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mardi 5 janvier 2010

Lhasa: Rising (2009)
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mercredi 20 mai 2009

Mario Benedetti, l'un des plus grands poètes uruguayens du XXe siècle, est décédé dimanche 17 mai à Montevideo.
Né en 1920, Benedetti quitte l'école à l'âge de 14 ans. Il est tour à tour mécanicien, vendeur, libraire, pigiste, employé de commerce avant de devenir journaliste, en 1945, pour le quotidien argentin Marcha. Son premier recueil de poèmes, La víspera indeleble, paraît à la même époque. Il en publiera plus de 30 jusqu'en 2008, ainsi que de nombreux romans, essais, nouvelles, pièces de théâtre.
Benedetti fut sans doute la personnalité la plus marquante du monde culturel uruguayen de la seconde moitié du XXe siècle, dans son pays comme à l'étranger. Après deux ans de collaboration avec la Télévision Française, il fonde en 1968, à la Havane, le Centre de Recherche Littéraire de la Maison des Amériques, puis dirige, entre 1971 et 1973, le département de littérature latino-américain de l'Université de Montevideo. Très impliqué politiquement, il fonda et dirigea pendant de nombreuses années le Mouvement du 26 mars.
Benedetti a collaboré avec de nombreux artistes qui ont mis en musique ses poèmes. Deux scénadios de films, El lado oscuro del corazón I et II, sont basés presque intégralement sur ses écrits. Plusieurs lectures et spectacles dans lesquels l'auteur lui-même présentait ses textes ont par ailleurs ponctué cette longue carrière.
Mario Benedetti était apprécié de toutes les générations, en Amérique latine, qu'il a marquées par ses poèmes. De nombreux hommages lui sont rendus sur le web où l'on peut également trouver des enregistrements anciens de ses lectures. Voyez le site de Perrerac et "Los que no se consiguen". Le site "A media voz" offre également la possibilité d'écouter de nombreux poètes en ligne, en tout légalité.
Dans mon blog, j'ai déjà rédigé plusieurs articles sur l'oeuvre de Benedetti. Vous les trouverez grâce au moteur de recherche situé au haut de cette page.
Ci-joint, deux poèmes de Benedetti, l'un mis en musique et chanté par Nacha Guevara, le second lu par Benedetti lui-même. Les traductions se trouvent sous le texte en espagnol.


Vos lo dijiste (A la izquierda del roble)

Vos lo dijiste

nuestro amor
fue desde siempre un niño muerto
sólo de a ratos parecía que iba a vivir
que iba a vencernos
pero los dos fuimos tan fuertes
que lo dejamos sin sangre
sin su futuro
sin su cielo
un niño muerto
sólo eso
maravilloso y condenado
quizá tuviera una sonrisa
como la tuya
dulce y honda
quizá tuviera una alma triste
como mi alma
poca cosa
quizá aprendiera con el tiempo
a desplegarse
a usar el mundo
pero los niños que así vienen
muertos de amor
muertos de miedo
tienen tan grande el corazón
que se destruyen sin saberlo

Vos lo dijiste
nuestro amor
fue desde siempre un niño muerto
y qué verdad dura y sin sombra
qué verdad fácil y que pena
yo imaginaba que era un niño
y era tan sólo un niño muerto
ahora qué queda
sólo queda
medir la fe y que recordemos
lo que pudimos haber sido
para él
que no pudo ser nuestro
qué más
acaso cuando llegue
un veintitrés de abril y abismo
vos donde estés
llevale flores
que yo también iré contigo.


Tu l'as dit (A gauche du chêne)

Tu l'as dit
notre amour
fut depuis toujours un enfant mort
parfois seulement il semblait qu'il allait vivre
qu'il allait nous vaincre
Mais nous fûmes si forts ensemble
que nous le laissâmes exangue
sans son futur
sans son ciel
Un enfant mort
seulement cela
merveilleux et condamné
Peut-être aurait-il un sourire
comme le tien
doux et rond
Peut-être aurait-il une âme triste
comme mon âme
peu de chose
Peut-être apprendrait-il avec le temps
a se déployer
a user du monde
Mais les enfants qui ainsi arrivent
morts d'amour
morts de peur
ont le cœur si grand
qu'ils se détruisent sans savoir

Tu l'as dit
notre amour
fut depuis toujours un enfant mort
et quelle vérité dure et sans ombre
quelle vérité facile, et quelle peine
J'imaginais qu'il était un enfant
et il n'était qu'un enfant mort
Aprésent que reste-t-il
Il ne reste
qu'à mesurer la foi et à nous souvenir
ce que nous aurions pu être
pour lui
qui ne put être à nous
Quoi d'autre?
Si jamais, quand viendra
un vingt-trois avril d'abîme
où que tu sois
apporte-lui des fleurs
et j'irai aussi avec toi.





Arte poetica

Que golpee y golpee
hasta que nadie
pueda ya hacerse el sordo
que golpee y golpee
hasta que el poeta
sepa
o por lo menos crea
que es a él a quien llaman.

Art poétique

Qu'il frappe et frappe
jusqu'à ce que personne
ne puisse plus faire le sourd
qu'il frappe et frappe
jusqu'à que le poète
sache
ou du moins croie
que c'est lui qu'on appelle.


vendredi 29 août 2008

Jeudi 28 août à 20h, au Buffet de la Gare de Lausanne, le groupe "solidaritéS" recevait Alberto Granado, compagnon de voyage du Che rendu célèbre par le film Carnets de Voyage de Walter Salles.

La soirée aurait pu être instructive, émouvante peut-être, l'occasion étant donnée au vaste public de l'événement de s'adresser directement à l'invité et de lui poser des questions sur Cuba, sur le personnage du Che, sur Castro, etc.

Elle s'est malheureusement résumée à un remâchage de la légende, un recyclage des icônes, et ceci en grande partie à cause d'une organisation assez calamiteuse: malentendu de fond sur le type de "performance" que devait produire Granado (une conférence était annoncée alors que lui ne s'attendait à rien d'autre qu'à un simple débat d'idées), gestion catastrophique de la sono, traductrice désarmée face à la prononciation de l'orateur et, surtout, l'éternel discours révolutionnaire en ouverture de la soirée, passé, délavé, mal informé de surcroît (qui, parmi les organisateurs, avait lu ne serait-ce qu'une ligne du Che?) - bref, tout pour crisper. Ajoutez à cela un public qui ne savait pas bien s'il s'adressait à l'acteur du film ou au personnage réel, s'il venait écouter parler de Cuba ou du voyage du Che, un Granado qui se gargarise du mythe jusqu'à la contradiction en évitant les questions qui fâchent (quid des rapports réels entre Fidel et le Che?, par exemple), et le tableau est presque complet.

Presque, car Granado, même s'il ne nous a rien appris de nouveau sur Cuba, ni sur Guevara, est de ces personnages face auxquels on aime à être une fois dans sa vie. Un tout petit homme qui accompagne chacun de ses mots d'un petit rictus ironique qui pourrait laisser penser que... l'acteur joue peut-être son rôle très consciemment, pour faire plaisir à tous ceux qui n'attendent que ça.

Et puis, au final, ce petit moment passé avec tout ce que la gauche ne devrait plus être si elle veut un jour devenir quelque chose, était fort instructif.

Allez, au risque de vous causer des insomnies tenaces, je vous soumets la question cruciale qui fut posée hier soir et attends vos réponses avec impatience: le Che, il était trotzkiste ou marxiste?

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jeudi 14 août 2008


De ce poème étrange de Pablo Neruda, on trouve sur internet nombre de traductions; combien sont-ils, les lecteurs qui le citent avec fierté, suggérant peut-être qu'il y a, entre les ambiances glauques du poème et leur âme gothique une secrète similitude?! Et combien sont-ils, ceux qui le comprennent? Peut-on ou doit-on, du reste, le comprendre?

Personnellement je ne le connaissais pas. Je suis tombé dessus par hasard à cause d'un disque Marinero en la tierra: tributo a Pablo Neruda (2 CD, 1999) et de la version qu'en proposent Los Miserables (excellente, à mon avis).

Disons-le d'emblée, je n'aime pas. Je trouve la version sonore intéressante. Mais voilà: c'est quand même Neruda, et il doit bien y avoir un peu de signification derrière ces images sordides. Alors essayons.

Le poème de Neruda a été écrit à Buenos Aires, en 1933. On est en pleine période surréaliste de Neruda, en pleine "Décade infâme" en Argentine (régime militaire, répression, dépression économique), en pleine montée du fascisme en Europe. "Il arrive que je me lasse d'être homme" peut donc singifier la lassitude du poète face à ses semblables, à un monde en décomposition. Mais il semblerait que "Walking around" soit également inspiré de la lecture de Joyce, de la représentation de Ulysses, le héros moderne flâneur, reflet du monde qui l'entoure dont il se sent pourtant irrémédiablement détaché. Le titre, en anglais, serait ainsi un clin d'oeil à Joyce et une manière de dire le déracinement.

Tout le poème joue donc sur une volonté ambigüe de se placer hors du monde humain moderne, en refusant les attributs techniques, mais aussi phyisques de celui-ci (str. 1-3), à laquelle s'oppose une sorte de crainte de l'immobilisme, du végétatif (str. 6-7). La solution de cette tension se situe dans la description d'un héroïsme moderne à la Joyce, celui qui consiste à se transformer en une sorte d'humain alternatif, sorti de sa médiocrité par l'action d'éclat, le crime grotesque (str. 4-5). A travers cette flânerie citadine, c'est l'opposition entre l'humanité moderne décomposée (les hôpitaux submergés d'os, les intestins pendus aux maisons, les dentiers dans les cafetières, les nombrils qui traînent à côté des poisons et, surtout, ces miroirs rendus témoins de l'infâmie, parce qu'ils ont reflété l'homme, ou la réalité toute entière) et une sorte de permanence du monde ancien, simple et misérable ("des jardins où il y a des habits pendus à un barbelé: / petites culottes, serviettes et chemises qui pleurent / de lentes larmes sales") qui est représentée.

Celui qui voulait être un héros, un meurtrier au couteau vert, aux armes inédites, n'est finalement qu'un homme, tout simple, avec ses yeux, ses souliers, sa rage et son oubli. Et s'il marche, ce n'est peut-être que parce que quelque chose le pousse, l'oblige à avancer, quelque chose d'aussi simple qu'un début de semaine (str. 8-9).

De quoi, en effet, en avoir ras-le-bol!


Sucede que me canso de ser hombre.
Sucede que entro en las sastrerías y en los cines
marchito, impenetrable, como un cisne de fieltro
navegando en un agua de origen y ceniza.

El olor de las peluquerías me hace llorar a gritos.
Sólo quiero un descanso de piedras o de lana,
sólo quiero no ver establecimientos ni jardines,
ni mercaderías, ni anteojos, ni ascensores.

Sucede que me canso de mis pies y mis uñas
y mi pelo y mi sombra.
Sucede que me canso de ser hombre.

Sin embargo sería delicioso
asustar a un notario con un lirio cortado
o dar muerte a una monja con un golpe de oreja.

Sería bello
ir por las calles con un cuchillo verde
y dando gritos hasta morir de frío.

No quiero seguir siendo raíz en las tinieblas,
vacilante, extendido, tiritando de sueño,
hacia abajo, en las tripas mojadas de la tierra,
absorbiendo y pensando, comiendo cada día.

No quiero para mí tantas desgracias.
No quiero continuar de raíz y de tumba,
de subterráneo solo, de bodega con muertos
ateridos, muriéndome de pena.

Por eso el día lunes arde como el petróleo
cuando me ve llegar con mi cara de cárcel,
y aúlla en su transcurso como una rueda herida,
y da pasos de sangre caliente hacia la noche.

Y me empuja a ciertos rincones, a ciertas casas húmedas,
a hospitales donde los huesos salen por la ventana,
a ciertas zapaterías con olor a vinagre,
a calles espantosas como grietas.

Hay pájaros de color de azufre y horribles intestinos
colgando de las puertas de las casas que odio,
hay dentaduras olvidadas en una cafetera,
hay espejos
que debieran haber llorado de vergüenza y espanto,
hay paraguas en todas partes, y venenos, y ombligos.

Yo paseo con calma, con ojos, con zapatos,
con furia, con olvido,
paso, cruzo oficinas y tiendas de ortopedia,
y patios donde hay ropas colgadas de un alambre:
calzoncillos, toallas y camisas que lloran
lentas lágrimas sucias.

(Pablo Neruda, "Walking around", Residencia en la tierra (1933/1935), Madrid, Cátedra, 2005, p. 219-221.)


Il arrive que je me lasse d’être homme.
Il arrive que j’entre chez les tailleurs et dans les cinés,
fané, impénétrable, comme un cygne de feutre
naviguant sur une eau d’origine et de cendre.

L’odeur des coiffeurs me fait pleurer des cris.
Je ne veux qu’un repos de pierre ou de laine,
je ne veux que ne pas voir d’établissements, ni de jardins,
ni de marchandises, ni de lunettes, ni d’ascenseurs.

Il arrive que je me lasse de mes pieds et de mes ongles
et de mes cheveux et de mon ombre.
Il arrive que je me lasse d’être homme.

Pourtant, qu’il serait délicieux
d’effrayer un notaire avec un lys coupé
ou de tuer une nonne d’un simple coup d’oreille.

Qu’il serait beau
d’aller de par les rues avec un couteau vert
en hurlant jusqu’à mourir de froid.

Je ne veux pas continuer à être une racine dans les ténèbres,
vacillant, étendu, tremblant de rêve,
jusqu’en-bas, dans les entrailles mouillées de la terre,
absorbant et pensant, mangeant chaque jour.

Je ne veux pas tant de malheurs pour moi.
Je ne veux pas continuer, racine ou tombe,
souterrain solitaire, cave pleine de morts,
transit, mourant de chagrin.

Voilà pourquoi le lundi brûle comme le pétrole
lorsqu’il me voit arriver avec ma face de prison,
et il aboie en se déroulant comme une roue blessée,
et fait des pas de sang chaud jusque dans la nuit.

Et il me pousse dans certains recoins, vers certaines maisons humides,
vers des hôpitaux où les os sortent de la fenêtre,
vers certaines cordonneries à l’odeur de vinaigre,
vers des rues effroyables comme des gouffres.

Il y a des oiseaux couleur de soufre et d’horribles intestins
pendant aux portes des maisons que j’abhorre,
il y a des dentiers oubliés dans une cafetière,
il y a des miroirs
qui devraient avoir pleuré de honte et d’épouvante,
il y a des parapluies partout, et des poisons, et des nombrils.

Je marche calmement, avec mes yeux, mes souliers,
ma rage, mon oubli,
je passe, je longe des bureaux et des magasins orthopédiques,
et des jardins où il y a des habits pendus à un barbelé :
petites culottes, serviettes et chemises qui pleurent
de lentes larmes sales.

(Ma traduction)

mardi 5 août 2008

Voici un article pour la personne qui, d'après l'analyse des mots-clés qui ont conduit les internautes vers ce blog, recherche désespérément quelques explications sur la chanson Te recuerdo Amanda de Victor Jara.

Composée en 1968, celle-ci a fait l'objet de plusieurs interprétations contradictoires quant à l'identité de cette Amanda, puisque et la mère et la fille de Jara portaient ce nom. Par ailleurs, le personnage masculin de la chanson s'appelle Manuel, le nom du père de Jara.

Selon les explications de Jara lui-même, cette chanson ne fait pas référence directe à sa famille. Elle raconte simplement un fragment de vie de deux ouvriers, "ceux qu'on croise tous les jours dans les grandes villes de ce continent", et qui vivent leur amour dans une période politique troublée.

Paroles et traduction sous la video!




Te recuerdo, Amanda,
la calle mojada,
corriendo a la fábrica,
donde trabajaba Manuel.
La sonrisa ancha,
la lluvia en el pelo,
no importaba nada,
ibas a encontrarte con él,
con él, con él, con él, con él.
Son cinco minutos,
la vida es eterna
en cinco minutos.
Suena la sirena,
de vuelta al trabajo
y tú caminando
lo iluminas todo,
los cinco minutos
te hacen florecer.

Te recuerdo, Amanda,
la calle mojada,
corriendo a la fábrica
donde trabajaba Manuel.
La sonrisa ancha,
la lluvia en el pelo,
no importaba nada,
ibas a encontrarte con él,
con él, con él, con él, con él,
que partió a la sierra,
que nunca hizo daño,
que partió a la sierra
y en cinco minutos
quedo destrozado.
Suena la sirena
de vuelta al trabajo,
muchos no volvieron,
tampoco Manuel.

Te recuerdo, Amanda,
la calle mojada,
corriendo a la fábrica,
donde trabajaba Manuel.

*

Je me souviens de toi Amanda,
la rue mouillée,
et toi courant à la fabrique
où travaillait Manuel.
Ton large sourire,
la pluie dans tes cheveux,
rien ne comptait:
tu avais rendez-vous avec lui
avec lui, avec lui, avec lui, avec lui.
Cinq minutes,
la vie est éternelle
en cinq minutes.
Sonne la sirène,
du retour au travail,
et toi, en marchant,
tu l'illumines tout entier,
ces cinq minutes
te font fleurir.

Je me souviens de toi, Amanda,
la rue mouillée,
et toi courant à la fabrique
où travaillait Manuel.
Ton large sourire,
la pluie dans tes cheveux,
rien ne comptait:
tu avais rendez-vous avec lui,
avec lui, avec lui, avec lui, avec lui,
qui partit dans les montagnes (1)
qui jamais ne fit de mal,
qui partit dans les montagnes,
et en cinq minutes
fut mis en pièces.
Sonne la sirène
de retour au travail,
beaucoup ne sont pas revenus,
Manuel non plus.

Je me souviens de toi, Amanda,
la rue mouillée,
et toi courant à la fabrique
où travaillait Manuel.

(1) "La sierra", en espagnol, c'est la montagne. L'interprétation est ici ouverte: Manuel peut être parti dans les montagnes rejoindre une guérilla, ou parti vers la mine. L'ambiguité est maintenue par le verbe "destrozado", qui signifie mis en pièces, abîmé ou massacré.

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vendredi 27 juin 2008

Voici la traduction d'une partie du long discours que Salvador Allende prononça devant l'ONU en décembre 1972. Vous pouvez le lire en espagnol dans son intégralité ici. Je n'ai traduit que les énoncés d'ordre général, et vous laisse découvrir, si cela vous intéresse, toute l'analyse économique détaillée d'Allende sur la situation du Chili et des pays d'Amérique latine.

Je viens du Chili, un petit pays, mais dans lequel tout citoyen peut s'exprimer librement, un pays d'une tolérance illimitée sur les plans culturel, religieux et idéologique, où la discrimination ratiale n'a pas sa place. Un pays avec une classe ouvrière unie en une seule organisation syndicale, où le suffrage universel et secret est le véhicule primordial d'un régime multipartiste, avec un parlement dont les activités n'ont jamais été interrompues depuis sa création il y a 160 ans, où les tribunaux sont indépendants de l'Exécutif, et où, depuis 1833, on n'a changé qu'une fois la constitution, sans que celle-ci n'ait jamais cessé d'être appliquée. Un pays où la vie publique est organisée en institutions civiles, qui comporte des forces armées professionnelles et dont l'esprit est profondément démocratique. Un pays de près de 10 millions d'habitants qui en une génération a produit deux prix Nobel de littérature: Gabriela Mistral et Pablo Neruda, tous deux fils de modestes travailleurs. Dans ma patrie, l'histoire, la terre et l'homme se fondent dans un seul grand sentiment national.
Mais le Chili est aussi un pays dont l'économie arriérée a été soumise et aliénée à des entreprises capitalistes étrangères, un pays qui a été conduit vers une dette extérieure supérieure à 4 millions de dollars, dont le remboursement annuel revient à plus du 30% de la valeur de ses exportations; un pays dont l'économie est extrêmement sensible face à la conjoncture extérieure, chroniquement ésoufflée et inflationnaire, où des millions de personnes ont été obligées de vivre dans des conditions d'exploitation et de misère, de subir des licenciements ouverts ou déguisés.
Je viens ici, aujourd'hui, parce que mon pays rencontre des problèmes qui, par leur dimension universelle, sont l'objet de l'attention permanente de cette assemblée: la lutte pour la libération sociale, l'effort pour le bien-être et le progrès intellectuel, la défense des individus et de la dignité des nations.
Jusqu'il y a peu, la perspective de ma patrie, comme celle de nombre d'autres pays du Tiers Monde, était le modèle d'une modernisation-éclair, modèle dont certaines études techniques aussi bien que la réalité tragique des faits démontrent qu'il est condamné à exclure l'idée même de progrès, [...] en offrant à des millieurs de personnes des conditions de vie inhumaines. Modèle qui conduit à la restriction des biens de première nécessité, qui condamnera un nombre toujours plus grand de citoyens au chomage, à l'analphabétisme, à l'ignorance et à la misère physiologique.
La même perspective, en somme, qui nous a maintenus dans une relation de colonisation et de dépendance, qui nous a exploités aux temps de la guerre froide, mais également à l'époque des guerres bien réelles comme dans les périodes de paix. Nous autres, les pays sous-développés, sommes condamnés par certains à n'être que des réalités de seconde classes éternellement subordonnées.
Ce modèle, c'est celui que les travailleurs chiliens, en devenant les protagonistes de leur propre avenir, ont décidé de refuser, cherchant au contraire à se développer rapidement, de manière autonome et originale, en transformant de façon révolutionnaire les structures traditionnelles.
[...]
Depuis le moment où nous avons trionfés aux élections du 4 septembre 1970, nous sommes affectés par des pressions extérieures de grande envergure, qui prétendent empêcher l'installation d'un gouvernement librement choisi par le peuple, et l'abattre. Qui a voulu nous isoler du monde, étrangler l'économie et paralyser le commerce de notre principal produit d'exportation: le cuivre. Et nous priver de l'accès au financement international.
[...] Nous sommes face à des forces qui opèrent dans l'ombre, sans drapeau, avec des armes puissantes, postées dans des zones d'influence directe.
[...]
Nous sommes face à un conflit frontal entre les multinationales et les États. Ceux-ci sont court-circuités dans leurs décisions fondamentales - politiques, économiques et militaires - par des organisations qui ne dépendent d'aucun État, et qui à l'issue de leurs activités ne répondent de leurs actes et de leurs fiscalités devant aucun parlement, aucune institution représentative de l'intérêt collectif. En un mot, c'est toute la structure politique du monde qu'on est en train de saper.
[...]
Notre problème n'est pas isolé et unique. C'est la manifestation locale d'une réalité qui nous dépasse, qui englobe tout le continent latino-américain et le Tiers Monde. Tous les pays périphériques sont soumis à quelque chose de semblable, avec une intensité variable, avec certaines spécificités.
Le sens de la solidarité humaine qui régit les pays développés doit regarder avec répugnance le fait qu'un groupe d'entreprises puisse intervenir impunément dans les rouages les plus importants de la vie d'une nation, jusqu'à la perturber totalement.
[...] Je sais maintenant, d'une certitude absolue, que la conscience des peuples latino-américains quant aux dangers qui nous menacent tous, a acquis une nouvelle dimension, et que l'unité est la seule manière de se défendre contre ce grave péril.
Quand on sent la ferveur de centaine de milliers d'hommes et de femmes, se pressant dans les rues et sur les places pour dire avec détermination et espoir: "nous sommes avec vous! Ne cédez pas! Vous allez gagner!", tous les doutes se dissipent, toutes les angoisses s'effacent. Ce sont les peuples, tous les peuples au sud du Río Bravo, qui se dressent pour dire: BASTA! BASTA à la dépendence! BASTA aux pressions! BASTA à l'interventionnisme! Pour affirmer le droit souverain de tous les pays en développement à disposer librement de leurs ressources naturelles.
C'est une réalité, la volonté et la conscience de plus de 250 millions d'individus qui exigent d'être entendus et respectés.
Des centaines de milliers de Chiliens m'ont salué avec ferveur au moment où j'ai quitté ma patrie et m'ont délivré le message que je viens de transmettre à cette assemblée mondiale. Je suis sûr que vous, représentants des nations de la terre, vous saurez comprendre mes mots. C'est notre confiance en nous-même qui renforce notre foi dans les grandes valeurs de l'humanité, dans la certitude que ces valeurs prévaudront et ne pourront jamais être annihilées.

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Voici les réflexions de quelques jeunes Chiliens de Santiago auxquels j'ai demandé d'évoquer Salvador Allende. Ils n'ont pas souhaité que leurs noms soient affichés dans ces pages. Tous ont entre 30 et 35 ans. Ils sont donc nés sous la dictature de Pinochet, et l'image d'Allende incarne pour eux une histoire qu'ils n'ont pas connue autrement que par les récits de leurs parents ou en allant d'eux-mêmes en rechercher la trace.

"Je crois que comme figure historique de notre pays, il nous permet d'imaginer l'idéalisme de ceux qui, par la suite, se sont opposés au régime militaire. D'après moi, c'était un homme qui pensait qu'avec beaucoup de bonne volonté et de confiance, on peut faire progresser un pays. C'est une pensée noble; mais malheureusement ceux qui travaillaient avec lui ne voyaient pas les choses de la même manière.
On peut, dans un pays, lutter contre la délinquence et d'autres maux de société, mais on est toujours perdant face à la corruption.

Salvador Allende, tu as privilégié les idéaux sans tenir compte de la réalité..."


"Salvador Allende, médecin, politicien, figure et personnage qui marque un avant et un après dans notre histoire.
Depuis plusieurs années, je recueille des comptes-rendus, des documentaires et des textes relatifs à l'effervescence politique de la fin des années '60 et du début des années '70, et j'entrevois Salvador comme le rêveur d'un système social équitable, idéal, mais qui ne pouvait être mis en pratique à cause, selon moi, de la nature humaine: égoïste et ambitieuse.
Salvador fut un grand homme politique. On s'en aperçoit à l'écoute de ses discours pleins de force et d'emphase, toujours marqués par la volonté de mettre en place une société juste et égalitaire. Malheureusement, il dut gouverner avec des gens qui ne pensaient qu'à maintenir leur héritage aristocratique, d'une part, et s'enrichir sans le moindre égard pour le bien commun, d'autre part. Salvador était seul avec ses idées socialistes.
Sa dernière action montre la valeur de cet homme: encerclé par les militaires qui ne l'auraient sans doute pas gardé en vie longtemps, il choisit lui-même de mettre fin à ses jours et nous laisse comme dernier message: "viendra le jour où s'ouvriront de grandes avenues où avancera l'homme libre pour construire une société meilleure."
Nous avons cru que ce jour était venu pour les Chiliens, mais nous continuons à l'attendre.
Vive Allende et vive le Chili libre..."

"Allende avait de très bonnes intentions, mais son modèle économique ne plut pas à tout le monde. Il fut cruellement et injustement assassiné."
Et pour compléter cet hommage à Allende, voyez également l'article de Florian sur son blog: Hola Venezuela, aquí estamos!


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mercredi 25 juin 2008

Le 26 juin 2008, nous fêtons le centenaire de la naissance de Salvador Allende. Vu le nombre d’articles, d’ouvrages, ou de films qui permettent de reconstituer l’itinéraire de cette grande personnalité politique chilienne des années ’40-’70, il n’est pas question de proposer dans ces pages une biographie détaillée du personnage ou une minutieuse analyse de sa politique. J’ai plutôt voulu, dans cet article et dans ceux qui suivront, réunir un certain nombre de documents, mais surtout de témoignages de Chiliens sur ce que Salvador Allende a pu représenter pour eux. Une manière d’entrer dans l’histoire par la petite porte, celle que nous ouvrent ceux qui l’ont vécue et ceux qui la font.

Après un très bref aperçu historique pour rappeler quelques faits importants, vous trouverez donc ici des textes réalisé à partir des souvenirs ou du point de vue de Chiliens sur Salvador Allende, des documents vidéos, de la musique, etc. J’alimenterai ces pages progressivement au fil du temps (qui passe, et du mien !). Toute suggestion ou collaboration sera la bienvenue.


Rappel historique

Né à Valparaíso le 26 juin 1908, Salvador Allende fut, en 1936, l’un des fondateurs du parti socialiste chilien. Il se présenta à quatre reprises à l’élection présidentielle, en 1952, 1958, 1964 et 1970 et remporte cette dernière élection sous les couleurs de l’Union Populaire, alliance de divers partis de gauche : les socialistes et communistes du Front Populaire, le parti radical, le MAPU (Movimiento de Acción Popular Unitaria), fraction dissidente et gauchiste du parti démocrate chrétien et l’API (Acción popular indipendiente). Soutenue par tous les représentants des secteurs ouvriers et syndicaux, la candidature d’Allende représentait, pour le Chili de l’époque, la possibilité pour toute une frange extrêmement pauvre de la population chilienne, d’entrer dans la vie politique du pays. Son élection fut donc suivie de scènes de liesses populaires en même temps que les représentants de la bourgeoisie chilienne manifestaient souvent violemment leur mécontentement.

Dès le début de la présidence de Salvador Allende, à la fin de l’année 1970, les Etats-Unis mettent en placent une stratégie de déstabilisation politique et économique du pays, face à un président socialiste qui redistribue les terres, nationalise sans hésiter les principales usines et entreprises chiliennes, et notamment l’industrie minière. Des grèves des transporteurs routiers paralysent le pays et rendent impossible l’acheminement dans les villes des produits de première nécessité. Les mécontents sont de plus en plus nombreux, de tous les côtés de l’échiquier politique. À la gauche radicale et à Fidel Castro qui, depuis Cuba, incite Allende à répondre aux tentatives de manipulations par les armes, Allende opposera toujours l’utopie d’un socialisme pleinement pacifique. Il est renversé le 11 septembre 1973 par un coup d’état militaire soutenu et en partie organisé par les Etats-Unis, qui donnera le pouvoir, pendant 18 ans, au général Augusto Pinochet. Il meurt pendant le bombardement de la Moneda.


L’histoire par ceux qui l’ont vécue : témoignages


1) Lilian et Adólfo Lopez sont arrivés en Suisse en 1976 avec leurs 4 enfants nés en 1966, 1967 1969 et 1971. Ils ont fondé en 1982 l’école de langue et culture latino-américaines INECLA, à Lausanne. Je me suis longuement entretenue avec eux au sujet de Salvador Allende, laissant libre cours à leur souvenir et à leur vision de ces années, sans diriger la discussion par des questions précises. Voici donc une tentative de mise en ordre et de transcription de cette évocation.


Lilian et Adólfo Lopez avaient respectivement 26 et 30 ans lorsque Salvador Allende fut élu président en 1970. Ils étaient enseignants, parents de trois enfants et avaient tout deux été très actifs dans des mouvements politiques estudiantins au cours des années 1960. Ils faisaient donc partie d’une jeunesse universitaire politisée qui suivait depuis longtemps les tentatives de la gauche d’accéder à la présidence et vécurent, comme des milliers d’autres, le moment à la fois enthousiasmant et inquiétant où il fallut tenter de transformer le rêve en réalité, de matérialiser des projets complexes, peut-être utopiques et, surtout, de créer une cohésion dans la société chilienne, malgré les difficultés engendrées par les réformes.


La menace Allende (1958-1970)


Lilian et Adolfo se souviennent, d’abord, des trois tentatives ratées d’Allende pour accéder à la présidence et de la campagne de dénigrement qui s’organisa, dans les milieux de droite, pour contrer les prétentions des socialistes. On insistait sur les origines bourgeoises d’Allende, sur la correction de son langage, son éducation, sa présentation impeccable, pour en faire un personnage suspect : comment un homme qui semblait incarner la distinction pouvait-il être le candidat du peuple ? On disait que ce médecin-là devait sans doute s’empresser de se laver les mains après les avoir serrées… On mit également en place une campagne de propagande basée sur la peur du communisme. On distribuait des tracts abjects qui mettaient en scène les habituels clichés du communiste mangeur d’enfants et violeur d’épouses… Par ailleurs, Lilian se souvient d’une soirée de fin de scolarité, en 1958, où l’on parlait déjà d’éliminer par la manière forte un éventuel vainqueur de la gauche aux élections. Pendant son service militaire, Adolfo put de même entendre un capitaine haranguer ses troupes, suggérant qu’il fallait abattre les communistes qui menaçaient le pays. La bataille n’était donc pas gagnée d’avance et s’annonçait violente dès le début des années ’60.


La victoire, ou le difficile passage du rêve à la réalité (1970)


1970 c’est d’abord, bien sûr, le souvenir d’une immense joie, mais également d’une forme de crainte qui se manifesta rapidement au sein même des mouvements de gauche qui avaient voulu la victoire d’Allende. Après les 3 précédents échecs, on espérait sincèrement cette issue, sans arriver à y croire complètement. Or très rapidement, la présidence d’Allende fit émerger l’immense hiatus qui existait entre les attentes de tout un peuple et les ambitions des différents mouvements politiques qui avaient soutenu la candidature d’Allende. Celui-ci, indépendamment de toute appartenance à un parti, était d’abord le représentant du peuple. Il voulait réaliser un programme ambitieux qui devait permettre aux Chiliens de devenir les acteurs premiers de leur économie et d’accéder en quelque sorte avec lui à la direction du pays. À l’arrière-plan, il y avait une gauche fractionnée, plusieurs partis qui voulaient imposer leurs vues (et leurs hommes), contre lesquels Allende peinait à affirmer une autorité autre que morale. Très vite, on vit donc apparaître des divisions au sein de la gauche et une forme d’incompréhension d’une partie de la population face à la difficulté de mettre en place certaines réformes, ou face aux problèmes qui surgissaient suite à certaines mesures. Lilian se souvient en particulier de l’initiative d’Allende de faire distribuer ½ litre de lait par jour à tous les enfants du pays, pour lutter contre la malnutrition. En tant qu’enseignante, elle était partie prenante de cette initiative. Elle distribuait régulièrement aux élèves des boites de lait en poudre. Malheureusement, très rapidement, les enfants furent atteints de diarrhées, parce qu’ils n’avaient pas l’habitude du lait ou parce que certains le préparaient de manière trop concentrée. Les réactions furent extrêmement violentes. On diabolisa l’initiative d’Allende, les parents commencèrent, dans le meilleur des cas, à vendre le lait ou, pire, à le jeter ou à l’utiliser, par exemple, pour marquer les lignes des terrains de foot. Lilian évoque la tristesse ressentie face à ces scènes. Avec le lait, c’est tout un projet qu’on détruisait, et toute la difficulté de le communiquer qui se manifestait.

Pour Adolfo, l’élection d’Allende mit ainsi le Chili face à un double problème qui facilita le travail de sape de l’opposition : d’abord le sectarisme de la gauche − problème selon lui toujours d’actualité en Amérique latine −, incapable d’adopter une ligne commune et claire et de soutenir véritablement Allende. Ensuite un problème de préparation intellectuelle et politique d’une grande partie de la population face aux conséquences des réformes. On voulait le changement, mais on n’était prêt ni à le réaliser, ni surtout à accepter les difficultés conséquentes à celui-ci. Les deux problèmes étaient intimement liés puisque le manque d’homogénéité politique ne transmettait pas au peuple un message clair et univoque, qui aurait permis d’affirmer un soutien plus massif à Allende et de donner davantage de structure aux réformes.


L’époque de la liberté d’expression et de la solidarité (1971-1973)


Au sein des fabriques, dans les quartiers, entre amis et membres d’une famille, les divergences de vue sur la direction que devait prendre la présidence d’Allende s’affirmaient parfois de manière très crue. Lilian travaillait en 1970 comme enseignante dans la fabrique de textiles HIRMAS. Entre les ouvriers qui soutenaient le MIR (mouvement de la gauche révolutionnaire), la frange gauche des démocrates chrétiens (MAPU) et les socialistes, les débats étaient souvent extrêmement violents, verbalement parlant, et la division était claire. Mais contrairement à ce qui se passa par la suite, sous Pinochet, il n’y avait aucune censure idéologique. On pouvait ne pas être d’accord, s’insulter même, mais il n’y avait pas d’ennemi à abattre. Le débat existait et si les années 1970-1973 furent donc extrêmement agitées, elles furent également très stimulantes.

Lilian et Adolfo se souviennent par ailleurs de l’immense solidarité qui naquit durant cette période. D’abord, au début, parce que malgré les divergences et les tiraillements entre partis, on avait la sensation d’être tous les protagonistes de quelque chose, d’appartenir à une nation, de pouvoir réaliser un projet nouveau et historique. Ensuite, lorsque les événements sont devenus plus pénibles, parce qu’au sein de la population, malgré les craintes et les mécontentements, s’est mis en place tout un système d’entraide. Au moment où, à cause des grèves des transporteurs et des blocus, les produits de première nécessité ont commencé à manquer, il a fallu mettre en place une économie parallèle. On savait que le marché noir, le troc, etc. n’aideraient pas Allende, mais on était pris au piège entre les certitudes politiques et la nécessité de survivre. Lilian se souvient ainsi du moment où son salaire en espèce est devenu un salaire en nature (du tissu et du fil), ce qui n’allait pas lui permettre de nourrir ses enfants. Elle s’est donc mise, avec d’autres, à produire un artisanat spontané qui servait de monnaie d’échange pour obtenir des aliments. Par ailleurs, on se groupait entre voisins, on s’organisait pour obtenir des produits rationnés et les redistribuer. Lilian et Adolfo, qui possédaient une camionnette, organisaient des expéditions à la campagne pour se procurer des marchandises et les répartir ensuite entre les habitants du quartier.


La fin (1973)


Malheureusement, la situation devenait de plus en plus difficile et on ne voyait pas d’issue. Les grèves, les manifestations, les campagnes de propagandes anti-présidentielles de la droite, les tensions entre la gauche radicale et le discours plus modéré d’Allende laissaient penser que ce dernier ne tiendrait pas nécessairement jusqu’à la fin de son mandat, mais Lilian et Adolfo n’auraient jamais pensé que le changement de système pourrait advenir par un coup d’état d’une telle violence. Malgré les discours extrêmement violents de la droite, malgré un premier coup d’état manqué en juin 1973, mené par un régiment rebelle, la plupart des citoyens ne croyait pas à un renversement de l’État mené par l’armée.

Pour Adolfo, l’histoire du Chili d’Allende reste d’actualité dans la mesure où il perçoit en Bolivie ou au Venezuela des processus de déstabilisation absolument similaires à ceux qui mirent fin à l’utopie socialiste au Chili. Et de conclure, en insistant une nouvelle fois la difficulté d’aller contre les sectarismes et l’individualisme lorsqu’il s’agit de mettre en place une nouvelle forme d’État : « Ce qui apparaît, dans une révolution, ce sont les défauts humains. »



Deux documents sonores

Pour ceux qui comprennent l'espagnol, voici deux discours prononcés par Allende en 1972: devant l'ONU, et à l'Université de Guadalajara au Mexique. Si je trouve le temps, je vous proposerai le texte de ceux-ci, en français.








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mercredi 23 janvier 2008

Pourquoi le 15ème des "Vingt poèmes d'amour" de Pablo Neruda a-t-il tant fasciné? Sans doute cette vision de la femme aimée qui, déjà, aurait atteint la frontière d'un autre monde, image tragique qui rend heureux, puisqu'elle n'est qu'illusion... Voici donc ce poème en espagnol, sa traduction, et la version musicale qu'en a donné Victor Jara.

Me gustas cuando callas porque estás como ausente,
y me oyes desde lejos, y mi voz no te toca.
Parece que los ojos se te hubieran volado
y parece que un beso te cerrara la boca.

Como todas las cosas están llenas de mi alma
emerges de las cosas, llena del alma mía.
Mariposa de sueño, te pareces a mi alma,
y te pareces a la palabra melancolía.

Me gustas cuando callas y estás como distante.
Y estás como quejándote, mariposa en arrullo.
Y me oyes desde lejos, y mi voz no te alcanza:
déjame que me calle con el silencio tuyo.

Déjame que te hable también con tu silencio
claro como una lámpara, simple como un anillo.
Eres como la noche, callada y constelada.
Tu silencio es de estrella, tan lejano y sencillo.

Me gustas cuando callas porque estás como ausente.
Distante y dolorosa como si hubieras muerto.
Una palabra entonces, una sonrisa bastan.
Y estoy alegre, alegre de que no sea cierto.

J'aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,
et tu m'entends au loin, et ma voix ne t'atteint pas.
On dirait que tes yeux se sont envolés,
et on dirait qu'un baiser t'a clos la bouche.

Comme toutes les choses sont emplies de mon âme,
tu émerges des choses, de toute mon âme emplie.
Papillon de rêve, tu ressembles à mon âme
et tu ressembles au mot : mélancolie.

J'aime quand tu te tais et que tu es comme distante.
Et tu es comme plaintive, papillon que l'on berce.
Et tu m'entends au loin, et ma voix ne t'atteint pas:
laisse-moi me taire avec ton silence.

Laisse-moi aussi te parler avec ton silence,
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, silencieuse et constellée.
Ton silence est d'étoile, si lointain et si simple.

J'aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,
distante et douloureuse, comme si tu étais morte.
Un mot alors, un sourire suffit,
et je suis heureux, heureux que ce ne soit pas vrai.

Texte espagnol tiré de Pablo Neruda, Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée, suivi de Les Vers du capitaine, éd. bilingue, Gallimard, "Poésie", 1998.
J'ai préféré traduire personnellement ce poème qu'adopter la traduction de Claude Couffon et Christina Rinderknecht proposée dans cette édition.

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jeudi 4 octobre 2007

Victor Jara, poète et chanteur chilien, fils de petits agriculteurs, voyait la chanson comme un vecteur d’unité. En racontant la vie des enfants des campagnes ou des ouvriers, en s’engageant contre la main mise des Etats-Unis en Amérique latine, en faisant revivre les thèmes musicaux et les instruments de la culture populaire, Jara tentait de rallier les habitants des villes et des campagnes, du sud et du nord, autour d’une identité culturelle commune et forte, qui leur aurait permis de mieux se connaître les uns les autres. Le meilleur exemple de cette démarche est sans doute l’album La Poblacion, dernier travail du chanteur paru en 1972. Victor Jara meurt à l’âge de 41 ans, assassiné par la junte militaire de Pinochet le 15 septembre 1973, après quatre jours de tortures. On lui a notamment coupé la langue et casser les mains, symboles de sa musique et de son engagement pour le peuple. Cette chanson, son « manifeste » parce qu’il s’agit de la dernière qu’il ait écrite entière avant son décès, est ici accompagnée de quelques images d’archives sur le coup d’état de septembre 1973 et sur la vie du chanteur.




Yo no canto por cantar
ni por tener buena voz,
canto porque la guitarra
tiene sentido y razón.
Tiene corazón de tierra
y alas de palomita,
es como el agua bendita
santigua glorias y penas.
Aquí se encajó mi canto
como dijera Violeta;
guitarra trabajadora
con olor a primavera.
Que no es guitarra de ricos
ni cosa que se parezca
mi canto es de los andamios
para alcanzar las estrellas.

Que el canto tiene sentido
cuando palpita en las venas
del que morirá cantando
las verdades verdaderas,
no las lisonjas fugaces
ni las famas extranjeras
sino el canto de una lonja
hasta el fondo de la tierra.
Ahí donde llega todo
y donde todo comienza
canto que ha sido valiente
siempre será canción nueva.

(Je ne chante pas juste pour chanter, ni pour montrer ma belle voix. Je chante parce que la guitare a du sens, parce qu'elle a raison. Elle a un coeur de terre et des ailes de colombes, elle est comme l'eau bénite, qui bénit les gloires et les peines. Mon chant s'est fixé à cela. Guitare travailleuse aux odeurs de printemps, ce n'est pas une guitare de riches, ni de rien qui y ressemble. Mon chant est un échaffaudage pour arriver jusqu'aux étoiles. Car le chant prend tout son sens lorsqu'il palpite dans les veines de celui qui mourra en chantant toutes les vérités: je ne cherche ni les flatteries fugaces, ni la renommée internationale, mais le chant de ce morceau de monde, jusqu'au fond de la terre. Là où tout finit et où tout commence, le chant qui fut courageux toujours sera un chant nouveau.)

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