche Littéraire de la Maison des Amériques, puis dirige, entre 1971 et 1973, le département de littérature latino-américain de l'Université de Montevideo. Très impliqué politiquement, il fonda et dirigea pendant de nombreuses années le Mouvement du 26 mars.
Benedetti a collaboré avec de nombreux artistes qui ont mis en musique ses poèmes. Deux scénadios de films, El lado oscuro del corazón I et II, sont basés presque intégralement sur ses écrits. Plusieurs lectures et spectacles dans lesquels l'auteur lui-même présentait ses textes ont par ailleurs ponctué cette longue carrière.
Mario Benedetti était apprécié de toutes les générations, en Amérique latine, qu'il a marquées par ses poèmes. De nombreux hommages lui sont rendus sur le web où l'on peut également trouver des enregistrements anciens de ses lectures. Voyez le site de Perrerac et "Los que no se consiguen". Le site "A media voz" offre également la possibilité d'écouter de nombreux poètes en ligne, en tout légalité.
Dans mon blog, j'ai déjà rédigé plusieurs articles sur l'oeuvre de Benedetti. Vous les trouverez grâce au moteur de recherche situé au haut de cette page.
Ci-joint, deux poèmes de Benedetti, l'un mis en musique et chanté par Nacha Guevara, le second lu par Benedetti lui-même. Les traductions se trouvent sous le texte en espagnol.


Vos lo dijiste (A la izquierda del roble)

Vos lo dijiste

nuestro amor
fue desde siempre un niño muerto
sólo de a ratos parecía que iba a vivir
que iba a vencernos
pero los dos fuimos tan fuertes
que lo dejamos sin sangre
sin su futuro
sin su cielo
un niño muerto
sólo eso
maravilloso y condenado
quizá tuviera una sonrisa
como la tuya
dulce y honda
quizá tuviera una alma triste
como mi alma
poca cosa
quizá aprendiera con el tiempo
a desplegarse
a usar el mundo
pero los niños que así vienen
muertos de amor
muertos de miedo
tienen tan grande el corazón
que se destruyen sin saberlo

Vos lo dijiste
nuestro amor
fue desde siempre un niño muerto
y qué verdad dura y sin sombra
qué verdad fácil y que pena
yo imaginaba que era un niño
y era tan sólo un niño muerto
ahora qué queda
sólo queda
medir la fe y que recordemos
lo que pudimos haber sido
para él
que no pudo ser nuestro
qué más
acaso cuando llegue
un veintitrés de abril y abismo
vos donde estés
llevale flores
que yo también iré contigo.


Tu l'as dit (A gauche du chêne)

Tu l'as dit
notre amour
fut depuis toujours un enfant mort
parfois seulement il semblait qu'il allait vivre
qu'il allait nous vaincre
Mais nous fûmes si forts ensemble
que nous le laissâmes exangue
sans son futur
sans son ciel
Un enfant mort
seulement cela
merveilleux et condamné
Peut-être aurait-il un sourire
comme le tien
doux et rond
Peut-être aurait-il une âme triste
comme mon âme
peu de chose
Peut-être apprendrait-il avec le temps
a se déployer
a user du monde
Mais les enfants qui ainsi arrivent
morts d'amour
morts de peur
ont le cœur si grand
qu'ils se détruisent sans savoir

Tu l'as dit
notre amour
fut depuis toujours un enfant mort
et quelle vérité dure et sans ombre
quelle vérité facile, et quelle peine
J'imaginais qu'il était un enfant
et il n'était qu'un enfant mort
Aprésent que reste-t-il
Il ne reste
qu'à mesurer la foi et à nous souvenir
ce que nous aurions pu être
pour lui
qui ne put être à nous
Quoi d'autre?
Si jamais, quand viendra
un vingt-trois avril d'abîme
où que tu sois
apporte-lui des fleurs
et j'irai aussi avec toi.





Arte poetica

Que golpee y golpee
hasta que nadie
pueda ya hacerse el sordo
que golpee y golpee
hasta que el poeta
sepa
o por lo menos crea
que es a él a quien llaman.

Art poétique

Qu'il frappe et frappe
jusqu'à ce que personne
ne puisse plus faire le sourd
qu'il frappe et frappe
jusqu'à que le poète
sache
ou du moins croie
que c'est lui qu'on appelle.


lundi 19 janvier 2009

Cette réflexion d'Eduardo Galeano sur les récents événements de Gaza est parue le vendredi 16 janvier 2009 dans le quotidien uruguayen Brecha. Vous pouvez le lire ici dans sa version originale en espagnol.

∞

(Je dédie cet article à tous mes amis juifs assassinés par les dictatures latino-américaines, que soutint Israël.)*


Pour se justifier, le terrorisme d’état fabrique des terroristes : il sème la haine et récolte des alibis. Tout indique que la boucherie de Gaza, qui d’après ses auteurs doit mettre fin au terrorisme, ne fera que multiplier les terroristes.

∞

Depuis 1948, les Palestiniens vivent condamnés à l’humiliation perpétuelle. Il leur faut un permis pour respirer. Ils ont perdu leur patrie, leurs terres, leur eau, leur liberté, leur tout. Ils n’ont pas même le droit de choisir leurs autorités. Lorsqu’ils élisent ceux qu’ils ne devraient pas élire, on les punit. Gaza subit actuellement la punition. Elle s’est transformée en une souricière sans issue, depuis que le Hamas a gagné les élections de 2006. Quelque chose de semblable s’est passé en 1932 lorsque le Parti Communiste triompha au Salvador. Les citoyens du Salvador expièrent dans le sang leur mauvaise conduite et vécurent depuis soumis aux dictatures militaires. La démocratie est un luxe que tout le monde ne mérite pas.

∞

Les fusées artisanales que lancent sans grande précision les militants du Hamas, acculés à Gaza, contre des terres qui furent un jour palestiniennes, sont les enfants de l’impuissance. Et le désespoir, au bord de la folie suicidaire, est la mère des bravades qui nient à Israël le droit d’exister, cris sans aucune efficacité, tandis que la très-efficace guerre d’extermination nie, depuis des années, le droit à l’existence de la Palestine.

Il ne reste bientôt plus rien de la Palestine. Peu à peu, Israël l’efface de la carte.

Les Colons envahissent, et les soldats corrigent la frontière. Les balles sacralisent la dépossession − légitime défense.

Toutes les guerres d’agression se prétendent défensives. Hitler envahit la Pologne pour éviter que la Pologne n’envahisse l’Allemagne. Bush envahit l’Irak pour éviter que l’Irak n’envahisse le monde. Lors de chacune de ses guerres défensives, Israël s’est découpé un nouveau morceau de Palestine, et le festin a suivi. La dévoration est justifiée par les titres de propriété que la Bible lui octroya, par les deux mille ans de souffrance du peuple juif, par la panique générée par les Palestiniens à l'affût.

∞

Israël est le pays qui jamais n’exécute les recommandations ou les résolutions des Nations Unies, le pays qui jamais n’observe les sentences des tribunaux internationaux, qui se moque des lois internationales, et c’est également le seul pays dans lequel la torture des prisonniers soit légale.

Qui lui a offert le droit de nier tous les droits? D’où vient l’impunité qui couvre Israël pendant la tuerie de Gaza? Le gouvernement espagnol n’aurait jamais pu bombarder impunément le pays basque pour en finir avec l’ETA, l’Angleterre n’aurait pu raser l’Irlande pour liquider l’IRA. La tragédie de l’Holocauste implique-t-elle un éternel contrat d’impunité? Ou cette lumière verte provient-elle de la Grande Puissance dont Israël représente le plus inconditionnel de tous les vassaux ?

∞

L’armée israélienne, la plus moderne et sophistiquée du monde, sait qui elle tue. Elle ne tue pas par erreur, elle tue par horreur. Les victimes civiles s’appellent «dommages collatéraux», d’après le dictionnaire d’autres grandes guerres impériales. A Gaza, sur dix dommages collatéraux, trois sont des enfants. Et ils sont des milliers, les mutilés, les victimes de la technologie du dépeçage humain, que l’industrie militaire éprouve avec succès au cours de cette opération de nettoyage ethnique.

Et comme toujours, toujours la même chose : à Gaza, cent pour un. Tous les cent Palestiniens tués, un mort israélien.

Des individus dangereux, annonce l’autre facette des bombardements : celle des médias de manipulation, qui nous invitent à croire qu’une vie israélienne vaut cent vies palestiniennes. Et ces médias nous inviteront peut-être bientôt à croire que les bombes atomiques israéliennes sont humanitaires et que la destruction d’Hiroshima et Nagasaki fut l’œuvre d’une puissance nucléaire nommée Iran…

∞

La prétendue communauté internationale existe-t-elle?

Est-ce autre chose qu’un club de marchands, banquiers et guerriers? Autre chose que le nom artistique des États-Unis quand ils entrent en scène?

Face à la tragédie de Gaza, l’hypocrisie mondiale reluit une fois de plus. Comme toujours, l’indifférence et les discours vides, les déclarations creuses, les déclamations tonitruantes, les postures ambiguës, rendent hommage à la sacro-sainte impunité.

Face à la tragédie de Gaza, les pays arabes se lavent les mains. Comme toujours. Et comme toujours les pays européens se frottent les mains.

La vieille Europe, capable de tant de beautés et de perversion, verse une ou deux larmes, tandis que, secrètement, elle applaudit un coup de maître. Car les agressions sanglantes à l’encontre des Juifs furent de tout temps une spécialité européenne, que paient, depuis un demi-siècle, les Palestiniens; eux aussi sémites, et qui ne furent jamais, ni ne sont, anti-sémites. Ils paient actuellement, en espèce sonnante et sanglante, une ancienne dette, venue d’ailleurs.

* Dans l'article original, cet envoi apparaît comme une forme de post-scriptum. Je choisis pour ma part d'en faire une véritable dédicace, pour éviter, je l'avoue, les commentaires furibonds de ceux qui n'iront pas jusqu'au bout de ce texte...

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dimanche 9 novembre 2008

Le 6 novembre passé, Eduardo Galeano, journaliste, romancier et essayiste uruguayen, publiait cet article intitulé "Espérons" dans le quotidien Pagina 12.

Obama prouvera-t-il, en gouvernant, que ses menaces guerrières contre l'Iran et le Pakistan n'étaient que des mots, prononcés pour séduire quelques oreilles difficiles pendant la campagne électorale? Espérons. Et espérons qu'il ne cède pas un instant à la tentation de répéter les exploits de George W. Bush. Somme toute, Obama a eu la dignité de voter contre la guerre en Irak, alors que les partis démocrate et républicain ovationnaient l'annonce de cette boucherie.

Pendant sa campagne, le mot le plus souvent prononcé par Obama dans ses discours a été "leadership". Pendant son gouvernement, continuera-t-il de penser que son pays a été choisi pour sauver le monde, idée malsaine qu'il partage avec la quasi totalité de ses collègues? Continuera-t-il d'insister sur le premier rôle des Etats-Unis dans le monde et sur sa mission messianique de commandement?

Espérons que la crise actuelle, qui secoue les bases de l'impérialisme, serve au moins à faire prendre un bain de réalisme et d'humilité à ce gouvernement qui commence.

Obama acceptera-t-il que le racisme soit chose normale lorsqu'il s'exerce contre les pays que sa nation envahit? Ne s'agit-il pas de racisme, lorsqu'on compte un à un les envahisseurs tombés en Irak et ignore par ailleurs les milliers de morts parmi la population envahie? Ce monde, où il existe des citoyens - et des morts - de première, deuxième et troisième catégorie, n'est-il pas raciste? La victoire d'Obama a été universellement célébrée comme une bataille gagnée contre le racisme. Espérons qu'il assume, en gouvernant, cette belle responsabilité.

Le gouvernement d'Obama confirmera-t-il, une fois de plus, que le Parti Démocrate et le Parti Républicain sont deux noms différents pour un seul et même parti? Espérons que la volonté de changement que ces élections ont consacrée soit davantage qu'une promesse et davantage qu'un espoir. Espérons que le nouveau gouvernement ait le courage de rompre avec cette tradition de parti unique, déguisé en deux groupes qui, à l'heure de vérité, font plus ou moins la même chose tout en simulant de s'opposer l'un à l'autre.

Obama tiendra-t-il sa promesse de fermer la sinistre prison de Guantánamo? Espérons, et espérons que cesse l'injuste embargo contre Cuba.

Obama continuera-t-il de penser qu'il est normal qu'un mur empêche les Mexicains de traverser la frontière, tandis que l'argent la franchit sans que personne ne lui demande de passeport? Pendant sa campagne, Obama n'a jamais abordé de front le thème de l'immigration. Espérons qu'à partir de maintenant, puisqu'il n'y a plus de risque de perdre des votes, Obama puisse et veuille mettre fin au scandale de ce mur, bien plus long et honteux que le mur de Berlin, et à celui de tous les murs qui violent le droit à la libre circulation des personnes.

Obama, qui a salué avec tant d'enthousiasme le joli cadeau de 750'000 millions de dollars aux banquiers, gouvernera-t-il, comme c'est maintenant la coutume, pour nationaliser les pertes et privatiser les gains? Je crains que oui, mais espérons que non.

Obama signera-t-il et respectera-t-il le protocole de Kyoto, ou continuera-t-il d'octroyer le privilège de l'impunité à la nation la plus polluante de la planète? Gouvernera-t-il pour les automobiles ou pour les personnes? Pourra-t-il changer le rythme assassin d'un mode de vie où quelques-uns choisissent le destin de tous? Je crains que non, mais espérons que oui.

Obama, premier président noir de l'histoire des Etats-Unis, incarnera-t-il le rêve de Martin Luther King ou le cauchemar de Condoleezza Rice?

Cette maison blanche, qui est maintenant sa maison, fut bâtie par des esclaves noirs. Espérons qu'il ne l'oublie pas, qu'il ne l'oublie jamais.

(Ma traduction)

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mercredi 1 octobre 2008

"L'oubli est plein de mémoire": c'est le titre d'un recueil de poèmes de Mario Benedetti paru en 1995. Recueil qui s'ouvre, en exergue, sur cette magnifique citation de Rafael Courtoisie, autre grand poète uruguayen: Un día, todos los elefantes se reunirán para olvidar. Todos, menos uno (Un jour, tous les éléphants se réuniront pour oublier. Tous, sauf un).

Un titre qui m'interpelait à tel point qu'il a fallu que je trouve ce recueil, que je l'aie entre les mains pour tenter de trouver d'où me venait l'étrange écho de ces mots, el olvido está lleno de memoria, qui semblaient me provoquer, m'obliger à me soumettre à eux: j'étais sûre de les avoir rencontrés quelque part. Mais où? Où - moi qui, il y a encore six mois, ne savais strictement rien de Mario Benedetti?

Dans tout le recueil, dans chaque poème où presque, la phrase réapparaît. Mais ce sont les vers du premier texte, intitulé "ce grand simulacre", qui m'ont permis peu à peu, par éclats, de redessiner les traits de ce que je cherchais, et de retrouver la mémoire. En voici quelques morceaux (version française à la suite du texte original):

en mi región hay calvarios de ausencia
muñones de porvenir/arrabales de
duelo
pero también candores de mosqueta
pianos que arranca
n lágrimas
cadáveres que miran aún desde sus
huertos

nostalgias inmoviles en un pozo de
otoño

sentimientos insoportablemente
actual
es
que se niegan a morir allá en lo oscuro

el olvido está tan lleno de memoria
que a veces no caben las
remembranzas
y hay que tirar rencores por la borda
en el fondo el olvid
o es un gran
simulacro
nadie sabe ni puede/ aunque quiera/
olvidar
un gran simulacro repleto de fantasmas
esos romeros que peregrinaran por el
olvido

como si fuese el camino de santiago

el día o la noche en que el olvido
estalle

salte en pedazos o crepite/
los recuerdos atroces y los d
e maravilla
quebrará los barrotes de fuego
arrastrarán por fin la verdad por el
mundo
y esa verdad será que no hay olvido.

(Mario Benedetti, "Ese gran simulacro", El olvido está lleno de memoria (1995),
Inventario tres,
Mexico, S
antillana, 2005.)


il y a, dans ma région, des cal
vaires d'absence
des moignons d'avenir, des faubourgs
de deuil

mais aussi des candeurs de rosiers
des pianos qui tirent des larmes
des cadavres qui regardent
encore depuis leur
jardin
des nostalgies immobiles dans un puits d'
automne

des sentiments insupportablement
actuels
qui refusent de mourir là-bas, d
ans l'obscurité.

l'oubli est tellement plein de mémoire
que parfois les souvenirs
n'entrent plus
et il faut jeter nos rancoeurs par-dessus bord
au fond, l'oubli est un gran
d simulacre
personne ne peut / même
s'il le veut /
oublier
un grand simulacre plein de fantômes
ces pèlerins qui marchent dans
l'oubli
comme si c'était le chemin d
e Santiago

le jour ou la nuit où l'oubli
éclatera
sautera en morceaux ou crépitera /
les souvenirs atroces et les merveilleux
brûleront leurs barreaux
de feu
porteront enfin la véri
té dans le
monde
et cette vérité sera qu'il n'y a pas d'oubli.

(Ma traduction)

El olvido está lleno de memoria, c'était une image. Une photo prise à Santiago du Chili en août de l'année dernière, un grand panneau lugubre dans l'hiver chilien, portant la liste des personnes disparues dans le camp de torture de la villa Grimaldi - panneau qui, après à peine une année de vie, affichait déjà ses trous de mémoire comme pour bafouer celle des morts. Etrange(s) rencontre(s) que celle(s)-ci...


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vendredi 22 août 2008

Ah! "ser" et "estar", ce petit enfer de la grammaire espagnole, qui aurait pensé qu'on irait jusqu'à en faire un poème... C'est intraduisible, cela va sans dire, mais j'ai tout de même envie de partager avec vous, à l'heure de l'Irak, de l'Iran, de la Géorgie, etc., à l'heure des beaux discours électoraux, aussi, cette petite pointe poético-politique de Mario Benedetti.

Vous trouverez une traduction-explication en français sous la version en espagnole.

Ser y estar

Oh marine
oh boy
una de tus dificultades consiste en que no sabes
distinguir el ser del estar
para ti todo es to be

así que probemos a aclarar las cosas

por ejemplo
una mujer es buena
cuando entona desafinadamente los salmos
y cada dos años cambia el refrigerador
y envía mensualmente su perro al analista
y sólo enfrenta el sexo los sábados de noche

en cambio una mujer está buena
cuando la miras y pones los perplejos ojos en blanco
y la imaginas y la imaginas y la imaginas
y hasta crees que tomando un martini te vendrá el coraje
pero ni así

por ejemplo
un hombre es listo
cuando obtiene millones por teléfono
y evade la conciencia y los impuestos
y abre una buena póliza de seguros
a cobrar cuando llegue a sus setenta
y sea el momento de viajar en excursión a capri y a parís
y consiga violar a la gioconda en pleno louvre
con la vertiginosa polaroid

en cambio
un hombre está listo
cuando ustedes
oh marine
oh boy
aparecen en el horizonte
para inyectarle democracia.

Mario Benedetti, "Ser y estar", Letras de emergencia (1969-1973), Inventario Uno. Poesia completa 1950-1985, Buenos Aires, Editoria Sudamericana, 2000, p. 384-385.


Oh marine
oh boy
une de tes difficultés réside dans le fait que tu ne sais pas
distinguer le "ser" de l'"estar"
pour toi, tout est "to be"

essayons donc d'éclaircir les choses

par exemple
une femme "es buena" [= est une bonne femme]
lorsqu'elle entonne les psaumes en chantant faux
et qu'elle change tous les deux ans son réfrigérateur
et qu'elle envoie chaque mois son chien chez l'analyste
et qu'elle n'affronte le sexe que les samedis soirs

par contre, une femme "está buena" [= est bonne]
quand tu la regardes et poses tes yeux perplexes en plein dans le mille
et l'imagines, et l'imagines, et l'imagines
et vas même jusqu'à croire qu'en buvant un martini tu en auras le courage
mais même pas

par exemple
un homme "es listo" [= est intelligent]
quand il obtient des millions par téléphone
et évade sa conscience et ses impôts
et conclut une bonne police d'assurance
qui paiera quand viendront ses soixante-dix ans
et que sera le moment de partir en voyage à Capri et à Paris
et qu'il pourra violer la joconde en plein louvre
grâce à son vertigineux polaroïde

en revanche
un homme "está listo" [= est fait comme un rat]
quand vous,
oh marine
oh boy
apparaissez à l'horizon
pour lui injecter la démocratie.


(Ma traduction)

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dimanche 17 août 2008

Un petit jeu sympathique circule actuellement entre bloggueurs, un jeu qui permet de découvrir des livres, des phrases au hasard et qui, donc, m'a plu.

C'est Michèle qui m'en a envoyé les règles via un article de son blog. Il s'agit de citer la cinquième phrase, puis les 4 suivantes, de la page 123 du livre qu'on lit actuellement.

Un joli prétexte pour vous parler en deux mots de ce magnifique écrivain uruguayen qu'est Eduardo Galeano. De notre côté de l'Atlantique, Galeano est surtout connu pour Les veines ouvertes de l'Amérique latine. L'Histoire implacable du pillage d'un continent (Plon, 1981; 8 € en format poche, pour un livre qu'il faut lire!). Mais c'est un écrivain prolifique, toujours engagé, cherchant obstinément à comprendre comment fonctionne cet étrange continent qu'est l'Amérique latine, quels sont ses rapports à l'Europe, aux États-Unis, quel est le sens du mot "démocratie" dans ce sud du monde toujours en mouvement. Indispensable, donc, pour tenter d'entrer dans la mentalité latino-américaine, en profondeur, sans intellectualisme mal placé, et souvent avec beaucoup d'humour.

Je vous recommande vivement tous les ouvrages de Galeano traduits en français, mais plus particulièrement Sens dessus dessous: l'école du monde à l'envers (Homnisphères, 2004), et l'ouvrage dont je tirerai la citation qu'attend Michèle avec impatience: El libro de los abrazos ou, en français, Le Livre des étreintes (La Différence, 1995). Il s'agit de petits textes d'une demi-page à deux pages, oragnisés par thèmes (par exemple: théologie; la culture de la terreur; l'alinénation; la fonction du lecteur; la frontière de l'art; célébration de la voix humaine), que Galeano illustre en racontant une anecdote tirée de son expérience de l'Amérique latine. Drôle, émouvant et très philosophique.

La page 123, dans mon édition en espagnol, est la deuxième demi-page de "El reino de las cucarachas" (Le royaume des cafards). Voici la cinquième phrase, et les 4 suivantes (3, en fait, puisqu'ensuite on tourne la page et change de texte...):

El viejo Cedric me miró con sus grandes ojos transparentes y simuló arrodillarse ante quienes van a reinar sobre la tierra:

- Los seres humanos hemons abdicado el planeta - proclamó - en favor de las cucarachas.

Entonces arrimó la botella y llenó los vasos:

- Un traguito, mientras se pueda.

Je vous laisse au mystère de ces quelques lignes en vous suggérant fortement d'aller y voir de plus près...

Quant à la chaîne que je devrais ici poursuivre en invitant 5 bloggueurs à l'exercice, je m'abstiens, ou presque, car je n'aime pas vraiment les chaînes. Libre à chaque lecteur de continuer, moi je ne l'enverrai qu'à une jeune utopiste en panne d'inspiration depuis le 26 juillet...

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vendredi 1 août 2008

De retour après un mois de juillet bien rempli, je voudrais rendre hommage à deux artistes uruguayens qui ont voulu présenter à deux voix quelques éclats de réalité - politique, poétique ou tout banalement quotidienne - et ce pendant 27 ans. Il s'agit de Daniel Viglietti (1939) et Mario Benedetti (1920), le chanteur-compositeur et le poète-journaliste-essayiste, qui se rencontrèrent durant leurs années d'exil au Mexique, en 1978, et décidèrent d'allier leurs textes, leurs pensées et leurs voix.
A dos voces, le livre qui réunit un certain nombre de compositions des deux hommes, permet ainsi de plonger dans une poésie engagée extrêmement soignée et authentique à la fois. Un véritable chef-d'oeuvre de la littérature latino-américaine contemporaine, dont ont été tirés les spectacles que Viglietti et Benedetti ont présentés pendant près de trente ans dans le monde entier. Il existe de ceux-ci un enregistrement, A dos voces, paru en 1994. Je le conseille à tous les amoureux des mots et de la musique. Outre la maîtrise de la langue et du sens, c'est tout un art de l'émotion qui est ici démontré et mis en scène. Une capacité devenue trop rare, aujourd'hui, à faire vibrer les hommes grâce au langage, une croyance en la magie du verbe, de la lecture, en l'universalité de la poésie.
La composition que j'ai choisie pour vous présenter ce travail, porte sur la grande question des disparus en Amérique latine. Daniel Viglietti chante Otra voz canta (une autre voix chante), tandis que Benedetti récite Desaparecidos (Disparus), paru dans le recueil Geografías de 1984, et Esa batalla (Cette bataille), publiée en 1978-79 dans Cotidianas. En italique, les poèmes de Benedetti (avec, comme d'habitude, la traduction en-dessous du texte original).

Están en algún sitio / concertados
desconcertados / sordos,
buscándose / buscándonos
bloqueados por los signos y las dudas
contemplando las verjas de las plazas
los timbres de las puertas / las viejas azoteas
ordenando sus sueños, sus olvidos
quizá convalecientes de su muerte privada

Por detrás de mi voz
– escucha, escucha –
otra voz canta.

Viene de atrás, de lejos;
viene de sepultadas
bocas, y canta.

Dicen que no están muertos
– escúchalos, escucha –
mientras se alza la voz
que los recuerda y canta.

Escucha, escucha;
otra voz canta.

Nadie les ha explicado con certeza
si ya se fueron o si no
si son pancartas o temblores
sobrevivientes o responsos
ven pasar árboles y pájaros
e ignoran a qué sombra pertenecen

Dicen que ahora viven
en tu mirada.
Sostenlos con tus ojos,
con tus palabras;
sostenlos con tu vida
que no se pierdan,
que no se caigan.

Escucha, escucha;
otra voz canta.

Cuando empezaron a desaparecer
hace tres cinco, siete ceremonias
a desaparecer como sin sangre
como sin rostro, y sin motivo
vieron por la ventana de su ausencia
lo que quedaba atrás / ese andamiaje
de abrazos cielo y humo

No son sólo memoria,
son vida abierta,
continua y ancha;
son camino que empieza.

Cantan conmigo,
conmigo cantan.

Dicen que no están muertos;
escúchalos, escucha,
mientras se alza la voz
que los recuerda y canta.

Cantan conmigo,
conmigo cantan.

Cuando empezaron a desaparecer
como el oasis en los espejismos
a desaparecer sin últimas palabras
tenían en sus manos los trocitos
de cosas que querían
están en algún sitio / nube o tumba
están en algún sitio / estoy seguro
allá en el sur del alma

Es posible que hayan extraviado la brújula
y hoy, vaguen preguntando preguntando
dónde carajo queda el buen amor
porque vienen del odio

Dicen que no están muertos;
escúchalos, escucha,
mientras se alza la voz
que los recuerda y canta.

Cantan conmigo,
conmigo cantan.

No son sólo memoria,
son vida abierta,
son camino que empieza
y que nos llama.

Cantan conmigo,
conmigo cantan.

¿Cómo compaginar
la aniquiladora
idea de la muerte
con este incontenible
afán de vida?

¿cómo acoplar el horror
ante la nada que vendrá
con la invasora alegría
del amor provisional
y verdadero?

¿cómo desactivar la lápida
con el sembradío?
¿la guadaña
con el clavel?

¿será que el hombre es eso?
¿esa batalla?

*

Ils sont quelque part / réunis (1),
déconcertés / sourds,
se cherchant / nous cherchant
bloqués par les écrits et des doutes
contemplant les grilles des places
les sonnettes des portes / les vieilles terrasses
rangeant leurs rêves, leurs oublis,
peut-être convalescents de leur mort interdite

De derrière ma voix
− écoute, écoute −
une autre voix chante

Elle vient de derrière, de loin ;
elle vient de bouches
ensevelies, et elle chante.

Ils disent qu’ils ne sont pas morts
− écoute-les, écoute −
tandis que s’élève la voix
qui les rappelle et les chante.

Ecoute, écoute ;
une autre voix chante.


Personne ne leur a expliqué avec certitude
s’ils s’en sont allés, déjà, ou non
s’ils sont pancartes ou tremblements
survivants ou répons
ils voient passer des arbres et des oiseaux
et ignorent à quelles ombres ils appartiennent

Ils disent qu’ils vivent, maintenant,
dans ton regard.
Soutiens-les de tes yeux,
de tes mots ;
soutiens-les de ta vie,
qu’ils ne se perdent pas,
qu’ils ne tombent pas.

Ecoute, écoute ;
une autre voix chante.


Quand ils commencèrent à disparaître
il y a de cela trois, cinq ou sept cérémonies,
à disparaître sans sang
sans visage et sans raison
ils virent par la fenêtre de leur absence
ce qui restait derrière / cet échafaudage
d’étreintes, ciel et fumée

Ils ne sont pas que mémoire,
ils sont la vie ouverte,
continue et ample ;
ils sont un chemin qui commence.

Ils chantent avec moi,
avec moi, ils chantent


Quand ils commencèrent à disparaître,
comme l’oasis dans ses reflets
a disparaître sans derniers mots
ils tenaient dans leurs mains les morceaux
des choses qu’ils aimaient
ils sont quelque part / nuage ou tombe
ils sont quelque part / j’en suis sûr
là-bas, au sud de l’âme.

Il se peut qu’ils aient égaré leur boussole
et qu’aujourd’hui, ils errent en demandant, en demandant
où diable se trouve le bon amour
et pourquoi ils naissent de la haine.

Ils disent qu’ils ne sont pas morts ;
écoute-les, écoute,
tandis que s’élève la voix
qui les rappelle et les chante.

Ils chantent avec moi,
avec moi ils chantent.

Ils ne sont pas que mémoire,
ils sont la vie ouverte,
ils sont un chemin qui commence
et qui nous appelle.

Ils chantent avec moi,
Avec moi ils chantent.


Comment concilier
l’annihilante
idée de la mort
et cette incompressible
soif de vie ?

Comment accoupler l’horreur
face au néant qui viendra
et la joie envahissante
de l’amour provisoire
et véridique ?

Comment combattre la pierre tombale
avec des semis ?
la faux,
avec un œillet ?

L’homme, est-ce donc cela ?
Cette bataille ?

(1) Benedetti joue ici sur l'opposition concertados / desconcertados, littéralement concertés / déconcertés, mais qui ne fait pas sens en français.



mardi 1 juillet 2008

L'une des idées qui préludaient à la création de ce blog était de mettre à disposition de tout le monde un certain nombre d'oeuvres poétiques et musicales d'Amérique latine difficilement accessibles, voire inconnues de ce côté-ci de l'Atlantique. Intention peu concrétisée jusqu'à présent pour des raisons techniques, mais voilà, j'ai enfin trouvé la solution pour proposer sans pirater! A partir de maintenant, si vous cherchez quelque chose de spécifique, n'hésitez pas à m'écrire et je ferai mon possible pour le mettre en ligne sous la forme du mini-lecteur ci-dessous.
Comme premier apport, voici une magnifique chanson de Daniel Viglietti, poète uruguayen né en 1939, dont nous connaissons souvent les chansons grâce aux voix de Victor Jara, Isabel Parra, Soledad Bravo ou Mercedes Soza. Ici c'est Viglietti qui chante, en 1983, lors d'un concert pour la paix à Managua.
Cette chanson, Declaración de amor a Nicaragua, n'est malheureusement pas traduisible. Je vous donne le texte ci-dessous. Viglietti joue sur les mots avec des noms de personnages politiques de la révolution sandiniste et de pays voisins du Nicaragua. Les termes déformés sont en italiques dans la transcription.



Declaración de amor a Nicaragua (1983)

Aquella mancha libre sobre el cielo,
aquellas nebulosas como hielos
son la pura apariencia del desvelo,
del sueño que despierta en nueva mano,
altura que se sube hacia lo humano
donde la estrella sabe que ese signo
es el sombrero en alto de Sandino.

Debajo del sombrero están dos alas
por un pueblo de pájaros guardadas.
Si hay riesgo da el zanate campanadas
llamando amaneceres que nos tienten.
No sabe el corazón que de repente
no es él, todo cambió, nada es lo mismo.
Es el sombrero en alto de Sandino.

El amador se me rugama de ternura,
masaya como un león y se apresura,
se guatemala todo y se me hondura
y sube a una escalera tan laviana
que el sol todo asombrado lo reclama,
le dice “corazón, vení, vení, vení conmigo”.
Es el sombrero en alto de Sandino.

Todo parece casi seco en el planeta, en esta fragua,
y sin embargo mana agua, mana agua, mana agua en Nicaragua.
La vergüenza se quita las enaguas
y se desnuda toda, toda, toda, toda revelada.
Diriamba que anda enamorada
de ese volcán humano, tierno como un niño.
Es el sombrero en alto de Sandino.

Es nuestroamericano el compañero,
es nuestra la cabeza y la idea y el sombrero,
son nuestras las fronteras, los aceros
con que hemos de cortar tantos entuertos,
decirle más verdades a lo cierto,
decirle más y más y más verdades a lo cierto,
que el amador se nos rugama de tan vivo.
Es el sombrero en alto de Sandino.


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