lundi 17 mai 2010
- D'abord, et malgré l'urgence, à trop répéter toujours le même message dans les mêmes termes, avec les mêmes exemples, etc., on transforme un discours nécessaire en bruit de fond inutile et vain. L'urgence écologique étant devenue avant tout, pour beaucoup, un argument politique, elle rejoint les autres rengaines à la mode qui rythment nos flashs infos et nos débats. L'ours blanc disparaît pendant qu'on cuit sa ratatouille, paix à son âme et bon appétit.
- L'écologie, dans le discours de ceux qui la soutiennent, est trop souvent l'affaire de Ceux Qui Savent et qui, au lieu d'informer, culpabilisent systématiquement leur interlocuteur. Ajoutez à cela que Ceux Qui Savent sont dans la plupart des cas, force est de le constater, ceux qui ont les moyens (de manger bio, de se payer des médecines complémentaires, de vivre autrement), et on en arrive à quelque chose d'assez insupportable dans la posture du donneur de leçon écologique: ici, c'est le bobo qui instruit le banlieusard; à un niveau plus global, l'Occidental qui a abusé pendant 50 ans, qui vient expliquer aux pays en voie de développement qu'il faut arrêter de se développer...
- Une race alternative à Ceux Qui Savent sont Ceux Qui Ont Trouvé La Solution sous forme de projet idéaliste. Interdisons la consommation de viande un jour par semaine. Lançons un référendum mondial contre le réchauffement climatique. Certes. Et le bruit de fond s'amplifie, et on finit par éteindre la radio pour manger sa ratatouille plus tranquillement.
- Le catastrophisme n'a jamais été la solution. Oui, la situation est urgente; lorsqu'on se penche sur les grands dossiers écologiques, on oscille irrémédiablement entre l'envie de se suicider et celle d'aller poser des bombes, mais soyons raisonnables et avant d'en arriver là, proposons des solutions. Les accents tragiques ne suffisent plus.
- Marie-Monique Robin, Le Monde selon Monsanto, 2007.
- Jawad Rhalib, El Ejido, La Loi du profit, 2007.
- Nicolas Hulot, Le Syndrome du Titanic, 2009.
- Yann Arthus Bertrand, Home, 2009.
- Coline Serreau, Solutions locales pour un désordre global, 2010, et le site du film.
- Le blog Objectif Terre des Hommes: les éco-technologies au service de l'épanouissement humain.
Cartographie: Brésil, Ecologie, Lutte pour la dignité
dimanche 28 février 2010
COLOMBIE • Les amis d’Alvaro Uribe se présentent auxlégislatives du 14 mars,brandissant l’image d’un pays pacifié par l’armée.Au cœur du conflit,les journalistes communautaires témoignent d’une autre réalité.
«A l'heure actuelle, poursuit-elle, on ne sait pas ce qui se passe exactement à Caldono et Jambalo car le relais téléphonique a été saboté par la guérilla des FARC. Nous savons seulement que les populations civiles ont dû quitter les zones urbaines pour se rendre dans des lieux d'assemblées permanentes en territoire indien, où ils sont en sécurité. La commission des droits de l'homme de l'ACIN est partie vérifier la situation sur place. Ils sont accompagnés de journalistes communautaires.»
Santander de Quilichao, petite ville du sud-est du pays, aussi laide que chaotique au bord de l'autoroute panaméricaine qui relie Popayán à Cali, abrite l'un de ces centres médiatiques communautaires indiens qui brisent le silence des médias de Bogota.
En s'éloignant de la gare routière où, dans une chaleur moite, les employés des différentes compagnies de bus agrippent les voyageurs, et une fois passée l'inévitable place de l'église, une rue plus calme mène jusqu'à Radio Pa'Yumat.
Là, sous des peintures murales illustrant les attraits des zones rurales de la région, l'équipe des journalistes communautaires explique la situation de plus en plus difficile, voire dangereuse, dans laquelle ils exercent leurs activités depuis 1994.
«Le Tissu de communication gêne tout le monde, les forces armées colombiennes autant que la guérilla des FARC car nous dénonçons les agissements des uns et des autres.» Vicente* pose sa mochila, sac aux motifs traditionnels, sur l'une des tables de la rédaction. Pour lui, la radio est un média essentiel: «Nous sentons que nous donnons une voix aux sans-voix, nous donnons un point de vue différent de celui des médias commerciaux.
Nous informons spécialement les jeunes pour éviter qu'ils ne s'enrôlent dans l'armée colombienne... ou dans les FARC, car notre lutte n'est pas une lutte armée.»
A côté de la radio, un travail vidéo est effectué, malgré le contexte rural où l'accès à Internet est rare. Il sert de support aux débats organisés sur le terrain, avec les communautés elles-mêmes: «Les projections permettent aux gens de voir leur réalité, les circonstances qui les affectent, et d'en discuter.»
La guerre au quotidien
Le conflit armé, social et économique est au centre de la réalité de tous les journalistes tant dans leurs vies personnelles que dans leur travail. Et Cristina en connaît long sur la question. Dans le studio radio, pour le moment hors antenne, tandis qu'une de ses collègues rédige une note d'information, elle explique de quoi est faite la lutte de chaque jour: «Nous nous trouvons dans un contexte critique de militarisation et de menace d'invasion des transnationales. Pour les gens, chaque indien assassiné est un `guérillero'. Les médias donnent de nous une image négative de personnes opposées au développement, alors que nous luttons contre les compagnies minières et contre la privatisation de l'eau! La radio communautaire permet de montrer ce qui se passe.»
Quant à l'impact de la guerre sur les communautés indiennes, ainsi qu'afro-colombiennes, ou tout simplement paysannes, qui vivent dans cette partie du pays, Cristina en donne un témoignage d'actualité: «Ma famille vit près des villages de Corinto et Toribio. Depuis plusieurs mois nous assistons à l'intensification du conflit: tous les acteurs armés ont investi les lieux, parfois même les maisons des civils. Chaque jour, des civils sont tués ou blessés. Les enfants sont particulièrement touchés par les mines et autres engins explosifs. Les gens ne peuvent pas travailler dans leurs champs car tous les acteurs du conflit les accusent d'être des informateurs. Quand ils vont au marché, la guérilla ou l'armée les fouillent et leur retirent ce qu'ils ont acheté. Et quand les enfants vont à l'école, on a peur qu'ils soient pris au milieu de combats.»
Pourquoi la situation s'estelle tant dégradée? «Le prétexte est la guérilla et le narcotrafic, mais le vrai enjeu, c'est une route, corridor stratégique économique qui relie d'autres territoires entre eux», précise-t-elle.
Emetteur détruit
Dans un pays où le terrain montagneux est rendu encore plus difficile d'accès par les intempéries, la radio rétablit et renforce le lien entre des communautés. Naturellement, les informations sont données dans les langues autochtones, renforçant l'identité et le tissu culturel.
C'est aussi le moyen le plus efficace de transmettre à la population indigène les informations nécessaires pour qu'elle puisse se mettre en sécurité lorsqu'il y a des affrontements entre forces armées et guérilla, ce qui déplait tout autant aux premiers qu'aux seconds.
Du coup, l'émetteur de la radio est devenu un enjeu stratégique dans le conflit. En décembre 2008, il a été saboté par les FARC et Radio Pa'Yumat est resté huit mois sans émettre. Cristina se remémore l'appel à la solidarité internationale, avec l'organisation d'un «radiothon», grâce auquel des fonds ont pu être réunis pour acheter de nouveaux équipements.
Seule ombre au tableau: «Notre nouvel émetteur est moins puissant qu'avant, et nous atteignons moins de communautés. En fait, nous fonctionnons avec du matériel temporaire. Et nous ne pouvons pas émettre autant qu'avant... Nous avons dû passer de huit heures d'antenne à cinq.»
Les pressions se sont aussi accumulées sur les journalistes communautaires depuis 2007. Précédemment, la radio avait déjà reçu des menaces. Mais maintenant, il s'agit de courriers électroniques ciblant des personnes par leur nom, et apparemment signés par des groupes paramilitaires actifs dans la région: «En 2008, le camarade qui s'occupait de la page web de la radio a dû quitter la région: des hommes armés étaient à sa recherche. Un autre collègue a été détenu par la police pour avoir soi-disant fait la promotion de «documents révolutionnaires.»
Pour Cristina, les causes de ces menaces sont claires: «Nous dérangeons vraiment tout le monde... non seulement nous faisons connaître la réalité du conflit, mais nous dénonçons aussi les transnationales minières présentes dans la région, et d'autre enjeux économiques, comme la façon dont la canne à sucre nourrit maintenant les voitures et non plus les gens, avec toute cette histoire du biodiesel...»
A ces pressions politiques et policières s'ajoute une situation financière particulièrement difficile. Toute l'équipe de Radio Pa'Yumat se bat aussi pour trouver des revenus à son média et lui assurer une pérennité économique. «Toutes les radios communautaires sont confrontées à des difficultés de financement très lourdes, car la loi nous interdit d'avoir recours à la publicité pour nous financer», explique Cristina. L'aide apportée par quelques conseils municipaux indiens ne suffit pas. «Nos charges sont aussi lourdes que si nous étions une radio commerciale... Nous devons 40 millions de pesos de droits d'antenne à l'Etat colombien, qu'il nous faudra payer pour pouvoir renouveler notre licence radio», se plaint-elle.
Au milieu de ces difficultés, il y a une lueur d'espoir: le 2 février, le prix Bartolomé de Las Casas (2) était décerné à l'organisation ACIN et à son Tissu de communications. La dotation de 50 000 euros pourrait donner un second souffle déterminant à Radio Pa'Yumat.
*Prénom fictif
1. Le Tissu de communications de l'Association des assemblées indigènes du Nord Cauca (ACIN) est consultable sur le site du mouvement: www.nasaacin.org.
2. Attribué par le Secrétariat d'Etat espagnol à la coopération internationale.
Selon les données de l'Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC), au moins 114 autochtones ont été assassinés en 2009, tandis que des milliers étaient déplacés de force.
Ceux qui restent sur leurs terres ne sont pas mieux lotis. «Beaucoup de communautés ne peuvent sortir de leur territoire, car les groupes armés ont semé des mines antipersonnel dans les zones adjacentes», dénonce l'ONG.
«A moins que les autorités n'agissent rapidement, il existe un risque réel que de nombreux peuples indigènes disparaissent», avertit Marcelo Pollack.
En 2009, le peuple Awa a été particulièrement touché. Basé dans le département du Nariño, où sont actifs guérilleros, paramilitaires, militaires et trafiquants, ils ont payé un lourd tribut à l'ensemble de ces acteurs. Le pire massacre a été commis en février par les FARC, qui ont tué quinze indigènes à Barbacoas (2). En septembre, un second massacre, non attribué, coûtait la vie à 12 personnes et entraînait la fuite de 300 autres.
Selon le recensement de 2005, le pays compterait quelque 1,4 million d'autochtones, soit 3,4% de la population colombienne, distribués officiellement en 85 peuples (102, selon l'ONIC). Un tiers d'entre eux serait en danger de disparition.
1. «La lutte pour la survie et la dignité», disponible en espagnol et en anglais sur www.amnesty.org
2. Les FARC ont reconnu avoir tué huit indigènes et ont dit, dans un communiqué, le «regretter sincèrement».
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Cartographie: Colombie, Lutte pour la dignité, Politique
dimanche 8 mars 2009
Le projet "Chapultepec", vous connaissez? C'est un accord formulé pour la première fois en 1994 à Mexico, qui prévoit d'engager les différents présidents des états de toute l'Amérique à défendre - ou du moins, à ne pas restreindre - la liberté de presse sur leur territoire. Vaste blague, pourrait-on dire, vu l'état actuel de la presse écrite et télévisée dans la plupart des pays d'Amérique latine. Mais mettons d'emblée les pendules à l'heure: Chapultepec, qui tente d'ailleurs depuis 2004 d'asseoir les principes clés de la liberté de presse sur des bases légales dans les différents pays signataires, n'est pas responsable de l'hypocrisie des chefs d'états. Prenons un cas au hasard: la Colombie.
Le 22 janvier 2003, Alvaro Uribe signait le projet Chapultepec et déclarait "garantir à la Société de Presse interaméricaine que, sous son gouvernement, aucune norme restrictive de la liberté de presse ne serait édictée" (1). Habile jeu de mots, car il y a norme et norme. C'est ainsi qu'en 2005, Reporters sans Frontière décernait à la Colombie la palme du pays le plus dangereux du continent américain, pour les journalistes. En 2006, 140 cas d'enlèvements ou d'assassinats de journalistes étaient dénoncés. Le chiffre s'élève à 162 pour 2007. Dans 33% des cas, les menaces ou les méfaits sont anonymes. Ils émanent de fonctionnaires publics ou d'organismes étatiques dans 31% des cas, le reste étant le fait des groupes paramilitaires et guérilleros (2). Si l'on recense 130 cas de violation de la libre information en 2008, aucun journaliste n'a été assassiné, fait exceptionnel, jamais vu depuis 1985. Le président de la "Fondation pour la Liberté de Presse", Carlos Cortés, relativise toutefois ces chiffres: d'abord, la Colombie est sans doute le pays où l'autocensure journalistique a atteint, ces derniers temps (et notamment depuis le feuilleton Bétancourt au début de l'année dernière) le plus haut degré dans toute l'Amérique latine. Deuxièmement, il y a d'autres moyens que l'assassinat et l'enlèvement pour faire taire les journalistes. Pour preuve:
1) Il n'y a en Colombie qu'un quotidien (contre trois en 1999): El Tiempo. Celui-ci appartient à deux familles: celle du vice-président de la République, Francisco Santos, et celle du ministre de la Défense, Juan Manuel Santos. Le journal est tiré à 200'000 exemplaires (dans un pays où vivent 28 millions d'adultes) et est essentiellement rédigé à partir des bulletins d'informations du Ministère de la Défense.
2) Du côté de la télévision, il n'y a plus, en Colombie, d'émissions documentaires ou d'investigation (à l'exception d'une seule dont je parlerai au point suivant). Les images relatives à la guerre civile sont soigneusement bannies des émissions de débat et d'opinion. Quant au journal télévisé, il est consacré à 70% au sport, à la mode, aux événements de divertissement locaux et aux anecdotes le plus souvent divertissantes ou cocasses de la politique nationale (3). Plusieurs organisations d'observation ont signalé que la Colombie est aujourd'hui soumise à un climat d'autocensure extrêmement lourd. Mieux vaut ne rien dire que de risquer sa peau, d'autant que toute dénonciation, tout procès, même, quand il concerne quelque représentant de l'Etat, finit en général par la prononciation d'un non-lieu ou... la mort du plaignant.
3) Le journaliste Hollman Morris produit depuis 2002 une émission intitulée Contravia ("A contresens") dans laquelle il chasse les atteintes au droit de l'homme, enquête sur la politique peu reluisante de "l'antiterrorisme" en Colombie, donne la parole à des indigènes, à des petits paysans, à tous ceux dont on essaie avec une certaine réussite, à Bogotá, de gommer l'existence. L'émission a reçu plusieurs prix nationaux et internationaux dont, en 2007, le Human Rights Watch Defender Award. Inutile de préciser qu'elle est diffusée fort tard le soir.
Depuis le début de son entreprise, Morris a reçu, on s'en doute, de nombreuses menaces de mort. Il a connu des périodes d'exil, avec l'ensemble de sa famille, et vient d'être accusé par le président Uribe de complicité avec le terrorisme des FARC pour avoir interviewé des prisonniers libérés par ces derniers et montré des images filmées lors d'opérations militaires sur le terrain. Morris s'est vu interdire le tournage d'un documentaire, Impunity, qu'il réalisait en collaboration avec le suisso-colombie Juan José Lozano (c.f. point 4). Le film était consacré à l'histoire et à l'enregistrement du procès d'un chef paramilitaire. D'après une enquête de Reporters sans Frontière, Morris avait été placé sous écoute depuis plusieurs mois, au même titre que de nombreux journalistes indépendants du pays, par les services secrets - qui ont reconnu les faits.
4) Le cinéaste suisso-colombien Juan José Lozano a consacré à Morris un documentaire qui a fait grand bruit dans de nombreux festivals à la fin de l'an dernier: Témoin indésirable. D'accord avec le journaliste colombien, il a filmé sans restriction sa vie quotidienne, ses difficultés à conjuguer son travail avec une vie de famille constamment soumise à la menace. Lozano lui-même a été confronté à l'autocensure, face à une situation politique désespérante, et face au combat apparemment absurde de Morris qui, risquant jour après jour d'être assassiné ou de voir l'un de ses proches disparaître continue pourtant de se battre dans un pays ou la liberté de presse est pour ainsi dire inexistante. Il raconte ainsi que "dans les années cinquante, pendant la guerre civile en Colombie, presque un demi million de personnes ont été assassinées à la machette. Lorsque mon grand-père évoquait ces années, c’était pour se plaindre de l’inexistence de la télévision à l’époque :«si je racontais ce que j’ai vu personne ne me croirait, personne ne croirait les choses inhumaines et perverses que l’homme est capable d’infliger aux autres hommes. Personne ne pourrait me croire, car c’est indescriptible. Il aurait fallu voir pour croire. Mais à l’époque il n’y avait pas de télévision pour montrer cela. C’est pour ça que la tuerie a duré si longtemps, pour ça que les gens d'aujourd’hui ne savent pas ce qui s’est passé et pour ça que les gens de demain diront que cela n’a pas eu lieu». Aujourd’hui mon grand-père est mort. Et aux tueries des années 50 se sont succédées celles des années 80, 90, 2000 alors que la télévision est partout. Mais les gens continuent à ne pas vouloir croire, à ne pas vouloir voir. J’ai vécu la réalisation de ce film tenaillé entre ma foi dans le pouvoir des images pour changer le monde comme mon grand-père, et le « réalisme sceptique » de beaucoup de gens d'aujourd’hui, le renoncement à toute forme de communication et de dénonciation ... d’espoir en somme. Intellectuellement, je doute parfois, mais à la fin c’est le regard de mon grand-père qui l’emporte, car autrement il serait impenssable de continuer à vivre."
Difficile de savoir ce que pense Lozano de toute cela au lendemain de la réception de menaces de mort extrêmement sérieuses, signées "les Véritables Colombiens", qui l'ont contraint à abandonner à son tour le tournage de Impunity, coproduit par la Télévision Suisse Romande et Arte. Lozano est, le 23 février, revenu en Suisse. Les "Véritables Colombiens" qui, étrangement, l'accusent de vouloir saper le "projet démocratique" d'Uribe aux yeux du public européen, n'ont bien entendu rien à voir avec l'État. Et pour sûr, la plainte portée en Colombie par l'équipe des journalistes portera ses fruits... car Uribe a signé, il y a 6 ans, la charte de Chapultepec...
Voici, ci-dessous, le lancement de Témoin indésirable (si vous lisez cet article par courrier électronique, rendez-vous sur le site).
N.B. La nouvelle de l'interruption du tournage de Impunity a paru mercredi 4 mars dans le journal Le Courrier. On trouve quelques brèves à ce sujet sur le site d'arte, de la TSR et de la RSR. Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que l'affaire ne fait pas grand bruit...
Pour d'avantage d'information sur Morris et sur son travail, visitez son site: http://www.morrisproducciones.com
Pour une vision de ce qu'Alvaro Uribe définit comme le "projet démocratique" de la Colombie, voir mon article: Jeunesse colombienne, en avant...
Cartographie: Colombie, Images (fixes et mouvantes), Lutte pour la dignité
samedi 24 janvier 2009
Le Courrier du samedi 24 janvier s'ouvre sur une double page consacrée à la Bolivie qui vote ce week-end une nouvelle constitution. Un très beau dossier constitué par Bernard Perrin, qui met en perspective les espoirs et les craintes que soulève le nouveau texte constitutionnel, avec un accent tout particulier sur la situation des indigènes.
I. BOLIVIE: LA RECONQUÊTE PACIFIQUE DES INDIGÈNES
Trois ans après l'élection d'Evo Morales, les Boliviens s'apprêtent à inaugurer leur nouvelle maison commune. Le projet de constitution soumis aux vois dimanche devrait consolider les réformes juridiques, sociales, politiques et économiques en cours. Une "décolonisation du pouvoir qu'illustre la réforme agraire en pays guarani.
BERNARD PERRIN, SANTA CRUZ
Imaginez qu'une famille soit propriétaire de l'équivalent de la superficie du canton du Valais... ou de plus de 500'000 terrains de football. Et que sur ce même territoire, des milliers de paysans sans terre survivent en esclavage, avec au mieux un salaire de misère, au pire juste de quoi nourrir leur famille. Bienvenu dans le département de Santa Cruz, terre des inégalités! Dans cet Oriente bolivien où seulement 5% des plus riches propriétaires possèdent 85% des surfaces cultivées...
Dans la région reculée de l'Alto Parapeti, à quelques heures de jeep de la petite ville pétrolière de Camiri, le temps semble s'être figé. Et le paysage magnifique, fait de vallées et de montagnes recouvertes d'une végétation luxuriante, rappelle le paradis perdu. Perdu, car dans ce monde oublié, le XXIe siècle rime encore avec esclavage pour le peuple guarani. Dans les énormes propriétés privées de plusieurs milliers d'hectares, des communautés entières vivent toujours en état de servitude, soumises à un patron.
Les Guaranis ont habité cette région au moins depuis le XIVe siècle, et ont résisté à toutes les tentatives de colonisation pendant plus de trois cents ans, jusqu'à leur défaite militaire en 1892 lors de la bataille de Kuruyuki. Le territoire fut alors distribué par l'Etat aux propriétaires terriens, boliviens ou étrangers, et les «bons sauvages» guaranis furent dispersés dans les différentes haciendas, utilisés pour le travail aux champs. Une main d'oeuvre corvéable à souhait bienvenue...
Un siècle de travail forcé
Des communautés entières furent ainsi privées de leurs terres fertiles et réduites au travail forcé. «Ce fut le début de la période la plus pénible de notre histoire, qui n'est malheureusement pas encore terminée», explique Felicia, assise devant sa petite hutte faite de bois et de paille. Dans sa communauté d'Itacuatia, la vieille dame, 67 ans, témoigne d'un passé qui se mêle au présent: «J'ai été séparé de ma famille quand je n'étais encore qu'une enfant, pour entrer au service de la famille Chávez. Dans leur hacienda, depuis toute petite, j'ai lavé le linge, pelé les légumes et préparé les repas. Je ne suis jamais allée à l'école et pendant très longtemps je n'ai pas su ce qu'était l'argent. Les hommes, eux, étaient aux champs, du lever du soleil à la tombée de la nuit.»
Selon l'Assemblée du peuple guarani, Itacuatia compterait aujourd'hui encore trente familles soumises à une forme ou à une autre d'esclavage ou de servitude. «Nous recevons des salaires de misère, en général 15 bolivianos (un peu plus de 2 dollars) pour une journée de dix ou douze heures de labeur. Et il y a encore peu, nous n'étions rétribués que par un peu de sucre, du savon, quelques cacahuètes...», confirme Nicanor Cerezo Bejarano, le mburuvicha (le chef) de cette communauté. Et comme tous ses compagnons, il est lié au propriétaire par une supposée dette qui se transmet de père en fils. Résigné, il se sent encore incapable d'imaginer un autre futur que celui de «vivre et mourir sur cette terre qui m'a vu naître, au service d'un maître».
2009, année de la libération?
Et pourtant... L'espoir que plus d'un siècle d'exploitation prenne fin cette année est bien réel... Pendue à un arbre, une vieille radio grésille pour l'ensemble des familles d'Itacuatia. Le programme de Patria Nueva, un canal pro-gouvernemental, fait la promotion de la nouvelle Constitution. Nicanor Cerezo Bejarano écoute pensivement: «Ce nouveau texte fondamental pourrait nous offrir enfin ce que nous voulons: vivre librement, en travaillant notre propre terre et en nous organisant en communauté. Alors le 25 janvier, nous irons tous voter, évidemment.»
Le vice-ministre des Terres, Alejandro Almaraz, l'a lui-même clamé haut et fort: cette année 2009 sera celle de la libération du peuple guarani et de la fin de l'esclavage. Il y a moins d'un an pourtant, l'avenir de la réforme agraire dans ce coin de pays semblait bien compromis. En avril 2008, trois grands propriétaires terriens, soutenus par l'oligarchie la plus conservatrice de Santa Cruz et par la préfecture de droite, avaient même pris les armes contre le gouvernement. Et ce même Alejandro Almaraz fut retenu en otage pendant sept heures par les propriétaires terriens rebelles et leurs groupes de choc. «Mais en août, en plébiscitant le président avec 67% de votes, le peuple bolivien a mis en déroute cette droite fasciste, et avec elle les propriétaires terriens», raconte Don Valerio Castaño. Le vieil homme travaille lui aussi pour la famille Chávez, depuis plus de vingt ans. La sueur perle sur son front ridé alors que la température dépasse les 37 degrés. Mais désormais un léger sourire crispe son visage: «Fin novembre, les fonctionnaires du gouvernement ont pu reprendre le processus d'assainissement des terres de l'Alto Parapeti, sans que les propriétaires terriens ne leur tirent dessus. Ils ont pu effectuer leur travail de terrain, maintenant nous attendons le résultat et une éventuelle redistribution...»
Extrême précarité
Les chefs des communautés guaranis de l'Alto Parapeti ont transmis au gouvernement une demande de reconstitution d'une Terre communautaire d'origine (TCO) de 157'000 ha dans le cadre de l'assainissement foncier. L'histoire est donc en passe de rendre aux Guaranis ce qu'elle leur a volé. Mais Don Valerio n'ose pas encore y croire: «Il faut nous comprendre... La peur des patrons est ancrée quasi génétiquement en nous. On a peur de tout, peur de parler, peur des représailles...»
Les propriétaires terriens pourtant font désormais profil bas. L'un d'eux, Ronald Larsen, qui avait tiré dans les pneus de la voiture du vice-ministre en avril, aurait même quitté le département, peut-être la Bolivie.
Mais pour ne pas être accusés de maintenir des communautés en régime d'esclavage, et donc de perdre leurs terres, les Chávez ont récemment privé les Guaranis de travail, espérant du même coup les contraindre à quitter la région. Sans le salaire de misère octroyé par le patron et toujours sans terre, les milliers de Guaranis qui composent les dix-neuf communautés de l'Alto Parapeti vivent aujourd'hui dans la précarité la plus absolue. «On cultive en cachette, clandestinement, de petites parcelles qui appartiennent bien sûr au latifundiste. Mais cela nous donne à peine de quoi nourrir nos familles», poursuit Don Valerio.
Pourtant dimanche, même l'estomac vide, Don Valerio ira voter le coeur léger: «Pendant des années, j'ai fait ce que le patron exigerait de moi, je vivais dans la peur, sans pouvoir me défendre contre les mauvais traitements, dans l'ignorance de mes droits, faute d'éducation. L'histoire a changé. Avec le gouvernement d'Evo, avec cette nouvelle Constitution, les Guaranis vont pouvoir enfin être maîtres de leurs terres, et de leur destin.»
La révolution ne gagne pas à tous les coups. Même dans la Bolivie d'Evo Morales, les multinationales peuvent parfois garder presque intact leur pouvoir de nuisance... Noyé dans une centaine de modifications lors des négociations entre le gouvernement et la droite parlementaire au mois d'octobre, il a failli passer inaperçu. L'article 408 (devenu 409) a pourtant basculé d'un extrême à l'autre, l'interdiction pure et simple «de la production, de l'importation et de la commercialisation de transgéniques» devenant régulation par l'intermédiaire d'une loi... «C'est incontestablement un énorme recul», admet volontiers Miguel Lora, collaborateur au Vice-ministère des terres et journaliste à Bolpress.com.
Que s'est-il donc passé dans les couloirs du parlement? «Il y a eu une pression des députés des partis de droite, notamment de Podemos», explique Francisco Mollo Calle, président de l'Association des organisations des producteurs écologiques. «Et les parlementaires de l'Oriente, principalement de Santa Cruz, répondent aux intérêts de puissants groupes agro-industriels, comme l'Anapo, l'Association nationale des producteurs d'oléagineux. Et qui trouve-t-on derrière l'Anapo? La transnationale Monsanto. Pour preuve: c'est l'Anapo qui avait présenté officiellement aux autorités boliviennes les demandes d'essai et d'autorisation du pesticide Roundup Ready, produit par la firme américaine, en 2004 et en 2005», précise Sorka Copa, du Forum bolivien sur l'environnement (Fobomade), et auteur d'une étude sur «les erreurs fatales de l'évaluation des risques du soja transgénique en Bolivie».
Et pourtant... En 2002, la grande marche des mouvements sociaux pour la souveraineté faisait de la lutte contre les transgéniques une priorité. Quant au président Evo Morales, il est de longue date un farouche militant anti-OGM! «Oui... Mais il y a deux niveaux... Evo est en effet un opposant aux transgéniques, mais dans son cabinet, on trouve des gens qui, disons, n'y sont pas forcément opposés. Il y a deux clans au sein même de l'exécutif», relève Miguel Lora.
A Santa Cruz, la moitié de la production agricole serait aujourd'hui transgénique. «La soja y est en pleine expansion, dans le cadre du développement des bio-combustibles, qui remplissent les réservoirs de voitures de riches Européens», s'énerve Miguel Lora. Pour ce dernier, cette porte ouverte aux transgéniques, «c'est une trahison de la nouvelle Constitution, qui prône la souveraineté alimentaire et l'autosubsistance au travers d'une production agricole diversifiée...»
Mais tout n'est pas si noir: «La Constitution interdit encore les transgéniques dans le cadre d'accords internationaux. Apparemment la droite a oublié l'article 255 lors des négociations», sourit Sorka Copa. «Et puis, ajoute Miguel Lora, les articles 255 et 357 interdisent les patentes sur la vie, et notamment sur les semences. Dès lors, avec ses produits monopolistiques qui lient les agriculteurs, Monsanto violera clairement la nouvelle Constitution bolivienne.»
III. UNE CONSTITUTION ETHNIQUE OU INTÉGRATRICE?
C'est une députée du Mouvement vers le socialisme, le parti d'Evo Morales, qui le dit sans ambages: malgré trois ans de gestion gouvernementale, le processus de changement n'a pas réellement démarré en Bolivie. «Certes, il y a eu la nationalisation des hydrocarbures, la mise en place d'un système de rente universelle pour les personnes de plus de 60 ans et l'alphabétisation de l'ensemble de la population. Des avancées majeures! Mais nous avons besoin de cette nouvelle Constitution pour enfin décoloniser le pays et refonder totalement la Bolivie», explique Julia Ramos. «La refonder sans discrimination, afin que tous les Boliviens soient égaux et unis, que chacun puisse vivre dignement dans ce pays», d'ajouter le viceprésident de la République, Alvaro García Linera.
Le peuple rédige et vote
Après cent quatre-vingt-quatre ans de vie républicaine, la Bolivie se prépare donc à faire sa vraie révolution! Pour la première fois de son histoire, c'est en effet le peuple, représenté par les 255 constituants élus en 2006, et non une élite politique, qui a écrit la nouvelle charte fondamentale, soumise au référendum ce dimanche 25 janvier.
Et pour la première fois, la majorité indigène du pays devient véritablement actrice du changement. «Comme dans de nombreux pays du monde, les Constitutions boliviennes depuis l'indépendance en 1825 ont été de terribles instruments De domination sociale, aux mains d'une élite bourgeoise. Ce nouveau texte offre une rupture totale, il est anti-colonialiste et nous libère de l'esclavage néolibéral», relève Idon Chivi Vargas, avocat indigéniste au Vice-ministère des droits de l'homme.
Deux justices égales
A côté de l'égalité des sexes, du droit à la maternité, du droit à vivre dans un environnement sain, et de droits sociaux, comme l'accès à l'eau potable, à des systèmes de santé et d'éducation gratuits, la nouvelle Constitution offre surtout une reconnaissance inédite des droits des trente-six nations indigènes originaires qui composent une (grande) partie du pays. Droit d'exister librement, droit à l'identité culturelle et religieuse, droit à leur propre vision du monde, droit aussi à leur libre détermination et à leur territoire. Et dans ce cadre, droit d'appliquer leurs justices traditionnelles, mises au même niveau hiérarchique que la justice ordinaire.
Pour Eugenio Rojas, le maire de la petite ville d'Achacachi, bastion de la communauté aymara, près du lac Titicaca, c'est une reconnaissance logique: «La justice traditionnelle est plus morale, plus éthique et bien moins corrompue que la justice ordinaire, qui protège avant tout les riches. Le coupable doit réparer les conséquences de son acte, ce qui passe par exemple par les travaux d'intérêt général. La peine vise à une prise de conscience, à une réflexion de la part du coupable.»
«Il y a des avancées dans ce texte avec la reconnaissance des droits des peuples indigènes, trop longtemps exclus», reconnaît volontiers l'analyste politique Carlos Cordero, placé à droite sur l'échiquier politique. «Et créer des droits spécifiques aux indigènes procède d'une bonne intention. Mais cela crée de nouvelles discriminations. On racialise la politique, on crée un fondamentalisme ethnique, on offre un traitement privilégié aux indigènes, par rapport aux populations métisses ou d'origines européenne, oubliés dans cette Constitution. Et on passe d'une nécessaire réparation historique à une regrettable revanche.»
Pas assez socialiste
Si la droite rejette le nouveau texte constitutionnel, jugé trop «indigéniste», extrêmement «anti-libéral» et «démesurément étatiste au niveau économique», celui-ci ne fait pas non plus que des heureux à l'extrême gauche, signe peutêtre qu'il a atteint malgré tout un niveau insoupçonné de consensus... Raul Jimenez, en tout cas, ne décolère pas. Doyen de la faculté de droit de l'université San Andrés de La Paz, il dénonce une trahison: «Certes, la Constitution a été écrite par le peuple, mais elle est pleine de contradictions. Elle se prétend socialiste, mais elle reconnaît la propriété privée, c'est absurde!»
IV. "TOUT LE DROIT INTERNATIONAL, ET MÊME DAVANTAGE!"
Non sans humour, le vice-ministre de Justice et des droits de l'homme, Wilfredo Chávez, qualifie la nouvelle Constitution de «droitière... tant elle octroie de nouveau droits» aux Boliviens. Dont celui de choisir sa juridiction: ordinaire ou indigène.
En tant de chargé des Droits humains, que mettriez-vous en avant dans le nouveau texte?
Wilfredo Chávez: Au-delà de son caractère démocratique ce serait la première Constitution rédigée et votée par les citoyens boliviens je relève que l'ensemble des droits humains existant dans les traités internationaux ont été intégrés au droit national supérieur. Par exemple, sur la base de la Déclaration internationale des droits des peuples autochtones de 2007, ceux-ci pourront demander une autonomie territoriale et une représentation directe à l'Assemblée nationale.
A cela, les constituants ont adjoint des droits sociaux non encore reconnus internationalement, comme le droit à l'eau, aux services publics universels, etc. Enfin, ils ont fait ce qui aurait dû l'être depuis longtemps: instaurer l'égalité de genres et la pénalisation de la discrimination, séparer l'Etat de l'Eglise et déclarer la Bolivie pays pacifiste, interdisant les bases militaires étrangères et rejetant la guerre comme solution politique. Cette affirmation a son importance au vu de l'actualité mondiale...
La reconnaissance de la justice communautaire fait peur, car elle peut être parfois expéditive...
W.C.: Au contraire: son inscription dans la Constitution permet de la soumettre au respect des droits humains universels. Les punitions physiques sont donc évidemment interdites et réprimées comme tout atteinte à la personne humaine. De plus, on ne pourra être soumis à cette justice sans consentement préalable. En cas de conflit de juridictions, le Tribunal constitutionnel plurinational (TCP) tranchera.
Croyez-moi: c'est un enrichissement! Dans la plupart des cas, la justice communautaire est plus appropriée et efficace, car elle est rapide et se préoccupe d'abord de ressouder le justiciable et sa communauté, à réparer plutôt qu'à punir.
Mais sa célérité n'affaiblit-elle pas le droit au recours?
W.C.: En principe, l'appel est garanti par la Constitution. Il y a le cas particulier des communautés pratiquant la justice en assemblée. C'est un type de fonctionnement qui implique le repentir public et l'immédiateté de la peine ce qui en garantit l'application. Mais ceux qui se soumettent à cette assemblée le font volontairement, c'est un signe d'adhésion à la communauté, au même titre que d'accepter ses autres règles de fonctionnement. C'est un tout. Et si le justiciable refuse cette juridiction, il peut faire recours au TCP.
Il faut être clair: ce n'est pas la nouvelle Constitution qui a inventé la justice communautaire. Qu'on le veuille ou non, ces pratiques existent, elles ont survécu à la colonisation. La justice communautaire a en particulier pallier l'absence de l'Etat auprès des communautés rurales. Jusqu'à présent, les deux systèmes étaient divorcés. Désormais, ils seront compénétrés.
V. DÉROUTE DE L'OPPOSITION
Une image du Christ à côté de celle d'Evo. Et un slogan: «Le 25 janvier, choisis Dieu!» L'affiche orne les murs de Santa Cruz, le bastion de la droite anti-gouvernementale, farouchement opposée à la nouvelle Constitution politique de l'Etat. Et pourtant, l'article 4 de la nouvelle charte prévoit le respect de toutes les croyances! La campagne mensongère de la droite, qui prétend aussi qu'on légalisera le mariage gay ou l'avortement, thèmes qui ne se trouvent dans aucun des 411 articles soumis au vote dimanche, illustre son total désarroi plus encore que sa crasse malhonnêteté.
Comment en effet convaincre les citoyens de s'opposer au changement? Certainement pas en débattant des propositions inscrites dans la Constitution, comme la meilleure répartition des terres... Mieux vaut prétendre que le «gouvernement communiste va interdire la propriété privée», même si l'article 56 la garantit expressément... Ne restent que la diffamation et le mensonge pour tenter de rallier les suffrages. La droite bolivienne ne relève décidément pas la tête. Podemos, le principal parti d'opposition de l'ancien président Jorge Qujiroga, a bien tenté de jouer un rôle majeur lors des négociations sur la Constitution au parlement, qui ont abouti en octobre à la révision d'une centaine d'articles. Las, la tactique a encore élargi la base de soutien au texte constitutionnel à droite, et mené Podemos au bord de l'implosion.
Les préfets autonomistes, eux, ont perdu toute crédibilité, après la tentative de coup d'Etat marquée par la vague de violences du mois de septembre, la prise des institutions publiques et le massacre, dans le Pando, d'une vingtaine de paysans.
La campagne de dénigrement du président Morales, présenté comme un apprenti dictateur dans l'ombre du Vénézuélien Hugo Chávez et comme un extrémiste indigéniste prêt à diviser les Boliviens sur des critères ethniques, leur est revenue dans la figure comme un boomerang. Ce sont en effet désormais ces préfets qui incarnent, à la lumière crue des événements, le confinement régionaliste au détriment de l'unité nationale, le déchaînement du racisme, et le non-respect des institutions et de la démocratie. Une déroute totale, qui les a fait perdre jusqu'à la bannière de l'autonomie départementale, désormais largement incorporée dans une nouvelle Constitution qui apparaît comme la plus décentralisée de l'histoire, et qui devrait obtenir l'aval du peuple dimanche au-delà, pour le moins, des 60%.
Cartographie: Bolivie, Lutte pour la dignité, Politique, Reprise d'article
lundi 19 janvier 2009
Cette réflexion d'Eduardo Galeano sur les récents événements de Gaza est parue le vendredi 16 janvier 2009 dans le quotidien uruguayen Brecha. Vous pouvez le lire ici dans sa version originale en espagnol.
(Je dédie cet article à tous mes amis juifs assassinés par les dictatures latino-américaines, que soutint Israël.)*
Pour se justifier, le terrorisme d’état fabrique des terroristes : il sème la haine et récolte des alibis. Tout indique que la boucherie de Gaza, qui d’après ses auteurs doit mettre fin au terrorisme, ne fera que multiplier les terroristes.
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Depuis 1948, les Palestiniens vivent condamnés à l’humiliation perpétuelle. Il leur faut un permis pour respirer. Ils ont perdu leur patrie, leurs terres, leur eau, leur liberté, leur tout. Ils n’ont pas même le droit de choisir leurs autorités. Lorsqu’ils élisent ceux qu’ils ne devraient pas élire, on les punit. Gaza subit actuellement la punition. Elle s’est transformée en une souricière sans issue, depuis que le Hamas a gagné les élections de 2006. Quelque chose de semblable s’est passé en 1932 lorsque le Parti Communiste triompha au Salvador. Les citoyens du Salvador expièrent dans le sang leur mauvaise conduite et vécurent depuis soumis aux dictatures militaires. La démocratie est un luxe que tout le monde ne mérite pas.
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Les fusées artisanales que lancent sans grande précision les militants du Hamas, acculés à Gaza, contre des terres qui furent un jour palestiniennes, sont les enfants de l’impuissance. Et le désespoir, au bord de la folie suicidaire, est la mère des bravades qui nient à Israël le droit d’exister, cris sans aucune efficacité, tandis que la très-efficace guerre d’extermination nie, depuis des années, le droit à l’existence de la Palestine.
Il ne reste bientôt plus rien de la Palestine. Peu à peu, Israël l’efface de la carte.
Les Colons envahissent, et les soldats corrigent la frontière. Les balles sacralisent la dépossession − légitime défense.
Toutes les guerres d’agression se prétendent défensives. Hitler envahit la Pologne pour éviter que la Pologne n’envahisse l’Allemagne. Bush envahit l’Irak pour éviter que l’Irak n’envahisse le monde. Lors de chacune de ses guerres défensives, Israël s’est découpé un nouveau morceau de Palestine, et le festin a suivi. La dévoration est justifiée par les titres de propriété que la Bible lui octroya, par les deux mille ans de souffrance du peuple juif, par la panique générée par les Palestiniens à l'affût.
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Israël est le pays qui jamais n’exécute les recommandations ou les résolutions des Nations Unies, le pays qui jamais n’observe les sentences des tribunaux internationaux, qui se moque des lois internationales, et c’est également le seul pays dans lequel la torture des prisonniers soit légale.
Qui lui a offert le droit de nier tous les droits? D’où vient l’impunité qui couvre Israël pendant la tuerie de Gaza? Le gouvernement espagnol n’aurait jamais pu bombarder impunément le pays basque pour en finir avec l’ETA, l’Angleterre n’aurait pu raser l’Irlande pour liquider l’IRA. La tragédie de l’Holocauste implique-t-elle un éternel contrat d’impunité? Ou cette lumière verte provient-elle de la Grande Puissance dont Israël représente le plus inconditionnel de tous les vassaux ?
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L’armée israélienne, la plus moderne et sophistiquée du monde, sait qui elle tue. Elle ne tue pas par erreur, elle tue par horreur. Les victimes civiles s’appellent «dommages collatéraux», d’après le dictionnaire d’autres grandes guerres impériales. A Gaza, sur dix dommages collatéraux, trois sont des enfants. Et ils sont des milliers, les mutilés, les victimes de la technologie du dépeçage humain, que l’industrie militaire éprouve avec succès au cours de cette opération de nettoyage ethnique.
Et comme toujours, toujours la même chose : à Gaza, cent pour un. Tous les cent Palestiniens tués, un mort israélien.
Des individus dangereux, annonce l’autre facette des bombardements : celle des médias de manipulation, qui nous invitent à croire qu’une vie israélienne vaut cent vies palestiniennes. Et ces médias nous inviteront peut-être bientôt à croire que les bombes atomiques israéliennes sont humanitaires et que la destruction d’Hiroshima et Nagasaki fut l’œuvre d’une puissance nucléaire nommée Iran…
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La prétendue communauté internationale existe-t-elle?
Est-ce autre chose qu’un club de marchands, banquiers et guerriers? Autre chose que le nom artistique des États-Unis quand ils entrent en scène?
Face à la tragédie de Gaza, l’hypocrisie mondiale reluit une fois de plus. Comme toujours, l’indifférence et les discours vides, les déclarations creuses, les déclamations tonitruantes, les postures ambiguës, rendent hommage à la sacro-sainte impunité.
Face à la tragédie de Gaza, les pays arabes se lavent les mains. Comme toujours. Et comme toujours les pays européens se frottent les mains.
La vieille Europe, capable de tant de beautés et de perversion, verse une ou deux larmes, tandis que, secrètement, elle applaudit un coup de maître. Car les agressions sanglantes à l’encontre des Juifs furent de tout temps une spécialité européenne, que paient, depuis un demi-siècle, les Palestiniens; eux aussi sémites, et qui ne furent jamais, ni ne sont, anti-sémites. Ils paient actuellement, en espèce sonnante et sanglante, une ancienne dette, venue d’ailleurs.
* Dans l'article original, cet envoi apparaît comme une forme de post-scriptum. Je choisis pour ma part d'en faire une véritable dédicace, pour éviter, je l'avoue, les commentaires furibonds de ceux qui n'iront pas jusqu'au bout de ce texte...
Cartographie: Lutte pour la dignité, Reprise d'article, Uruguay
Le 7 janvier dernier, Hugo Chavez a fait expulsé du territoire vénézuélien l’ambassadeur israélien en fonction, pour protester contre les crimes commis par l’Etat hébreux à l’encontre du peuple palestinien. Un geste qui apparaît à certains comme une rodomontade de plus, de la part d’un Chavez qu’on aime à considérer de haut et à réduire au rang de simple agitateur international, et ce d’autant que l’action vénézuélienne a presque immédiatement été saluée par l’Iran… (1)
Ce renvoi de la représentation israélienne, pourtant, revêt un sens qui dépasse largement la simple provocation. C’est une manière de réagir concrètement contre ce que l’ensemble de la communauté internationale condamne, certes, mais sans oser lever ne serait-ce que le ton à l’égard d’Israël. Quelle nation, à part les États-Unis, pourrait s’adonner à un tel massacre sans encourir de graves sanctions économiques, voire militaires? Aucune. A un État qui ne respecte rien, qui prône la destruction de l’autre au nom de sa propre existence, Chavez fait donc bien de répondre par un acte qui, symboliquement, supprime toute existence politique d’Israël au Vénézuéla. Un donné pour un rendu. Loi du Talion.
Plus intéressante encore, la position d’Evo Morales qui, tout en rompant la semaine dernière les relations diplomatiques entre la Bolivie et Israël, affirme vouloir déposer une plainte auprès de la Cour Pénale Internationale pour dénoncer les crimes commis par l’État hébreux pendant la dernière offensive de Gaza (2). Plainte qui n’a absolument aucune chance d’aboutir mais qui, ici encore, est une manière symbolique d’affirmer enfin, sur un plan politique et juridique, le refus de l’exception israélienne.
Et à quoi bon tous ces symboles, me direz-vous, s’ils ne mènent à rien de concret ?
Une manière, peut-être, de rééquilibrer la donne. Parce que chaque Palestinien qui meurt sous les bombes israéliennes, qu’il soit un chef du Hamas ou un simple enfant, devient instantanément le symbole des Intifadas à venir, avec son cortège de martyrs volontaires et involontaires; parce que chaque roquette lancée sur Israël est une action symbolique: résistance pour les uns, droit à la « légitime défense » pour les autres; parce que l’État hébreux est depuis maintenant soixante ans symboliquement intouchable, au nom d’un drame historique que rien, jamais, n’absoudra, mais qui ne saurait justifier tout et n'importe quoi.
Il fallait peut-être que les premiers signes forts de ras-le-bol viennent du continent qui, en cinq siècles, a eu le temps d’apprendre la force et le sens des symboles.
Au fait, saviez-vous ce qu’était le symbolon grec ? Une petite figurine, généralement en terre cuite, que l’on brisait et dont les morceaux étaient distribués entre familles alliées. Une manière, au fil du temps, de se reconnaître entre détenteurs d’un même héritage…
P.S. Je joins à cet article le prochain message, une réaction d'Eduardo Galeano face aux récents événements de Gaza.
(1) Voir "Rue Hugo Chavez", article paru dans le blog Venezuelatina le 13 janvier 2009.
(2) Le Courrier, samedi 17 janvier 2009, p. 11.
Cartographie: Bolivie, Lutte pour la dignité, Venezuela
mercredi 14 janvier 2009
1512. La couronne espagnole, afin de s'assurer que ses conquistadors, outre Atlantique, procèdent à l'annexion des nouveaux territoires sans désordre et actions arbitraires, ordonne que soit lu à chaque nouvelle rencontre avec un peuple indigène le Requerimiento. Il s'agit d'un texte de loi qui, après avoir expliqué aux Indiens l'histoire du pouvoir royal (Dieu - St-Pierre - le Pape - la couronne d'Espagne) leur donne généreusement le choix de leurs actions à venir: ou ils se soumettent aux Colons, désignés comme nouveaux maîtres des Indes occidentales par Sa Sainteté de Rome, et adoptent la foi catholique, ce qui leur attirera la bienveillance du Roi; ou ils résistent, et seront dès lors justement punis: "nous vous ferons tous les maux et dommages que nous pourrons, comme à des esclaves qui refusent d'obéir et de recevoir leur seigneur, leur résistent et les contredisent; et nous vous avertissons que les morts et dommages qui suivront cela seront de votre faute et non de celle de Leurs Majestés, ni de la nôtre, ni de ces gentilshommes qui nous accompagnent." (1)
15 avril 1768. Bougainville et son équipage, après avoir fait escale dans l'archipel de Tahiti et avoir été accueillis une quinzaine de jours par les indigènes, rédigent à l'attention du roi ce texte, qu'il enterre sur la côte: "L'an 1768, nous L. A. de Bougainville etc... [...] avons découvert le 1 avril et jours suivans un archipel d'isles hautes que nous avons nommé archipel de Bourbon [...]. Nous nous sommes attachés à les reconnoitre et nous avons mouillé dans la plus considérable de ces isles à l'extrémité d'une grande baye par le relèvement suivant. Nous y avons passé plusieurs jours à faire alliance avec les gens du pays, lesquels sont en grand nombre, de la plus grande taille, forts, industrieux et doux. Nous avons même, de leur consentement, établi un camp à terre [...]. Nous y avons défriché, du consentement du cacique de ce canton, un petit terrein, dans lequel, au grand consentement de la nation, semé du bled, du mahis, des fèves, des poids, des lentilles et diverses autres graines potagères de France. [...] Le 12è avril, nous avons pris possession de l'archipel au nom de S.M.T.C. et, en présence de plusieurs officiers de notre état major, nous avons enterré dans cette isle l'inscription suivante gravée sur une planche de chêne: "[...] par ordre et au nom de S.M.T.C. Louis XV, sous le ministère de M. de Choiseul, duc de Praslin, nous avons pris possession d'un archipel d'isles que nous avons nommé l'archipel de Bourbon [...]". (2)
Les doux habitants de Tahiti, au demeurant fort effrayés par les démonstrations des armes à feu et des fusées des Français, obtempèrent. Comment ils ont compris ce discours est une autre histoire, que Bougainville omet de raconter. Peu après la parution du récit de son voyage autour du monde, Diderot écrit la diatribe imaginaire d'un vieux Tahitien à l'attention de Bougainville, au moment du départ des troupes françaises: "Nous sommes libres; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon: qui es-tu donc, pour faire des esclaves? Orou! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal: Ce pays est à nous. Ce pays est à toi! et pourquoi? parce que tu y as mis le pied? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres: Ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu? Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé; et dans le même instant, tu as projeté au fond de ton coeur le vol de toute une contrée! Tu n'es pas esclave: tu souffrirais la mort plutôt que de l'être, et tu veux nous asservir!" (3)
1939-1940. L'Allemagne nazie occupe la Pologne, le Danemark, la Norvège, la France, la Belgique, le Luxembourg, la Hongrie, la Roumanie... Hitler, on le sait, estimait qu'il accomplissait sa tâche expansionniste et épurationniste avec le soutien de Dieu. Dans chaque pays annexé, une seule règle répétée à l'envi par la Wehrmacht: ceux qui se soumettaient et collaboraient seraient bien traités. Les autres, considérés comme des ennemis de la paix et du nouvel ordre, seraient éliminés (avec quelques innocents, pour l'exemple).
14 mai 1948. David Ben Gourion lit la déclaration d'Indépendance de l'Etat d'Israël: "[...] Du fait de notre droit naturel et historique et sur la base de la puissante résolution de l'Assemblée Générale des Nations Unies, nous déclarons ici l'établissement d'un état juif en Eretz-Israel, désormais Etat d'Israël. [...] Cet état sera ouvert à l'immigration juive et à la réunion des exilés; il favorisera le développement du pays pour le bénéfice de ses habitants; il sera basé sur la liberté, la justice, la paix telles que l'envisagent les prohètes d'Israël; il assurera l'égalité des droits sociaux et politiques à tous ses habitants indépendamment de leur religion, race, ou sexe; il garantira la liberté de culte, de conscience, de langue, d'éducation et de culture; il assurera la sécurité des lieux saints de toutes les religions. [...] Nous appelons - compte-tenu des attaques que nous subissons depuis quelques mois - les habitants arabes de l'Etat d'Israël à préserver la paix et à participer à l'établissement de l'Etat sur des bases d'égalité citoyenne et d'égalité de représentation dans toutes les institutions étatiques provisoires et permanentes. [...] Nous appelons les Juifs de la Diaspora à s'allier aux Juifs d'Israël en émigrant et en les assistants dans cette grande bataille qu'est la réalisation du rêve de l'âge d'or - la rédemption d'Israël. Au nom du Tout-Puissant..." (4)
Mai 2003. George W. Bush déclare, après 2 mois de guerre en Irak: "Les combats en Irak sont terminés. Dans la bataille en Irak, les Etats-Unis et leurs alliés ont gagné. Notre coalition s'attache maintenant à sécuriser et reconstruire ce pays. Nous avons combattu pour la liberté et pour la paix dans le monde. [...] Nous remercions tous les citoyens irakiens qui ont accueilli nos troupes et se sont battus pour la libération de leur pays [...]. Lorsque les civils irakiens regardent le visage de nos hommes, ils voient la force, l'amabilité et la bonne volonté. Lorsque je regarde les membres de l'armée des Etats-Unis, je vois le meilleur de notre nation et je suis honoré d'être votre commandant en chef. Dans l'image des statues qui s'écroulent, nous avons pu prendre conscience de l'arrivée d'une nouvelle ère. [...] Nous assisterons les nouveaux leaders irakiens dans l'établissement d'un gouvernement, pour le peuple irakien. [...] Toute personne qui s'associera à des actes terroristes contre les Américains deviendra un ennemi de cette nation, et une cible de la justice américaine. [...] Que Dieu vous bénisse tous, et que Dieu bénisse l'Amérique". (5)
On pourrait s'amuser longtemps à recueillir les exemples de cette fâcheuse tendance qu'a l'homme, de quelque nation et de quelqu'époque qu'il soit, à aller planter son drapeau sur la terre d'autrui, en tout bien tout honneur et au nom de Dieu. A déclarer dans une langue qui n'est pas celle de son interlocuteur, sa bonne volonté face à lui - à condition qu'il se soumette. A dénoncer ensuite la barbarie de celui qui, pour avoir refusé de céder sa terre, d'abandonner sa langue, ses coutumes, sa religion, est devenu son ennemi: l'Indien du Mexique au Mexique, le Tahitien à Tahiti, le Français en France, le Palestinien en Palestine, l'Irakien en Irak et tous les autres terroristes qui crurent naïvement, un jour, que la terre qu'ils cultivaient leur appartenait...
(1) Le texte du Requerimiento est disponible en espagnol ici.
(2) "Acte de prise de possession de l'isle de Cythère", dans E. Taillemite, Bougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769, Paris, Imprimerie nationale, 1977, p. 329-330.
(3) Diderot, "Les Adieux du vieillard", Supplément au Voyage de Bougainville (1773-74), Paris, Gallimard, "folio classique", 2002, p. 40-41.
(4) Déclaration de fondation et d'indépendance de l'état d'Israël, 1948, à lire intégralement ici (en anglais).
(5) Discours de G. W. Bush à l'issue de la première phase de la seconde guerre d'Irak, en mai 2003, à lire intégralement ici (en anglais).
Cartographie: Histoire, Lutte pour la dignité
samedi 27 décembre 2008
La scène se passe le 3 juin 1992, pendant la Conférence sur l'environnement et le développement organisée par l'ONU à Rio de Janeiro: Severn Suzuki, 13 ans, prend la parole au nom des enfants pour sensibiliser les politiciens sur le devenir de la planète. Le texte en français se trouve sous la vidéo.
Je ne vous cache pas qu'en traduisant ce discours, je me suis demandée à plusieurs reprises s'il ne s'agissait pas d'une manipulation. Cette enfant a-t-elle vraiment pensé et écrit ces phrases, ou est-elle envoyée par des adultes qui tirent les ficelles? Les clichés et les énoncés mélodramatiques abondent. La rencontre entre la jeune fille et un petit Brésilien des favelas, notamment, sonne assez faux. Quelle différence, en fin de compte, avec les discours bien intentionnés des grands politiciens? On écoute, on s'émeut, on applaudit et au final, rien ne change...
Seulement nous sommes en 1992, il y a seize ans. Ce qui nous apparaît aujourd'hui comme une suite de banalités était entendu par certains pour la première fois. Et puis, que son discours ait été écrit ou non par des tiers, cette gamine était bien là. Elle l'a lu, elle a tenu, il fallait le faire.
Prenons-la donc au mot, cette petite Severn Suzuki, et rêvons que cela fut, un jour, possible.
Bonjour,
Je m'appelle Severn Suzuki et je parle pour ECO (Environmental Children's Organisation), l'Organisation des Enfants pour l'Environnement.
Nous sommes un groupe d'enfants de 12 et 13 ans, au Canada, qui essayons de faire changer les choses: Vanessa Suttie, Morgan Geisler, Michelle Quigg et moi.
Nous nous sommes procurés l'argent pour venir ici, à cinq mille miles de chez nous, pour vous dire, à vous adultes, que vous devez changer votre manière d'agir.
En venant ici, aujourd'hui, je n'ai pas d'objectif caché. Je viens lutter pour mon futur.
Perdre mon futur est bien plus grave que perdre une élection ou quelques points sur le marché boursier. Je suis ici pour parler au nom de toutes les générations à venir.
Je suis ici pour parler en défense des enfants affamés dans le monde dont on entend toujours les pleurs. Je suis ici pour parler des innombrables animaux qui meurent sur cette planète parce qu'il ne leur reste aucun endroit où aller.
Nous ne pouvons supporter de ne pas être entendus.
J'ai peu de prendre le soleil à cause des trous dans la couche d'ozone.
J'ai peur de respirer cet air parce que je ne sais quelles substances chimiques il contient.
J'aimais aller pêcher à Vancouver, chez moi, avec mon père, jusqu'à ce que nous tombions, il y a quelques années, sur un poisson plein de tumeurs.
Et nous apprenons aujourd'hui que les animaux et les plantes s'éteignent chaque jour, disparaissent pour toujours.
J'ai rêvé, au cours de ma vie, de voir de grands troupeaux d'animaux saauvages, les jungles et les bois pleins d'oiseaux et de papillons, mais je me demande à présent si tout cela existera encore pour que mes enfants puissent les voir.
Deviez-vous penser à cela quand vous étiez enfants?
Tout cela se passe sous nos yeux et nous continuons d'agir comme si nous avions tout le temps nécessaire à diposition, et comme s'il y avait une solution.
Je ne suis qu'une enfant, et je n'ai pas la solution. Mais rendez-vous compte que vous non plus n'en avez aucune.
Vous ne savez pas comment réparer les trous de la couche d'ozone.
Vous ne savez pas comment rendre aux saumons des eaux propres.
Vous ne savez pas comment ressusciter un animal disparu.
Et vous ne pourrez jamais recréer des forêts là où, à présent, il n'y a que le désert.
Si vous ne savez pas comment réparer les choses, je vous en supplie, cessez de les détruire.
Il doit y avoir, ici, des délégués gouvernementaux, des hommes d'affaire, des organisateurs, des reporters ou des politiciens, mais vous êtes en fait des mères et des pères, des frères et des soeurs, des oncles et des tantes, et vous êtes tous le fils ou la fille de quelqu'un.
Je ne suis qu'une enfant, mais je sais que chacun de nous est le membre d'une famille de cinq billions d'individus, de trente millions d'espèces, et que nous partageons tous le même air, l'eau et la terre.
Les frontières et les gouvernements n'y changeront rien.
Je ne suis qu'une enfant, et je sais que nous sommes tous ensemble dans cette situation et devons agir comme un seul monde avec un seul objectif.
Malgré ma colère, je ne suis pas aveugle; malgré ma peur, je ne suis pas effrayée de dire au monde ce que je sens.
Dans mon pays, nous gaspillons sans cesse... Nous achetons et jetons, achetons et jetons, et ainsi de suite. Les pays du nord ne partagent rien avec les nécessiteux.
Même en possédant bien plus que le nécessaire, nous craignons de perdre une part de nos biens, nous craignons de partager.
Au Canada, nous vivons une vie privilégiée, sûre, avec de la nourriture et de l'eau en suffisance. Nous avons des montres, des vélos, des ordinateurs, des télés.
Il y a deux jours, ici, au Brésil, nous avons été surpris en passant un moment avec des enfants qui vivent dans les rues. L'un d'eux nous a dit: "Je voudrais être riche, et si je l'étais, je donnerais à tous les enfants de la rue de la nourriture, des vêtements, des habits, des médicaments, un foyer et de l'amour."
Si un enfant de la rue qui n'a rien désire partager, pourquoi nous autres, qui avons tout, sommes-nous si égoïstes?
Je ne peux cesser de penser que ces enfants en mon âge, que le lieu où l'on naît crée des différences immenses, que je pourrais être l'un de ces enfants des favelas de Rio. Que je pourrais être un enfant mourant de faim en Somalie, une victime de la guerre au Moyen Orient ou un mendiant en Inde.
Je ne suis qu'une enfant et je sais que si tout l'argent gaspillé dans les guerres était utilisé pour mettre fin à la pauvreté et chercher des solutions environnementales, la terre serait un endroit merveilleux.
A l'école, même au jardin d'enfants, on nous apprend à nous comporter correctement. A éviter de nous battre, à résoudre nos problèmes, à nous respecter, à assumer nos actes, à respecter l'intégriter des autres êtres, à partager.
Pourquoi vous autres, qui nous apprenez cela, faites exactement le contraire?
N'oubliez pas que si vous assistez à cette conférence, c'est parce que nous sommes vos enfants.
Vous êtes en train de décider dans quel monde nous grandirons.
Les parents devraient pouvoir rassurer les enfants en leur disant: "tout ira bien", "ce n'est pas la fin du monde", "nous faisons le mieux que nous pouvons".
Mais je crois que vous ne pouvez pas nous dire cela.
Sommes-nous même dans vos listes de priorités?
Mon père dit toujours: "Tu es ce que tu fais, et non ce que tu dis".
Et bien, ce que vous faites me fait pleurer la nuit.
Vous, adultes, dites que vous nous aimez.
Je vous mets au défi: essayez de faire en sorte que vous actes reflètent vos mots.
Merci.
Cartographie: Lutte pour la dignité, Politique
samedi 20 décembre 2008
Le "virage à gauche de l'Amérique latine", le "laboratoire de l'utopie", le "continent du changement", le "nouveau modèle latino-américain", voici quelques-unes des sympathiques expressions qui reviennent un peu partout quand on parle de la zone comprise entre les Caraïbes et la Patagonie. Pourquoi pas? On peut effectivement, sous certains aspects, comparer Cuba et le Vénézuela, les propositions de Chavez à certaines idées de Morales et , tant qu'à faire, y mettre aussi l'Equateur de Correa. On peut ensuite se souvenir de l'élection de Lula, porteuse de tant d'espoir. Allez, un de plus. Et puis, regarder les partis politiques (plutôt que les personnes) qui président le Paraguay, l'Uruguay, le Nicaragua, le Chili, l'Argentine. Et voilà: de Castro à Bachelet on a fait le tour: tous rouges, tous acteurs du "virage à gauche", tous porteurs d'espoir...
Une théorie assez agaçante, en fait, qui ne tient ni compte des difficultés rencontrées par les plus idéalistes (en clair, ou on encense Chavez, ou on le déteste, idem pour Castro), ni des itinéraires personnels (le Daniel Ortega d'aujourd'hui est une insulte au sandinisme des années '80), ni, et c'est plus grave, des politiques concrètement menées par des "socialistes" telles que Michelle Bachelet ou Cristina Kirchner par exemple. Un socialisme à genoux devant l'économie, responsable de fractures sociales effarantes, n'hésitant pas à recourir à la répression pour faire taire toute voix dissidente un peu trop gênante. Critiquez-les, il y aura toujours une bonne âme pour vous soutenir que la bonne volonté de ces président(e)s-là est systématiquement entravée par un système de cohabitation ingérable (ou, dans un tout autre genre, pour vous faire remarquer que les femmes sont toujours impitoyables à l'égard des autres femmes, surtout quand il s'agit de pouvoir et de réussite sociale; parfois on a même droit à un bonus psy...).
Je laisse Bachelet jusqu'à une prochaine fois pour vous donner quelques nouvelles réjouissantes de l'Argentine socialiste. Samedi 12 décembre, 50'000 personnes défilaient dans les rues de Buenos Aires, appelées par une organisation non gouvernementale, le "Movimiento Nacional de los Chicos del Pueblo", à manifester contre... la faim. La faim? Dans un pays qui exporte plus de 70% de ses céréales, un pays qui représente l'un des plus importants exportateurs alimentaires mondiaux, et dont le PIB de 2008 gagne environ 7%, malgré la crise? Et oui, la faim. En Argentine, chaque jour, 8 enfants de moins de cinq ans et 25 nouveaux-nés meurent de malnutrition (1). Dans de nombreuses régions, on se nourrit dans les décharges. Une enquête effectuée auprès de plus de 200 milles personnes dans neuf provinces du pays révèle que 60% des enfants et adolescents des centres urbains vivent dans des conditions précaires et ne bénéficient pas du degré d'éducation minimal (on estime que plus de 40% des enfants argentins cessent de fréquenter l'école avant la fin du cycle obligatoire). 14% d'entre eux partagent un lit ou un matelas avec un tiers, et 9% connaissent la réalité de la faim. En clair, 300'000 enfants argentins vivent aujourd'hui dans des conditions dignent d'un pays du tiers-monde. Conséquence: on constate évidemment une augmentation de la mendicité et de la criminalité juvénile.
Afin d'endiguer le problème, le gouverneur de la Province de Buenos Aires proposait en novembre de faire passer l'âge minimal d'incarcération des jeunes "délinquants" de 16 à 14 ans. C'est bien. Tout le monde sait que la place des pauvres est en prison. Autre mesure proposée: augmenter les crédits accordés aux écoles... privées (2).
C'est pour dénoncer de telles absurdités et soutenir des actions concrètes de développement des zones les plus sinistrées du pays que les "Chicos de los Pueblos" multiplient les actions, depuis quelque temps, en invitant à des manifestations, en essayant de créer des lieux de rencontre pour s'occuper des enfants en difficulté et, surtout, en s'adressant directement aux responsables gouvernementaux pour que des mesures sérieuses soient prises. Résultat: entre le 26 avril et le 28 novembre 2008, huit personnes ou groupes travaillant pour les "Chicos del Pueblo" ont été agressés par des personnages cagoulés, frappés, soumis à différentes pressions ou à des actes de torture pour que cessent leurs actions, et ce systématiquement au lendemain de rencontres entre l'organisation et des membres du gouvernement (3).
Ceci dit, tout ne va pas mal en Argentine: en septembre dernier, Cristina Kirchner promettait au Club de Paris de rembourser une partie de la dette extérieure du pays en puisant près de 7 milliards de dollars dans les caisses de la banque centrale. En octobre, l'état a nationalisé les caisses de retraites pour faire face à la crise, et a investi 110 milliards de pesos (soit 36 milliards de dollars)... dans les travaux publics (4). (Ça permettra de construire des prisons pour les pauvres!) Parallèlement, on allégeait toutes les contraintes sociales et fiscales des entreprises pour éviter des faillites massives. Ça fera sans doute quelques centaines de milliers de chômeurs en plus pour 2009. Mais ouf! les investisseurs européens restent en Argentine (5): l'utopie socialiste est sauvée.
(1) Sauf information contraire, tous les chiffres de cet article proviennent de la revue de presse de Cristiano Morsolin sur la mobilisation du 12 décembre à Buenos Aires, parue sur le site Rebelión.
(2) Voir à ce propos l'article de Santiago Duarte publié dans les pages de Rebelión en novembre 2008.
(3) C.f. note 1.
(4) Voyez ce qu'en pense, sur place, Tonton Patrick!
(5) Pour une vision plus complète des dernières mesures économiques prises par le gouvernement Kirchner, voir Julio Gambina, "Medidas anticrisis del Gobierno argentino", America latina en movimiento, 16-12-08.
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