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jeudi 29 mai 2008

Qui a lu les informations qui suivent ? Encore une fois, la page Solidarité du Courrier de Genève, sponsorisée par la Fédération genevoise de coopération (FGC) rompt le silence sur les problèmes politiques de l’Amérique latine, en l’occurrence du Mexique. L'occasion de saluer ici la qualité et l'originalité de l'information du Courrier et plus spécifiquement, pour la partie du monde qui nous intéresse dans ces pages, le travail de Benito Perez.

«L'ARMÉE EST PRÊTE À ATTAQUER LES ZAPATISTES»

Paru dans Le Courrier du Mardi 29 Avril 2008

PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ

MEXIQUE • Le militant des droits humains Ernesto Ledesma a visité onze pays européens pour avertir du danger croissant d’une offensive militaire contre les communautés autonomes indigènes.

«Qui a fait la guerre sait reconnaître les chemins qui y préparent et en annoncent la venue prochaine. Comme la peur, la guerre a une odeur. Et aujourd'hui, on commence déjà à sentir son odeur fétide sur nos terres.» Ces mots prononcés par le sous-commandant Marcos, le 16 décembre dernier (1), sont univoques: le mouvement zapatiste se prépare à l'éventualité d'un nouveau conflit armé. Depuis six mois, le leader de l'insurrection indigène du Chiapas a délaissé la scène politique pour se concentrer sur ses fonctions de chef de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Directeur du Centre d'analyse politique et de recherche sociale et économique (CAPISE), Ernesto Ledesma partage l'analyse du «sub». Avec son organisation de défense des droits humains, basée à San Cristobal de las Casas (Chiapas, sud-est mexicain), ce jeune intellectuel observe une intensification des opérations militaires et paramilitaires contre les communautés indigènes autonomes depuis l'élection (très contestée) du président Felipe Calderón. L'inquiétude du militant – plusieurs fois menacé pour son travail d'observation – est d'autant plus vive qu'un «scandaleux silence médiatique entoure cette nouvelle offensive contre les peuples zapatistes de la part de l'Etat mexicain».

Le harcèlement militaire des communautés zapatistes n'est un fait nouveau...

Ernesto Ledesma: Effectivement. Mais cela faisait au moins dix ans que nous n'avions plus observé une telle activité militaire dans la zone. Nous avons recensé 56 campements militaires permanents − dont plus de la moitié comptent deux unités de combat en leur sein. Les 90% sont composées d'unités spéciales d'élite. Après dix ans, nous avons à nouveau constaté des cas de tortures policières contre des zapatistes. Surtout, les observations que nous avons réalisées l'an dernier décrivent la fin du cycle de «guerre de basse intensité». Le positionnement stratégique de l'armée dans les territoires indigènes du Chiapas a changé. Aujourd'hui, bien qu'elle poursuive son travail de sape, elle est prête à mener une offensive plus classique. Aura-t-elle lieu? Nous n'en savons rien, mais en tout cas l'armée s'y prépare. En décembre, l'EZLN a réagi en annulant une tournée politique qu'elle avait prévue dans le pays. Ses dirigeants ont provisoirement quitté la vie publique et se sont retranchés dans les montagnes pour se préparer à une possible offensive.

Quel pourrait être l'objectif d'une action militaire dans la zone?

Ce n'est là qu'une hypothèse: l'armée pourrait être en train d'étudier la faisabilité pratique et surtout politique d'une opération chirurgicale, visant les dirigeants militaires et civils zapatistes. Il s'agit peut-être de voir la capacité du mouvement d'appui aux zapatistes à faire payer politiquement une telle opération. C'est pourquoi le silence des médias face à la militarisation actuelle du Chiapas est particulièrement préoccupant.

On parle aussi de réactivation du paramilitarisme...

Là aussi, cela faisait des années qu'il n'y avait eu autant d'agressions physiques contre les indigènes zapatistes. Ce n'est pas une coïncidence, ces exactions sont fomentées par les propres militaires, qui recrutent parmi les non-zapatistes des communautés indigènes.

Comment tentez-vous d'agir pour faire cesser les agressions?

Nous sommes sur le qui-vive depuis des mois, mais nous nous heurtons à un véritable encerclement médiatique. Nous avons dressé une liste de 200 membres des groupes paramilitaires, indiquant précisément ce qu'il leur est reproché. Pourtant, l'impunité est totale. On fait comme si rien ne se passait.

Pourquoi l'armée fait-elle appel à des paramilitaires?

Les violences paramilitaires servent à camoufler les véritables causes du conflit au Chiapas. La stratégie consiste à affaiblir les zapatistes en divisant les communautés indigènes. On fait ensuite croire que les violences résultent de conflits inter-indigènes.

Concrètement, comment l'armée s'y prend-elle?

D'abord, elle installe un campement dans une communauté ou sur une route menant à une communauté indigène. Les premières choses qui arrivent dans le sillage des militaires sont l'alcool et les prostituées. Or l'un comme l'autre sont interdits par l'armée et ce commerce s'installe donc au sein même de communautés indigènes qui ignorent tout de ces fléaux. Peu à peu, les allées et venues des militaires vont provoquer des interactions nombreuses avec des jeunes habitants. D'autres relations sont encore suscitées par des activités sportives ou festives. Ces bouleversement tendent à désagréger les liens sociaux traditionnels et préparent un terrain favorable au recrutement, puis à l'entraînement de certains jeunes. Qui formeront ensuite des groupes paramilitaires.

Cette stratégie est-elle appliquée au sein des territoires autonomes?

Non. Les communautés zapatistes ne le permettraient pas. L'armée agit auprès des villages où seule une partie des habitants est sympathisante des zapatistes. La Sedena (Ministère de la défense, ndlr) s'adresse à une famille non-zapatiste et lui loue très cher un terrain en vue d'installer un campement. Ensuite, elle travaille au renforcement des villageois qui lui sont favorables. Le conflit est dès lors programmé.

L'offensive anti-zapatiste est-elle uniquement militaire?

Non. Elle a aussi une dimension «légale», puisque les instances agraires se sont lancées dans une campagne d'expropriation de terres appartenant à des familles zapatistes. Nous avons recensé plus de 50000 hectares expropriées. Par ailleurs, le Secrétariat (ministère, ndlr) à l'environnement est en train de transformer des milliers d'hectares en zones naturelles protégées afin d'en expulser les habitants. C'est une offensive extrêmement importante!

(1) Déclaration intégrale en français: cliquez ici

«Le zapatisme n'est pas une mode»

PROPOS RECUEILLIS PAR BPZ

Pourquoi le gouvernement se lance-t-il dans une telle opération contre un mouvement zapatiste que beaucoupdisent essoufflé?

Je répondrai par une autre question: si les zapatistes étaient si affaiblis, pourquoi l'armée se mobiliserait-elle ainsi? En 2003, le mouvement zapatiste est entré dans une nouvelle phase avec la constitution des Caracoles et des Juntas de Buen Gobierno (1). A l'époque, il y avait trente municipalités autonomes, aujourd'hui, il y en a plus de quarante! Ce n'est pourtant pas simple de constituer une municipalité qui peut compte plus d'une centaine de communautés: il faut en délimiter le territoire, puis créer les structures sanitaires, éducatives, d'habitat, judiciaires, agraires, etc. Quant à dire si les zapatistes sont plus ou moins nombreux, c'est bien difficile! Il faudrait parcourir la montagnes des jours et des jours pour faire un recensement. Personne ne l'a jamais fait, pas même l'Etat. Ce que l'on observe aussi, c'est que des communautés n'ayant pas franchi le pas de se constituer en municipalité autonome ont de plus en plus recours aux institutions zapatistes pour résoudre leurs conflits ou leurs problèmes. Le système autonome est d'autant plus attirant qu'ils connaissent les faiblesses du système traditionnel, tout en pouvant «tester» des institutions zapatistes basées sur le volontariat et non l'obligation.

Le mouvement n'est-il pas davantage isolé que par le passé?

La situation politique a changé depuis son émergence il y a quatorze ans. La Sixième Déclaration de la Forêt Lacandona (prononcée par l'EZLN en 2005, lire un extrait ci-dessous) a permis de secouer l'ambiguïté, de préciser que les problèmes qui se posent au peuple sont d'ordre structurels et que la réponse doit être anticapitaliste. Cette clarification a renforcé le mouvement: si certains se sont retirés, d'autres l'ont rejoint avec une vision plus claire des priorités. La mobilisation est permanente – trois forums ont déjà été tenus à Mexico – surtout depuis que le sous-commandant Marcos a pris congé de la société civile. Ce n'est pas parce que les médias n'en parlent pas qu'elle n'existe pas. De toute façon, l'EZLN devait en finir avec la simple sympathie à son égard et passer à l'action. L'Autre campagne (en référence à la campagne électorale de 2006 rejetée par les zapatistes, ndlr) met en place un instrument de lutte par le réseautage des secteurs marginalisés. Désormais, les zapatistes ne sont pas seulement les indigènes du Chiapas mais tous ceux qui se reconnaissent dans cet engagement concret. Si une prostituée est agressé dans le nord du pays, ce sont tous les zapatistes qui sont agressés et qui tentent d'y répondre, par exemple en l'hébergeant dans une de leurs «Maisons sanctuaires». C'est un processus organisationnel long et peu spectaculaire, mais plus solide, mieux enraciné. Le zapatisme n'est pas un mouvement de mode.

(1) Cinq Caracoles ont été formés par les zapatistes. Chacune de ces zones autonomes est composée de moins d'une dizaine de municipalités zapatistes. Chaque communauté indigène envoie un représentant (mandat limité à un an révocable) au Caracol dont elle dépend, afin qu'il participe à la Junta de buen gobierno (Conseil de bon gouvernement) qui administre l'éducation, la justice, la santé, etc.


VERBATIM: «COMMENT NOUS VOYONS LE MONDE»

«(...) Maintenant nous allons vous expliquer comment nous, les zapatistes, nous voyons ce qui se passe dans le monde. Eh bien nous voyons que le capitalisme est le plus fort en ce moment. Le capitalisme est un système social, c'est-à-dire une forme selon laquelle dans une société sont organisées les choses et les personnes, qui distingue ceux qui possèdent de ceux qui ne possèdent pas, ceux qui dirigent et ceux qui obéissent. Dans le capitalisme il y en a certains qui ont de l'argent, c'est-à-dire le capital et les usines et les commerces et les champs et beaucoup de choses, et d'autres qui n'ont rien, seulement leur force et leur savoir pour travailler. (...) Ainsi le capitalisme signifie qu'il n'y en que quelques-uns qui ont des grandes richesses, mais pas parce qu'ils ont gagné un prix ou qu'ils ont trouvé un trésor ou qu'ils ont hérité d'un parent, mais parce qu'ils obtiennent ces richesses en exploitant le travail de beaucoup de gens. Autrement dit, le capitalisme repose sur l'exploitation des travailleurs, ce qui veut dire qu'il pressure les travailleurs et leur prend tout ce qui peut lui rapporter. Cela se fait avec des injustices parce qu'il ne paye pas justement la besogne du travailleur, mais lui donne à peine un salaire pour qu'il puisse manger et se reposer un peu, et le jour suivant retourner travailler à l'exploitation, que ce soit à la campagne ou en ville.

Aussi le capitalisme s'enrichit en dépouillant, c'est-à-dire par le vol, puisqu'il prend aux autres ce qu'il désire, par exemple les terres et les richesses naturelles. Autrement dit, le capitalisme est un système où les voleurs sont libres, admirés et montrés en exemple.

(...) Ce qui l'intéresse le plus sont les marchandises, parce que quand on les achète et les vend, on s'enrichit. Ainsi le capitalisme convertit tout en marchandises: les personnes, la nature, la culture, l'histoire, la conscience. (...) Et il cache tout derrière les marchandises pour que nous ne voyions pas l'exploitation. (...) Par exemple, sur le marché, on voit le café déjà emballé, dans un petit sachet ou un flacon très joli, mais on ne voit pas le paysan qui a souffert pour récolter le café, et on ne voit pas l'exploitant qui lui a mal payé son travail, et on ne voit pas les travailleurs dans la grande entreprise qui emballent sans arrêt le café. On voit un appareil pour écouter de la musique comme des cumbias, des rancheras ou des corridos ou selon les goûts de chacun, et on voit qu'il est bien parce qu'il a un bon son (...).

Le capitalisme a besoin de beaucoup de marchés... ou d'un marché très grand, un marché mondial. (...) Dans la globalisation néolibérale, les grands capitalistes (...) veulent que le monde entier se transforme en une grande entreprise et en une sorte de grand marché. Alors le capitalisme détruit et change ce qui ne lui plaît pas et élimine ce qui le gêne. Par exemple, ceux qui ne produisent ni n'achètent ni ne vendent les marchandises de la modernité ou ceux qui se rebellent à cet ordre, le gênent. C'est pour ça que les indigènes gênent la globalisation néolibérale et qu'on veut les éliminer. (...)»

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dimanche 18 mai 2008

Depuis plusieurs années, Serge Gruzkinski, historien et directeur d’études à l’EHESS de Paris, produit une réflexion pointue sur les conséquences culturelles de la conquête de l’Amérique, en travaillant notamment à partir de textes et d’images produits au Mexique entre le XVIe et le XVIIIe siècle.

Que s’est-il passé au moment de la rencontre traumatique des civilisations précolombiennes et européennes ? Comment la culture très particulière des zones annexées s’est-elle progressivement constituée par divers processus de métissage ? Et qu’est-ce précisément que le métissage ?

Dans La Pensée métisse (Paris, Fayard, 1999), Serge Gruzinski tente une réflexion à l’encontre de nos idées reçues sur le métissage et l’hybridation culturelle. Si les civilisations précolombiennes ont incontestablement été occidentalisées, si toute l’Amérique latine porte en elle les traces d’une histoire irrémédiablement disparue, qui ressurgit des hiéroglyphes opaques de tel temple maya ou du catholicisme animiste de certains peuples andins, le métissage est, pour l’historien, bien plus complexe que ce qu’il est convenu de croire. Il ne s’agit pas de rechercher, au sein du monde européanisé d’Amérique latine, tous ces petits décalages qui rappellent la différence, le lointain, l’exotisme. Ni d’imaginer, au moment de la conquête, deux cultures solidement définies, qui se seraient affrontées jusqu’à la victoire définitive de la culture occidentale, dans laquelle auraient été oubliés quelques petits « restes » préhispaniques. Le métissage culturel, d’abord, est un phénomène de longue haleine, une suite de modifications minimes d’une culture qui, au terme de plusieurs décennies, parfois de plusieurs siècles, finissent par donner lieu à une situation nouvelle dont les origines sont extrêmement difficiles à saisir. Pour illustrer cette conception du métissage, Serge Gruzinski utilise l’image du nuage : forme mouvante en soi, un nuage s’amalgame à d’autres nuages, se transforme au gré des courants, change en permanence. Telles sont les cultures.

L’enquête de Gruzinski montre ainsi comment, dans la société mexicaine des XVIe et XVIIe siècle, des fragments de culture préhispanique et européenne se sont progressivement amalgamés, sans qu’il soit toujours facile de distinguer clairement laquelle des deux s’appropria l’autre. En entrant en contact, le monde nahuatl et le monde européen perdirent chacun un peu de leur sens. Toutes les bases mentales de la société indigène s’écroulèrent lorsque les Indiens virent des hommes mettre à sac des représentations de leurs Dieux, qu’ils croyaient invincibles ; lorsque leur médecine, elle aussi divine, se montra impuissante face aux épidémies apportées d’Europe ; lorsqu’ils se retrouvèrent confrontés à un système de pensée si différent du leur que des notions aussi évidentes, pour nous, que « ville », « cité », « temps » ou « espace » ne pouvaient être traduites. La culture occidentale fut donc, d’emblée, interprétée à partir d’une logique qu’il est bien difficile, aujourd’hui, de retrouver. Il s’agissait pour les indigènes de faire des ponts entre les représentations qu’on leur imposait et leur propre compréhension du monde et de l’existence, tout en assurant leur survie. Pour les Européens, ce qui apparut ainsi comme une colonisation rapidement et facilement menée ne fut que la création d’une nouvelle forme de pensée, beaucoup plus empreinte qu’on ne pourrait le croire de la pensée précolombienne.

Serge Gruzinski donne l’exemple des représentations religieuses qu’on faisait jouer aux Indiens pour qu’ils intègrent l’histoire biblique : de nombreux témoignages montrent des Espagnols surpris du réalisme de ces scènes, et de la capacité des Indiens à rendre parfaitement les situations. Or cette belle imitation était tributaire de l’approche indienne du théâtre, une approche rituelle, où le Dieu et son image se confondent, où l’acteur ne joue pas un rôle, mais se transforme véritablement en son personnage. La religion chrétienne participe ici inconsciemment à l’ancrage d’une culture profonde plutôt qu’à son effacement. Elle trouve son illustration la plus parfaite dans une phénomène qu’elle combat par ailleurs : la culture des icônes ! L’historien montre également comment les Indiens, dès la deuxième génération de la colonisation, devinrent souvent de remarquables lettrés, maîtrisant le latin aussi bien, sinon mieux que les Espagnols. Ils s’approprièrent ainsi le texte d’Ovide pour faire revivre dans les représentations de la fable d’anciennes croyances et d’anciennes images. En imitant par ailleurs l’art renaissant des grotesques, ces images d’anges et de monstres qui ornent de nombreux bâtiments de la Renaissance européenne et qui décorèrent les palais coloniaux mexicains, les Indiens jouaient avec des formes qui rejoignaient leurs traditions disparues, qui s’éloignaient des règles de vraisemblance, de perspective et de régularité prônée par ailleurs dans l’art européen, tout en contentant les colons.

L’ouvrage de Gruzinski, basé sur une multitude d’exemples littéraires, artistiques ou religieux, montre très clairement comment, secrètement, les Indiens utilisèrent les structures imposées par la société occidentale pour faire survivre leurs symboles et leurs représentations. Celles-ci, dans ce mélange incessant auxquelles ont les soumettait, perdirent rapidement tout leur sens originel. Mais elles donnèrent lieu à de nouvelles formes, à une nouvelle culture, tout aussi mouvante que les précédentes.

Derrière ce que nous voyons comme une simple invasion européenne, il y a donc toute une histoire cachée, une pensée en mouvement, qui nous explique bien souvent notre incapacité à décrypter les sociétés américaines d’aujourd’hui, si proches de nous et si différentes à la fois.

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mardi 29 avril 2008

Article de BENITO PEREZ paru dans Le Courrier du Mardi 29 Avril 2008, p. 16, sous le titre: "La guerre du pétrole s'empare du Mexique"

Une marée humaine s'est déversée dimanche sur le centre de Mexico. Par dizaines de milliers, les habitants de la capitale mexicaine ont convergé sur la place du Zocalo pour défendre «leur» compagnie pétrolière Pemex. A contre-courant de la Bolivie, du Venezuela ou de l'Equateur, qui viennent de renforcer leur contrôle sur l'or noir, le gouvernement de Felipe Calderon propose une privatisation partielle de Petroleos Mexicanos (Pemex), entreprise symbole de la Révolution mexicaine. La manifestation avait été convoquée par le Mouvement pour la défense du pétrole, formé notamment par la coalition de partis soutenant Andrés Manuel López Obrador, ancien maire de Mexico et candidat malheureux à l'élection présidentielle de 2006.

Parlement assiégé

Vêtus de blanc ou en tenues d'ouvriers du pétrole, les manifestants ont défilé sans incident sur les principales avenues du centre avant d'assister à un meeting sur le Zocalo.
La marche faisait suite à une autre mobilisation intense au coeur de la capitale. Durant seize jours, des «brigades» composées de femmes ont bloqué l'accès au Parlement mexicain. Une action résolue qui a permis d'arracher aux partis de droite un «grand débat national» sur la réforme des hydrocarbures.
Pour l'heure, le projet est étudié en commission sénatoriale. La consultation devrait ensuite durer quelque deux mois. La gauche exige qu'elle soit ensuite sanctionnée par un référendum.

Troisième fournisseur US

Sixième producteur mondial de pétrole, le Mexique et sa société Pemex attisent la convoitise de nombreuses majors, en ces temps de raréfaction de l'or noir et alors que les Etats se montrent toujours plus réticents à abandonner le contrôle de leurs réserves. Avec ses onzièmes réserves prouvées, et une importante capacité de raffinage, Pemex représente l'une des plus belles promises sur le marché. L'affaire est d'autant plus sensible que la proximité géographique fait du Mexique le troisième pourvoyeur des Etats-Unis.
Nationalisée en 1938 par le fameux président Lázaro Cárdenas, Pemex est demeurée longtemps intouchable aux yeux de nombreux Mexicains. Son caractère public est d'ailleurs inscrit dans la Constitution mexicaine.
Il aura fallu trois ans consécutifs de baisse de la production pour que le gouvernement ose s'attaquer de front au dossier, justifiant l'ouverture de Pemex aux privés par le besoin d'investissements urgents.

Soixante milliards

L'argumentation est balayée par la gauche, qui dénonce une mise en scène comptable visant à faire accepter une réforme pétrolière préparée de longue date. Les opposants à la privatisation rappellent que, chaque année, Pemex verse plus de 60 milliards de dollars à la caisse publique, soit plus du tiers des revenus publics nationaux.
Surtout, met en garde M. López Obrador, le Mexique perdrait sa maîtrise des secteurs stratégiques que sont «l'exploration, le forage, le raffinement, la pétrochimie, le transport, les oléoducs et le stockage de produits pétroliers».

Chávez pointe son nez

A demi-mot, il accuse M. Calderon – ancien ministre de l'Energie – de vouloir brader la souveraineté mexicaine et d'offrir cette manne «à des personnes privées nationales et étrangères». Le refus du président mexicain d'étudier les propositions du Brésil et du Venezuela semble confirmer que les acheteurs sont d'ores et déjà désignés. En effet, Lula da Silva et Hugo Chávez ont tous deux proposé d'associer leurs compagnies publique et parapublique à Pemex, afin de l'aider dans son développement, tout en la maintenant dans la sphère publique. Sans obtenir de réponse.

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mardi 4 mars 2008

La peinture qui décore le haut de ces pages est un exemple typique de ce que peut être l’art « muraliste », ces peintures de rue très colorées qu’on rencontre dans de nombreux pays d’Amérique latine (et également dans quelques coins d’Europe : à Orgósolo, en Sardaigne, par exemple).

Le muralisme, en Amérique latine, est intimement lié à l’engagement artistique en faveur de certains mouvements politiques. Il naît au Mexique au début du XXe siècle, au moment de la révolution zapatiste. Son représentant le plus célèbre est Diego Rivera, mais on peut également mentionner à ses côtés David Alfaro Siqueiros ou Rufino Tamayo. La clé des « murales » mexicains est d’abord politique : la peinture s’affiche dans la rue et dans les lieux publics comme un art démocratique et non plus comme une activité restreinte à quelques connaisseurs éclairés ; elle est porteuse de symboles libertaires, se veut le vecteur du message révolutionnaire et des revendications populaires. Mais les années où voient le jour les premières toiles des grands muralistes mexicains correspondent aux heures de gloire du cubisme et au grand élan du surréalisme. Le message politique réaliste des peintures se mélange donc bien souvent à des motifs plus oniriques, inspirés de ces deux tendances artistiques, dimension que vient encore renforcer le jeu sur des couleurs extrêmement vives et mélangées. Rufino Tamayo, en outre, introduit dans le muralisme des figures et des thèmes issus de l’art et du mythe indigènes, privilégiant progressivement cet intérêt ethnologique au détriment du message politique.

Après le Mexique, c’est au Chili que le muralisme a peut-être connu son essor le plus important, à partir de la fin des années ’40, au moment où le parti communiste chilien, relativement puissant à l’époque, subit une série de répressions ordonnées par Alfredo Duhalde, alors président intérimaire. En 1946, plusieurs ouvriers sont tués lors d’une manifestation. L’une d’elle, Ramona Parra, donnera son nom à l’une des « brigades » de muralistes les plus actives depuis lors. C’est en 1964, lors de la première campagne présidentielle de Salvador Allende, que la brigade Ramona Parra et de nombreux autres groupes d’artistes entreprennent un travail régulier de peinture des rues, d’abord dans une perspective propagandiste. Ils peignent de nuit et les gigantesques dessins qu’ils font naître en quelques heures, trompant la surveillance des autorités, demande une organisation qui force le respect. Jusqu’en 1973, l’art muraliste se développe énormément au Chili. La teinte politique des peintures est pour ainsi dire toujours présente. Les revendications concernent essentiellement le statut des ouvriers, la dignité du peuple, la réappropriation des richesses naturelles du pays exploitées par les nations étrangères ou le statut du peuple mapuche. Au moment du coup d’état, nombre d’artistes désormais reconnus comme muralistes doivent fuir le pays. Les peintures sont effacées sous le gouvernement Pinochet, et l’activité des brigades cesse pour ainsi dire complètement jusqu’en 1979, au moment où de nouvelles grèves éclatent, malgré la répression. La peinture de rue reprendra vie tout au long des années ’80 et de nombreux artistes, toujours exilés ou de retour au pays, collaborent aujourd’hui officiellement à des travaux de commémoration. Si le message du muralisme actuel s’est adouci, il n’en reste pas moins très engagé, marqué par la culture populaire et porteur de symboles de ralliement patriotiques tantôt réels (les ressources naturelles), tantôt jouant avec le mythe (l’identité indigène commune de tous les Latino-Américains, les symboles incas, etc.)

A Santiago du Chili, les « murales » existent encore dans plusieurs quartiers, dont certains sont difficilement accessibles au simple touriste. On trouvera quelques exemples de ces peintures sur mon site de photographie.

Le « mural » qui décore les présentes pages est issu de brouillons et d’ébauches réalisées essentiellement par la brigade Ramona Parra. Je les ai assemblés moi-même dans la composition que vous pouvez voir, ajoutant quelques touches personnelles.

Liens : - Colectivo Brigata Ramona Parra ;

- Les peintres muralistes au Mexique.

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dimanche 6 janvier 2008

Chronique de: Juan Rulfo, Pedro Páramo (1955), Paris, Gallimard, "L'imaginaire", 1979.

Pedro Páramo est une quête dans l’histoire profonde du Mexique du début du XXe siècle. Quête d’origines, d’abord, pour le premier narrateur, dont la mère souhaita, sur son lit de mort, qu’il aille chercher son père à Comala (ouest du Mexique). Le début est classique : le héros, arrivé au Carrefour des Rencontres, demande son chemin à un muletier qui l’accompagne jusqu’au village, il lui indique une maison où il pourra loger. Et puis progressivement, tout bascule pour plonger le lecteur dans un monde où les repères habituels de la logique n’ont plus prise. Il y a d’abord cette étrange conversation entre le voyageur et son guide :
- Et il est comment votre père, si on peut savoir ?
- Je ne le connais pas, je sais seulement qu’il s’appelle Pedro Páramo.
- Ah ! Bon !
- D’après ce qu’on m’a dit, c’est son nom.
- Ah ! fit encore le muletier.
[…] Nous étions si près l’un de l’autre que nos épaules se touchaient presque.
- Moi aussi je suis fils de Pedro Páramo, me dit-il.

La découverte de ce « frère » ne déclenchera aucune réaction chez le narrateur. A Comala, ville morte où tout semble figé dans la poussière, il est accueilli par Doña Eduviges qui lui apprend coup sur coup que le muletier est mort depuis des années, et qu’elle vient d’être prévenue de sa visite par sa défunte mère.
Et ce n’est qu’un début. A partir de là, différents habitants du village prendront successivement la parole pour nous raconter, par bribes, la vie de cette cité abandonnée. L’espace-temps se lacère : on est tantôt sous terre, avec les morts ­– que rejoint bientôt le voyageur –, tantôt dans un passé proche, lorsque Pedro Páramo régnait, propriétaire terrien, en petit tyran sur la région. Les épisodes se construisent par touches successives, dans une mosaïque de points de vue et de voix narratives. Dès le milieu du récit, la quête du père s’est transformée en une surréaliste reconstitution d’une page de micro-histoire mexicaine, sur fond de révolution zapatiste.
Si, comme souvent dans la littérature sud-américaine, le lecteur peine dans un premier temps à se laisser séduire par cet univers surréaliste, il se surprend bientôt à pouvoir se représenter sans difficulté majeure ce village, ses habitants, les liens troubles qui les unissent, à accepter leur parole empreinte de mythe et de folie, issue d’un au-delà mystérieux.Pour qui hésite à plonger dans la littérature hispano-américaine à tendance fantastique à travers un roman-fleuve, Pedro Páramo (140 pages) sera une excellente initiation, une manière de larguer les amarres tout en douceur…


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