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mercredi 20 mai 2009

Mario Benedetti, l'un des plus grands poètes uruguayens du XXe siècle, est décédé dimanche 17 mai à Montevideo.
Né en 1920, Benedetti quitte l'école à l'âge de 14 ans. Il est tour à tour mécanicien, vendeur, libraire, pigiste, employé de commerce avant de devenir journaliste, en 1945, pour le quotidien argentin Marcha. Son premier recueil de poèmes, La víspera indeleble, paraît à la même époque. Il en publiera plus de 30 jusqu'en 2008, ainsi que de nombreux romans, essais, nouvelles, pièces de théâtre.
Benedetti fut sans doute la personnalité la plus marquante du monde culturel uruguayen de la seconde moitié du XXe siècle, dans son pays comme à l'étranger. Après deux ans de collaboration avec la Télévision Française, il fonde en 1968, à la Havane, le Centre de Recherche Littéraire de la Maison des Amériques, puis dirige, entre 1971 et 1973, le département de littérature latino-américain de l'Université de Montevideo. Très impliqué politiquement, il fonda et dirigea pendant de nombreuses années le Mouvement du 26 mars.
Benedetti a collaboré avec de nombreux artistes qui ont mis en musique ses poèmes. Deux scénadios de films, El lado oscuro del corazón I et II, sont basés presque intégralement sur ses écrits. Plusieurs lectures et spectacles dans lesquels l'auteur lui-même présentait ses textes ont par ailleurs ponctué cette longue carrière.
Mario Benedetti était apprécié de toutes les générations, en Amérique latine, qu'il a marquées par ses poèmes. De nombreux hommages lui sont rendus sur le web où l'on peut également trouver des enregistrements anciens de ses lectures. Voyez le site de Perrerac et "Los que no se consiguen". Le site "A media voz" offre également la possibilité d'écouter de nombreux poètes en ligne, en tout légalité.
Dans mon blog, j'ai déjà rédigé plusieurs articles sur l'oeuvre de Benedetti. Vous les trouverez grâce au moteur de recherche situé au haut de cette page.
Ci-joint, deux poèmes de Benedetti, l'un mis en musique et chanté par Nacha Guevara, le second lu par Benedetti lui-même. Les traductions se trouvent sous le texte en espagnol.


Vos lo dijiste (A la izquierda del roble)

Vos lo dijiste

nuestro amor
fue desde siempre un niño muerto
sólo de a ratos parecía que iba a vivir
que iba a vencernos
pero los dos fuimos tan fuertes
que lo dejamos sin sangre
sin su futuro
sin su cielo
un niño muerto
sólo eso
maravilloso y condenado
quizá tuviera una sonrisa
como la tuya
dulce y honda
quizá tuviera una alma triste
como mi alma
poca cosa
quizá aprendiera con el tiempo
a desplegarse
a usar el mundo
pero los niños que así vienen
muertos de amor
muertos de miedo
tienen tan grande el corazón
que se destruyen sin saberlo

Vos lo dijiste
nuestro amor
fue desde siempre un niño muerto
y qué verdad dura y sin sombra
qué verdad fácil y que pena
yo imaginaba que era un niño
y era tan sólo un niño muerto
ahora qué queda
sólo queda
medir la fe y que recordemos
lo que pudimos haber sido
para él
que no pudo ser nuestro
qué más
acaso cuando llegue
un veintitrés de abril y abismo
vos donde estés
llevale flores
que yo también iré contigo.


Tu l'as dit (A gauche du chêne)

Tu l'as dit
notre amour
fut depuis toujours un enfant mort
parfois seulement il semblait qu'il allait vivre
qu'il allait nous vaincre
Mais nous fûmes si forts ensemble
que nous le laissâmes exangue
sans son futur
sans son ciel
Un enfant mort
seulement cela
merveilleux et condamné
Peut-être aurait-il un sourire
comme le tien
doux et rond
Peut-être aurait-il une âme triste
comme mon âme
peu de chose
Peut-être apprendrait-il avec le temps
a se déployer
a user du monde
Mais les enfants qui ainsi arrivent
morts d'amour
morts de peur
ont le cœur si grand
qu'ils se détruisent sans savoir

Tu l'as dit
notre amour
fut depuis toujours un enfant mort
et quelle vérité dure et sans ombre
quelle vérité facile, et quelle peine
J'imaginais qu'il était un enfant
et il n'était qu'un enfant mort
Aprésent que reste-t-il
Il ne reste
qu'à mesurer la foi et à nous souvenir
ce que nous aurions pu être
pour lui
qui ne put être à nous
Quoi d'autre?
Si jamais, quand viendra
un vingt-trois avril d'abîme
où que tu sois
apporte-lui des fleurs
et j'irai aussi avec toi.





Arte poetica

Que golpee y golpee
hasta que nadie
pueda ya hacerse el sordo
que golpee y golpee
hasta que el poeta
sepa
o por lo menos crea
que es a él a quien llaman.

Art poétique

Qu'il frappe et frappe
jusqu'à ce que personne
ne puisse plus faire le sourd
qu'il frappe et frappe
jusqu'à que le poète
sache
ou du moins croie
que c'est lui qu'on appelle.


mercredi 1 octobre 2008

"L'oubli est plein de mémoire": c'est le titre d'un recueil de poèmes de Mario Benedetti paru en 1995. Recueil qui s'ouvre, en exergue, sur cette magnifique citation de Rafael Courtoisie, autre grand poète uruguayen: Un día, todos los elefantes se reunirán para olvidar. Todos, menos uno (Un jour, tous les éléphants se réuniront pour oublier. Tous, sauf un).

Un titre qui m'interpelait à tel point qu'il a fallu que je trouve ce recueil, que je l'aie entre les mains pour tenter de trouver d'où me venait l'étrange écho de ces mots, el olvido está lleno de memoria, qui semblaient me provoquer, m'obliger à me soumettre à eux: j'étais sûre de les avoir rencontrés quelque part. Mais où? Où - moi qui, il y a encore six mois, ne savais strictement rien de Mario Benedetti?

Dans tout le recueil, dans chaque poème où presque, la phrase réapparaît. Mais ce sont les vers du premier texte, intitulé "ce grand simulacre", qui m'ont permis peu à peu, par éclats, de redessiner les traits de ce que je cherchais, et de retrouver la mémoire. En voici quelques morceaux (version française à la suite du texte original):

en mi región hay calvarios de ausencia
muñones de porvenir/arrabales de
duelo
pero también candores de mosqueta
pianos que arranca
n lágrimas
cadáveres que miran aún desde sus
huertos

nostalgias inmoviles en un pozo de
otoño

sentimientos insoportablemente
actual
es
que se niegan a morir allá en lo oscuro

el olvido está tan lleno de memoria
que a veces no caben las
remembranzas
y hay que tirar rencores por la borda
en el fondo el olvid
o es un gran
simulacro
nadie sabe ni puede/ aunque quiera/
olvidar
un gran simulacro repleto de fantasmas
esos romeros que peregrinaran por el
olvido

como si fuese el camino de santiago

el día o la noche en que el olvido
estalle

salte en pedazos o crepite/
los recuerdos atroces y los d
e maravilla
quebrará los barrotes de fuego
arrastrarán por fin la verdad por el
mundo
y esa verdad será que no hay olvido.

(Mario Benedetti, "Ese gran simulacro", El olvido está lleno de memoria (1995),
Inventario tres,
Mexico, S
antillana, 2005.)


il y a, dans ma région, des cal
vaires d'absence
des moignons d'avenir, des faubourgs
de deuil

mais aussi des candeurs de rosiers
des pianos qui tirent des larmes
des cadavres qui regardent
encore depuis leur
jardin
des nostalgies immobiles dans un puits d'
automne

des sentiments insupportablement
actuels
qui refusent de mourir là-bas, d
ans l'obscurité.

l'oubli est tellement plein de mémoire
que parfois les souvenirs
n'entrent plus
et il faut jeter nos rancoeurs par-dessus bord
au fond, l'oubli est un gran
d simulacre
personne ne peut / même
s'il le veut /
oublier
un grand simulacre plein de fantômes
ces pèlerins qui marchent dans
l'oubli
comme si c'était le chemin d
e Santiago

le jour ou la nuit où l'oubli
éclatera
sautera en morceaux ou crépitera /
les souvenirs atroces et les merveilleux
brûleront leurs barreaux
de feu
porteront enfin la véri
té dans le
monde
et cette vérité sera qu'il n'y a pas d'oubli.

(Ma traduction)

El olvido está lleno de memoria, c'était une image. Une photo prise à Santiago du Chili en août de l'année dernière, un grand panneau lugubre dans l'hiver chilien, portant la liste des personnes disparues dans le camp de torture de la villa Grimaldi - panneau qui, après à peine une année de vie, affichait déjà ses trous de mémoire comme pour bafouer celle des morts. Etrange(s) rencontre(s) que celle(s)-ci...


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vendredi 22 août 2008

Ah! "ser" et "estar", ce petit enfer de la grammaire espagnole, qui aurait pensé qu'on irait jusqu'à en faire un poème... C'est intraduisible, cela va sans dire, mais j'ai tout de même envie de partager avec vous, à l'heure de l'Irak, de l'Iran, de la Géorgie, etc., à l'heure des beaux discours électoraux, aussi, cette petite pointe poético-politique de Mario Benedetti.

Vous trouverez une traduction-explication en français sous la version en espagnole.

Ser y estar

Oh marine
oh boy
una de tus dificultades consiste en que no sabes
distinguir el ser del estar
para ti todo es to be

así que probemos a aclarar las cosas

por ejemplo
una mujer es buena
cuando entona desafinadamente los salmos
y cada dos años cambia el refrigerador
y envía mensualmente su perro al analista
y sólo enfrenta el sexo los sábados de noche

en cambio una mujer está buena
cuando la miras y pones los perplejos ojos en blanco
y la imaginas y la imaginas y la imaginas
y hasta crees que tomando un martini te vendrá el coraje
pero ni así

por ejemplo
un hombre es listo
cuando obtiene millones por teléfono
y evade la conciencia y los impuestos
y abre una buena póliza de seguros
a cobrar cuando llegue a sus setenta
y sea el momento de viajar en excursión a capri y a parís
y consiga violar a la gioconda en pleno louvre
con la vertiginosa polaroid

en cambio
un hombre está listo
cuando ustedes
oh marine
oh boy
aparecen en el horizonte
para inyectarle democracia.

Mario Benedetti, "Ser y estar", Letras de emergencia (1969-1973), Inventario Uno. Poesia completa 1950-1985, Buenos Aires, Editoria Sudamericana, 2000, p. 384-385.


Oh marine
oh boy
une de tes difficultés réside dans le fait que tu ne sais pas
distinguer le "ser" de l'"estar"
pour toi, tout est "to be"

essayons donc d'éclaircir les choses

par exemple
une femme "es buena" [= est une bonne femme]
lorsqu'elle entonne les psaumes en chantant faux
et qu'elle change tous les deux ans son réfrigérateur
et qu'elle envoie chaque mois son chien chez l'analyste
et qu'elle n'affronte le sexe que les samedis soirs

par contre, une femme "está buena" [= est bonne]
quand tu la regardes et poses tes yeux perplexes en plein dans le mille
et l'imagines, et l'imagines, et l'imagines
et vas même jusqu'à croire qu'en buvant un martini tu en auras le courage
mais même pas

par exemple
un homme "es listo" [= est intelligent]
quand il obtient des millions par téléphone
et évade sa conscience et ses impôts
et conclut une bonne police d'assurance
qui paiera quand viendront ses soixante-dix ans
et que sera le moment de partir en voyage à Capri et à Paris
et qu'il pourra violer la joconde en plein louvre
grâce à son vertigineux polaroïde

en revanche
un homme "está listo" [= est fait comme un rat]
quand vous,
oh marine
oh boy
apparaissez à l'horizon
pour lui injecter la démocratie.


(Ma traduction)

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dimanche 17 août 2008

Un petit jeu sympathique circule actuellement entre bloggueurs, un jeu qui permet de découvrir des livres, des phrases au hasard et qui, donc, m'a plu.

C'est Michèle qui m'en a envoyé les règles via un article de son blog. Il s'agit de citer la cinquième phrase, puis les 4 suivantes, de la page 123 du livre qu'on lit actuellement.

Un joli prétexte pour vous parler en deux mots de ce magnifique écrivain uruguayen qu'est Eduardo Galeano. De notre côté de l'Atlantique, Galeano est surtout connu pour Les veines ouvertes de l'Amérique latine. L'Histoire implacable du pillage d'un continent (Plon, 1981; 8 € en format poche, pour un livre qu'il faut lire!). Mais c'est un écrivain prolifique, toujours engagé, cherchant obstinément à comprendre comment fonctionne cet étrange continent qu'est l'Amérique latine, quels sont ses rapports à l'Europe, aux États-Unis, quel est le sens du mot "démocratie" dans ce sud du monde toujours en mouvement. Indispensable, donc, pour tenter d'entrer dans la mentalité latino-américaine, en profondeur, sans intellectualisme mal placé, et souvent avec beaucoup d'humour.

Je vous recommande vivement tous les ouvrages de Galeano traduits en français, mais plus particulièrement Sens dessus dessous: l'école du monde à l'envers (Homnisphères, 2004), et l'ouvrage dont je tirerai la citation qu'attend Michèle avec impatience: El libro de los abrazos ou, en français, Le Livre des étreintes (La Différence, 1995). Il s'agit de petits textes d'une demi-page à deux pages, oragnisés par thèmes (par exemple: théologie; la culture de la terreur; l'alinénation; la fonction du lecteur; la frontière de l'art; célébration de la voix humaine), que Galeano illustre en racontant une anecdote tirée de son expérience de l'Amérique latine. Drôle, émouvant et très philosophique.

La page 123, dans mon édition en espagnol, est la deuxième demi-page de "El reino de las cucarachas" (Le royaume des cafards). Voici la cinquième phrase, et les 4 suivantes (3, en fait, puisqu'ensuite on tourne la page et change de texte...):

El viejo Cedric me miró con sus grandes ojos transparentes y simuló arrodillarse ante quienes van a reinar sobre la tierra:

- Los seres humanos hemons abdicado el planeta - proclamó - en favor de las cucarachas.

Entonces arrimó la botella y llenó los vasos:

- Un traguito, mientras se pueda.

Je vous laisse au mystère de ces quelques lignes en vous suggérant fortement d'aller y voir de plus près...

Quant à la chaîne que je devrais ici poursuivre en invitant 5 bloggueurs à l'exercice, je m'abstiens, ou presque, car je n'aime pas vraiment les chaînes. Libre à chaque lecteur de continuer, moi je ne l'enverrai qu'à une jeune utopiste en panne d'inspiration depuis le 26 juillet...

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jeudi 14 août 2008


De ce poème étrange de Pablo Neruda, on trouve sur internet nombre de traductions; combien sont-ils, les lecteurs qui le citent avec fierté, suggérant peut-être qu'il y a, entre les ambiances glauques du poème et leur âme gothique une secrète similitude?! Et combien sont-ils, ceux qui le comprennent? Peut-on ou doit-on, du reste, le comprendre?

Personnellement je ne le connaissais pas. Je suis tombé dessus par hasard à cause d'un disque Marinero en la tierra: tributo a Pablo Neruda (2 CD, 1999) et de la version qu'en proposent Los Miserables (excellente, à mon avis).

Disons-le d'emblée, je n'aime pas. Je trouve la version sonore intéressante. Mais voilà: c'est quand même Neruda, et il doit bien y avoir un peu de signification derrière ces images sordides. Alors essayons.

Le poème de Neruda a été écrit à Buenos Aires, en 1933. On est en pleine période surréaliste de Neruda, en pleine "Décade infâme" en Argentine (régime militaire, répression, dépression économique), en pleine montée du fascisme en Europe. "Il arrive que je me lasse d'être homme" peut donc singifier la lassitude du poète face à ses semblables, à un monde en décomposition. Mais il semblerait que "Walking around" soit également inspiré de la lecture de Joyce, de la représentation de Ulysses, le héros moderne flâneur, reflet du monde qui l'entoure dont il se sent pourtant irrémédiablement détaché. Le titre, en anglais, serait ainsi un clin d'oeil à Joyce et une manière de dire le déracinement.

Tout le poème joue donc sur une volonté ambigüe de se placer hors du monde humain moderne, en refusant les attributs techniques, mais aussi phyisques de celui-ci (str. 1-3), à laquelle s'oppose une sorte de crainte de l'immobilisme, du végétatif (str. 6-7). La solution de cette tension se situe dans la description d'un héroïsme moderne à la Joyce, celui qui consiste à se transformer en une sorte d'humain alternatif, sorti de sa médiocrité par l'action d'éclat, le crime grotesque (str. 4-5). A travers cette flânerie citadine, c'est l'opposition entre l'humanité moderne décomposée (les hôpitaux submergés d'os, les intestins pendus aux maisons, les dentiers dans les cafetières, les nombrils qui traînent à côté des poisons et, surtout, ces miroirs rendus témoins de l'infâmie, parce qu'ils ont reflété l'homme, ou la réalité toute entière) et une sorte de permanence du monde ancien, simple et misérable ("des jardins où il y a des habits pendus à un barbelé: / petites culottes, serviettes et chemises qui pleurent / de lentes larmes sales") qui est représentée.

Celui qui voulait être un héros, un meurtrier au couteau vert, aux armes inédites, n'est finalement qu'un homme, tout simple, avec ses yeux, ses souliers, sa rage et son oubli. Et s'il marche, ce n'est peut-être que parce que quelque chose le pousse, l'oblige à avancer, quelque chose d'aussi simple qu'un début de semaine (str. 8-9).

De quoi, en effet, en avoir ras-le-bol!


Sucede que me canso de ser hombre.
Sucede que entro en las sastrerías y en los cines
marchito, impenetrable, como un cisne de fieltro
navegando en un agua de origen y ceniza.

El olor de las peluquerías me hace llorar a gritos.
Sólo quiero un descanso de piedras o de lana,
sólo quiero no ver establecimientos ni jardines,
ni mercaderías, ni anteojos, ni ascensores.

Sucede que me canso de mis pies y mis uñas
y mi pelo y mi sombra.
Sucede que me canso de ser hombre.

Sin embargo sería delicioso
asustar a un notario con un lirio cortado
o dar muerte a una monja con un golpe de oreja.

Sería bello
ir por las calles con un cuchillo verde
y dando gritos hasta morir de frío.

No quiero seguir siendo raíz en las tinieblas,
vacilante, extendido, tiritando de sueño,
hacia abajo, en las tripas mojadas de la tierra,
absorbiendo y pensando, comiendo cada día.

No quiero para mí tantas desgracias.
No quiero continuar de raíz y de tumba,
de subterráneo solo, de bodega con muertos
ateridos, muriéndome de pena.

Por eso el día lunes arde como el petróleo
cuando me ve llegar con mi cara de cárcel,
y aúlla en su transcurso como una rueda herida,
y da pasos de sangre caliente hacia la noche.

Y me empuja a ciertos rincones, a ciertas casas húmedas,
a hospitales donde los huesos salen por la ventana,
a ciertas zapaterías con olor a vinagre,
a calles espantosas como grietas.

Hay pájaros de color de azufre y horribles intestinos
colgando de las puertas de las casas que odio,
hay dentaduras olvidadas en una cafetera,
hay espejos
que debieran haber llorado de vergüenza y espanto,
hay paraguas en todas partes, y venenos, y ombligos.

Yo paseo con calma, con ojos, con zapatos,
con furia, con olvido,
paso, cruzo oficinas y tiendas de ortopedia,
y patios donde hay ropas colgadas de un alambre:
calzoncillos, toallas y camisas que lloran
lentas lágrimas sucias.

(Pablo Neruda, "Walking around", Residencia en la tierra (1933/1935), Madrid, Cátedra, 2005, p. 219-221.)


Il arrive que je me lasse d’être homme.
Il arrive que j’entre chez les tailleurs et dans les cinés,
fané, impénétrable, comme un cygne de feutre
naviguant sur une eau d’origine et de cendre.

L’odeur des coiffeurs me fait pleurer des cris.
Je ne veux qu’un repos de pierre ou de laine,
je ne veux que ne pas voir d’établissements, ni de jardins,
ni de marchandises, ni de lunettes, ni d’ascenseurs.

Il arrive que je me lasse de mes pieds et de mes ongles
et de mes cheveux et de mon ombre.
Il arrive que je me lasse d’être homme.

Pourtant, qu’il serait délicieux
d’effrayer un notaire avec un lys coupé
ou de tuer une nonne d’un simple coup d’oreille.

Qu’il serait beau
d’aller de par les rues avec un couteau vert
en hurlant jusqu’à mourir de froid.

Je ne veux pas continuer à être une racine dans les ténèbres,
vacillant, étendu, tremblant de rêve,
jusqu’en-bas, dans les entrailles mouillées de la terre,
absorbant et pensant, mangeant chaque jour.

Je ne veux pas tant de malheurs pour moi.
Je ne veux pas continuer, racine ou tombe,
souterrain solitaire, cave pleine de morts,
transit, mourant de chagrin.

Voilà pourquoi le lundi brûle comme le pétrole
lorsqu’il me voit arriver avec ma face de prison,
et il aboie en se déroulant comme une roue blessée,
et fait des pas de sang chaud jusque dans la nuit.

Et il me pousse dans certains recoins, vers certaines maisons humides,
vers des hôpitaux où les os sortent de la fenêtre,
vers certaines cordonneries à l’odeur de vinaigre,
vers des rues effroyables comme des gouffres.

Il y a des oiseaux couleur de soufre et d’horribles intestins
pendant aux portes des maisons que j’abhorre,
il y a des dentiers oubliés dans une cafetière,
il y a des miroirs
qui devraient avoir pleuré de honte et d’épouvante,
il y a des parapluies partout, et des poisons, et des nombrils.

Je marche calmement, avec mes yeux, mes souliers,
ma rage, mon oubli,
je passe, je longe des bureaux et des magasins orthopédiques,
et des jardins où il y a des habits pendus à un barbelé :
petites culottes, serviettes et chemises qui pleurent
de lentes larmes sales.

(Ma traduction)

vendredi 1 août 2008

De retour après un mois de juillet bien rempli, je voudrais rendre hommage à deux artistes uruguayens qui ont voulu présenter à deux voix quelques éclats de réalité - politique, poétique ou tout banalement quotidienne - et ce pendant 27 ans. Il s'agit de Daniel Viglietti (1939) et Mario Benedetti (1920), le chanteur-compositeur et le poète-journaliste-essayiste, qui se rencontrèrent durant leurs années d'exil au Mexique, en 1978, et décidèrent d'allier leurs textes, leurs pensées et leurs voix.
A dos voces, le livre qui réunit un certain nombre de compositions des deux hommes, permet ainsi de plonger dans une poésie engagée extrêmement soignée et authentique à la fois. Un véritable chef-d'oeuvre de la littérature latino-américaine contemporaine, dont ont été tirés les spectacles que Viglietti et Benedetti ont présentés pendant près de trente ans dans le monde entier. Il existe de ceux-ci un enregistrement, A dos voces, paru en 1994. Je le conseille à tous les amoureux des mots et de la musique. Outre la maîtrise de la langue et du sens, c'est tout un art de l'émotion qui est ici démontré et mis en scène. Une capacité devenue trop rare, aujourd'hui, à faire vibrer les hommes grâce au langage, une croyance en la magie du verbe, de la lecture, en l'universalité de la poésie.
La composition que j'ai choisie pour vous présenter ce travail, porte sur la grande question des disparus en Amérique latine. Daniel Viglietti chante Otra voz canta (une autre voix chante), tandis que Benedetti récite Desaparecidos (Disparus), paru dans le recueil Geografías de 1984, et Esa batalla (Cette bataille), publiée en 1978-79 dans Cotidianas. En italique, les poèmes de Benedetti (avec, comme d'habitude, la traduction en-dessous du texte original).

Están en algún sitio / concertados
desconcertados / sordos,
buscándose / buscándonos
bloqueados por los signos y las dudas
contemplando las verjas de las plazas
los timbres de las puertas / las viejas azoteas
ordenando sus sueños, sus olvidos
quizá convalecientes de su muerte privada

Por detrás de mi voz
– escucha, escucha –
otra voz canta.

Viene de atrás, de lejos;
viene de sepultadas
bocas, y canta.

Dicen que no están muertos
– escúchalos, escucha –
mientras se alza la voz
que los recuerda y canta.

Escucha, escucha;
otra voz canta.

Nadie les ha explicado con certeza
si ya se fueron o si no
si son pancartas o temblores
sobrevivientes o responsos
ven pasar árboles y pájaros
e ignoran a qué sombra pertenecen

Dicen que ahora viven
en tu mirada.
Sostenlos con tus ojos,
con tus palabras;
sostenlos con tu vida
que no se pierdan,
que no se caigan.

Escucha, escucha;
otra voz canta.

Cuando empezaron a desaparecer
hace tres cinco, siete ceremonias
a desaparecer como sin sangre
como sin rostro, y sin motivo
vieron por la ventana de su ausencia
lo que quedaba atrás / ese andamiaje
de abrazos cielo y humo

No son sólo memoria,
son vida abierta,
continua y ancha;
son camino que empieza.

Cantan conmigo,
conmigo cantan.

Dicen que no están muertos;
escúchalos, escucha,
mientras se alza la voz
que los recuerda y canta.

Cantan conmigo,
conmigo cantan.

Cuando empezaron a desaparecer
como el oasis en los espejismos
a desaparecer sin últimas palabras
tenían en sus manos los trocitos
de cosas que querían
están en algún sitio / nube o tumba
están en algún sitio / estoy seguro
allá en el sur del alma

Es posible que hayan extraviado la brújula
y hoy, vaguen preguntando preguntando
dónde carajo queda el buen amor
porque vienen del odio

Dicen que no están muertos;
escúchalos, escucha,
mientras se alza la voz
que los recuerda y canta.

Cantan conmigo,
conmigo cantan.

No son sólo memoria,
son vida abierta,
son camino que empieza
y que nos llama.

Cantan conmigo,
conmigo cantan.

¿Cómo compaginar
la aniquiladora
idea de la muerte
con este incontenible
afán de vida?

¿cómo acoplar el horror
ante la nada que vendrá
con la invasora alegría
del amor provisional
y verdadero?

¿cómo desactivar la lápida
con el sembradío?
¿la guadaña
con el clavel?

¿será que el hombre es eso?
¿esa batalla?

*

Ils sont quelque part / réunis (1),
déconcertés / sourds,
se cherchant / nous cherchant
bloqués par les écrits et des doutes
contemplant les grilles des places
les sonnettes des portes / les vieilles terrasses
rangeant leurs rêves, leurs oublis,
peut-être convalescents de leur mort interdite

De derrière ma voix
− écoute, écoute −
une autre voix chante

Elle vient de derrière, de loin ;
elle vient de bouches
ensevelies, et elle chante.

Ils disent qu’ils ne sont pas morts
− écoute-les, écoute −
tandis que s’élève la voix
qui les rappelle et les chante.

Ecoute, écoute ;
une autre voix chante.


Personne ne leur a expliqué avec certitude
s’ils s’en sont allés, déjà, ou non
s’ils sont pancartes ou tremblements
survivants ou répons
ils voient passer des arbres et des oiseaux
et ignorent à quelles ombres ils appartiennent

Ils disent qu’ils vivent, maintenant,
dans ton regard.
Soutiens-les de tes yeux,
de tes mots ;
soutiens-les de ta vie,
qu’ils ne se perdent pas,
qu’ils ne tombent pas.

Ecoute, écoute ;
une autre voix chante.


Quand ils commencèrent à disparaître
il y a de cela trois, cinq ou sept cérémonies,
à disparaître sans sang
sans visage et sans raison
ils virent par la fenêtre de leur absence
ce qui restait derrière / cet échafaudage
d’étreintes, ciel et fumée

Ils ne sont pas que mémoire,
ils sont la vie ouverte,
continue et ample ;
ils sont un chemin qui commence.

Ils chantent avec moi,
avec moi, ils chantent


Quand ils commencèrent à disparaître,
comme l’oasis dans ses reflets
a disparaître sans derniers mots
ils tenaient dans leurs mains les morceaux
des choses qu’ils aimaient
ils sont quelque part / nuage ou tombe
ils sont quelque part / j’en suis sûr
là-bas, au sud de l’âme.

Il se peut qu’ils aient égaré leur boussole
et qu’aujourd’hui, ils errent en demandant, en demandant
où diable se trouve le bon amour
et pourquoi ils naissent de la haine.

Ils disent qu’ils ne sont pas morts ;
écoute-les, écoute,
tandis que s’élève la voix
qui les rappelle et les chante.

Ils chantent avec moi,
avec moi ils chantent.

Ils ne sont pas que mémoire,
ils sont la vie ouverte,
ils sont un chemin qui commence
et qui nous appelle.

Ils chantent avec moi,
Avec moi ils chantent.


Comment concilier
l’annihilante
idée de la mort
et cette incompressible
soif de vie ?

Comment accoupler l’horreur
face au néant qui viendra
et la joie envahissante
de l’amour provisoire
et véridique ?

Comment combattre la pierre tombale
avec des semis ?
la faux,
avec un œillet ?

L’homme, est-ce donc cela ?
Cette bataille ?

(1) Benedetti joue ici sur l'opposition concertados / desconcertados, littéralement concertés / déconcertés, mais qui ne fait pas sens en français.



mardi 27 mai 2008

Il a les yeux de l’homme dont la vie s’est fait résistance. Avant les mots, c’est ce regard, presque un peu rude, qui saisit. Luis Sepúlveda était le 26 mai à l’auditoire (comble) du Musée d’Histoire Naturelle de Neuchâtel, pour une lecture-débat organisée par l’Association Livres sans Frontières. Une soirée où l’humour et l’émotion se provoquent et se bousculent, comme dans un tango un peu bâtard, chileno-européen.

Cela commence ainsi par un petit rectificatif, l’air de rien, à propos d’Ovalle, cette cité du nord du Chili où l’auteur vit le jour en 1949. Un lieu dont il ne peut entendre le nom sans prendre la parole. S’il y est né, c’est un peu par hasard. Ses parents voyageaient vers la Serena, où le père de Sepúlveda venait d’être engagé comme cuisinier. Un peu prématurément, Luis choisit Ovalle pour commencer sa carrière. Lieu magique s’il en est, puisque les 2 courtes semaines de début d’existence qu’il y a passées n’empêchent pas certains habitants de jurer qu’ils partagèrent sa classe ou son équipe de foot… Non, Ovalle n’est pas un souvenir. Tout au plus le point géographique hasardeux d’une naissance nomade, qui inscrivait peut-être Luís dans la droite descendance de son grand-père, migrant comme tant d’autres par choix et par fatalité tout à la fois. C’est à lui qu’est dédié le chapitre de Patagonia Express (Le Neveu d’Amérique) que Sepúlveda nous lira ce soir. Ce grand-père : un émigré andalou qui, en 1892, alla chercher en Amérique une autre vie, un monde nouveau. Qui fonda en Équateur une fabrique d’huile d’olive pour financer un groupement anarchiste. Qui fut emprisonné, s’enfuit, gagna le Chili en 1906 et y créa une école de formation supérieure en arts graphiques et en typographie, fermée après le coup d’État de 1973. Le même qui décidera de l’avenir européen de Luis Sepúlveda, exilé du Chili en 1977 après 3 ans dans les geôles de Pinochet et une année de clandestinité.

Le dernier chapitre de Patagonia Express raconte ce retour aux sources, dans le village andalou de Martos ; la rencontre d’un grand-oncle, les regards qui rejouent l’histoire familiale et le cercle de la mémoire. (La mirada del anciano traspasó mi piel, recorrió cada uno de mis huesos, salió al portón, a la calle, subió y bajó lomas, visitó cada árbol, cada gota de aceite, cada sombra de vino, cada huella borrada, cada ronda cantada, cada toro sacrificado a la hora fatídica, cada puesta de sol, cada tricornio que se plantó insolente frente a la heredad, cada noticia venida de tan lejos, cada carta que dejó de llegar porque así es la vida carajo, cada silencio que se fue prolongando hasta hacer certidumbre el absoluto de la lejanía.)

La suite de la soirée est un jeu de questions-réponses entre le public et l’auteur. Des multiples histoires qui se racontent ici, voici un compte-rendu aussi fidèle que possible − en l’absence de la voix.

Public : Vous avez vécu à la fin des années ’70 avec les Indiens Shuars de l’Équateur, est-ce que vous gardez des contacts avec cette ethnie ?

Luis Sepúlveda : Oui, j’ai encore des contacts. Vous savez, en 1981, le Pérou et l’Équateur sont entrés en guerre. Il s’agissait plus précisément d’une guerre entre Shell et Texaco, car on soupçonnait la région frontalière de receler d’importantes ressources pétrolières. Pendant cette guerre, une seule bombe a été lancée d’un avion péruvien. Elle a tué une famille péruvienne en Équateur... En revanche, des milliers de mines anti-personnelles − fabriquées en Europe − ont été placées dans la forêt amazonienne. Ces mines coûtent entre 100 et 500 $ pour être installées, mais jusqu’à 15'000 pour être désamorcées. Les Indiens Shuars ont été contraints de reculer dans la forêt amazonienne puisqu’ils vivaient sur la zone minée. Il est donc devenu plus difficile d’entrer en contact avec eux. Mais j’ai toujours quelques liens.

P : Avez-vous un souvenir d’enfance que vous pouvez rattacher à votre décision de devenir écrivain ?

LS : Jusqu’à 14 ans, j’étais intéressé uniquement par une chose : le foot. Un jour que j’allais à une partie, j’ai vu dans ma rue un camion de déménagement et parmi les personnes qui déchargeaient des meubles et s’installaient dans mon voisinage, il y avait la fille la plus belle que j’avais jamais vu. Je me suis approché pour demander si je pouvais aider. Elle a accepté. J’ai commencé à déménager frénétiquement les lits, les fauteuils, les tables, pris d’une énergie désespérée. A la fin, sa mère est sortie de la maison, m’a offert un goûter et quelque chose à boire, et a dit à sa fille : «Tu t’es déjà fait un ami. Pourquoi tu ne l’invites pas à ton anniversaire dimanche ?» Sans grand enthousiasme, elle a accepté. Ce jour-là j’ai vraiment très mal joué au foot, tellement je pensais à elle. Je n’ai pas dormi de la semaine en réfléchissant au cadeau que j’allais lui offrir. Un disque ? Et si elle n’aimait pas la même musique que moi ? Un livre ? Et si elle l’avait déjà ? Finalement je me suis décidé à lui offrir mon trésor. Je l’ai emballé soigneusement dans un beau papier cadeau, et me suis rendu à l’anniversaire. Quand je suis arrivé, elle était avec deux types qui la draguaient. Je me suis faufilé entre eux et lui ai présenté mon cadeau. Elle l’a négligemment jeté sur un coin de la table et m’a à peine remercié. Je suis revenu à la charge et l’ai obligée à l’ouvrir là, devant moi, alors qu’elle m’assurait qu’elle préférait attendre. Lorsqu’elle a vu le cadeau, elle m’a gratifié d’un petit «merci» et l’a reposé sur le coin de la table. Je lui ai dit : «Tu sais ce que c’est ?» C’était la photo dédicacée de l’équipe de foot du Chili qui, lors de la coupe du monde de 1962, était arrivée 3ème en battant la Suisse 2-0. Elle m’a répondu : «je n’aime pas le foot». J’étais très mal. Je lui ai demandé : «Alors tu aimes quoi ?» − «La poésie.»

Je suis rentré penaud. Et j’ai commencé à lire des poèmes. Ça m’a plu. Ensuite j’en ai écrit et ça m’a plu davantage. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. J’espère qu’aujourd’hui elle est entourée de nombreux petits enfants parfaitement affreux. La morale de cette histoire c’est que la littérature chilienne n’a peut-être pas gagné un grand poète, mais elle a perdu un grand joueur de foot !!

P : Que pensez-vous de la politique chilienne ? Quelle est votre position par rapport à la situation politique de l’Amérique latine en général ?

LS : Le Chili est un pays qui n’a pas réellement changé. On vit toujours, au Chili, sur une constitution qui a été créée sous la dictature et tout semble immobile. On peut dire qu’au Chili, «tout a changé pour que rien ne change» (todo ha cambiado para que nada cambiara). Comme le reste de l’Amérique latine, le Chili est tombé dans le piège de la course au développement, un développement totalement inégal, qui abandonne des millions de personne dans la pauvreté et profite à quelques-uns. L’Amérique latine est aujourd’hui, dans tous les pays et quel que soit le gouvernement, soumise aux lois du marché. La gauche comme la droite refusent de faire l’effort d’imaginer des perspectives autres que celles du développement économique sauvage, alors qu’il faut tenter un développement durable, sans hypothèques sur les générations futures. La seule chose positive que je vois dans la politique sud-américaine, c’est la nouvelle génération, celle d’une minorité née des forums sociaux, qui tente de formuler un nouveau discours.

P : Pourquoi ne vivez-vous plus en Amérique latine ? Est-il envisageable pour vous d’y retourner ?

LS : Je vis dans les Asturies, en Espagne, où l’esprit de résistance et de solidarité est le plus développé au monde. Vivre où l’on veut est un droit humain inaliénable, et je veux vivre dans les Asturies. Vous savez, l’être humain génère un univers émotionnel qui ne correspond pas nécessairement à son origine géographique. Mon univers émotionnel est en Europe. Je suis très lié au Chili et à l’Amérique latine, mais c’est une relation que je veux vivre en participant à la vie sociale de ces contrées, et je peux le faire depuis les Asturies.

P : Vous avez mis dix ans à écrire Le Vieux qui lisait des romans d’amour. Pourquoi ?

LS : J’avais peur que ce roman devienne une carte postale, une invitation à l’exotisme. Je voulais parler de l’Amazonie en invitant à respecter l’Amazonie, or le meilleur moyen de préserver ces contrées, c’est d’éviter que des gens puissent s’y rendre. J’avais peur que mon roman n’incite au tourisme. C’est une idée très romantique car n’importe quel imbécile, aujourd’hui, peut visiter la forêt amazonienne…

Une autre raison de cette longue maturation est que mes romans naissent toujours d’une obsession, combinée à une énorme discipline de travail. Fort heureusement pour moi, j’ai pas mal d’obsessions, donc de sujets potentiels de roman. Mais j’aime à ce qu’ils soient aboutis, et pour certains, ça prend du temps.

P : Quel est votre rapport au cinéma ?

LS : Un rapport passionnel. J’ai moi-même écrit un ou deux scénarios. Par exemple celui du film Nowhere, que nous avons tourné dans un désert du nord de l’Argentine, et qui raconte l’histoire de prisonniers politiques s’échappant d’un camp. L’originalité de ce film, par rapport à un sujet qui ne l’est pas, c’est son humour. J’ai fait des dialogues curieux, qui restent dans la mémoire des gens. Par exemple, un dialogue entre un des prisonniers, grand cuisinier, et le militaire chargé de la cuisine au camp. Ils ont de longues conversations sur l’art culinaire. Un jour le militaire dit à son prisonnier : «Je ne comprends pas comment, en étant si intelligent, tu as pu devenir subversif». Le prisonnier répond, en lui montrant une patate : «Tu sais ce que c’est, ça ?» − «Une patate.» − «Non, c’est la base d’un gratin, d’un soufflé…» et il lui énumère une trentaine de recettes. «Je suis subversif parce que certains crétins dans ce monde croient encore qu’une patate est juste une patate.»

Sinon j’ai aussi fait un documentaire, Corazón verde, primé au festival des documentaires de Venise en 2004. Ce film part d’un mail, que j’ai un jour reçu d’amis patagoniens qui vivent à Aysén, en Patagonie chilienne. C’est une région très vaste, de fjords, de lacs, de montagnes, où ne vivent que 44'000 personnes. Les baleines s’y accouplent, les morues y pondent leurs œufs, c’est un véritable paradis écologique. Or en 2003, une firme officiellement établie aux Îles Caïmans et au Canada a prévu la construction dans la région d’Aysén de 3 centrales électriques. Mes amis me demandaient de venir enquêter. Nous avons compris que ces centrales devaient produire de l’énergie pour une grande fabrique d’aluminium ainsi qu’une poubelle à déchets radioactifs. Il fallait donc tenter de trouver une manière de s’opposer à tout cela. On savait qu’écrire dans la presse ne servait à rien et qu’il fallait une action plus forte. Je suis allé voir le ministre de l’économie chilien de l’époque, un ancien ami. Je lui ai parlé du péril écologique, et du danger que représentait le projet pour les habitants de la région. Il m’a répondu qu’en termes économiques, 44'000 personnes ne valent rien contre 7'000'000'000 de dollars. Je lui ai demandé s’il pourrait me répéter cette réponse le lendemain, devant ma caméra. Il l’a fait. Alors nous sommes allés faire du porte à porte avec cette vidéo du ministre et filmer les réactions des gens. Ce documentaire a eu une répercussion très importante sur le projet : nous avons obtenu de l’entreprise qu’elle s’engage à produire un bilan écologique de son projet avant 2009 si elle voulait le mener à bien. Pour l’instant il n’y a rien, et il n’y aura vraisemblablement rien. L’an prochain nous allons donc fêter ce succès et faire un autre documentaire sur la capacité de 44'000 personnes à résister contre 7'000'000'000 de dollars. Pour moi, il n’y a qu’un mot d’ordre : la neutralidad no existe (la neutralité n’existe pas).

P : Pensez-vous que le décès du chef historique des FARC va améliorer la situation en Colombie ?

LS : Non. Il faut d’abord être conscient que la guérilla colombienne a perdu depuis longtemps sa véritable identité politique, indépendamment de l’honnêteté de certains des représentants des FARC. La mort de «Tirofijo» ne va rien changer et le conflit risque même de s’aggraver à cause du Plan Colombie. Les États-Unis n’ont aucun intérêt à ce que la paix aboutisse en Colombie. Il faut tout de même se souvenir que 96% de la production de la drogue colombienne est destinée aux États-Unis. Rien ne va changer car c’est un lobby très puissant. Par ailleurs, avec un Uribe sans aucun scrupule, même lorsqu’il s’agit d’attaquer un territoire étranger, il n’y a aucune chance pour que la situation s’améliore. Du côté de la guérilla, les seuls qui se soient réellement investis pour une solution politique, ont été les représentants du M-19. Mais on les a assassinés systématiquement. La guerre en Colombie est devenue une fin en soi, il n’y a pas d’espoir.

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dimanche 6 avril 2008

Chronique de : José Maria Arguedas, Les Fleuves Profonds (1958), Paris, Gallimard, « L’imaginaire », 2002

On sort de Les Fleuves profonds comme d’un long séjour imaginaire dans les Andes péruviennes, voyage un peu magique dans un décor de conte triste, enchanté et enchanteur, peuplé d’esprits et de mystères.

Rien de plus réaliste, pourtant que ce roman qui raconte derrière le masque de la fiction une partie de l’enfance de son auteur, José Maria Arguedas − ici Ernesto. Nous sommes dans le Pérou des années 1920, et Ernesto parcourt à pieds le sud du pays accompagnant son père, un avocat désargenté, à la recherche de travail auprès de riches propriétaires. Ernesto est blanc mais il aime les Indiens, leur force, leur dignité, leurs coutumes et leur langue, le quechua, grâce à laquelle il devient lui-même Indien, l’espace d’une conversation. Ernesto aime surtout la musique des Indiens, ode aux montagnes, à la neige, au vent ou aux fleuves. C’est dans cette poésie de la nature que le jeune garçon nourrit son imagination, cherche une raison d’être au monde et à son injustice, et remplit, surtout, l’immense solitude qu’est la sienne à partir du moment où son père le confie aux religieux du collège d’Abancay. La vie au collège, les luttes entre les clans, l’apprentissage de la cruauté et de l’amitié, la recherche d’une place à soi dans un univers où chaque enfant se comporte précisément comme l’exige son origine familiale, régionale ou ethnique − voilà, en gros, l’histoire de Les Fleuves profonds. Mais c’est une histoire racontée dans une langue puissante, qui nous plonge instantanément dans le chant des fleuves et des montagnes du Pérou, nous fait vivre les étranges traditions métisses de ce pays et nous montre une société dont les structures hiérarchiques remontent en partie aux temps de la conquête. A Cuzco d’abord, où il rend visite à un oncle richissime, puis à Abancay, Ernesto découvre la corruption des villes, la puissance des propriétaires terriens et la soumission des Indiens, le rôle trouble de l’Eglise qui réconforte les miséreux pour mieux les soumettre à la loi du plus fort. Et malgré ses escapades dans les villages voisins, ses tentatives de s’approcher de ses « frères » indiens qui servent dans les haciendas, la prise de conscience la plus crue d’Ernesto au cours de ce séjour chez les prêtres, c’est sans doute le constat qu’il est lui, sans l’avoir demandé, du côté des plus forts, de ceux qu’on protège et qu’on ne possède pas.

Un magnifique roman de formation, où tout se saisit comme dans un rêve, sans explications pompeuses, sans leçons, grâce à une fascinante maîtrise de l’image.

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dimanche 2 mars 2008

Chronique de : Ernesto Sábato, Le Tunnel (1948), Paris, Seuil, « Points », 1995.

Le Tunnel est une histoire relativement simple : un homme a tué sa maîtresse, la seule personne qui pouvait le comprendre, dit-il ; de sa cellule, il raconte la longue traversée des ténèbres qui l’a mené de la rencontre au meurtre. Ernesto Sábato nous oblige, non sans nous faire violence, à affronter le long monologue de cette âme paranoïaque, hargneuse, attachée avant toute chose à se prouver que tout est mensonge dans les relations humaines.

Lorsqu’il rencontre Maria, le peintre Juan Pablo Castel a immédiatement la conviction qu’il s’agit de son double, du seul être susceptible de partager sa douleur, sa solitude, son angoisse existentielle. La jeune femme fixe en effet le détail d’un tableau de Castel que personne, jamais, n’a relevé. Incapable d’engager la conversation tant il est surpris par ce regard qui a saisi l’essentiel de son œuvre et de lui-même, Castel attendra pendant des mois que le hasard lui permette de revoir Maria qu’il croisera en effet un jour sur une avenue de Buenos Aires. Commence alors un long jeu de poursuites, de fuites, d’attitudes séductrices puis destructrices, qui conduiront les deux personnages de l’amour platonique à la relation charnelle, puis à la haine réciproque, et enfin au meurtre. Durant tout ce périple, Maria apparaît dans une étrange passivité, subissant la véritable « chasse » menée par Castel, cédant à ses exigences puis pardonnant ses excès sans que jamais le lecteur n’accède à la raison profonde de son indulgence − ou de sa pitié ? Castel, de son côté, consacre une énergie désarmante à placer des obstacles intellectuels et fantasmatiques à la relation, comme si la haine était nécessaire.

Dissection d’un esprit profondément malade, ce roman contient une petite énigme en le personnage d’Allende, mari de Maria, aveugle, qui n’apparaît qu’à deux reprises : en début de roman, lorsque Castel cherchant Maria se retrouve face à Allende dans l’appartement de ce dernier, qui semble ignorer (volontairement peut-être) ce qui se passe entre sa femme et cet étranger ; et juste après que Castel aura commis son meurtre, lorsqu’il se rend chez Allende pour lui annoncer que sa femme le trompait et que lui, Castel, a mis fin à cette cruelle injustice. Que représente cet aveugle stoïque et détaché qui semble refuser avec toute l’énergie du désespoir les révélations de son rival ? C’est l’une des questions qui hantent les romans successifs de Sábato.

Si, personnellement, je trouve passablement insupportable cette prose analytique qui met en scène avec une complaisance non dissimulée les pires travers de l’âme humaine, force est d’admettre que le projet est parfaitement maîtrisé. Ne serait-ce que par la sorte de mimétisme qui s’installe progressivement entre les sentiments irrationnels de Castel envers Maria, et ceux qu’on finit, en tant que lecteur, par éprouver à l’égard de Castel… Le Tunnel, par sa brièveté et la simplicité apparente de son sujet, est une excellente entrée en matière dans l’écriture sombre et sans concession de Sábato.

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jeudi 28 février 2008

Chronique de : Santiago Gamboa, Les Captifs du Lys Blanc (2002), Paris, Métailié, «Suites», 2007.

La littérature latino-américaine, parce qu’elle est le reflet d’un monde entre deux mondes, d’un continent de luttes et d’excès, nous a habitués à des univers troubles, parfois violents, souvent oniriques, où il faut accepter d’errer, de se laisser bercer par la mélancolie, pour jouir pleinement du rythme des mots. C’est donc avec surprise que l’on aborde les ouvrages du Colombien Santiago Gamboa, et notamment ces Captifs du Lys Blanc, roman policier et, avant tout, burlesque.

Il y a un prêtre français enfermé dans un hangar de Pékin, assigné à la surveillance d’un objet sacré dont il ne sait rien, et qui en profite pour méditer sur la condition humaine ; un journaliste franco-colombien déraciné, admirateur de Malraux, qui coordonne avec un soin maniaque une émission radiophonique sur « La France dans le monde » et dont la vie, par ailleurs, n’est qu’une suite d’échecs sentimentaux et de régimes sans cesses recommencés ; un Péruvien établi aux Etats-Unis, professeur universitaire imbu de lui-même, avide de pouvoir et, surtout, convaincu que son manque de succès auprès des éditeurs en tant que romancier est la preuve majeure de son immense talent ; et son image inverse, un sinologue allemand hésitant entre sa carrière de philologue et son amour secret pour la littérature, satisfait d’une vie passée au fond des bibliothèques, et pris soudain, à la lecture de Pierre Loti, d’une envie irrépressible de découvrir la Chine. Quatre personnages tous plus stéréotypés les uns que les autres (l’Allemand pouvait-il s’appeler autrement que Klauss ?! le Péruvien aurait-il été crédible sans sa passion du pisco ?) qui se voient projetés, indépendamment de leur volonté, dans une course effrénée à la recherche d’un mystérieux manuscrit fondateur : Lointaines transparences de l’air.

La stratégie la plus efficace de Gamboa, pour faire de cette intrigue rocambolesque un polar original, est de donner, sur deux tiers du roman en tout cas, l’avantage au lecteur. Une fois découverts les personnages et leurs travers de caractères, celui-ci les accompagne dans des aventures dont il connaît les enjeux, alors même que les « héros » jouent des rôles qu’ils ne maîtrisent absolument pas − d’où gaffes, malentendus, rencontres manquées ou trop bien réussies, etc. La variation des voix et des points de vue narratifs au cours du roman permet de ménager en permanence la surprise et d’alimenter les attentes du lecteur. Enfin, une chute bien ficelée, où les personnages se montrent soudain beaucoup plus futés qu’on ne l’avait imaginé et nous dupent allégrement, évitent une trop grande facilité du tout.

Si la culture latino-américaine n’apparaît que par petites touches dans ce roman qui se déroule pour l’essentiel à Pékin, c’est sans aucun doute dans l’humour décalé et mordant de l’auteur, dans quelques allusions littéraires bien précises et dans les réactions de certains personnages (le Colombien, le Péruvien, mais également une Cubaine et un Brésilien), qu’elle se montre le plus explicitement. Les Captifs du Lys Blanc est un livre où l’on rira de bon cœur, et d’autant plus lorsqu’on aura repéré les citations cachées, mystifications, et autres jeux littéraires qui parsèment l’histoire !

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mardi 19 février 2008

Chronique de : Ernesto Sábato, L’Ange des ténèbres (1974/1985/1992), Paris, Le Seuil, « Points », 1996.

L’Ange des ténèbres est un roman autobiographique. On pourrait presque parler de testament, tant Sábato s’est plu à faire de cette troisième œuvre romanesque, qu’il voulait dernière, le recueil de tous ses fantasmes, pensées philosophiques, rêveries, cauchemars, ceux de ses personnages également, et ceux de son rôle majeur : celui d’autorité littéraire et intellectuelle.

Il faut donc, pour comprendre L’Ange des ténèbres, connaître les ouvrages précédents : Le Tunnel (1948) et Héros et Tombes (1961), puisque l’un des projets principaux du dernier roman est de chercher à comprendre quels liens l’auteur entretient avec sa création, avec les êtres de papier au travers desquels les lecteurs croient lire sa vision du monde, source de confusion et de malentendu s’il en est. Pourquoi écrire ? et qui est celui qui écrit ? Éternelles questions auxquelles l’écrivain argentin se confronte sur fond de dictature, de surveillance politique, de tortures et autres infamies qui fond du roman le miroir d’une humanité en laquelle il ne semble plus possible d’espérer. D’où le titre et le fil conducteur allégorique de l’apocalypse. Le monde se défait et chute, la littérature perd toute signification sinon lorsqu’elle tente de se dire elle-même.

Tout cela est bien obscur, dans tous les sens du terme. Si on ne peut nier la beauté éblouissante de certains passages (sur le sens de l’art, sur la Révolution, ou, tout simplement, lorsque quelque personnage « contemple » le monde, à défaut de pouvoir le comprendre), les longs dialogues sur l’occultisme, les digressions mystiques, l’introspection paranoïaque permanente de l’auteur et la construction pour le moins torturée de l’ensemble sont rébarbatifs. Mieux vaut, pour aborder Sábato, commencer par Le Tunnel. On y cherchera en vain une lueur d’espoir, mais le fil narratif paraîtra infiniment plus clair…

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lundi 11 février 2008

Chronique de : João Guimarães Rosa, Diadorim (1956), Paris, Albin Michel, 10/18, 1991.

Disons-le d’emblée : Diadorim est une épopée moderne, avec tous les ingrédients du genre : un narrateur unique et omniprésent, qui chante parfois davantage qu’il ne raconte ; d’interminables chevauchées entre désert et forêt dans le Brésil du début du XXe siècle soumis à la loi des « jagunços », bandes armées à la solde des grands propriétaires terriens ; beaucoup d’attentes, quelques grandes batailles sanglantes, des alliances, des trahisons, des luttes de pouvoir, un univers presque exclusivement viril (et les bons mots qui vont avec), des chevaux, des rifles, des couteaux, et pas mal de cachaça (le rhum brésilien). Le tout sur 624 pages serrées – de quoi, a priori, tenir à distance plus d’un valeureux lecteur.

Rien ne devait donc m’attirer dans ce roman, et pourtant j’y suis entrée, je l’ai lu et en suis sortie comme après une longue errance. Car il y a un mystère au centre de cette histoire : l’amitié totale et ambiguë entre deux hommes, Riobaldo (le narrateur) et Diadorim, jeune homme à la beauté et au courage troublants. Qui est Diadorim ? Pourquoi Riobaldo doit-il se défendre contre le lien d’« amour véritable » qui l’unit irrémédiablement à Diadorim ? A travers ces questions qui traînent en filigrane tout au long de l’intrigue, le roman guerrier se mue en un magnifique récit d’introspection mené dans la langue à la fois brute et poétique du vieux jagunço, dont on ne saura jamais vraiment à qui il raconte son histoire. Si bien que l’on se prend au jeu. On suit ces cavaliers pour comprendre, pour surprendre Diadorim, le secret. Et on finit même par les accompagner et les soutenir dans leur campagne guerrière qui, sans jamais être haletante, réussit pourtant à nous intéresser. Ajoutez à tout cela un art parfaitement maîtrisé de la description détournée (il n’y a pas de description véritable, et pourtant, on vit le paysage, sa faune, ses arbres, ses fleuves, jusqu’à la consistance de l’air) et vous aurez tous les ingrédients d’un récit en fin de compte parfaitement séduisant.

Il faudrait, bien entendu, pouvoir lire João Guimarães Rosa en brésilien. Aux inventions de la traductrice, on devine une langue travaillée par l’auteur au corps-à-corps, modelée à l’esprit du narrateur qui, en cherchant à restituer une chronologie, tente peut-être avant tout de se comprendre, de saisir ce qui fait l’humain.

Une fresque captivante, émouvante, mais qu’il faut pouvoir lire par tranches de 30 à 50 pages pour garder le rythme de la quête. Idéal pour les vacances !

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mercredi 23 janvier 2008

Pourquoi le 15ème des "Vingt poèmes d'amour" de Pablo Neruda a-t-il tant fasciné? Sans doute cette vision de la femme aimée qui, déjà, aurait atteint la frontière d'un autre monde, image tragique qui rend heureux, puisqu'elle n'est qu'illusion... Voici donc ce poème en espagnol, sa traduction, et la version musicale qu'en a donné Victor Jara.

Me gustas cuando callas porque estás como ausente,
y me oyes desde lejos, y mi voz no te toca.
Parece que los ojos se te hubieran volado
y parece que un beso te cerrara la boca.

Como todas las cosas están llenas de mi alma
emerges de las cosas, llena del alma mía.
Mariposa de sueño, te pareces a mi alma,
y te pareces a la palabra melancolía.

Me gustas cuando callas y estás como distante.
Y estás como quejándote, mariposa en arrullo.
Y me oyes desde lejos, y mi voz no te alcanza:
déjame que me calle con el silencio tuyo.

Déjame que te hable también con tu silencio
claro como una lámpara, simple como un anillo.
Eres como la noche, callada y constelada.
Tu silencio es de estrella, tan lejano y sencillo.

Me gustas cuando callas porque estás como ausente.
Distante y dolorosa como si hubieras muerto.
Una palabra entonces, una sonrisa bastan.
Y estoy alegre, alegre de que no sea cierto.

J'aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,
et tu m'entends au loin, et ma voix ne t'atteint pas.
On dirait que tes yeux se sont envolés,
et on dirait qu'un baiser t'a clos la bouche.

Comme toutes les choses sont emplies de mon âme,
tu émerges des choses, de toute mon âme emplie.
Papillon de rêve, tu ressembles à mon âme
et tu ressembles au mot : mélancolie.

J'aime quand tu te tais et que tu es comme distante.
Et tu es comme plaintive, papillon que l'on berce.
Et tu m'entends au loin, et ma voix ne t'atteint pas:
laisse-moi me taire avec ton silence.

Laisse-moi aussi te parler avec ton silence,
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, silencieuse et constellée.
Ton silence est d'étoile, si lointain et si simple.

J'aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,
distante et douloureuse, comme si tu étais morte.
Un mot alors, un sourire suffit,
et je suis heureux, heureux que ce ne soit pas vrai.

Texte espagnol tiré de Pablo Neruda, Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée, suivi de Les Vers du capitaine, éd. bilingue, Gallimard, "Poésie", 1998.
J'ai préféré traduire personnellement ce poème qu'adopter la traduction de Claude Couffon et Christina Rinderknecht proposée dans cette édition.

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