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mardi 9 décembre 2008

J'ai reçu il y a quelque jour un courrier d'une internaute, vraisemblablement assez jeune, qui me disait ceci:

Ayant une profonde attirance pour les gens d’Amérique latine, plus particulièrement les Indiens/indiennes (ceux qui ont été épargnés par les blancs), j’aimerais bien avoir des discussions avec ces derniers pour des échanges sur le monde, sur leur connaissance de la nature, leur façon d’appréhender les évènements actuels [...].

Il y a deux réponses face à ce type de requête. La première, concrète, pour permettre à cette personne de réaliser son désir d'échange, suggérerait d'abord une petite recherche sur internet, car nombre de communautés ont leur site, leur journal en ligne, etc. Et là, je devine une ombre de déception dans le regard de mon interlocutrice en quête de pensée sauvage, qui ne s'attendait pas forcément à échanger avec des cyber-citoyens, mais bien avec des Indiens, des vrais. On pourrait donc imaginer de diriger notre lectrice vers l'ethnologie, ou en tout cas vers une recherche un peu plus approfondie sur la situation des "indigènes" en Amérique latine puis, dans un deuxième temps, vers des voyages pourvus d'un but précis (ethnologique ou ONG-esque).

Mais cette première réponse est, fondamentalement, inadéquate. Et d'abord, parce qu'elle ne serait que mensonge face à la réalité projetée dans cette question, celle des "Indiens épargnés par les Blancs" qui, n'en déplaisent aux primitivistes forcenés, n'existent pas, ou plus. La tribu brésilienne inconnue, préservée de tout contact avec le reste de l'humanité jusqu'en mai 2008, était en fait connue depuis 1910. Les Mapuches, seul peuple pré-colombien ayant résisté à l'invastion espagnole et obtenu, au XVIIe siècle, une reconnaissance de leur autonomie, ont été dans les faits réprimés tout au cours de leur histoire et le sont aujourd'hui plus encore que jamais. La communauté mapuche est aujourd'hui partagée entre trois attitudes:

  1. La lutte pour la reconnaissance territoriale et l'autonomie culturelle, vastement réprimée par le gouvernement chilien.
  2. L'abandon progressif d'une identité ressentie davantage comme un poids que comme une richesse, ce second choix ayant pour conséquence l'effacement volontaire des traditions et la migration systématique vers les centres urbains.
  3. Une forme de "prostitution culturelle" qui consiste à vendre l'image mythique du Mapuche à des agences de voyage qui organisent ensuite des "tours en pays mapuche" pour des touristes convaincus qu'ils effectuent là un authentique échange culturel.

Dans le même genre, on peut mentionner un certain nombre de visites organisées des mines de Potosí (Bolivie) avec sacrifice de lama ou hommage à la déesse de la terre ou, le must actuel, les expériences chamaniques en Amazonie. On ne peut d'ailleurs pas en vouloir aux "Indios" qui jouent ce jeu: ils ne font que répondre à notre stupide besoin d'exotisme et ce, pour quelques dollars de plus à la fin du mois, ce qui est toujours bon à prendre.

Essayons donc, pour le bien des communautés autochtones, d'oublier un peu le mythe de l'originel et de réfléchir en terme de métissage, d'une part, et d'héritage multiculturel, d'autre part.

Car il y a bien sûr un nombre important de peuples, en Amérique latine, qui ont su conserver et cultiver une partie de l'héritage précolombien - jamais de manière "pure" et intouchée, mais par un habile processus d'assimilation de l'autre à soi, qui satisfaisait aussi bien les colons que les colonisés. (Et je vous renvoie ici aux magnifiques ouvrages de Serge Grusinski sur lequel vous trouverez d'autres informations dans ces pages.) Parmi ces milliers d'ethnies américaines, un certain nombre cultivent encore des modes de vie relativement opposés à ceux de nos civilisations occidentales, tant au niveau de la conception de la communauté que dans leur rapport à la terre ou leur pratiques cultuelles, par exemple. Mais l'adverbe relativement s'impose. D'abord parce que les échanges entre ces peuples et les citoyens de centres urbains plus importants sont une réalité dont dépend bien souvent la survie des communautés "natives". Ensuite parce que les membres de ces dernières qui envisagent leur situation comme une fatalité sont au moins aussi nombreux que ceux qui revendiquent leur spécificité culturelle. Tout comme nous, ces "bons sauvages" que nous fantasmons en Europe depuis deux siècles font partie intégrante, à quelques exceptions près, d'une civilisation où tout échange, tout bien, tout statut, se monnaie.

Or pour monnayer, il faut intégrer un système. Ce qui se traduit, sous le terme implicite d'ethnocide à vaste échelle, par diverses obligations comme: cultiver ce que le gouvernement / le propriétaire / le groupe armé du coin exige, payer les impôts relatifs à cette culture, et renoncer à toute possession terrienne; quitter les territoires que les gouvernements / les propriétaires / les groupes armés du coin estiment leur appartenir pour l'établissement d'un projet x ou y (barrage, oléoduc, établissement d'une filiale d'un grand groupe textile ou d'une compagnie téléphonique européenne, etc.); abandonner sa langue, pour pouvoir communiquer avec ceux qui décideront - ou pas - de vous allouer un revenu; migrer, tenter d'étudier pour fuir le marasme économique des zones rurales, cultiver des activités traditionnelles - marché, culture, artisanat - qui seront perçues, au mieux, comme un sympathique élément de folklore, au pire comme une culture du parasitisme. (Ecoutez les Chiliens de Santiago parler des "sales Indiens" péruviens qui tentent leur chance au Chili et vous verrez qu'il n'est de pire racisme que celui de l'Amérique latine elle-même envers ses communautés indigènes.)

Le combat des peuples américains pour leur survie, aujourd'hui comme avant, passe également par une forme d'intégration, mais qui refuse le reniement de la culture. Pour être entendu, pour pouvoir progresser avec le monde et avec ses valeurs, rien ne sert l'isolement. C'est en créant leurs propres médias, en mettant sur place des structures politiques communautaires ou continentales (Conseil de Toutes les Terres) pour participer aux décisions qui les concernent, voire accéder à des postes gouvernementaux importants, que les Indiens assurent leur existence réelle, concrète, et non pas mythique, au sein de l'Amérique latine. Des projets d'éducation comme l'enseignement bilingue espagnol/langue traditionnelle sont mis en place au Paraguay, dans le sud du Chili et dans toute la zone quechua, pour permettre aux jeunes d'acquérir la langue "universelle" sans sacrifier leur propre culture. Or aussi évidents qu'ils puissent paraître, ces programmes posent des problèmes culturels cruciaux: pour que la langue traditionnelle soit utile et puisse survivre dans ce monde, il faut lui faire intégrer des réalités (notamment toutes celles des nouveaux médias et de la technologie) qu'elle ne possède pas, puisqu'elle est construite sur une culture ancienne, relative aux pratiques de l'élevage et de l'agriculture. Il faut donc créer artificiellement des termes pour désigner des éléments qui lui sont parfaitement étrangers. La question étant de savoir si, ce faisant, on permet à une langue d'affronter l'avenir ou si on la maintient en vie sous perfusion... Même type d'interrogation lorsque le gouvernement du Brésil annonce la mise à disposition du réseau internet pour certaines communautés vivant dans des régions très reculées d'Amazonie: applaudir le projet, c'est d'une certaine manière accepter que les cultures indigènes abandonnent leur spécificité pour se noyer progressivement dans les futilités de la mondialisation; critiquer l'idée, c'est refuser que tout citoyen du monde puisse, au XXIe siècle, accéder aux nouvelles sources d'information et de connaissance, empêcher certains peuples d'êtres connus et entendus - que feraient les Mapuche, aujourd'hui, sans internet??!

Tout cela, qui pourtant n'est qu'un survol très grossier et simplifié de "la réalité indienne" en Amérique du Sud, nous rappelle l'infinie complexité du problème, impossible à réduire sous quelques clichés muséaux - heureusement! Chaque rencontre, chaque "échange", chaque projet d'intégration ou de résistance mérite qu'on s'y attarde en posant le problème du point de vue des individus qui vivent les situations en question. Et peut-être le maître-mot du problème est-il dans ce beau concept, utopique et idéal sans doute, qui apparaît en même temps que le mythe rousseauiste du bon sauvage: l'autodétermination. Du moment qu'un homme ou qu'une communauté choisit, choisit vraiment sa manière de vivre sa culture, que ce soit pour la mettre en valeur ou pour l'abandonner, personne ne devrait être en droit de contester ce choix. Encore faut-il savoir ou commence et ou finit le libre choix d'un homme sur un continent qui écrit sur tous les modes, depuis cinq siècles, l'histoire de l'oppression...

Une femme aymara sur une place d'Uyuni, Bolivie.

A lire sur le sujet:

  • Jo Brant, Ces Indiens qui veulent vivre. Guaranis du Paraguay, Aymaras et Mapuches du Chili, éd. La Pensée Sauvage, 1992.
  • Alain Devalpo, Voyage au pays des Mapuches, éd. Cartouche, 2007.
  • Jean-Paul Duviols, Dictionnaire culturel. Amérique latine, éd. Ellipses, 2007.
  • Serge Gruzinski, La pensée métisse, éd. Fayard, 1999.
  • Serge Gruzinski, La guerre des images, de Christophe Colomb à "Blade Runner" (1492-2019, éd. Fayard, 1990.
  • Tzvetan Todorov, La conquête de l'Amérique. La question de l'Autre, éd. du Seuil, 1982.
  • Nathan Wachtel, La vision des vaincus, éd. folio "histoire", 1971.

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jeudi 30 octobre 2008

1'500 assassinats, 55'000 déplacés, 400'000 sans terre, 18 peuples en voie d'extinction: c'est le lourd bilan que tire, pour l'instant, la vaste communauté indigène de Colombie des six ans de gouvernement Uribe. Un franc succès, en fait, pour un pouvoir qui cache à peine sa volonté de procéder à un véritable "nettoyage ethnique" en Colombie, l'un des pays les plus métissés d'Amérique latine, avec ses 80 populations différentes. (Voir à ce propos un précédent article de ce blog.)

Vient le moment, toutefois, où face à la violence permanente, aux exactions, au vol, face au choix de mourir pour rien ou de mourir pour avoir essayé, un peuple opte pour la deuxième solution, se mobilise et tente ne serait-ce que de montrer qui il est. Le 15 septembre dernier, dix mille ouvriers des exploitations de canne à sucre, majoritairement afro-colombiens entrent en grève en Colombie. Surpris par cette soudaine prise de parole de l'une des classes sociales les plus pauvres du pays, le gouvernement accuse les FARC d'être à l'origine de ces manifestations et réprime.

Le 12 octobre, date anniversaire de l'invasion espagnole, les peuples indigènes inaugurent un grand "congrès itinérant", une longe marche à travers le pays dont le premier but est de montrer aux autres Colombiens, pour la plupart indifférents à l'ethnocide qui se joue actuellement dans leur pays, qu'ils existent. Et Dieu sait s'ils existent: 10'000 au début de la manifestation, ils sont aujourd'hui cinq fois plus à marcher vers Bogotá pour revendiquer leur droit et obtenir une discussion avec le président Uribe. Celui-ci leur avait promis de premières négociations dimanche 26 octobre à Cali, il a brillé par son absence. La marche continue, donc, malgré les barrages militaires, les coups de feu sur la foule (19 morts parmi les manifestants depuis le début de la manifestation), les pressions diverses exercée par l'armée (assassinats, enlèvements, racket...) pour, progressivement, décourager les indigènes.

Raté, pour l'instant, et il se pourrait que cette longue marche pacifique contribue plus que n'importe quelle action violence à faire changer un peu les choses en Colombie. A moins que le gouvernement Uribe réussisse à faire disparaître en un coup de baguette magique dont il a le secret 50'000 manifestants... A moins qu'à force de silence dans la presse officielle, notamment de ce côté-ci de l'Atlantique, les peuples originels de Colombie soient contraints d'accepter que, de fait, pour une bonne partie du monde, ils n'existent déjà plus.

Sources: les pages du site rebelion.org dédiées à la Colombie donnent chaque jour de nouvelles informations sur le congrès itinérant des indigènes.

Voyez également "Quand pleure la terre", le magnifique reportage de la Radio Suisse Romande sur les communautés indigènes de Colombie.

Photo: C. Ortega.

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lundi 4 août 2008

Pétrole, or, émeraudes, nickel, charbon, fer: voilà quelques-unes des matières premières que recèle le sol colombien. Ajoutez à cela les ressources alimentaires et agricoles massivement exportées vers l’Europe et les États-Unis que constituent le poisson, les cultures de canne à sucre, de bananes, de riz, de café, de cacao, d’oranges et, bien sûr, de coca, et vous pourrez sans exagérer affirmer que la Colombie est l’une des mines d’or économiques de l’Amérique latine.

Cette richesse n’est pas étrangère au climat de violence qui règne en Colombie depuis un siècle (1): de tout temps, le pays a été un enjeu politique important des États-Unis, qui s’approprièrent Panama pour quelques milliers de dollars, achetèrent d’importantes concessions pour les cultures, d’abord, puis pour l’exploitation du pétrole, et mènent depuis quelque temps leur guerre ambiguë contre la culture de la coca.
Or il se trouve qu’une grande partie des richesses naturelles du pays se trouvent sur les territoires occupés par les peuples indigènes, dont on ignore souvent jusqu’à l’existence, et qui sont prioritairement menacés par l’actuel climat de violence en Colombie. 80 ethnies, 87 langues, 300 dialectes, 700'000 personnes, c’est en quelques chiffres ce que représente cette population répartie sur environ 24% de l’immense territoire colombien. Ils sont directement concernés par la guerre complexe qui ravage le pays pour deux raisons: d’abord, parce que menacés d’extinction par les grands chantiers d’exploitation entrepris par les multinationales, ils revendiquent un droit à l’existence et à l’autodétermination sous la forme d’une autonomie territoriale; qu’il intègrent ou non des groupes armés, leur discours est inacceptable dans un État aussi centraliste que la Colombie, et bien souvent traduit comme l’expression d’une forme de terrorisme. Les peuples indigènes sont donc soumis aux pressions militaires et économiques d’une politique nationale qui refuse de prendre en considération leur spécificité. Par ailleurs, la position stratégique du territoire qu’ils occupent les exposent à un chantage permanent de toutes les parties prenantes du conflit: FARC, paramilitaires, multinationales, etc. Refuser de se soumettre, c’est mourir; accepter, c’est risquer les mesures de rétorsion de l’un des groupes adverses. Une situation infernale qui a conduit nombre d’indigènes à quitter les zones à risque, à migrer vers les centres urbains, abandonnant au passage leur culture, leur langue, leur savoir-faire écologique.
Dans un récent article publié sur le site de Rebelion.org à l’occasion d’un grand congrès des peuples indigènes qui s’est tenu dans différents sites de Colombie du 17 au 23 juillet, Hector Josés Arenas établit un lien direct entre l’impasse du conflit colombien et l’invisibilité dans laquelle les peuples indigènes vivent leur progressive extinction. Pour Arenas, l’ensemble de la population colombienne est victime depuis des siècles d’un vaste processus d’acculturation qui conduit à l’ignorance, de la part d’une grande partie de la population colombienne, des enjeux profonds du conflit dont elle est victime. Un enseignement basé presque intégralement sur l’assimilation de la pensée européenne et nord-américaine, y compris au niveau universitaire, conduit à une parfaite méconnaissance des cultures originelles de la Colombie et permet au modèle économique occidental de s’imposer, face à une vision indigène de l’exploitation des sols et des ressources naturelles qui, aux yeux de nombreux Colombiens, n’existe même pas. En négligeant le multiculturalisme et le plurilinguisme du territoire, en mettant entre parenthèses le métissage qui constitue l’identité même de la société colombienne, en créant un état d'amnésie générale sur cette donnée historique essentielle qu'est la lutte, depuis la conquête, des peuples indigènes pour la préservation de leur milieu naturel, on brouille les pistes, on transforme un conflit territorial et culturel en noble combat d’un état démocratique contre le terrorisme, on rend toute une population otage de sa propre ignorance.
Particulièrement dramatique en Colombie, cette situation est malheureusement omniprésente en Amérique latine. Un niveau moyen d’instruction généralement assez déplorable conduit à cet immense paradoxe, qui m’a souvent frappée: nous autres, Européens, allons décrypter là-bas les traces d’un métissage qu’une grande partie de la population latino-américaine n’est même pas en mesure de comprendre, coincée qu’elle est entre la représentation clichée du joug des conquistadors et le rattachement souvent fantasmatique, basé avant tout sur des caractéristiques physiques, à une «indianité» qui symbolise la résistance, la différence, alors même que le mode de vie de la plupart des citoyens latino-américain tend à se calquer sur le modèle nord-américain et européen. Tout en rêvant d’aller vivre au Canada ou en Espagne, en s’affiliant à une compagnie téléphonique italienne, en achetant ses habits dans les stocks américains, en buvant du coca ou, moins souvent car plus cher, du lait Nestlé, et en suivant avec fascination des séries télévisées peuplées de blonds aux yeux verts, le Chilien moyen vous affirmera haut et fort qu’il est d’origine Mapuche ou Aymara pour vous mettre en garde un peu plus tard contre les nombreux escrocs que vous rencontrerez lors de votre voyage − tous descendants des criminels que la couronne d’Espagne envoya peupler le pays…
C’est peut-être ça, le drame d’une certaine Amérique latine aujourd’hui, pour une majorité d’individus qui vivent détachés des réalités culturelles indigènes, ne bénéficient pas d’une formation universitaire poussée et ne connaissent, de leur pays et de leur histoire, que ce qu’en dit la sainte télévision: ne pas savoir qui, ne pas savoir pourquoi, ne pas savoir où, et encore moins comment.
Sur la situation des indigènes en Colombie :
- Jean E. Jackson: «Crise en Colombie : conséquence pour les populations indigènes», RISAL, 22/09/2004.
- Eduardo Tamayo: «Les indigènes et le plan Colombie», America latina en movimiento, 02/04/2004.
- «Colombie: la mort facile, les preuves de vie : peuples indigènes en résistance» : un volet de l’émission Là-bas si j’y suis de Daniel Mermet, 12/12/2007.
- Hector José Arenas : «Raices ancestrales de la Autonomía y la Paz genuina», Rebelión, 25/07/2008 (I) et 26/07/2008 (II).
- Organización nacional de los indígenas de Colombia.

Sur le métissage en Amérique latine:
- Carmen Bernand et Serge Grusinski, Histoire du Nouveau Monde, t. 2 : Les Métissages, 1550-1640, Paris, Fayard, 1993.
- Serge Grusinski, La Pensée métisse, Paris, Fayard, 1999.
- Serge Grusinski, Les Quatre Parties du monde : histoire d’une mondialisation, Paris, La Martinière, 2004.

jeudi 29 mai 2008

Qui a lu les informations qui suivent ? Encore une fois, la page Solidarité du Courrier de Genève, sponsorisée par la Fédération genevoise de coopération (FGC) rompt le silence sur les problèmes politiques de l’Amérique latine, en l’occurrence du Mexique. L'occasion de saluer ici la qualité et l'originalité de l'information du Courrier et plus spécifiquement, pour la partie du monde qui nous intéresse dans ces pages, le travail de Benito Perez.

«L'ARMÉE EST PRÊTE À ATTAQUER LES ZAPATISTES»

Paru dans Le Courrier du Mardi 29 Avril 2008

PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ

MEXIQUE • Le militant des droits humains Ernesto Ledesma a visité onze pays européens pour avertir du danger croissant d’une offensive militaire contre les communautés autonomes indigènes.

«Qui a fait la guerre sait reconnaître les chemins qui y préparent et en annoncent la venue prochaine. Comme la peur, la guerre a une odeur. Et aujourd'hui, on commence déjà à sentir son odeur fétide sur nos terres.» Ces mots prononcés par le sous-commandant Marcos, le 16 décembre dernier (1), sont univoques: le mouvement zapatiste se prépare à l'éventualité d'un nouveau conflit armé. Depuis six mois, le leader de l'insurrection indigène du Chiapas a délaissé la scène politique pour se concentrer sur ses fonctions de chef de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Directeur du Centre d'analyse politique et de recherche sociale et économique (CAPISE), Ernesto Ledesma partage l'analyse du «sub». Avec son organisation de défense des droits humains, basée à San Cristobal de las Casas (Chiapas, sud-est mexicain), ce jeune intellectuel observe une intensification des opérations militaires et paramilitaires contre les communautés indigènes autonomes depuis l'élection (très contestée) du président Felipe Calderón. L'inquiétude du militant – plusieurs fois menacé pour son travail d'observation – est d'autant plus vive qu'un «scandaleux silence médiatique entoure cette nouvelle offensive contre les peuples zapatistes de la part de l'Etat mexicain».

Le harcèlement militaire des communautés zapatistes n'est un fait nouveau...

Ernesto Ledesma: Effectivement. Mais cela faisait au moins dix ans que nous n'avions plus observé une telle activité militaire dans la zone. Nous avons recensé 56 campements militaires permanents − dont plus de la moitié comptent deux unités de combat en leur sein. Les 90% sont composées d'unités spéciales d'élite. Après dix ans, nous avons à nouveau constaté des cas de tortures policières contre des zapatistes. Surtout, les observations que nous avons réalisées l'an dernier décrivent la fin du cycle de «guerre de basse intensité». Le positionnement stratégique de l'armée dans les territoires indigènes du Chiapas a changé. Aujourd'hui, bien qu'elle poursuive son travail de sape, elle est prête à mener une offensive plus classique. Aura-t-elle lieu? Nous n'en savons rien, mais en tout cas l'armée s'y prépare. En décembre, l'EZLN a réagi en annulant une tournée politique qu'elle avait prévue dans le pays. Ses dirigeants ont provisoirement quitté la vie publique et se sont retranchés dans les montagnes pour se préparer à une possible offensive.

Quel pourrait être l'objectif d'une action militaire dans la zone?

Ce n'est là qu'une hypothèse: l'armée pourrait être en train d'étudier la faisabilité pratique et surtout politique d'une opération chirurgicale, visant les dirigeants militaires et civils zapatistes. Il s'agit peut-être de voir la capacité du mouvement d'appui aux zapatistes à faire payer politiquement une telle opération. C'est pourquoi le silence des médias face à la militarisation actuelle du Chiapas est particulièrement préoccupant.

On parle aussi de réactivation du paramilitarisme...

Là aussi, cela faisait des années qu'il n'y avait eu autant d'agressions physiques contre les indigènes zapatistes. Ce n'est pas une coïncidence, ces exactions sont fomentées par les propres militaires, qui recrutent parmi les non-zapatistes des communautés indigènes.

Comment tentez-vous d'agir pour faire cesser les agressions?

Nous sommes sur le qui-vive depuis des mois, mais nous nous heurtons à un véritable encerclement médiatique. Nous avons dressé une liste de 200 membres des groupes paramilitaires, indiquant précisément ce qu'il leur est reproché. Pourtant, l'impunité est totale. On fait comme si rien ne se passait.

Pourquoi l'armée fait-elle appel à des paramilitaires?

Les violences paramilitaires servent à camoufler les véritables causes du conflit au Chiapas. La stratégie consiste à affaiblir les zapatistes en divisant les communautés indigènes. On fait ensuite croire que les violences résultent de conflits inter-indigènes.

Concrètement, comment l'armée s'y prend-elle?

D'abord, elle installe un campement dans une communauté ou sur une route menant à une communauté indigène. Les premières choses qui arrivent dans le sillage des militaires sont l'alcool et les prostituées. Or l'un comme l'autre sont interdits par l'armée et ce commerce s'installe donc au sein même de communautés indigènes qui ignorent tout de ces fléaux. Peu à peu, les allées et venues des militaires vont provoquer des interactions nombreuses avec des jeunes habitants. D'autres relations sont encore suscitées par des activités sportives ou festives. Ces bouleversement tendent à désagréger les liens sociaux traditionnels et préparent un terrain favorable au recrutement, puis à l'entraînement de certains jeunes. Qui formeront ensuite des groupes paramilitaires.

Cette stratégie est-elle appliquée au sein des territoires autonomes?

Non. Les communautés zapatistes ne le permettraient pas. L'armée agit auprès des villages où seule une partie des habitants est sympathisante des zapatistes. La Sedena (Ministère de la défense, ndlr) s'adresse à une famille non-zapatiste et lui loue très cher un terrain en vue d'installer un campement. Ensuite, elle travaille au renforcement des villageois qui lui sont favorables. Le conflit est dès lors programmé.

L'offensive anti-zapatiste est-elle uniquement militaire?

Non. Elle a aussi une dimension «légale», puisque les instances agraires se sont lancées dans une campagne d'expropriation de terres appartenant à des familles zapatistes. Nous avons recensé plus de 50000 hectares expropriées. Par ailleurs, le Secrétariat (ministère, ndlr) à l'environnement est en train de transformer des milliers d'hectares en zones naturelles protégées afin d'en expulser les habitants. C'est une offensive extrêmement importante!

(1) Déclaration intégrale en français: cliquez ici

«Le zapatisme n'est pas une mode»

PROPOS RECUEILLIS PAR BPZ

Pourquoi le gouvernement se lance-t-il dans une telle opération contre un mouvement zapatiste que beaucoupdisent essoufflé?

Je répondrai par une autre question: si les zapatistes étaient si affaiblis, pourquoi l'armée se mobiliserait-elle ainsi? En 2003, le mouvement zapatiste est entré dans une nouvelle phase avec la constitution des Caracoles et des Juntas de Buen Gobierno (1). A l'époque, il y avait trente municipalités autonomes, aujourd'hui, il y en a plus de quarante! Ce n'est pourtant pas simple de constituer une municipalité qui peut compte plus d'une centaine de communautés: il faut en délimiter le territoire, puis créer les structures sanitaires, éducatives, d'habitat, judiciaires, agraires, etc. Quant à dire si les zapatistes sont plus ou moins nombreux, c'est bien difficile! Il faudrait parcourir la montagnes des jours et des jours pour faire un recensement. Personne ne l'a jamais fait, pas même l'Etat. Ce que l'on observe aussi, c'est que des communautés n'ayant pas franchi le pas de se constituer en municipalité autonome ont de plus en plus recours aux institutions zapatistes pour résoudre leurs conflits ou leurs problèmes. Le système autonome est d'autant plus attirant qu'ils connaissent les faiblesses du système traditionnel, tout en pouvant «tester» des institutions zapatistes basées sur le volontariat et non l'obligation.

Le mouvement n'est-il pas davantage isolé que par le passé?

La situation politique a changé depuis son émergence il y a quatorze ans. La Sixième Déclaration de la Forêt Lacandona (prononcée par l'EZLN en 2005, lire un extrait ci-dessous) a permis de secouer l'ambiguïté, de préciser que les problèmes qui se posent au peuple sont d'ordre structurels et que la réponse doit être anticapitaliste. Cette clarification a renforcé le mouvement: si certains se sont retirés, d'autres l'ont rejoint avec une vision plus claire des priorités. La mobilisation est permanente – trois forums ont déjà été tenus à Mexico – surtout depuis que le sous-commandant Marcos a pris congé de la société civile. Ce n'est pas parce que les médias n'en parlent pas qu'elle n'existe pas. De toute façon, l'EZLN devait en finir avec la simple sympathie à son égard et passer à l'action. L'Autre campagne (en référence à la campagne électorale de 2006 rejetée par les zapatistes, ndlr) met en place un instrument de lutte par le réseautage des secteurs marginalisés. Désormais, les zapatistes ne sont pas seulement les indigènes du Chiapas mais tous ceux qui se reconnaissent dans cet engagement concret. Si une prostituée est agressé dans le nord du pays, ce sont tous les zapatistes qui sont agressés et qui tentent d'y répondre, par exemple en l'hébergeant dans une de leurs «Maisons sanctuaires». C'est un processus organisationnel long et peu spectaculaire, mais plus solide, mieux enraciné. Le zapatisme n'est pas un mouvement de mode.

(1) Cinq Caracoles ont été formés par les zapatistes. Chacune de ces zones autonomes est composée de moins d'une dizaine de municipalités zapatistes. Chaque communauté indigène envoie un représentant (mandat limité à un an révocable) au Caracol dont elle dépend, afin qu'il participe à la Junta de buen gobierno (Conseil de bon gouvernement) qui administre l'éducation, la justice, la santé, etc.


VERBATIM: «COMMENT NOUS VOYONS LE MONDE»

«(...) Maintenant nous allons vous expliquer comment nous, les zapatistes, nous voyons ce qui se passe dans le monde. Eh bien nous voyons que le capitalisme est le plus fort en ce moment. Le capitalisme est un système social, c'est-à-dire une forme selon laquelle dans une société sont organisées les choses et les personnes, qui distingue ceux qui possèdent de ceux qui ne possèdent pas, ceux qui dirigent et ceux qui obéissent. Dans le capitalisme il y en a certains qui ont de l'argent, c'est-à-dire le capital et les usines et les commerces et les champs et beaucoup de choses, et d'autres qui n'ont rien, seulement leur force et leur savoir pour travailler. (...) Ainsi le capitalisme signifie qu'il n'y en que quelques-uns qui ont des grandes richesses, mais pas parce qu'ils ont gagné un prix ou qu'ils ont trouvé un trésor ou qu'ils ont hérité d'un parent, mais parce qu'ils obtiennent ces richesses en exploitant le travail de beaucoup de gens. Autrement dit, le capitalisme repose sur l'exploitation des travailleurs, ce qui veut dire qu'il pressure les travailleurs et leur prend tout ce qui peut lui rapporter. Cela se fait avec des injustices parce qu'il ne paye pas justement la besogne du travailleur, mais lui donne à peine un salaire pour qu'il puisse manger et se reposer un peu, et le jour suivant retourner travailler à l'exploitation, que ce soit à la campagne ou en ville.

Aussi le capitalisme s'enrichit en dépouillant, c'est-à-dire par le vol, puisqu'il prend aux autres ce qu'il désire, par exemple les terres et les richesses naturelles. Autrement dit, le capitalisme est un système où les voleurs sont libres, admirés et montrés en exemple.

(...) Ce qui l'intéresse le plus sont les marchandises, parce que quand on les achète et les vend, on s'enrichit. Ainsi le capitalisme convertit tout en marchandises: les personnes, la nature, la culture, l'histoire, la conscience. (...) Et il cache tout derrière les marchandises pour que nous ne voyions pas l'exploitation. (...) Par exemple, sur le marché, on voit le café déjà emballé, dans un petit sachet ou un flacon très joli, mais on ne voit pas le paysan qui a souffert pour récolter le café, et on ne voit pas l'exploitant qui lui a mal payé son travail, et on ne voit pas les travailleurs dans la grande entreprise qui emballent sans arrêt le café. On voit un appareil pour écouter de la musique comme des cumbias, des rancheras ou des corridos ou selon les goûts de chacun, et on voit qu'il est bien parce qu'il a un bon son (...).

Le capitalisme a besoin de beaucoup de marchés... ou d'un marché très grand, un marché mondial. (...) Dans la globalisation néolibérale, les grands capitalistes (...) veulent que le monde entier se transforme en une grande entreprise et en une sorte de grand marché. Alors le capitalisme détruit et change ce qui ne lui plaît pas et élimine ce qui le gêne. Par exemple, ceux qui ne produisent ni n'achètent ni ne vendent les marchandises de la modernité ou ceux qui se rebellent à cet ordre, le gênent. C'est pour ça que les indigènes gênent la globalisation néolibérale et qu'on veut les éliminer. (...)»

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dimanche 18 mai 2008

Depuis plusieurs années, Serge Gruzkinski, historien et directeur d’études à l’EHESS de Paris, produit une réflexion pointue sur les conséquences culturelles de la conquête de l’Amérique, en travaillant notamment à partir de textes et d’images produits au Mexique entre le XVIe et le XVIIIe siècle.

Que s’est-il passé au moment de la rencontre traumatique des civilisations précolombiennes et européennes ? Comment la culture très particulière des zones annexées s’est-elle progressivement constituée par divers processus de métissage ? Et qu’est-ce précisément que le métissage ?

Dans La Pensée métisse (Paris, Fayard, 1999), Serge Gruzinski tente une réflexion à l’encontre de nos idées reçues sur le métissage et l’hybridation culturelle. Si les civilisations précolombiennes ont incontestablement été occidentalisées, si toute l’Amérique latine porte en elle les traces d’une histoire irrémédiablement disparue, qui ressurgit des hiéroglyphes opaques de tel temple maya ou du catholicisme animiste de certains peuples andins, le métissage est, pour l’historien, bien plus complexe que ce qu’il est convenu de croire. Il ne s’agit pas de rechercher, au sein du monde européanisé d’Amérique latine, tous ces petits décalages qui rappellent la différence, le lointain, l’exotisme. Ni d’imaginer, au moment de la conquête, deux cultures solidement définies, qui se seraient affrontées jusqu’à la victoire définitive de la culture occidentale, dans laquelle auraient été oubliés quelques petits « restes » préhispaniques. Le métissage culturel, d’abord, est un phénomène de longue haleine, une suite de modifications minimes d’une culture qui, au terme de plusieurs décennies, parfois de plusieurs siècles, finissent par donner lieu à une situation nouvelle dont les origines sont extrêmement difficiles à saisir. Pour illustrer cette conception du métissage, Serge Gruzinski utilise l’image du nuage : forme mouvante en soi, un nuage s’amalgame à d’autres nuages, se transforme au gré des courants, change en permanence. Telles sont les cultures.

L’enquête de Gruzinski montre ainsi comment, dans la société mexicaine des XVIe et XVIIe siècle, des fragments de culture préhispanique et européenne se sont progressivement amalgamés, sans qu’il soit toujours facile de distinguer clairement laquelle des deux s’appropria l’autre. En entrant en contact, le monde nahuatl et le monde européen perdirent chacun un peu de leur sens. Toutes les bases mentales de la société indigène s’écroulèrent lorsque les Indiens virent des hommes mettre à sac des représentations de leurs Dieux, qu’ils croyaient invincibles ; lorsque leur médecine, elle aussi divine, se montra impuissante face aux épidémies apportées d’Europe ; lorsqu’ils se retrouvèrent confrontés à un système de pensée si différent du leur que des notions aussi évidentes, pour nous, que « ville », « cité », « temps » ou « espace » ne pouvaient être traduites. La culture occidentale fut donc, d’emblée, interprétée à partir d’une logique qu’il est bien difficile, aujourd’hui, de retrouver. Il s’agissait pour les indigènes de faire des ponts entre les représentations qu’on leur imposait et leur propre compréhension du monde et de l’existence, tout en assurant leur survie. Pour les Européens, ce qui apparut ainsi comme une colonisation rapidement et facilement menée ne fut que la création d’une nouvelle forme de pensée, beaucoup plus empreinte qu’on ne pourrait le croire de la pensée précolombienne.

Serge Gruzinski donne l’exemple des représentations religieuses qu’on faisait jouer aux Indiens pour qu’ils intègrent l’histoire biblique : de nombreux témoignages montrent des Espagnols surpris du réalisme de ces scènes, et de la capacité des Indiens à rendre parfaitement les situations. Or cette belle imitation était tributaire de l’approche indienne du théâtre, une approche rituelle, où le Dieu et son image se confondent, où l’acteur ne joue pas un rôle, mais se transforme véritablement en son personnage. La religion chrétienne participe ici inconsciemment à l’ancrage d’une culture profonde plutôt qu’à son effacement. Elle trouve son illustration la plus parfaite dans une phénomène qu’elle combat par ailleurs : la culture des icônes ! L’historien montre également comment les Indiens, dès la deuxième génération de la colonisation, devinrent souvent de remarquables lettrés, maîtrisant le latin aussi bien, sinon mieux que les Espagnols. Ils s’approprièrent ainsi le texte d’Ovide pour faire revivre dans les représentations de la fable d’anciennes croyances et d’anciennes images. En imitant par ailleurs l’art renaissant des grotesques, ces images d’anges et de monstres qui ornent de nombreux bâtiments de la Renaissance européenne et qui décorèrent les palais coloniaux mexicains, les Indiens jouaient avec des formes qui rejoignaient leurs traditions disparues, qui s’éloignaient des règles de vraisemblance, de perspective et de régularité prônée par ailleurs dans l’art européen, tout en contentant les colons.

L’ouvrage de Gruzinski, basé sur une multitude d’exemples littéraires, artistiques ou religieux, montre très clairement comment, secrètement, les Indiens utilisèrent les structures imposées par la société occidentale pour faire survivre leurs symboles et leurs représentations. Celles-ci, dans ce mélange incessant auxquelles ont les soumettait, perdirent rapidement tout leur sens originel. Mais elles donnèrent lieu à de nouvelles formes, à une nouvelle culture, tout aussi mouvante que les précédentes.

Derrière ce que nous voyons comme une simple invasion européenne, il y a donc toute une histoire cachée, une pensée en mouvement, qui nous explique bien souvent notre incapacité à décrypter les sociétés américaines d’aujourd’hui, si proches de nous et si différentes à la fois.

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dimanche 6 avril 2008

Chronique de : Édouard Glissant, La terre magnétique. Les errances de Rapa Nui, l’île de Pâques, Paris, Seuil, « Peuples de l’eau », 2007

Comme l’Île de Pâques, qui flotterait sur une nappe d’eau douce − « mais à laquelle personne n’a accès » − et se déplacerait en permanence à la fantaisie du magnétisme, l’ouvrage d’Édouard Glissant cerne son énigmatique sujet en tournant autour, par touches successives d’informations scientifiques, d’anecdotes populaires, ou de récits mythiques.

Inutile, donc, de chercher ici une étude systématique et chronologique qui permettrait de cartographier l’Île de Pâques. Il s’agit précisément du contraire : montrer que certains lieux n’existent que par leur mystère, leur fragile étrangeté, sans cesse menacée par la curiosité rationnelle du monde occidental. Tout au plus esquisse-t-on ici les contours de ce mystère : une île en forme de bateau, sur laquelle on conçoit les maisons comme des bateaux retournés et qui, jusqu’à une époque récente, n’était accessible que par bateau. Une île qui flotte. Et sur laquelle de massifs corps de pierre artificiellement redressés par des archéologues forment une sorte de barrière opaque à la compréhension de cette terre perdue au milieu du Pacifique. Une île irréelle, vouée à la disparition et sur laquelle, pourtant, vivent quelques habitants fiers de leur origine et en mal d’ailleurs.

Édouard Glissant raconte Rapa Nui, l’Île de Pâques, comme on écrirait un poème. La terre semble émerger des mots, ne vivre que grâce à la magie de ces 120 pages étonnantes qui reviennent aux sources du mythe en le survolant. En émerge une voix qui confond les récits des habitants et les réflexions de l’ethnologue en un même chant venu d’on ne sait où − quelque part entre mer, lave et vent.

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dimanche 28 octobre 2007

Vendredi 26 octobre s’est déroulée, de manière assez discrète, la journée européenne de solidarité avec six prisonniers mapuches au Chili, qui ont entamé une grève de la faim le 10 octobre dernier pour revendiquer leurs droits – à la liberté, à la parole, à l’existence citoyenne. Comme de nombreux autres détenus indigènes, les grévistes sont emprisonnés sous l’application des lois antiterroristes mises en place pendant la dictature du général Pinochet, qui permettent la condamnation et la mise en détention de toute personne opposante à l’État en place… Officiellement, ces lois, bien que figurant toujours dans la constitution chilienne, ne sont plus appliquées par le gouvernement de centre-gauche de Michelle Bachelet. Pourtant, les indigènes Mapuche, qui réclament la reconnaissance de leur communauté, de leur langue, de leurs traditions, ainsi que la réappropriation d’une partie de leurs terres d’origine sont toujours régulièrement criminalisés au Chili.

Qui sont les Mapuche ? Quels malentendus, quels problèmes pèsent autour de leur reconnaissance ? Cet article a pour but d’apporter quelques éléments à la compréhension de ce problème historique du Chili.

1. Les Mapuche des origines à l’Indépendance chilienne (1818)

Le Chili compte actuellement trois ethnies autochtones : les Rapa Nui, habitants de l’Île de Pâques, dont environ 1500 se disent descendants des peuplades originaires de l’île ; les Aymaras (« Fils du soleil »), héritiers des Incas, dont la population est essentiellement concentrée en Bolivie et au Pérou, mais qui sont environ 40'000 au Nord du Chili ; et les Mapuche (« Gens de la terre »), dont les terres d’origine se situent au centre-sud du pays, de Concepción a Puerto Montt. Ils sont environ 620'000 au Chili (qui compte actuellement 15'000'000 d’habitants au total), et 200'000 de l’autre côté de la Cordillère des Andes, en Argentine. S’il est difficile de savoir précisément d’où sont originaires les Mapuche, il est en tout cas certain qu’au moment de la conquête espagnole du Chili, en 1535, ils étaient environ 900'000.

Les spécificités de cette population étaient, d’abord, de vivre des ressources directement accessibles dans la nature (animaux, poissons, fruits, pignons) et, dans une moindre mesure, d’une agriculture sommaire de patates et de haricots, et de quelques formes très élémentaires d’élevage (essentiellement de poules et de cochons). Par ailleurs, leur structure sociale était horizontale : les Mapuche étaient organisés en familles (au sens large du terme), toutes égales, qui se groupaient en communautés. Les décisions importantes étaient prises par des assemblées qui représentaient les communautés et qui élisaient des chefs. Mais il n’y avait dans la culture mapuche aucune classe sociale, aucune notion d’État, aucune hiérarchie religieuse. La propriété individuelle n’existait pas, la terre appartenant à tout un chacun.

Au moment de l’invasion espagnole, le premier problème des Mapuche fut la nécessité d’adopter une structure verticale, guerrière, un système d’alliances pour résister de manière organisée. Le défi fut assez bien relevé et les Espagnols rencontrèrent au sud du Chili une résistance indigène extrêmement forte. Comme pour les Incas ou les Aztèques, l’un des grands chocs de la rencontre entre colons et populations indigènes fut par ailleurs l’apparition du cheval et des armes à feu. Si les Mapuche n’adoptèrent jamais ces dernières, ils s’approprièrent rapidement les chevaux et devinrent de redoutables cavaliers dès le début du XVIIe siècle. Leur capacité d’adaptation leur valut donc de pouvoir s’imposer face à une armée espagnole qui ne pouvait pas appliquer, comme partout ailleurs, la stratégie de destruction des structures étatiques de la société mapuche, puisque celles-ci n’existaient pas. La plaie la plus difficile pour les Mapuche, durant les soixante premières années de l’invasion espagnole fut donc, avant tout, les épidémies, qui décimèrent 30% de la population. Face à la résistance mapuche, les Espagnols optèrent dès 1640 pour l’établissement d’accords. Ils reconnurent l’indépendance du peuple mapuche et se retirèrent presque intégralement de leurs territoires. Plusieurs frottements marquèrent les années qui suivirent, certains colons essayant régulièrement de s’approprier des territoires mapuches, mais jusqu’en 1818, les Mapuche et les Espagnols instaurèrent une politique d’échange teintée de méfiance. La grande modification qui marque la société mapuche après la conquête espagnole est, d’une part, l’adoption d’une structure sociale verticale, d’une véritable institution militaire, et de hiérarchies qui jusqu’alors n’avaient jamais existé. D’autre part, l’économie, l’élevage, les cultures, se développèrent de manière notoire, puisque les Mapuche n’avaient aucun mal à s’approprier les matériaux et les savoirs importés par les Espagnols.

2. Le drame de l’indépendance chilienne

Au moment où commencent les premières luttes pour l’indépendance chilienne, menée par les « criollos » contre les Espagnols, les Mapuche entrent dans l’époque la plus difficile de leur histoire, qui se prolonge, pour ainsi dire, jusqu’à aujourd’hui. Alliés aux Espagnols par leurs accords de paix, les Mapuche commencèrent par prendre le parti des colons contre les indépendantistes. Lorsque les Espagnols furent vaincus et l’indépendance du Chili proclamée, les pères de la patrie, au nom de l’égalité de tous les citoyens du pays, suppriment le statut des Mapuche comme peuple indépendant et, par conséquent, l’idée d’un territoire spécifiquement mapuche. Les Chiliens, puis les émigrés européens, colonisent le sud du Chili. Ignorant le concept de propriété individuelle, ceux-ci deviennent acteurs d’un marché qu’ils ne comprennent pas (les Mapuche ne parlent pas l’Espagnol, mais le Mapudungun, leur langue originaire), signent des droits de propriété qui impliquent soudain l’apparition de structures et de pouvoirs héréditaires dans une société qui ignore ces notions. Bref, les Mapuche sont rapidement spoliés et réunis par les Colons dans des « réserves » - les plus mauvaises terres. Dès le milieu du XIXe siècle, la répression contre les Mapuche qui tentent de résister se transforme en véritable génocide. En 1883, les derniers territoires indépendants du sud sont conquis, et la terre mapuche a cessé d’exister.

3. Devenir citoyen chilien pour défendre ses droits ?

Dès le début du XXe siècle, les Mapuche comprennent que la seule manière pour eux d’exister est d’intégrer les structures politiques du Chili. En 1924, un premier député mapuche est élu au Parlement. Si cette élection et l’apparition de figures politiques mapuches importantes ne change rien à la situation concrète du peuple, elles ont au moins l’avantage de sensibiliser une partie de l’opinion et de faire entendre leur voix.

Le seul moment de répit pour les Mapuche sera l’élection, en 1970, de Salvador Allende, qui fait un certain nombre de gestes concrets pour les indigènes. D’abord, Allende met en place des lois de redistribution des terres aux peuples Mapuche. Si peu d’indigènes récupèrent leurs biens par ce biais, ils savent que l’occupation de terres volées ne sera pas réprimée par le nouveau gouvernement. Allende met par ailleurs en place une « loi indigène » qui rétablit tous les droits civiques des citoyens indigènes. Des efforts considérables sont également faits au niveau de l’éducation : les bourses d’études pour les étudiants mapuches passent de 556 en 1970 à plus de 10'000 en 1972. Bref, si la question des traditions, de l’indépendance ou de la culture de la langue n’est pas abordée, les Mapuche ont au moins l’impression d’accéder aux mêmes privilèges que n’importe quel citoyen chilien.

La situation se détériore drastiquement avec l’arrivée au pouvoir de Pinochet qui promulgue plusieurs lois visant à nier l’existence des Mapuche et qui les privent une nouvelle fois de leurs terres. Les opposants sont arrêtés, torturés, tués ou « disparus ». Malgré cela, au Chili et depuis l’étranger, les Mapuches créent des centres culturels et continuent d’affirmer leur existence. Au moment du retour de la démocratie, c’est à partir de ces centres que les Mapuches tentent de réintégrer leur statut de citoyen dans la société chilienne.

Aujourd’hui, l’existence du peuple Mapuche est reconnue, certaines initiatives émanant des universités tentent de « recultiver » une langue et des coutumes souvent abandonnées par un peuple qui, depuis 1980, a hésité entre la lutte et la volonté de se fondre au mieux dans une nation par laquelle il désespère de se voir un jour reconnus pleinement. L’exode rural massif a ainsi contribué à l’érosion des traditions. Les Mapuche, pour éviter la discrimination, ont abandonné leurs habits traditionnels et, bien souvent, leur langue. En se promenant dans le Sud du pays, il est bien difficile, sans intermédiaire, d’entrer en contact avec des populations marquées par presque deux siècles d’exclusion. Quant aux rencontres organisées par les agences de tourisme, elles se transforment bien souvent en une véritable affaire financière en transformant quelques représentants consentants, quelques villages, en de pittoresques musées à touristes… Si l’ouverture d’écoles bilingues (espagnol-mapudungun) part de bonnes intentions, elle pose également quelques problèmes : comment cultiver une langue qui repose sur des traditions, des objets, des manières de penser aujourd’hui disparus ? L’invention de termes technologiques en mapudungun a-t-elle un sens ? Et si ces entreprises permettent, peut-être, à un certain nombre de Mapuches de se réapproprier leur histoire, comment mobiliser l’opinion publique et obtenir un statut réellement acceptable pour ces 600'000 personnes, autrement que par le folklore et les bons sentiments ?



[Photo: Femmes mapuches au Marché de Temuco: entre traditions et modernité]




Sources :
- José Bengoa, Historia del pueblo Mapuche, Ediciones Sur, 1991.
- Guillaume Boccara,
Guerre et ethnogenèse mapuche dans le Chili colonial: L'invention du soi, Ed. L’Harmattan, 2000.
- Jo Briant, « Histoire du peuple Mapuche », in Ces Indiens qui veulent vivre. Guaranis du Paraguay, Aymaras et Mapuches du Chili, Ed. La Pensée Sauvage, p. 109-167.
- José Manuel Zavala, Les indiens mapuche du Chili, ed. L’Harmattan, 2000.
En ligne :

http://mapuche.free.fr
http://www.mapuexpress.net/
http://www.rebelion.org

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